Fortuny
Mariano Fortuny (José-Maria-Bernardo), né en Espagne, à Reus, ville de la province de Tarragone, le 1 1 juin 1 838, est mort à Rome, le 21 novembre 1874, par conséquent dans la trente-sixième armée de son âge. Si courte qu'ait été sa carrière, l'éclat en fut si vif, le succès si rapide, l'influence de son genre si évidente, que sa personnalité survit, et qu'on peut encore, après dix années, essayer de la restituer avec profit pour le lecteur et pour tous ceux qui ont souci du mouvement des idées modernes et de leur mode d'expression.
Fortuny était né pauvre; il suivit jusqu'à l'âge de onze ans les cours de l'école primaire de son village et l'enseignement du dessin élémentaire qu'on venait d'y inaugurer. Il dessinait d'instinct, et ses essais ayant frappé un amateur catalan, M. Domingo Soberano, celui-ci lui mit en main la palette et les pinceaux. L'enfant allait avoir douze ans quand il perdit son père et sa mère. Son aïeul, un menuisier assez ingénieux, mais d'un caractère aventureux, avait joint à son établi un cabinet de figures de cire, qu'il allait montrant de ville en ville dans la province de Tarragone; il prit avec lui l'orphelin et se chargea de son entretien. Au moment où Fortuny atteignait l'âge de quatorze ans, son grand-père résolut d'aller tenter la fortune à Barcelone; il partit avec lui, gagnant tous deux leur existence sur la route, et faisant à pied les cent kilomètres qui séparent Reus de la capitale de la Catalogne. Le vieillard montrait les figures de cire, Fortuny les peignait et les attifait.
Dès qu'il avait un instant, l'enfant crayonnait et reproduisait ce qu'il avait sous les yeux; il sculptait aussi le bois et modelait la cire. Un sculpteur catalan, nommé Talam, ayant vu ces essais, en parla à l'alcade, qui s'intéressa à cette vocation, et Fortuny reçut bientôt une
pension mensuelle de la ville, pension montant à 160 réaux , soit 42 francs. C'est ainsi qu'il put suivre pendant quatre années le cours de Y Academia de Bellas Artes, sous la direction de Claudio Lorenzale, peintre catalan d'un caractère ascétique, un Juan de Juanez à sa façon, très estimé alors dans sa région, mais dont les œuvres sont fort oubliées aujourd'hui.
La pension était faible; l'enfant, qui grandissait, s'ingéniait à l'augmenter ; on connaît, de ce temps-là, des essais de décoration religieuse qu'il exécuta à la détrempe dans des églises de village, entre autres une assez importante pour San Augustin. Il eut le bonheur de rencontrer alors un Catalan très épris des choses de l'art, M. Buenaventura Palau, de Barcelone, qui l'encouragea, et, finalement, excita la municipalité de la ville à soutenir Fortuny, qui devait un jour faire honneur à sa province.
Le 6 mars 1857 (le peintre avait alors dix-neuf ans', il obtint au concours la pension de Rome instituée par Yayuntamiento de la ville de Barcelone en faveur de celui des élèves natifs de la province qui a donné la preuve de hautes dispositions pour la peinture. Plus tard, cette pension se doubla d'une seconde, faite par la reine Isabelle sur sa cassette particulière. Il quitta Barcelone le 14 mars de la même année.
C'était alors une tradition, plus qu'une institution, que cette pension de Rome accordée par les municipalités des différentes villes de la Péninsule ou par le souverain même, et dont l'initiative remontait à Philippe IV et à Velazquez. Depuis lors, de tout temps, il a existé à Rome une colonie castillane, recrutée, soit parmi les jeunes artistes de Madrid, soit parmi ceux de la province. Ils vivaient là, groupés autour du plus habile d'entre eux, et protégés par leur ambassade; ceux de leurs compatriotes qui venaient en Italie, libres de toute attache officielle, se réunissaient à eux. Sous Charles III, la colonie se composait de Selma, Enguidanos, Carmona, Villanueva, Antonio de Ribéra, d'un certain Vélasquez, et du fougueux Goya, pensionné par la ville de Saragosse sur la présentation de son célèbre compatriote le comte d'Aranda, qui fut son protecteur. Jamais cette petite école n'avait eu plus d'éclat que pendant les années où Fortuny, jeune, plein de vigueur, déjà en possession de la renommée, groupait autour de lui tout un cénacle que sa mort subite devait disperser, mais qui allait se reformer, avec un appui officiel cette fois, dans un local approprié, avec un budget fixe, comme une institution définitive qui a déjà porté ses fruits et qui constitue, en