‹ Fossiles de Patagonie; dentition de quelques mammifèresChapitre 10 sur 11 · DENTS DE DEVANT DES MÂCHOIRES INFÉRIEURES · texte numérisé non relu

DENTS DE DEVANT DES MÂCHOIRES INFÉRIEURES

Les modifications des dents de devant, aussi bien que celles des dents placées au fond de la bouche, permettent d'établir des distinctions entre plusieurs des animaux que je viens de citer. J’ai réuni ici quelques figures qui permettent de les apprécier : elles représentent les incisives, les canines et les prémolaires inférieures. Elles ont toutes été faites d’après les échantillons trouvés par M. Tour-

1. M. Ameghino qui a fait connaître ce genre des couches à Pyrotherium, en a donné une bonne figure (Mémoire cité de 1897, p. 55, fig. 45).

2. Sur les Ongulés fossiles de l'Argentine : Revista del Jardin zoologico de Buenos-Aires, t. 11, p. 233, 1894.

nouër dans le Tertiaire de la Patagonie, sauf la figure 38, copiée sur une mâchoire du Pampéen de la Plata, rapportée au Muséum de Paris par M. Bonnement ; ses incisives ont été complétées avec d’autres pièces du Muséum.

Theosodon (fig. 33) est remarquable par les ressemblances de ses incisives, de ses canines, de ses premières prémolaires.

Dans Coresodon (fig. 34), les canines se portent en avant de la mâchoire inférieure, près des incisives. Les prémolaires en sont séparées par un long intervalle, et elles ont une forme très différente.

Astrapotherium (fig. 35) a des incisives en spatules avec une échancrure médiane qui permettent de les distinguer de suite de celles de tous les autres animaux. Les canines sont de fortes défenses qui, d’abord pouvaient servir pour déchirer, mais bientôt servaient pour ronger, à en juger par leur extrême usure chez les animaux âgés. Les prémolaires d’une petitesse extrême, réduites à deux ou à une seule, laissent entre elles et les canines un grand intervalle.

Dans Trigonostylops (fig. 36), il y a, comme dans Astrapotherium, des canines en forme de défense ; mais les incisives sont devenues très petites ; elles sont réduites à deux de chaque côté. Au contraire, les prémolaires (sauf la première), ont un grand développement.

Dans Vesodon (fig. 37), les canines sont rudimentaires et les incisives externes ont une importance considérable.

Les dents de devant du Zoxodon (fig. 38) ne sont pas sans ressemblance avec celles du ÆVesodon (fig. 37), malgré la différence dans les molaires. Les incisives prennent la forme de colonnes. Les prémolaires ont leur développement normal.

Colpodon (fig. 39) a le même nombre de dents que Vesodon ; cependant ses incisives et ses canines, au lieu d’être couchées, sont redressées ; cela leur donne un tout autre aspect. Nous trouvons dans ce genre un curieux exemple de diminution progressive dans le nombre des dents ; car, à côté de la mâchoire, figure 39, du Colpodon (Leontinia) Gaudryi qui est pourvue d’une canine et de 4 prémolaires, on voit figure 40 (Colpodon frequens) une mâchoire d’où la canine a disparu, et figure 41, une mâchoire de Colpodon Garzoni' où non seulement la canine manque, mais où les deux premières prémolaires sont si petites qu'elles

1. La mâchoire de Colpodon que je représente figure 40 appartient sans doute aux Leontinia pour lesquels M. Ameghino a proposé le nom d’Ancylocælus frequens. Cette espèce diffère du Colpodon Gaudryi, non seulement parce qu’elle a perdu ses canines, mais parce que ses maxillaires n’ont plus l’'éminence que M. Ameghino a figurée dans Colpodon (Leontinia) Gaudryi, «2° contribution à la connaissance.de la faune des couches à Pyrotherium » (Exir. du Boletin del Inst. geographico argentino, t. XVIII, p. 65, fig. 55, 1897). Sa dimension est moindre.

Fig. 33. — Devant de la mâchoire inférieure du Theosodon Lydekkeri, Amegh., aux 2/5 de sa grandeur. — Rio Coylet.

Fig. 35. — Devant de la mâchoire inférieure d’Astrapotherium Holmbergi, Amegh., au 1/4 de sa grandeur. — Deseado.

Fig. 35. — Devant de la mâchoire inférieure du Nesodon imbricatus, Owen, 1/2 grandeur. — Rio Coylet.

Fig. 34. — Devant de la mâchoire inférieure du Coresodon scalpridens, Amegh., aux 2/3 de sa grandeur, — Deseado.

Fig. 36. — Devant de la mâchoire inférieure du Trigonostylops Wortmani, aux 2/3 de sa grandeur. — Casamayor.

Fig. 38. — Devant de la mâchoire inférieure du Toxodon platensis, Owen, au 1/4 de sa grandeur. — Pampéen de La Plata.

semblent en voie de disparition ‘. Le raccourcissement du menton est en rapport avec celui des dents ; la symphyse de Colpodon Garzoni où les dents sont incomplètes est moins allongée que celle de Colpodon Gaudryi où les dents sont au complet.

Proterotherium (fig. 42) est un genre tout à fait différent ; je dessine ici sa mâchoire inférieure pour montrer que les incisives peuvent être très réduites. Habi-

Fig. 39. — Devant de la mâchoire inférieure du Fig.4o. — Devant de la mâchoire inférieure du Colpodon (Leontinia) Gaudryi, Amegh. (sp.), Colpodon (Ancylocælus) frequens, Amegh. (sp.), 1/2 grandeur. — Deseado. 1/2 grandeur.— Deseado.

NI SS 3 i

Fig. 41. — Devant de la mâchoire inférieure du Fig. 42. — Devant de la mâchoire inférieure du Colpodon Garzoni, Amegh. (sp.), aux 2/3 de sa Proterotherium australe, Burmeister (sp.). aux grandeur. — Deseado. 4/5 de sa grandeur. — Rio Coylet.

tuellement il n’y en a que deux de chaque côté : pourtant M. Ameghino signale, sous le nom de Zicaphrium, une espèce qui a 3 incisives. Il y a une petite canine. Les 4 prémolaires sont bien développées.

1. J’inscris la mâchoire de la figure 41 sous le titre de Colpodon (Ancylocælus) Garzoni. Ne connais-

sant pas les prémolaires du Colpodon (Leontinia) Garzoni signalé par M. Ameghino, je ne peux affirmer que notre fossile soit de la même espèce ; mais, jusqu'à preuve du contraire, je ne veux pas ajouter une désignation à la nomenclature si compliquée des Mammifères tertiaires de Patagonie.

SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE FRANCE. — PALÉONTOLOGIE. — TOME XII — #4. MÉMOIRE N° 31. — 4.

26 q ALBERT GAUDRY

Les remarques qui précèdent prouvent que, si une même dent se modifie pour remplir des fonctions différentes, une même fonction peut aussi être remplie par des dents différentes. Lorsqu'un animal cueille avec ses dents de devant, ses canines se mettent près des incisives, comme on le voit dans Coresodon (fig. 30). Quand il a besoin de déchirer, une de ses dents sur chaque mâchoire prend la forme de défense ; mais peu importe que cette dent soit une canine (Astrapotherium, fig. 31) ou une incisive (Colpodon, fig. 35). Ce qui importe c’est que la fonction de déchirer puisse s'exercer.

Je n'ai point cherché à décrire toutes les formes des groupes que je viens d'étudier. Comme mon but était seulement de déterminer les pièces de Patagonie que nous devons intercaler dans nos collections, je ne me suis pas occupé des genres dont je n'ai pas d'échantillons.

Bien qu'incomplètes, les figures réunies dans ce mémoire montrent tant de faibles changements qu'il faut une comparaison attentive pour les reconnaitre. Les ressemblances prouvent-elles des descendances? Je ne peux le dire. Nous ne sommes point parvenus à cette phase de la paléontologie où il nous soit aisé de désigner les grands-pères, les pères, les fils, c’est-à-dire de marquer les plus proches parentés. Mais nous sommes depuis longtemps déjà arrivés à cette phase, où, loin de trouver des entités fixes, distinctes les unes des autres, nous constatons la simplicité des moyens par lesquels nous concevons que l’Auteur du monde a produit des mutations.

Ces mutations ont eu avant tout pour cause le développement progressif de la nature; des fonctions de plus en plus élevées ont été données aux animaux, et il a fallu que leurs organes s’accommodent à ces changements de fonctions. Mais les fonctions ont dû être, à un certain degré, influencées par les milieux. Les fossiles de Patagonie nous offrent la preuve que les fonctions, aussi bien que les parentés, déterminent des ressemblances. Des êtres issus des mêmes parents deviennent facilement dissemblables, quand les changements de milieu les obligent à remplir des fonctions différentes, et réciproquement des êtres qui ne sont pas issus des mêmes parents peuvent présenter des ressemblances, lorsqu'ils ont à remplir les mêmes fonctions. Il y a des ressemblances d’adaptation comme il y a des ressemblances de parenté.

Page 1