LA CIVILISATION ÉTRUSQUE D'APRES LES MONUMENTS
j'ÉTUDE de l'antiquité étrusque est loin d'être indifférente, comme on pourrait le supposer^ à l'histoire de la civilisation française. Tant de choses ont passé dans nos mœurs, sous le couvert du nom romain, qui sont purement étrusques; je peux citer comme exemple le premier sujet dont je m'occuperai, les noms de famille, qui forment encore aujourd'hui un des principaux éléments de la constitution de la famille, un élément essentiel de notre société moderne, et l'usage des noms de famille est d'origine étrusque.
Il me paraît établi par les textes et par les monuments, contrairement à la thèse du célèbre historien
M. Mommsen, que la civilisation romaine est née de la civilisation étrusque. Si Rome a subi l'influence de la Grèce, si la civilisation romaine est devenue grecque, c'est à une époque postérieure ; lorsque les Romains eurent assujetti les Grecs par les armes, les Grecs à leur tour firent passer les Romains sous le joug de leur génie littéraire et artistique, et alors l'influence étrusque, jusque-là toute -puissante dans les mœurs et dans les arts, s'effaça peu à peu au point d'être oubliée et niée, sans cependant réellement disparaître.
Jusqu'à la conquête de Rome par la civilisation grecque , presque tout était étrusque à Rome ; on le comprend, en effet, la bande armée établie dans les marais des bords du Tibre, enrichie peu à peu par le pillage des opulentes villes étrusques au milieu desquelles elle s'était placée, cette troupe de bandits, qu'elle ait eu successivement pour chefs des capitaines d'origine latine ou des déserteurs étrusques, comme Mastarna ou Vibenna, n'a rien pu créer au point de vue artistique, industriel, législatif, religieux ; seulement elle s'est approprié les mœurs, les lois, les arts des vaincus, en mettant sur toutes ces richesses, sur cette civilisation le sceau de son épée et en lui imprimant le cachet de son génie propre, chose que n'ont pas su faire les Barbares qui plus tard ont abattu la puissance romaine.
Si les Romains n'avaient pas à l'origine le goût des lettres et le sentiment des arts qu'ils acquirent plus tard, ils manifestèrent de bonne heure, il faut le reconnaître, un grand esprit juridique et une puissance d'organisation qui leur permirent de conserver toutes les conquêtes acquises par la force des armes; seulement pour
élever ce grand monument de la puissance romaine, les Romains ont beaucoup emprunté à leurs voisins et surtout aux plus riches et aux plus civilisés d'entre eux, les Etrusques.
Avant d'aborder le sujet difficile et jusqu'ici inexploré de ces études, sans examiner dans son ensemble la civilisation étrusque, je dois jeter un coup d'œil rapide sur les vestiges qui nous restent, débris conservés jusqu'à ce jour de cette antique civilisation, quitte à revenir plus tard sur la langue, l'architecture, les beaux-arts et l'industrie des Etrusques qui ont déjà été l'objet de nombreuses recherches scientifiques, mais sur lesquels les découvertes importantes récemment faites dans les nécropoles étrusques ont apporté de précieux rensei-
gnements.
Nous pouvons apprécier l'importance du développement artistique et industriel des Etrusques par les deux côtés extrêmes de l'art, par ce qu'il a produit de plus grand et par ce qu'il a produit de plus petit; d'abord par des constructions massives de pierres de dimensions tellement colossales qu'elles dépassent l'imagination et paraissent l'œuvre d'une race différente de la nôtre, ensuite par des bijoux de métaux précieux d'une perfection si achevée dans des détails presque imperceptibles à l'œil, que la bijouterie moderne n'a rien pu produire d'équivalent, tel est du moins le sentiment du juge le plus compétent en ces matières, M. Al. Castellani, de Rome, opinion développée et justifiée dans un Mémoire qu'il a présenté à l'Académie des inscriptions, le 20 décembre 1860. Il déclare, en effet, voir sortir avec étonnement des nécropoles oubliées de l'Etrurie des bijoux
travaillés avec une perfection que tous les raffinements de notre civilisation, dit-il, non seulement ne peuvent imiter, mais dont ils ne sauraient même expliquer théoriquement la méthode; il ajoute qu'il a fait vainement de savantes recherches pour trouver le moyen de souder ensemble tant de pièces rapportées d'une ténuité incomparable, les granules notamment, ces petites perles presque invisibles qui jouent un rôle si important dans l'ornementation des bijoux antiques, et il révèle que c'est seulement presque par hasard, dans un coin reculé des Marches, à Sant' Angelo in Vado, petite localité cachée au fond des Apennins, loin de tout centre de la civilisation moderne, qu'il a trouvé encore en usage certains procédés employés par les Etrusques (page 5 du Mémoire). Grâce à cette découverte, Castellani est arrivé, en employant d'habiles ouvriers, à ressusciter presque l'art ancien ; toutefois, il avoue en toute humilité que, bien qu'ayant employé des mains féminines pour la pose et la soudure de cette petite granulation qui court en cordonnets sur la plupart des bijoux étrusques, il n'a pu atteindre la perfection de certaines œuvres antiques, et il est convaincu que les Etrusques avaient pour fixer ces méandres quelque procédé chimique encore inconnu.
Quant à l'architecture étrusque, elle frappe les yeux et excite l'admiration plus facilement que les petits chefs-d'œuvre de la bijouterie ; il n'est personne qui, en contemplant les énormes murailles construites sans ciment de Volterra, de Cortone, de Perugia, de Fiesole ou d'une autre quelconque des anciennes villes étrusques, n'ait été frappé d'étonnement ; il n'est pas un archéo-
logue qui n'ait frémi en voyant apparaître à ses yeux les marques presque indestructibles d'une civilisation étrange et puissante, civilisation d'un peuple qui construisait avec des rochers comme nous construisons avec des cailloux ! Les ruines étrusques présentent un aspect plus saisissant encore dans les anciennes villes abandonnées dont l'enceinte entière a été conservée ; tandis que, dans les villes encore habitées, l'on est forcé de séparer par la pensée les murailles primitives de tout ce qui y a été ajouté par la suite. Seulement, la visite des villes abandonnées n'a pas lieu sans difficulté^ ces ruines imposantes se trouvant presque toujours dans des contrées absolument désertes, infestées par la malaria ; l'on ne peut guère aborder ces ruines qu'à cheval à cause des ronces et des épaisses broussailles dont elles sont environnées, sans même un sentier de chèvres pour guider ses pas, sans que l'on rencontre d'autres habitants que des animaux sauvages ou des troupeaux de cette magnifique race bovine à longues cornes des Romagnes que l'on parque aujourd'hui dans l'enceinte des anciennes villes étrusques, dont ils sont du reste de très dignes et pittoresques citoyens, mais peu hospitaliers, et qu'on ne doit aborder qu'avec politesse et précaution. J'ai visité récemment trois ou quatre de ces villes antiques ; celles dont l'enceinte est conservée sans interruption sont Cosa ( Ansedonia ) et Rusellae, et j'ai beaucoup admiré les colossales murailles étrusques de deux milles de longueur environ ouvertes par trois portes colossales (1), près desquelles on reconnaît les
(i) Prudentes Etriiscœ disciplina aiunt apiid conditores etruscarum urbium non putatas justas iirbes fuisse, in quitus non très portœ essent
fondations de tours de défense également en maçonnerie cyclopéenne et l'ouverture de rues bordées de palais. L'impression que produit ce spectacle est assez vive pour faire oublier les fatigues et les difficultés de l'excursion, surtout lorsque, comme à Ansedonia, du haut des murailles d'enceinte on découvre un des plus beaux points de vue du monde, comparable à la vue du golfe de Naples : en face de soi la mer bleue, à ses pieds les vertes campagnes aussi belles que malsaines des rives toscanes, et sur la droite, la Venise des Étrusques, Orbitello, des îles verdoyantes et l'énorme masse éclatante du Monte Argentaro.
Les restes des tours et des constructions de défense à formes cintrées sont mieux conservés encore à Cosa qu'à Ruselle. Mais, dans ces deux villes également, l'enceinte fortifiée extérieure des murailles subsiste jusqu'à une hauteur qui varie entre cinq et dix mètres environ.
Ces murailles sont construites d'après le système étrusque ou pélasgique, formées de blocs énormes de pierre ajustés sans ciment, blocs mesurant une longueur de deux ou trois mètres sur une largeur d'un mètre. Ces blocs sont alternativement de formes polygonales ou rectangulaires ; quelquefois les deux types se rencontrent dans les mêmes murailles, et je ne suis pas d'avis que cette différence de forme implique une différence d'origine ni même d'époque; c'est là, du reste, une question qui a été fort controversée. On peut juger du système de construction des murailles de
dedicatcv et volativœ et tôt templa Jovis, Junonis, Minervœ ait Servius. Œ., I, 422.
Cosa d'après les murailles, bien connues des voyageurs, de Fiesole, de Cortona, de Cervetri, de Volterra et des autres villes étrusques facilement accessibles.
Il est une ville de ce genre que beaucoup de voyageurs ont pu apercevoir de loin, qui renferme aujourd'hui une population de plus de deux mille habitants et dont les murailles antiques n'ont pas été appréciées autant qu'elles le méritent à mon avis, je veux parler de la Venise des Etrusques qui porte aujourd'hui le nom d'Orbitello et qui était le port de Cosa. Si l'on a si peu vu ces murailles et si l'on en a si peu parlé^ c'est, je crois, parce qu'on ne peut les voir et les apprécier qu'en barque ; il faut pour cela monter dans une de ces barques étroites et légères des pêcheurs d'Orbitello et faire tout le tour de la ville étrusque à côté de laquelle on a placé au moyen âge une énorme citadelle. Ces murailles sont encore aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a deux mille quatre cents ans, trempant leur pied dans la mer, et n'ont subi de restaurations que dans leur partie supérieure. Orbitello était à mon avis le Portus Cosa, Portus Cosanus, si souvent cité par les anciens, et qu'il ne faut pas confondre avec Portus Herculis, cité distinctement par les auteurs, aujourd'hui Porte Ercole(i);et si l'on a pu comprendre quelquefois Portus Herculis sous le nom de port de Cosa, c'est à cause de son peu d'importance, comme on a pu appeler Malamocco, port de Venise. On a discuté sur la situation de Cosa, mais il ne peut y avoir de doute en
(i) Voir à ce sujet la savante édition de la carte de Peutinger, par M. Desjardins.
présence de la description exacte du site donnée par Strabon. Il est à remarquer que Strabon, en grec, comme Virgile en latin, les deux principaux des rares auteurs ayant parlé de Cosa, mettent ce nom au pluriel KôcGxt, KoTTcov et Cosas ; n'est-ce point pour désigner la ville supérieure, Ansedonia, et la ville inférieure, le port : deux villes à mon avis indiquées distinctement sur la carte de Peutinger, l'une sous le nom de Cosa et l'autre sous le nom de Succosa.
L'architecture étrusque s'est conservée, je crois, plus qu'on ne le suppose et nous pouvons, à mon avis, l'admirer encore dans les vieux palais de Florence, du Borgo degli Alhizzi, dans ceux de Pise, de Sienne, etc. On y retrouve ce caractère massif et colossal des murailles étrusques, et une grande analogie avec la construction des tombeaux de pierre des nécropoles récemment découvertes. La muraille du palais Strozzi est une muraille de style étrusque, et la Porta ail' Arco de Volterra, qui date de plus de deux mille ans, présente beaucoup d'analogie avec les portes de palais toscans du moyen âge ; le pavé toscan composé de masses énormes est une sorte de muraille étrusque, et les égouts récemment construits ne diffèrent pas beaucoup, si ce n'est quant à la solidité, du plus ancien égout étrusque qui nous reste, la Cloaca maxiîJia, qui n'a pas été refait depuis deux mille ans et qui fonctionne encore aujourd'hui comme au temps de Tarquin.
Vitruve, du reste, met l'architecture étrusque en parallèle avec l'architecture grecque, après avoir parlé de l'ordre ionique, de l'ordre dorique et de l'ordre corinthien, « de doricis, ionicis, corinthiisque operibus,
nunc de tuscanicis dispositionibus quemadmodum institui oporteat dicam », déclare Vitruve^ et, comme pour l'architecture grecque, il indique pour l'architecture étrusque quelles doivent être les dimensions et les proportions des colonnes ; il enseigne comment doit être disposé le fronton, en prescrivant pour le toit une inclinaison égale à celle du fronton lui-même. Les tombeaux étrusques, ces temples funèbres qui nous ont été conservés, présentent la même disposition.
La belle distribution des maisons de particuliers caractérisée par l'atrium qui s'est transformé peu à peu en cour intérieure avec arcades dans les palais pisans^ siennois et florentins ; cette distribution, d'après Vitruve, Varron et tous les auteurs anciens, est d'origine étrusque, elle était inconnue à la Grèce : (( Atrîis Grœci non utiintur, dit Vitruve , ah janiia introeimtibiis itinera faciiint latitiidinibus non spatiosis. Ceterïs conclavibns etïam atriis et peristyliis constitutœ siint ah antiqiiis ex certïs rebits certœ rationes pictiir animai). )) L'atrium et le péristyle, comme le mentionne Vitruve, sont le plus souvent ornés de peintures dont les sujets sont empruntés aux légendes populaires : irojanas piignas sen Ulyssis errationes, in foro aiitem discos tenentes aiit ciirrentes aut pila ludentes (1. XII, c 5). Les mêmes sujets se retrouvent dans les tombeaux étrusques, et je suis porté à voir dans les peintres qui décoraient, au temps de Vitruve, les atriums ou les péristyles des maisons des chevaliers romains, des artistes de l'école étrusque ; du
(i) « Atrium apellatum ab atriatibus Tuscis ; illinc enhn exempliim sumptiim », dit Varron. Dictum autem atrium vel quia id gemis œdificii Atrice primum in Heîruria sit institutum.
reste, les peintures murales de Pompéi ont beaucoup d'analogie avec certaines peintures des tombeaux de Tarquinii, de Vulsinii ou de Chiusi. Cette école d'artistes pour faire plus vite et à meilleur marché devait reproduire le plus souvent des sujets empruntés à leurs maîtres les Étrusques, car la description que nous donne Vitruve se rapporte exactement à la décoration de certains tombeaux. Ces peintures n'ont le plus souvent aucun rapport avec la destination des édifices, et Vitruve critique vivement ce défaut d'appropriation ; il constate même que l'on choisit souvent pour décorer, soit des temples consacrés aux Dieux soit des maisons de particuliers, les sujets qui conviennent le moins; il appelle ce défaut vitiiim indecentiœ et il le condamne sévèrement. Cet usage de n'attacher d'importance qu'au plaisir des yeux dans la décoration artistique des monuments sans tenir aucun compte des sujets représentés, montre combien est dangereuse soit pour la théologie, soit pour les mœurs, soit pour l'histoire, l'interprétation des monuments figurés de l'antiquité étrusque ou romaine. On risque de s'égarer lorsque l'ont veut, comme l'ont fait souvent des savants, reconnaître dans chaque image figurée un symbole. L'antique Sorbonne disait du reste avec sagesse, comme nous le rapporte Agrippa d'Aubigné : Theologia allegorica non est argiimentativa.
Vitruve, qui relate cette ancienne prescription des aruspices étrusques de placer en dehors de la ville les temples de Vénus, de Mars et de Vulcain, aurait pu rapporter aussi avec éloge cet ancien usage des Etrusques, que l'on cherche dans l'intérêt de la santé publique à remettre en vigueur aujourd'hui, de placer la ville des
morts à une certaine distance de la ville des vivants. Dans la plupart des cités étrusques, la nécropole, la ville des tombeaux, se trouvait assez éloignée des portes de la ville, le plus souvent, comme à Tarquinii, par exemple, placée sur une hauteur voisine faisant pendant à la hauteur escarpée sur laquelle se trouvait placée la ville elle-même. Cet usage a laissé sa trace dans une disposition de la loi des XII Tables ; table X : hominem mortuiun, in urbe ne sepelïto neve urito{i).
Les sujets traités en haut et bas-relief qui ornent les tombeaux et les sarcophages étrusques sont souvent empruntés à la Grèce, particulièrement à X Iliade et à r Odyssée. Les légendes poétiques de la Grèce et de la Troade étaient chantées ou racontées par les nautoniers
débarquant en Etrurie, et les sculpteurs étrusques reproduisaient ces récits poétiques, ces belles légendes des pays d'outremer qui avaient frappé leur imagination. Je suis bien loin de croire qu'au point de vue artistique et au point de ,vuelittéraire surtout, les Etrusques aient jamais atteint le même degré de perfection que les Grecs, mais je crois qu'il l'ont emporté sur eux au point de vue industriel ; ils ont été à mon avis les plus savants ingénieurs, les plus habiles artisans de l'antiquité et, malgré les désastres et des ruines qui ont fait disparaître toutes leurs villes, ils ont laissé, rien que dans leurs tombeaux, un plus grand nombre de produits artistiques de diverse nature que n'en laisserait une de nos puissantes civilisations modernes, si comme la civilisation étrusque elle dispa-
(i) Disposition analogue de la loi Sempronia : Sepiilcra extremis finibus circa Deciimanos et cardines qui vicem itineris publiai teneant, collocantur.
laissait tout entière sans laisser d'autre trace derrière elle que ses tombeaux.
D'après ces tombeaux, nous pouvons affirmer non seulement qu'il y a eu un art étrusque, mais encore qu'il y a eu de grandes variétés dans l'art étrusque et que chaque cité importante d'Étrurie avait fourni une école d'artistes. Il est impossible, par exemple, pour un archéologue de ne pas discerner au premier coup d'œil dans un musée si un sarcophage provient de Corneto, de Chiusi, de Cervetri ou de Volterra ; dans ces sarcophages qui portent des inscriptions semblables et qui représentent les mêmes sujets, tout est analogue et cependant tout est différent.
La plupart des nécropoles étrusques sont placées sous terre et ne se trahissent à l'extérieur que par des cippes funéraires portant le nom de la famille; ce cippe se trouve partout où la sépulture a été construite de main d'homme comme à Orvieto où chaque tombeau forme un temple construit dans le même style que les murailles extérieures des villes et dont le point culminant se trouve en dehors de terre. Plus souvent encore, les sépultures sont creusées dans le roc et présentent, comme dans les tombes de Cervetri dites del tempietto et des bassi rilievi ou dans plusieurs tombes de Tarquinii, l'aspect d'une chapelle souterraine avec colonnes, chapiteaux, sculptures, bas-reliefs et peintures. Dans certaines régions comme à Tarquinii, presque toutes les tombes sont ornées de peintures, et l'on peut dire que la nécropole de Monterosi est le musée de peinture le plus considérable et le plus remarquable que nous ait laissé l'antiquité.
Quelquefois, lorsque la situation des lieux le permet^
comme à Norchia et à Castel d'Asso, où la nécropole se trouve placée dans des rochers formant amphithéâtre autour d'une vallée, bien que les tombes soient souterraines et creusées dans le roc, elles ne restent pas cachées aux yeux ; elles présentent au contraire sur la vallée des façades sculptées portant le nom de famille en caractères gravés, au milieu d'ornements de grand style figurant des portes de palais d'un aspect monumental.
NOTE SUR l'architecture ÉTRUSQUE
Vitruve, en exposant les éléments de l'architecture étrusque ou de l'ordre toscan^ a négligé, à mon humble avis, l'élément principal, celui qui a fait une révolution dans l'art, l'emploi du cintre et des formes arrondies, tandis que ce qui caractérise l'art grec, c'est la ligne droite et les formes carrées. La voûte a été employée pour la construction des ponts par ces habiles ingénieurs, les Pontifices, dont le nom est resté un nom sacré ; en tout cas, le plus ancien monument voûté qui existe dans son intégrité, et qui existe depuis plus de deux mille ans, la Cloaca maxima, a été construit par
les Etrusques ; nous trouvons en outre des voûtes dans toutes les anciennes villes et dans presque toutes les nécropoles étrusques : il me suffira de citer un monument que tout le monde connaît, beaucoup plus ancien que la Cloaca maxima, la Porta ail' Arco de Volterra, et
3o FORTIS ETRURIA.
plusieurs de ces voûtes affectent une forme ogivale, comme dans la tombe Regulini de Cervetri, dans la tombe Pacianese de Chiusi, et dans plusieurs tombeaux d'Orvieto. La voûte et le cintre sont, dans l'architecture actuelle comme dans l'architecture étrusque, le principal élément d'élégance et de solidité. La voûte et le cintre ont été utilisés à diverses époques, soit dans leur forme primitive, soit sous la forme ogivale, par l'architecture française qui a produit des chefs-d'œuvre de premier ordre aux xv" et xvi* siècles, et l'on comprend difficilement comment une mode non raisonnée a pu, au commencement de ce siècle, faire dévier l'art français et le lancer dans une imitation irréfléchie de l'art grec au point d'enfanter un nombre considérable d'églises, de palais de la Bourse et surtout de palais de justice ayant coûté des sommes énormes, tous construits sur le modèle uniforme du temple grec, qui seraient peut-être à leur place sur les bords de l'Eurotas ou de l'Ilissus, mais qui ne conviennent pas du tout à notre climat^ sont incommodes à l'usage dans notre pays et produisent un effet ridicule sur les bords de la Seine, de la Loire, de la Saône ou de la Deule.
A mon avis, si Vitruve n'a pas parlé de la voûte et du cintre en s'occupant de l'architecture étrusque, c'est qu'il n'en voyait aucun modèle autour de lui, c'est qu'à l'époque où il écrivait tout était grec à Rome, et tous ou presque tous les monuments étaient conçus et exécutés suivant les préceptes de l'art grec, très bien adapté du reste au climat et aux mœurs de Rome. L'art étrusque, à cette époque, n'existait déjà plus que dans des bourgades éloignées ou dans des villes en
LA CIVILISATION ÉTRUSQUE. 3i
ruines. Je le reconnais du rest^ facilement, l'architecture et la sculpture étrusques sont loin d'avoir atteint le même degré de perfection que l'architecture et la sculpture grecques ; seulement l'architecture étrusque a créé une école différente dont l'influence s'est heureusement fait sentir au moyen âge et à la Renaissance. Les magnifiques demeures de rois, de princes et même de simples bourgeois, qu'a créées la Renaissance, avec leurs fenêtres cintrées ou ogivales, leurs tours carrées ou rondes, et leur aspect d'élégantes forteresses, ont bien plus de ressemblance avec les palais toscans qu'avec aucun monument de l'art grec.