Fouilles à Carthage aux frais et sous la direction de M. Beulé
Avant de dëcriie les ruines de Byrsa et de raconter les explorations dont elle vient d’ètre lobjel, il n’est peut-être pas inutile de retracer sa trop courte histoire; il est nécessaire surtout d'examiner les dÜBcultés que soulève la détermination de son emplacement. Car. tandis que l'opinion se plaît à croire qu’il ne reste plus une pierre de la Carthage punique, la science méconnaît quelquefois jusqu'au sol que couvrait cette ville infortunée, tant la vengeance des Uomains a été complète et l’oubli des siècles profond ! C'est pourquoi nous écouterons d’abord le témoignage des anciens sur Byrsa ; nous analyserons ensuite tes travaux des modernes. Après cette introduction, il sera plus facile de constater si les foiiltles récentes ont fait faire quelque progrès à la qucsiion.
J. — nUloirc de Dyrsa.
Il y a de sensibles dissentimenls sur les origines d'une ville qui a été principalement illustrée par sa cliuto. Les Grecs disaient qu'elle avait été fondée cinquante ans avant la guerre de Troie', mais la critique démontre leur erreur. Déjà la date de 878 , fixée par lleeren*. paraît trop reculée, et l’on adoptera, de préférence, l’an 8i4 ou 8i3 avant J. C. pour l’avénement d’une des plus jeunes colonies pbéni-
* Appieo, De rvèoi panicis, VIII, chap. 1.
'Delà politique et Ja eommene de* peuple* de t antiquité, lr»d. franç. I. IV , p. a8 ; cf. Ju*tin, XVIll.
2 FOUILLES À CAKTHAGE.
cienncs. Movcr», dans son savant ouvrage*, a réuni les textes qui établissent celte chronologie. Les livres de Polybc, où le siège et la destruction de Carthage étaient racontés, sont perdus; et combien leur perte est regrettable! Sans doute, Pobscrvalcur profond qui assista à ce drame, aux cotés memes de Seipion, son ami, eut entre les mains les annales carthaginoises et les documents oiïicicls que les Romains anéantirent ou donnèrent aux princes numides, leurs alliés^. Salluste, quand il était gouverneur de r.^frique, trouva quelques-uns de ces manuscrits dans la bibliothèque du roi HiempsaP. Le sénat les avait dédaignés, ne se réservant que les vingt-huit livres du sufTèle Magon, sur Pagriculturc, qu'il fil traduire jwr Silanus*. De sorte qu’il ne nous reste plus que de rares débris de la littérature punique : des fragments de Magon, épars dans les auteurs latins ^ le périple d'Hannon, traduit par tes Grecs, trois traités de commerce conclus avec Rome, un quatrième avec Philippe de Macédoine, et conservés par Poljbe; mais nous n'avons, sur les origittes de Carthage, que les légendes recueillies par Justin, i’abrtWiatcur de Troguc Pompée, on les fictions de Virgile, encore moins acceptables.
Que dire de Zorus et de Carchédon, chefs de la colonie, selon les Grecs'*, qui personnifiaient ainsi Tyr (Zor) et Carthage^? Que dire d'Elhtsa, divinisée sous le nom de Didon^? Ou bien, ne veri'ons-nous dans Didon que le génie de Carthage, qu'une modification d’Astarté,
' Doi p/rôAixûciur v4//er/Aoin, 11* Toliimc. ii* partie, p. tSo.
* Pline.//»!. fl«i. XVlILiii.
* • Ut ex iibrispunici», qui regi« Hirmpsalis dicebantur, inierprelaium nobis csl. ■ (BeA Jugurtk. c. xvii.)
' Pline, ièic/.
* Vairon, De re rastica, liv. 1, i , x, xxvii; 11, v, xviii; III, ii, xiit. Pline, //»!. iffl!. XVU, XI, XVI. XIX, xxx; XVIII, v, vu, xxiii; XXI, lxviii, lxix. Columelle, f)e re mi!. I» III, IV, VI, IX, XII, paj^im. PalNdius, De re rasl.ftbr. X, iii; mai. VII.i.
* Appicn, toc. cit.
’ ilendreicb, Carihago^ p. i3.
* Servius, ia Æneid. I, v. 3Ao. Serrius ajoute que Dtdc, dan$ la langue punique, A le mémo aens que viru^o daiu la langue latine.
BYRSA. 3
avec qui ÉÜssa fut identifiée*? Acceplerons-nous h fable de la peau de b<Euf découpée en lanières, pour déterminer le sol cédé |>ar les Africains, parce que le nom de Byrsa rappelle aux Grecs le mot cuir? Faut'il conclure de celle étymologie détestable, comme la fait Heeren^, que la colonie phénicienne s'établit «tans violence sur la côte africaine et acheta aux indigènes un territoire qu clic étendit peu à peu par la ruse? Ce que nous savons de certain, c'est que la colonie occupa une colline escarpée^, qui n'avait que deiu mille pas de circonférence*. Cette colline, facile à fortifier, contint, dans le principe, toute la ville. On l'appela Byrsa, mot qui paraît signifier toar, forteresse, et que les orientalistes ont rapproché du nom de la ville de Besra ou de laramécn Birthu.
Quand la population sc fut accrue, elle sortit de sa retraite et se répandit dans la plaine. Byrsa devint ce que devinrent presque toutes les cités primitives de la Grèce, une acropole. Autour d'elle, les maisons se groupèrent en cciyde*, conmïc autour d’un refuge toujours prêt : telle les auteurs nous représentent facropolc d’Athènes*, On s'étendit vers les ports, puis sur toute la plage; enfin, en passant derrière la petite montagne de Sidi-Bou-Said, on alla rejoindre encore la mer. De ce côté, la plaine était fertile, les puits fréquents, l'irrigation facile; les riches se bâtirent des maisons cntouréesdehaiesvivesetderrnisjardins’*.
' Mover». Bas pkônizuche Ahtrihum, II* volume, i” partie, page 56a.
* Onro^a cité, page 33. Justin dit (XIX, ii] que les Carthaginois ne s'acquit* lcrent envers les Africains qu'au temps do Darius, fils d'Hystaspe. Liiistoîre le réfute suffisamment.
* Appien, Vlll, exxx; Sirabon (XVll, p. 83a) dit: ixarcûc ôpâis.
* < Arx cui nomen Byrsa eral, paulo ampliiis quam duo œiJIia passuum tenebat. ■ (Oro»e, IV, xxii.) Servius donne à Byrsa vingt-dent stades de tour, Eutropc, un peu plus de deux milles, comme Orosc.
' Haràfiitntv 3^ dxpévoXis.... xùnX^vsfHOotovftivtt (Blrabcn, loe. cit.}.
— «Carthogo spcciem hobuit dupÜcis cqipidi. quasi aliud allemm complecleretur, t enjus interiorpars Byrsa dicebalur. • (Servius, m Æneid. 1, v. 368.)
* Té Sé 4 ^tv aéré mérpa éarh év «cè/M xaroixovfAévTf xéxXv. (Sirabon, IX. p. 396.)
' Appien, VlII.cxvii.
FOUII.LKS A CARTHAGE.
CVéuit le quarlier de Mégara*. Ainsi so forma une ville qui comptait, après quelques siècles, de sept à huit lieues de tour* et qui prit le nom de Kart-hadasckl, la ville nouvelle*, nom quelesGrecs transcrivent Carvhédon, et les Romains Carthago^.
Byrsa fut forlifiëe dès sa fondation, cela ne peut être l'objet d’un doute. Mais nous ignorons à quelle époque des constructions plus savantes, plus grandioses, furent substituées aux fortifications prtmi- ✓ tives. Il est vraisemblable que ce fut au temps où la ville elle-mcme fut entourée de ces murs fameux que décrivent les bUtoriens. Le vi* siècle avant 1ère clircliennc vil rcxlcnsioii merveilleuse de la puissance des Carthaginois et de leur richesse. Toutes les îles de la Méditerranée occidentale, une partie de la Sicile, le littoral africain depuis Hippone jusqu'aux Autels des Pliilèiies, devinrent leur conquête. Leur commerce pénétra au cœur de l'Afrique et s'étendit dans l'Océan, depuis nie de Corné* jusejuaux ile.s Cassiléiides A la mémo époque* , Magon créait chez eux la science de la guerre à laquelle i art des fortifications lient de si près. Peut-clrc Byrsa fut-elle refaite au vi* siècle. Nous verrons plus loin que le caractère des ruines que j'ai découvertes n’a rien qui contredise cette conjecture. Après la défaite d'Asdrubal et de Syphax par Scipion, les murs furent réparés, selon Titc-Live
' Servias (in Æimid. 1, v, 1 4) et Isidore (Oricf. .XV, c. xii), nous appretmeul qtte io mot punique r»a^<ir ou /na^ur signifinit nova viila. Les Grecs appelaient ce quartier NrivoÀir. Cf. f>ureau de la Malle, liecherches sar /a topographie de Carthage ^ p. 44» noie 3. Magalia ou Magaria aonl des formes diOercnlcs du même mot.
' Orose ( IV . xxti) , donne à rrnccintc de Carthage 30 milles, Eiitropc 33 . l'itc- Live. s3 [Kpiiome du livre Ll). Il rsl dinicilc de croire Slrabon. lorsqu'il compte 36o stades. (if. Diireau de la Malle, p. 37 et 38.
' •Carliiagoeallingua Pœnortit» nova civiles, utilocd Livius. a (Servius, in Ætteid. 1 , V. 336, et IV, V. 670.) Cf. Bodiart, Phaleg, 668, «l llcndrckh. CariKagOt p. a8.
* A Rome, sur la colonne roslraie, le nom des Gviiliaginoîs était écrit C'afartnimM, par un r, le g n'éiantpoint eneore en usage.
' D'après Meeren et Maunerl, ce aérait file située dans la baie de Sanla-Crur.
* Ixft Sorlinguca, h féal des lies Briianniqucji.
’ Juiliii. XVIIJ, VII.
' a Itaque cl mûri reficiebnnlur propugnaculisquc anuabanliir. ■ (XXX, IX.)
BYKSA.
lis avaient donc déjà plusieurs siècles d’existence, puisque, étant constmits dans des proportions colossales et avec une solidité qui assurait leur durée, iU avaient besoin de réparations.
La forme de B) rsa est à peu près rectangulaire. Cette régularité , qu'il ne faut point exagérer parce quelle iml qu’apparente, a fait croire (jue la colline était, en partie, artificielle que des terres nipportées avaient créé ou complété un plateau de 1 88 pieds de hauteur. Les gigantesques terrassements {x'i'furTa) des Babyloniens avaient pu servir de modèle aux autres habitants de TAsic; d'ailleurs, ta vue même des deux {>orts de Cartilage, qui sont creusés par la main des honiines^, prouve que les Phéniciens ne craignaient point de faire violence nu sol qu’ils occupaient et demandaient à rindustric ce que la nature leur refusait. Lorsque Virgile, décrivant les travaux des com|>agiion$ de Didon, nous dit qu'ils creusent les ports ;
Hic porlu» alii elTodiuiii. . . .
il n'ajoute rien à la vérité, il fait de Thistoire. L'analogie a donc encouragé M. Barth à émettre celte hypothèse, qui n est ni sans hardiesse, ni sans vraisemblance, mais que contredit une exploration approfondie.
Le plateau de Byrsa est tellement couvert par les débris cl la poussière des monuments anéantis, quil s'est forme un sol factice. outre, on a voulu, dans ces derniers temps, rendre ce sol propre à la cul ture; ou fa nettoyé, on y a semé des feves et de foi^e, ce qui achève de le défigurer. Le voyageur qui passe ne peut savoir si le rocher se cRcbc sous la surface et sert de noyau à la colline. Mais, si fon opère des sondages, ce que j'ai fait à sept ou huit places dilfércntcs, on trouve partout le rocher, à une faible profondeur, qui varie de a mètres 35 ren* limètrcs à 3 mètres 4o ccnümèlres. Quand je dis rocher, le mot est impropre, carie noyau de Byrsa est un grès argileux, de couleur jau-
' B.irlh, WaaÂerantfen durch die KüstenîândeT des MiUeimeen , p. q3.
* Serviu», in Æneid. I, àa? : • PorUis effodiuni , i. t. Colhnno. Colhoncs «uni « portu) in mari non nsturalcs, «ed nrte nojnuque faeli. t Cf. Festui, au mot Catonrs. Le mot parait »e rapporter k une ravine sémitique ÿlgaifianl « couper, tailler. • Voyex encore Bureau de la Maüe, p. là-
FOÜILLfcS A CAUTHAGE.
nàUe. (li’s-consistant et facile à tailler toutefois, parce que les eaux de pluie anctées développent ses qualités argileuses. L'existence de ce noyau, presque à fleur de terre, puisqu’il faut tenir compte des ruines qui ont produit un l'emblai de sept à dix pieds, écarte d'une façon décisive l'opinion de M. Barth. L’idée contraire serait même beaucoup plus fondée, et l'on devrait supposer que les Carthaginois, loin de cons Iruire à force de terrassements une acropole artiricielle, ont réduit une colline naturelle en la nivelant Ainsi les Athéniens avaient fait niveler par les Pélasges le rocher, bien autrement dur, de leur acropole *. Je dirai plus loin quelles (races du travail des Phéniciens j'ai retrouvées.
Le noyau de grt’S argileux était-il apparent dans l'antiquité? Était-il recouvcii d'une couche de terre végétale? Je crois qu’il était apparent dans quelques endroits, mais généralement couvert de terre. D’abord, c'est le cas de toutes les collines de la fertile pre-squ'ile de Carthage. En.suitc, les poètes placent un bois .sacré et des arbres verts autour du temple de Didon, c’est-A-dire sur le .sommet de Byrsa.
l.'rbe fuit media sacrum grnilneis Eiiss.
Manibus el palria Tyri» formidinc cultum,
Quod taxi circum et pices aqualentibus umbris Abdideranl, radique arcebaru lumiiie iemplum*.
J ai été moins tenté d'accuser Silius d’exagération et de révoquer en doute scs noirs ombrages, lorsque j’ai vu les pins qui croissent aujourd'hui derrière la chapelle de Saint- Louis, et qui aiment è être battus des vents.
Le temple avait été élevé par la piété des Carthaginois, auprès de la maison de Didon ou dans sa maison meme, qui conserva pendant des siècles sa simplicité primitive, comme Ja ca))anc de Romulus, sur le Capitole, et la demeure d'Érecbthée, dans l’Acropole d’Athènes. Il est vraisemblable que les deux monuments n'en faisaient qu'un ; de même les habitants de la seconde Corinthe montraient sur l'Acrocorinthe un amas de ruines en marbre blanc, jadis le iS/.xypèéori, ne sachant plus si le
' L’Acropole d’Athènes, Ll, p. a3.
* Siiiu» Italicus, Punica, I. I, v, 8o.
BYHSA.
^isvphéon était l'ancienne dcmcurt- du roi Sisyphe, ou un temple en son honneur'. Tant que Carthage fut puissante et libre, Didon fut adorée comme une divinité*. Les peuples se plaisent à consacrer leur berceau et à personnifier leui naissance dansquelque grande figure. Mais Didon. génie tutélaire de Byrsa, a perdu à nos yeui son caractère mythique et religieux. Virgile en a fait la plus touchante des femmes, mais il n‘a immortalisé que la passion qu'il lui prête. Nous ne pouvons même plus retrouver la déesse phénicienne. Si nous cherchons l'emplacement de la demeure de Didon, c'est pour y murmurer les vers de Virgile et nous asseoir sur le sommet d'où la i-einc éplorée voyait fuir la flotte troyenne :
l\eginae sp«culU ut primuin albeacere luceut,
ViHit etsquatls procédure velia'.
Ces spécula, c'étaient les lerrusses de la maison établie sur Je point culmin.int de Byrsa; de U seulement on pouvait embrasser à la fois du regard les sinuosités du golfe de Carthage, la baie d’Utique, la pleine mer, le» lacs qui s'enfoncent dans l'inténeur des terres, et la v*ille entière :
cujus de »ede dabalur Ccmcre cunc(A frela el lotam Carthftgini» orbem*.
Je n'ai remarqué, en cn'cl, sur le plateau inégal de Byrsa, qu'un seul endroit, sensiblement plus élevé que tout le reste, qui réponde a la description de SÜiua. U, SC voit encore un massif compacte, formé de petites pierres et de mortier. Auprès de ce débris, qui est d’époque romaine
' Slrsbon. l. VllI. p. 37 g. Cf. É(udtt lar le Piloponèse, p.
' • Quamdiu Carthago invicta fuit, pro dea culU est.» (Justin, XVIII, Tl.)
* Æneid. 1. IV, v. 585. Cf. 1. 1, v. 4g5, 63o, 633. Didon renconU-e Énée
devant le temple de Junon , à la porte duquel elle s*awied pour rendre la joalîce. Elle l'emmène emuile dans son palais, qui est situé a deux cents pas à peine. Il n'y a pas plu» de distance entre la colline sur laquelle s'élevait le temple de Junon et la colline de Byrsa. L'opinion de Bureau de la Malle, qui place le temple de Didon auprès de celui de Junon, ne se peut guère justifier. snr la topo^r.
de Cartk. p. 87 .)
* Silius.l. VIlI, V. i35.
8 FOUILLEb À CAIITHAGE.
et où Ton obsen'c deux murs plus anciens confondus avec les subslructions» de grandes citernes, qui recueillaient la pluie tombée sur le monument, annoncent qu'Ü était considérable. Il est désigné sur mon plan sous le titre de liainet supposées du palais de Üidon. Je ne sais pourquoi, dans le pays . on applique ce nom à de grands massifs de blocage qui sont dans la plaine et correspondent au numéro 56 du plan de Falbe. Cette attribution, toute populaire, n’a aucun fondement.
Silius Italicus dépeint l’intérieur du temple de Didon, mais ses peintures sont tirées de son imagination, ou elles sont empruntées 4 l'édifice reconstruit par la colonie romaine, car les descendants d'Énée alfectèrent une grande piété pour les souvenirs de Ja vieille Carthage :
Hoc se»e (ul perhibenl) curit mortalibus olim Kxuerat reginn loco. Slanl marmore mœalo EiTigiet, 5elu>que parens omnùque nepolutn A Belo seriea; slat gloria gentil Agenor,
Et qui longa dédit lerrû cognomina Pliœnix.
IpM sedet tandem oilernum conjuncia Sichxo.
Ante pedca ensis phrygius jacct. Ordine centum iSlant arw, cccliquedeis Ereboque poleniiV
Les mêmes réflexions s'appliquent au lemf)le de marbre qu’Ovidc nous dit avoir été consacré h Sichée*. 11 faut aussi, je le crains, laisser dans le monde dos fictions le temple qu* Aonibal fait vœu de bâtir en l’honneur d’Anna, sœur de Didon, lorsqu’elle lui prédit la victoire de Cannes :
Asl ego te, compos pugnœ, ('arlbaginis arce Marnioreia sistara templi» juxlaque dicabo .-Equalaai gemtno Bimulacri munere Dido^.
J’aurai lieu de faire voir que la colonie romaine qui releva Cartljage contribua plus efficacement que les soldats qui la démolirent à oflaccr les traces des monuments puniques.
' Ptinica, 1. 1, T. 86.
' Ovide, Ep. VU, 9 g. Cf. Virgile, Æiuid. I. IV, v. 457 ,
^ Silius Iulicus, Ut. VIII, v. aSt.
B Y HSA (»
Le temple d'Ksniun, divinité quo Ic^ Ciieu» et les HoidrIus ont identifiée avec Esculape, était dans Byrsa. Appien nous apprend qu’il sur- |>as5ait tous les autres temples en éclat et en richesse’. 11 était situé siu' le bord du plateau, du côté du forum et du rivage. On y montait par un escalier de solfiante degrés. Mais, si la ville et la citadelle étaient menacées d'un siège, on pouvait détruire l'escalier, qui n'était qu’appliqué sur le soubassement. Aussitôt, l’enceinte du temple apparaissait à pic. comme un bastion d'une grande hauteur, qui complétait les fortifîcatioiis de Byrsa *.
Quoi qu'ait dit Virgile, la divinité sous la protection de laquelle s'était placée la cité naissante de Byrsa n'était point Junon. c'élaît Esmun. .lunon céleste (ou Astarlé} avait son sanctuaire sur une colline séparée, qui ne fut enclavée que plus tard dans fcnceintc de Carthage, lorsque (Carthage s’agrandit. I>cs plus anciens sanctuaires de .lunon, en Grèce, ceux d'Argos et de Samos, étaient de même situés hors des villes*. Le dieu dont les Grecs et les Latins firent le dieu de la santé habitait avec la jeune colonie, dans un lieu qui était le plus salubre du monde. Aérée de toutes parts, exposée au soleil levant et au souille bienfaisant de la mer, la colline de Byrsa a un privilège plus précieux, dans des contrées où l'eau manque et où la pluie se doit conserver dans des réservoirs. Ses citernes gardent les eaux plus pures et plus fraîches que partout ailleurs. Quelques-unes servent encore: elles sont dans l’enceinte de Saint-l.rOuts. Pendant l’été, le bey do Tunis et les consuls étrangers y envoient puiser tous les jours.
Dans le temple d’Esmun s’assemblait parfois le sénat de Carthage pour traiter les affaires secrètes*. Ainsi le st*nat romain se réunissait dans le temple de la Concorde.
On s’étonnera peut-être que Melkarth, l'Hercule lynen, n’ail pas été
' SliAi 0 TaT(ûi' éÀX&rv ivt^vet xù «Xoixriov (liv. VIU, exxx).
' L- Mil, i3o. Ceite particularilc c»! indiquée par Appien d'une manière asaex «ensibli'. Il faut bien distinguer le rifUTos. qui est le péribole forlitié et le vtin qui est le temple iui-méme.
* Pau». II . XVII; Héroilote, IX, xcvi; Athén XIII, p. &73- f
* Tile-Lîvc. Mil. Lziv.
10 FOÜILI.KS À CAKTHAGK.
l'archégèle de la colonie de Tyr. Deux pa&sages, l’iin de Diodore\ i‘autrc de Justin*, le laissent nm'^me supposer. Dans ce cas, son temple aurait dû être dans l'acropole. Mais aucun témoignage n'indique l'existence de ce temple*. Les auteurs ne font point mention non plus, dans la Carthage autonome, du temple de Jupiter, qu'ils nomment dans la Carthage romaine*, cl dont je crois avoir retrouvé l'emplacement sur le plateau de Byrsa. Ce n'est egalement que par cdort d'imagination que nous nous figurerons les autres édiliccs qui remplissaient Byrsa, les citemes qui réservaient les eaux pour un long siège, les logements de la garnison, fliabitation des prêtres et les œuvres d’art qui devaient orner le grand sanctuaire national : soit que ces œuvres eussent été exécutées en Afrique . soit qu'elles eussent été ravies aux Grecs de Sicile*. L'histoire a omis tous ces détails, parce quelle n'a été écrite que par les ennemis de Caiihagc. Mucls sur scs splendeurs, ils n'ont d’éloquence que pour raconter sa ruine.
Cette ruine fut terrible, et l'acropole ne fut pas épargnée. FJlc avait donné asile à une partie de la population, qui se rendit à Scipion le septième jour. Cinquante mille personnes, tant hommes que femmes, sortirent par une petite porto*. Les transfuges romains, au nombre de neuf cents, retranchés dans le temple d’Esculapc, se défendirent longtemps contre toute l'armée assiégeante, tant la position était forte. Épuisés de fatigue, trahis par Asdi*ubal, ils finirent par mettre le feu au temple et so brûlèrent avec lui. Le feu, toutefois, ne dut point avoir beaucoup d'action sur des monuments en pierre, bâtis avec de grands matériaux. Par l'ordre des dix commissaires qu'envoya le sénat romain, Scipion Ht détruire mélhodiqucinenl ce qui restait de Carthage’’. Orose
' XX, XIII. Il faut songer «ux nonu d‘Anûlrar, de Domtlcar, etc.
* Wlll, VII. Cf. Munler, Relig. dtr Kaiihagtr, p. 4i •
^ Durcau do la Malle imagine qu’on avait élevé des dolmens à Hercule dans Byru. {Rechgrckti lur la topogra^ihie Carthage ^ p. g6.)
* hfonam. ttter. ud ÙonatUt. p. i Ga , cd. OplaL Dupin, i yoa.
* Appicn. VIII, cxxxill; Cicéron, Verr. Il, 35.
* Appien, Vlll, exxx: Tile-Livc, Épit LJ
’ Appien, ihid. cxxxv.
BYHSA.
dit nictne <|ue les pierres des fortifications furent réduites en poussière^ Nous ne croirons point ces exagérations. Autant il est aisé de renverser, à l'aide des machines, des édifices et des pans de murailles, autant il est difficile de faire disparaitre les matériaux et d'effacer du sol une ville qui occupe en superficie dix-huit millions de mètres can’és. Je suis tout k fait de l'opinion de Durcau de la Malle, lorsqu'il démontre que la destruction n a pas été aussi complète qu'on a bien voulu le dire*.
Malheureusement, Carthage resta déserte. Les Romains, en défen d«int quelle fut habitée, n'avaient point défendu quelle fût visitée*. Tous les habitants des villes voisines vinrent y chercher des pierres pour bâtir. C’était faire sa cour â Rome et achever sa vengeance. La colonie de Calus Cracchus, celles de Jules César et d'Auguste, en fondant une ville nouvelle, durent employer tous les débris de l'ancienne. Bientôt même on s’accoutuma à regarder comme surannées les imprécations des pontifes romains et la défense de relever Byrsa. Auguste garda encore quelques ménagements*; mab les exigences d’une cité qui s’agrandit firent taire les scrupules: Byrsa fut habitée et ses monuments rebâtis.
Ou refit le temple d'Esculape*. celui de Jupiter*, le temple et le palais de Didon, auxquels on donna sans doute une magnificence qu’ils n'avaient jamais eue. Les citernes furent réparées, cl les proconsuls romains fixèrent leur demeure sur la colline consacrée au dieu que les Romains identifièrent avec le dieu de la santé. Virgile avait puissamment contribué à rendre chères aux Romains les traditions de la vieille Carthage; ils regardaient comme une seconde patiie une ville où Knéc avait trouvé un asile et refusé un trône. Ils s’attachèrent donc â réédifier les mêmes monuments à la même place, avec une piété qui désole
* «Ooini murait Upidc în pulvcrem comminuto(lV, xxiu). •
* Loc. cil. p. io3 et iuivanles.
' Oixslp ànsfïïov éwaat S'oâtt évitvop (Appien, iâid. cxxxvi).
* 9ÙP éyxoxéx^ ftéXt&l* intènfi, ÇvXaHfUPo» ri^t
vàXurà ivéparov (App. VUI.cxxxvi).
* Apuleiu», Florid. p. t45 et i46.
* lloftam. ret. ad Donatiil. loc. ciL
12 KOMILLES A CAKTHAÜE
à juste titre l’arcliéologue. Car il est certain quVn les construisant ils lirenl disparaître les débris de rarchileclure punique. Le sol qui les protégeait fut creusé , rctounié, afin de recevoir des fondations plus gran> (lioses. On bâtit nécessaiiemcnt dans le style romain, et toutes les pierres plus anciomics durent être retaillées. Ainsi le temple d'Esculape fut d'ordre corinthien, le temple de Jupiter d'ordre ionique; j'en ai trouvé les preuves. Mais partout où res somptueuses constructions furent entreprises, on ne découvre aujourd'hui que des fragments romains.
Auprès d'Esculape, et peut-être dans ta vaste enceinte de I hiéron. étaient la Curie, ou salle des séances du sénat, et la bihliolbèquede Carthage L Quant au palais du proconsul, il était vraisemblablement audessous, sur la pente qui fait face â la mer, abrité des vents du nord, dominant le forum, les quais, les ports. Le récit que fait Tacite* dune sédition du peuple de Carthage, qui voulait proclamer empereur le proconsul Pison, montre que la demeure des proconsuls était assez prè.s du forum pour qu'on pût distinguer les cris de la multitude. On voit, en ellét, que saint Cyprien, avant d etre interrogé par Galerius Maxinms, est confié au chef des gartles â cheval qui habite non loin du proconsul , dans le quartier qui s'étend entre le temple de Junon Céleste et le temple d’Esculape Et , lorsque Tévèque de Carthage est conduit devant son Juge , il monte; de mémo c[u il lui faut de.icendre pour (juitter !c palais^.
Celle admirable situation fr-ippa les Vandales, lorsqu'ils s'emparèrent de Carthage. Ccnséric s'établit dans un palais où le luxe l'omaiii ne devait rien laisser h désirer et oii Bélisaire devait monter^ à son tour et s'asseoir sur le trône de Céliiner. Un détail de la prise de Carthage par
' Bureau de la Malle, p. i5a el t53. Cf. Apuleiiin, foc. vit, p. 1 .^ 41 .
* Hat. IV. xxkviii.
’ « In Iiospitioejus, cum et», ia vico qui dicitnr Salurni . inter Veneriam et $«lu- < lariani (ptaieeni?) man»il. « (Ruinart. .'Icte ^far^yr. p. ao5.) On disait indifiiéremmenl Eaculnpc ou Saluü : mais c'était une iraduclion d'un mol par l'autre.
* I AKicndendo ad palallum cl drscendendo. » (Victor, VitensU epiicopus, Halonn p«neeationis VauJalicar, p. loA-}
* É« TÔ •ariAirioi' sériais, iv Vthfupot &péiw iKÔdtctv. (ProcopC, De bell.
Vand. I. 1. c. XX )
lo génél’al de Justinien fait sentir que rien n avait été change. Les prisons dans lesquelles saint Saturnin et sainte Perpétue avaient été enlermé» eiistaient encore dans la demeure des rois vandales, comme elles avaient existé dans la demeure des gouverneurs romains. Le tyran (jéliiner y avait fait jeter tous les cotninet%anU de Byzance qui! avait pu saisir, et les menaçait de mort. Pendant In nuit qui suivit la défaite des Vandales, avant que Bélisaire eut pris possession de Carthage, le geôlier vint offrir aux prisonniers de les délivrer, s'ils lui promettaient de le protéger h son tour. Comme ceux-ci ne voulaient point croire son récit, il poussa un volet et leur montra, à la faveur des rayons de la lune, la (lutte romaine qui entrait sileiicieusement dans le port Mi fallait, pour dominer le |)ort,que les prisons regardassent le midi, ce qui jus tifie les conjectures des savants modernes.
Procopc nous apprend encore que la salle destinée aux fe.slins s'appelait Delphica, parce qu'un grand trépied, semblalde à celui de Dciplies. servait à poser les cou|>es^. Quant à la salle des jugements, on la désigtiait sous le nom d'Atriam Saaciolam Pai' l'ordre de Justinien, une église consacrée à la Vierge fut, en outre, bâtie dans rintèrieurdu palais*, qui devait présenter un ensemble de constructions considérables.
Il me reste à parler des fortifications de Byrsa; que Scipiou s'était cflbrcé de détruire avec beaucoup plus de soin que les temples et les édifices civils, puisque la peur était le mobile principal de la colère de Borne. Ces fortifications étaient gigantesques, et les auteurs les dccinvent avec détail. D'abord, il importe dé constater que les murs de Byrsa et ceux de In ville basse devaient sc resscinliler beaucoup, puisquc.cn un certain |K>int . ilssc confondaient. Du coté du lac de Tunis, rcnceinte de Byrsa servait à la vitlo^ : quon sc figure deux cercles, le plus petit compris dans
' Procope. De beU. Vand. I. Le. xx.
’ Ibitiem. c. XXI.
* Bureau de la Malle, p. i83, noie 3.
* Prooopa, De mlijic. VI, v.
* «Ex una parte, muruB communis erat urbi^ ol Byr^o.', iminiuetis mari quud • marc stagnum Tocabnnt, quoniam objeciu prolenla; lingus stnenabaliir. * (Oros^*. IV. XXII.)
\'4 FOUILLKS A CAR THAGK.
le plus grand, et se touchant par un point commun. Ces murs étaient construits en pierres de taille, lexo^aadrato^ Ils avaient quarante coudées de liauteur. environ soixante pieds*, et vingt-deux coudées d’épaisseur, trente-trois pieds, si l’on en croit Diodore. Appico * leur donne la même épaisseur, mais il réduit la hauteur à trente coudées, ce qui ne fait que quarante-cinq pieds. Il ajoute que ces murs étaient creux et couverts: des étages avaient été ménagés dans l’intérieur. Au rez-dc-chaussce , il y avait des écuries pour trois cents éléphants avec les provisions nécessaires à leur nourriture. Au-dessus d'eiix\ quatre mille chevaux trouvaient place avec l'orge et le fourrage pour un long siège. Enfin , vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers logeaient dans ces magnifiques murailles . que le consul Censorinus comparait avec raison à un camp
Des ronstnictioiis conçues sur un plan aussi grandiose coûtèrent donc beaucoup de temps et d'efforts à détruire, et les décombres qui s'entassèrent au pied du mur, è mesure qu'on le démolissait, durent bientôt former un immense et inextricable monceau. Le pied du mur en fut protégé, de même que le premier étage d'une maison qu'on démolit est bientôt enfoui sous les débris des étages supérieurs. Un moment arriva où le mur parut s'enfoncer dans le sol factice que créaient tant de ruines, et où ü devint impossible de le poursuivre plus profondément. L'œuvre de Scipion n'en était pas moins réellement achevée : ce qui restait des forlifications ne valait pas mieux enseveli que rasé. l.a solitude se fil', les habitants du voisinage vinrent retirer les pierres encore apparentes; la poussière du tuf sc pourrit et devint fertile; l'herbe poussa. On oublia, pendant des siècles, les murs qui avaient rivalisé de beauté avec ceux de Babylonc; car )a nouvelle Carthage fut une ville ouverte. Quel danger, sous les empereurs de Borne, pouvait
‘ Orojc, IV. XXII.
* Reliquie, Ub. XXXll, xtv. (Exc. Pholii, p. ôaa) : 6tt hi rà rtfxos tâw lovlmt nH ‘oàXtùs (^rfatp (tèv thm ■nnfxw TC99apixovra , wAérM tlttoadpo.
’ VIII, xcv.
* \vTtoffTaaia 2' i^rip a^oùs ^ TrrpaxKTj^iXiotc fwvott
* rp&*op tipyaafiéiwif. (Appien, VllI, lxxxviii.) Un peu plut haut, le consul les appelle ir«o2o;(ai 97ps7<wé2aw ra xoi hnw xai
BYRSA
menacer les bords de la Méditerranée, ce lac romain? Mais, au cinquième siècle de notre ère, l'invasion des Vandales changea toute la politique. Tliéodose II, dès la seconde année de son règne (Âad), ordonna aux villes d’Afrique de se fortifier. Carthage se halit une enceinte*, qui ne devait môme pas la défendre plus d’un jour contre Ccnséric. Ryrsa redevint une citadelle, et, si l'enceinte de la ville fut moins considérable quelle ne l'avait été au temps des Phéniciens, il n’en fut pas de même de la citadelle, dont les limites étaient ti'acécs par la nature. On retrouva donc les fondations des vieilles murailles puniques; on les rechercha peut-être pour les dégager et établir sur leur immuable assiette les constructions nouvelles; cétaît une économie notable h tous égards. Les fouilles nous apprendront comment les deux systèmes furent conciliés.
Cent neuf ans plus tard, l'an 553 de notre ère, Bélisaire répara des fortifications que tes rois vandales avaient laissées se dcgi'sdei Cela n’empêcha point les Arabes de les escalader du premier coup, au siècle suivant. En 697, Hassan, gouverneur de fF^yplc, laissa une garnison h Carthage; mais cette garnison ne sut point se défendre contre le patrice Jean, qui reprit la ville et répara de nouveau les fortifications. Irrité, Hassan revint, chassa les Byzantins et prononça I.1 ruine définitive de Carthage. Tout fui renversé, rasé. Les habitants s’étaient enfuis sur leurs vaisseaux ou avaient été massacrés. Carthage était destinée è ces catastrophes : deux fois capitale de l’Afrique, elle fut deux fois elfacée du monde. Qui peut dire quelle ne se relèvera pas un Jour et qu’un peuple civilisé, qui comprendra tous les avantages de sa situation, n’imitera pas l'exemple des Romains?
L'importance de Tunis date de cette époque. Auparavant, ce n'était qu’une petite ville qui servait de point de vue è Caiihage. De Byrsa, ou l'apercevait assise à l’extrémité du lac. avec ses maisons blanches, et Ton disait le blanc Tanis, Xeunhe Tuvirf ^ Tunis devint la résidence des
' Prosper d'AquiUine, CAroiu'c. p. ii3.
* Procope, De heÜ. VaiuL Iît. 1, p. ai; Dettdi^c. VI, v.
’ Diodore, XX, vm. II. fiarth prétend que cest !■ Ireduclioo d’an mot punique (toc. ciL p. 77 ).
KOLILLES A CAhTHAGt.
chefs arabes, et compte aujourd’hui plus de cent mille habitants. Les nouveaux conquérants ne se retirèrent pas loin de la mer, sans qu'il v eût quelque tentative pour rompre avec cette mauvaise politique. Tille mont rapporte «i qu’un mausamuz sarrasin, qui était maître de presque « toute l'Afrique , entreprit de rétablir Carthage . vers l'an 1180, et tous •> les SaiTasins de ces quartiers l'assistaient dans ce dessein »
Malgr é ce zélé concoui^, le succès fut médiocre, car, au temps de I expirdition de saint Louis, la ville nétait guère qu'une bourgade. Les croisés s'en emparèrent sans difîiciiUé et n'y firent que peu de butin, parce (pie tout avait été transporté à Tunis; on se demande même si elle était suffisamment défendue, puisqu'on voit le roi la faire fortifier «À la fn»n<;aisc a La lettre que saint Louis écrit à Mathieu, abbé de Saint-Denis, et celle que son chapelain, Pierre de Condet. écrit au prieur d'Argenteuil montrent qu’ils attachaient peu de prix à celle conquête, où l'on trouva à peine quelques Sarrasins à passer au fil de l'épée. En lisant ces récits, éminemment dignes de foi. je remarque (pie Byrsa, où nous avons élevé une chapelle à saint Louis, est peutêtre le seul point de Carthage que le roi n’ait point occupé. Débarqué sur la plage qui s’étend entre la Cîoulette et Ryrsa, il vit que son armée souffrait de la disette d'eau; il la fît avancer d'une lieue, en passant au pied do facitipole oubliée de Carthage, et alla camper dans une vallée pcn'éc de puits fréquents, c’est-à-dire à El-Mersa, où les Carthaginois avaient jadis leui's jardins, où tes riches Tunisiens les ont encore. Un château, situé sur un cap, restait à prendre ;« les mariniers, n soutenus par quatre compagnies, s’en emparèrent, à l’aide de leurs échelles. Ce ciiAleau s’élevait à la place même où s’élève aujourd'hui une tour aiv mée de canons, rebâtie certainement, puisqu'elle s’appelle la Toar ncai'e, Bordj-Djedid. Le plus singulier, c’est que Bordj-Djedid portait aussi, dans le pays, le nom de Fort Saint-Louis, avant que la construr-
* Hifloire de taihl Loiiû, I. V, p. i5â
* D'Acliery , Spiale^itim, t. III , p. 664 , in loi- Cf. Michaud , Uistoin de$ crotiadet, I. V, pièces jusliftcativcs, n*' 1 et a.
BYBSA
tion de la chapelle de Byna ne vînt contredire et effacer la tradition*. Peut-être le roi avait-il fait agrandir et fortifier fancicn château.
Peu importe, au fond , la place choisie pour consacrer un monument à l'une des liérolques figures de notre histoire. Carthage tout entière n'a-t-ellc pas appartenu à saint Louis? Le plateau de Byrsa pouvait seul être concédé au roi Louis- Philippe par les beys de Tunis, puis<|uo seul il était libre de constructions. Il est d'un heureux augure que lu France ait pris pied sur cette petite colline, qui a été le berceau de la puissance carthaginoise, cl qu’ont habitée les pi'oconsuU romains, les rois vandales, les grands généraux de Justinien. Les Arabes, eux-mêmes, ont traîné la statue de saint Louis, œuvre de M. Seurre, jusqu’au sommet de la colline. Un bataillon de nizams, envoyé par l’ancien bey, s’est attelé au. char que les chevaux du pays tiraient en désordre, et fa conduit comme un char de triomphe. Il faut dire que le souvenir de saint Louis est populaire dans le pays, et que le fanatisme musulman l'a consacré à sa manière. Au-dessus de Carthage est enterré un mara bout vénéré pour sa sainteté; il s'appelait Bou-Saîd, et a donné son nom au village de Sidi-Bou-Saïd. qui domine tout le golfe. Les Arabes le confondent avec saint Louis: ils prétendent que le roi de France s'est fait musulman avant de mourir^ et qu’il a changé de nom en embrassant la religion de Mahomet; Bou-Saïd signifie ie Père du ùontuar. Ceux qui connaissent les Orientaux savent ce que cette fable cache de respect et d'admiration; mais je la crois beaucoup plus moderne.
La croisade de saint Louis eut pour résultat de faire abandonner par les .Arabes la ville qu'ils essayaient de relever. Les ruines ne furent plus visitées que pour être délniites; on y venait faire provision de colonnes et de marbres précieux. On reprit donc les constantes dévastations que l'historien Edrisi mentionnait dès le xiT siècle ;
«Depuis l'époque de la chute de Carthage jusqu'à nos jours, on a «continuellement pratiqué des fouilles dans ses débris, et jusque dans «ses fondements; ces fouilles ne discontinuent pas; on ne cesse d'cx>
' Grenville Temple, £xcur>ioni iq .UedjlamineÆii , p. io4*
’ Sir Grenville Temple » recueilli auui celte tradition (iâid. p. 108).
H traire et de tnm.^portcr au loin une incroyable quantité de matériaux »de diverse.^ espèces. D'après le rapport d’un témoin oculaire, on y «découvre quelquefois des blocs de 36 pieds de haut et de 63 pouces «de diamètre, et des colonnes de 36 pouces de tour’.»
Non-seulement les habitants de Tunis et des environs, mais les peuples les plus lointains, s'enrichissaient de ces dépouilles magnifiques. Les Pisans prétendent que leur cathédrale a été construite avec des marbres tirés de Carthage Les Génois imitèrent leur exemple, lorsque André Doria, amiral de Charles-Qiiint, sc fut emparé de la Goulette. en 1 535. ].*» plupart des bâtiments de commerce, après avoir déchargé leur cai'gaison. prenaient sur la rive de Carthage un lest qu'ils vendaient avantageusement dans leur patrie. Mai^ol , compagnon de Charles-Quint , vit «quelques ruines de superbes bâtiments et de palais de marbre blanc « démolis » Les travaux de fortification entrepris par Tordre de Charles- Quint contribuèrent à diminuer le nombre de ces précieux débris. Byrsa fut moin.s épargnée que tout le reste, parce que scs monuments étaient plus somptueux , et qu'il était aisé de laisser rouler jusque dans la plaine les fûts de colonne et les blocs de marbre. Lorsque Chateaubriand visita Tacropolo de Carthage, déjà clic n'oRVait plus « qu'un terrain uni, semé «de petits morceaux de marbre Quelques années après, cependant, Ahtncd'bey, le dernier bey de Constantiiie, faisait déterrer encoi^ des richesses nouvelles poiu' décorer le vaste palais qu'il construisait dans sa capitale, et qui ne devait servir qu'à nos gouvcrneui'S français. L'architecte qui a creusé les fondations de l'église de Saint-Louis a découvert également de belles colonnes de marbre; il en a fait dresser quelques-unes [H)ur Tornement du jardin, nais la plupart ont été sciées, et chaque matin, pendant le repas de mes ouvriers, j’avais le regret de m'asseoir, à Tombre d'un portique, sur des bancs de marbre jaune de Nuinidic, qui ne pouvaient meme plus témoigner de leur passé. Un consul anglais, Thomas Kcad, n'a pas eu plus de ménagements. Il
' J'cmprunlc ce p«uage Ireduit à Touvregecle Bureau de la Malle, p. lài-
* Falbc, Hedierchei fur remplacement de Carfka^, p. 13 .
’ Traduction françaue, t. II. p. 4^7 (Paria, 1667).
* Iltnéraire de Paris à Jérasalemt VIT partie, p. 167.
BYRSA
a fail fouiller une basilique bâtie par Thrasamond, roi vandale ^ et emporter en Angleterre les colonnes de marbre veiné qu’il y a trouvées. Il n a laissé dans l'intérieur de la basilique que quelques fûts brisés ; deux autres fûts, acheminés vers l'exil, ont été abandonnés sur la grève, où le Ilot les ronge chaque jour. Tous les étrangers qui ont entrepris des recherches sur le sol de Carthage, qu’ont-ils fait autre chose que détruire 7 Les mosaïques ont été défoncées et transportées, les tombeaux bouleversés. L’accès est facile, et les Africains nous laissent, avec autant d’indiiférence que les musulmans d'Asie, le droit de dépouiller les cadavres des cités tombées. J en vois une preuve à Tripoli également, où l'on accorde à Louis XIV, par un traité, la faculté de faire enlever de la ville de Leptis tous les objets que ses agents désigneront^.
Faut'il s'étonner après cela si les souverains arabes suivent notre exemple et ne voient dans Cartilage qu’une carrière è exploiter? En visitant les palais d'été que fail agrandir le bey de Tunis, le Bardo, dans l’inlérieur des terres, et l'Abdélia, au bord de la mer, j'ai remarqué que presque tous les matériaux venaient de Cartilage, les pierres aussi bien que les marbres. Dans une cour du Bardo, on commençait à scier une énorme colonne de granit qui avait deux mètres de diamètre. Pour l'amener, on avait ajusté â chaque extrémité de la colonne un boulon en fer; on l'avait tranforméc par là en rouleau auquel il était aisé d'atteler des chevaux et des hommes en nombre suHïsant. C’est ainsi que Cbcrsiphron avait fait descendre du mont Prion les colonnes colossales destinées au temple d’Éphèse; les anciens vantaient fort son procédé^. Voilà de quoi confondre cruellement l'orgueil des anciens !
Bien plus, lorsque j'ai commencé mes travaux à Byrsa, une colonne de granit, la dernière qui fût apparente, était couchée sur le bord du
' Anthol. Vêt. Latinor. Ul, p. 479 » 4S3 (éd. Burm.]. Le poêle Félix nous apprend que le roi bilit, en oulre, des thermes el un palais superbe.
* De Mas-Latrie, Tableau de la situntion de tAigérie en i8i0, p. 4ao. M. Egger a l’obligeance de me signaler une mention de ce traité, laite par Dangeau, dans son Atémorial, k la date du lo juillet i6g3. La signature du traité est de 169 a.
* Vitruve, X, vi.
plateau. Il faut dire que le plateau proprement dit appartient seul à la France; au moment où la pente commence, notre territoire cesse, et Ton entre dans le domaine du bey. La colonne était précisément sur cette limite, à demi engagée dans les terres du plateau, à demi suspendue sur le flanc de la colline, tâtait-elle à saint Louis? Était-elle à Mahomet ? Je ne pensais guère à soulever cette question, iors<|uc le bey la trancha en envoyant un soir cinquante hommes de corvée avec de.s cordes. Le lendemain, en m'acheminant vers Byrsa, je trouvai, gisant sur mon chemin, la colonne qu'il n’était plus temps de sauver et qui allait rejoindre scs sa-urs. Le bey s'était défié de moi, et comment l'en blâmer? Il me supposait, comme aux autres Européens, des vues intéressées et prenait de l'avance. C'est -pourquoi on ne saurait trop exalter la conduite d’un musulman, vice-roi d'Égypte, qui donne le premier H ses roréligionnaires rcxcmplc du respect pour les antiquités. Conseillé par M. Manette, A qui la direction de cette noble entreptise est confiée, le vice-roi non-seulement fonde un musée en Égypte, mais il fait déblayer les monuments enfouis sous le sable, il les protège contre les profanateurs et contre le temps, et assure ainsi à son pays la plus belle parure, à son règne la gloire la plus durable.
Je me suis appesanti sur les dévastations (pic Carthage a subies à toutes les époques, parce qu'elles ont contribué h accréditer parmi les modernes l'opinion qu'il ne rostait plus une pierre de celte ville infortunée. Nous prenons fhistoirc au mol dans scs conclusions et nous ne voulons point qu'clLe soit tragi(|uc è demi. Elle nous dit que les Boinains ont rasé Carthage, que les Arabes font détruite à leur tour : donc il ne doit rien rester ni de la Carthage romaine, ni surtout de la Carthage punique. Depuis que Ninive et Babylone ont reparu au jour, on ne s'effraye plus de ces arrêts terribles, et l’archéologie ne désespère jamais de donner un démenti à fhisloire par scs patientes recherches. Quelle que soit la puissance de l'homme pour détruire, je crois qu’il lui faut plus de temps encore |>our faire disparaître de la surface du globe les traces d’une grande cité que pour la b5tir. La terre bienfaisante, tes débiis même qu’il entasse, lui dérobent bientôt une partie de sa proie, et les œuvres mulitees des vieilles civilisations reposent à l’abri sous
DYRSA.
quarante et cinquante pieds de ruines. Si Tunis, si des villes entières, si les temples de Pise, si les palais de Gènes et de Constantine sont sortis des Rancs de Carthage, cest de la Carthage romaine, qui s'élevait jadis comme une rivale de t\onic, éclatante de marbres, riche à (excès, réputée la seconde ville de l’Empire, parée à Penvi par les Vandales, ces barbares aussi prompts h se civiliser que lesGothsou les Lombards, par (es Byzantins, ces infatigables bâtisseurs d’égiiscs. et qui eut meme l'honneur, au siècle de saint Augustin, d’ètre la capitale intellectuelle du monde. Malgré tant d'efforts pour la détruire, elle subsiste encore avec un plan reconnaissable, avec des débris assez nombreux pour qu'on puisse la reconstruire et s'y promener par la pensée. Pourquoi donc la Carthage des Phéniciens, qui dort à une profondeur qu'on n'avait point encore sondée, ne nous aurait-elle pas garde aussi de précieux renseiguernentsi^
il. — Kaiplaceineiit de Byr»a.
On conçoit que Posidonia, ville obscure dans Thistoire, ait pu être oubliée par les modernes^; car ce fut une véritable découverte, lorsqu'au milieu du xvni* siècle un voyageur^ signala ses temples, autour desquels paissaient des buRlcs sauvages. Mais Carthage, aussi illustre par sa puissance que par ses infortunes, comment s’cst-cllc cRacéc de la mémoire du monde savant pendant un grand nombre d'années? Comment son emplacement même a-t-il été méconnu par les explorateurs qui font visitée au siècle dernier? Ses ruines n'étaient pas moins visibles qu'aujoiu'd'hui, la ti'adiüon n'était pas moins vivante dans le pays, car les habitants de Tunis et des environs savent tous montrer du doigt les lieux où fut Carthage.
Les historiens arabes, comme s’ils s'étaient souvenus que les Phéni-
^ Posidonia (ou Pæ^luin) fui abandonnée en ibdo. Les habilanta, chassé» par la (iiselled’cau et des fièvres terribles, ailèreni s'établir à Capaccio.sur la moniagoe.
* Le baron Anlonlni. en 17A5. dans son ouvrage sur la Lucanie. En 1760. SouRlot. qui devait étr« un jour farcliilecte du Panthéon, mesura le» temples : se» des»ins furent publiés, en 1764, par Dumont, professeur d'architecture.
ciens élaient ilc la même race qu'eux, ont toujours un regard attentif pour Carthage. Abou Obaid Bekri, qui vivait au xi* siècle, cite ses citernes, son gymnase, son aqueduc, son amphithéâtre, son port^Edrisi, cent cinquante ans pins tard, décrit avec admiration les mêmes édifices^. llin-Khaldouii, qui était de Tunis, se rappelle l'aqueduc grandiose qui amenait les eaux du muni Zagliwan et les belles pierres que les arebitectes tunisiens en tiraient^. Ibn-al-OuardI, au xiv' siècle, donne les mesures des citernes et cite l'amphithéâtre*. Enfin, au xvi* siècle, Ibn- Ayas nomme encore des monuments considérables à Carthage, notamment rampliitbéâtrc, qui était onié de sculptures représentant des oi* seaux, des animaux, des personnages de toute espèce^. Lorsque saint Louis aborde à la Goulettc, il n'ignorc pas quel lieu célèbre il va conquérir, car il écrit â l'abbé de Saint-Denis : ■ Le vendredi nous avons «pris terre.... nous nous sommes avancés Jusqu'à l'ancienne ville qu'on a nomme Carthage, et nous avons dressé notre camp^. » Les Pisans. les Génois et leur amiral Doria, Ahmed, hey de Constantinc, n'ignoraient pas non plus la situation de Carthage, lorsqu'ils envoyaient détruire ses monuments et enlever ses marbres. 11 est triste de voir que les dévastateurs ont été mieux guidés par leur cupidité que certains savants par leur goût des recherches désintéressées.
En 1 738 , un voyageur anglais, Show, décrivit le premicr‘’avec quelque détail les aotiquités de l'Afrique. 11 visita le golfe de Cartilage et reconnut avec une grande sagacité les déplacements du fleuve Bagrada,
* .\9tic9 fUt manascriu de la IUbUothèqae impériale, l. XII, p. 497, âgô, C 58 . 669; Iraduclion et e&lraits de Quatremère. (Voyes la traduction complète de M. de Siane, dans le Joamul miatique, années 18S8 et 1859.}
* Géoqruphie d'Edrisî, traduction de M. A. JaubcrI, t. 1 . p. a6a; Sonreaa Journal uiiaùque, I. I, p. Dureau de la Malle, Heckerthei tur la fopo^rofi/iia de Cartkaqe, p. i 4 i.
* Abolie* des manaterits, t XII, p. 497, en note.
* Traduction de M. Reinaud, publiée par Dureau de la Malle, p. i 4 i et 190.
* Manuscrits arabes <le la DibI Suppl. aral>e , 0*904.
* Michaud, Histoire des crxNsadeSt t. V, p. 5 .^ 8 .
' Travels or obsertaUous relation to eeteral paris of Batlsary and the Lewust, in-folio. Oxford, 1738. p. i 5 i.
BYRSA
qui scAl rappi*ochë p«u à peu d'Utique, en ensablant la Hve carthaginoise. Mais, comme toute son attention ëlait attirée de ce côté. il commit l'étrange erreur d*y placer également Carthage. 11 savait quVIIc était située sur une presqu'île qui, de même que l'isthme de Corinthe, était coupée par un mur formidable. Seulement, la ville regardait i'orient , Shaw la tourna vers l'occident; il méconnut les ports, dont la forme si caractéristique est demeurée, et les supposa comblés par les atteirissemeuts du Bagrada. Quant à Dyrsa, qui devait dominer les ports, Shaw s'exprime d'une manière si vague, qu'on ne sait s'il i’idcntifiaii avec le Djebel-Khawi, l’ancienne nécropole de Carthage, ou avec la colline de Bordj-Djedid. Ce système fut adopté par les savants européens, notamment parD'AnvilIc^ et ne fut même pas contredit par Stanley, qui publia, en 1786, un mémoire très-superficiel sur Tunis*, et ne paria de Carthage que pour citer trois vers du Tasse.
L'erreur du xvnt* siècle était tellement enracinée, qu'elle survécut au témoignage des voyageurs plus graves ou plus illustres. Le père Caroni, enlevé par des corsaires et conduit à T unis , s'occupe peu , dans sa relation, de la topographie de Cartilage*. Il est surtout épris de la numismatique et ne raconte l'histoire des Carthaginois que pour mieux décrire leurs monnaies. Dans son texte, il ne parie pas de Rvrsa; mais, sur le plan de Carthage, qu’il donne à la planche III, il indique exactement à leur place et Byrsa et les ports. Toutefois, il prête à Byrsa une enceinte beaucoup trop grande et circulaire, ce qui prouve qu'il la trace de fantaisie. et U met le temple d'Esculape sur une colline séparée, ce qui est contraire A l'hUtoire. Je ne parle point du comte Camille Borgia, qui étudia les ruines de Carthage et y puisa les germes d'une maladie mortelle. Ses travaux n'ont point été publiés, et le major Humbert nous apprend qu'il n'en avait fait de satisIaisantsqucsurleporlColhon*. Hum-
' oartsoAS, I. III, p. 83. Béiidor a reproduit celle opinion.
' O&irrvdi/ioai OA tlu eity of Tunis.
* Ra^guaglio dil rûiyyio compendiotQ di un diUtlanie antiifuano, sorpmso dai conarr . condotfo IA Durbaria ê feUcéfntnlt ripalriatû. Milano, i8o5, parle II, p. 66.
* ATolice i«tr fOAlre cippts sépulcraux découvtrU en i8i1 sur U sol tU f * antiquê Cer- (hago. La Haye. i8ai, in-fol. à la première page.
2^1 FOUILLES À CAHTIIAGE.
bert lui'inéme, ingénieur hollandais qui résida longtemps à la Goulette, connaissait fort bien la topographie de Carthage. S’il n*a rien publié sur ce sujet', il a servi de guide à Chateaubriand, qui a pris ses idées comme il avait pris celles de Fauvol , a Athènes. Du reste , Chateaubriand revenait de Grèce; il avait vu trop d’acropoles pour se méprendre sur Bvrsa. Voici la description quil en donne:
U Pour aller des citernes publiques à la colline de Byrsa, on travei'se «un chemin raboteux. Au pied de la colline, on trouve un cimetière «et un misérable village. Le sommet de l'acropole offre un terrain uni. «semé de petits morceaux de marbre, et qui est visiblement faire du a palais ou d'un temple. Si l'on tient pour le palais, ce sera le palais de «Didon; si Ton préfèi'c le temple, il faudra rcconnaitrc celui d'Es- (i culape »
Malgré le témoignage de Caroni et de Chateaubriand, le système du xviii* siècle, ainsi que Je l'annonçais plus haut, resta en faveur. En i8a i, le docteur Estnip publia sur Carthage, dans le recueil de Munte^^ une étude topographiqtic où il reproduisit les vieilles erreurs. M. Ritter, dans son grand omTage de géographie comparée, les admit sur la foi de M. Estrup \ Comment s'étonner, après cela, si des auteurs tels que lleeren^et Mannert" ne donnent de Carthage qu'une descrip* tion ou erronée ou confuse? M. Manncrt, sur sa carte, place Byrsa au centre de la presqu'île, d'une façon tout à fait arbitraire.
En i833, Faibo, capitaine de vaisseau et consul général de Danemark, publia un excellent plan de Carthage. Tous les détails topographiques y sont consignés avec une merveilleuse exactitude, et Byrsa est marquée de la manière la plus conforme aux vraisemblances et à l'IiU-
* Voyct la copie de sa carte manuBcrito. à la plaocbe I da Dureau de la Malle.
* Iltnèrairt tU Paris d JénuaUm, t III, Vil* partie.
* Linttt lopognrphica Carlhaginis tyn'tf , ta Miscell. Havn. theologîci et Aiitonci atyumenti, U 11, fasc. i. i8ai;odid. Munter.
* Die lîrdkutde, oder all^mtinâ vergleickende Geograpkie, t** partie , Berlin , i8aa , p. 914 - 931 .
* Poii/tfoe et commerce du peoplee (uicjeaj, trad. franç. l. IV, p, 3i.
* Géographie der Griechen luid Rdmer. X. pars II, p. a64*384.
BYRSA
loire'. Cest le plateau voùin des deux |)orts et du forum, il est élevé de cent quatre-vingt'huit pieds au-dessus du niveau de la mer. On le trouvera dans le plan de Falbe, désigné par le n* 5a ; mais ses particularités n'ont pointété relevées, et lespace rectangulaire qu'occupe Byrsa est laissé en blanc. Falbe a signalé seulement aux points a» a, a, des voûtes qu'il croit les restes de la triple enceinte de Byrsa, et où j'ai reconnu des citernes; au point 6 il prend pour les ruines d'une tour carrée, un simple mur de soutènement^. Falbc, si parfait topographe, n'était point archéologue : il lui était diHicile de distinguer le caractère et l'époque des débris épars sur le sol. C’est pourquoi Dureau de la Malle entreprit ses Recherchai sar la topographie de Carthage afin de compléter un travail auquel manquaient les données historiques et archéologiques. Il est certain qu'au point de vue historique le livre de Dureau de la Malle mérite une assez grande confiance. Les textes ont été recueillis et classés avec un zèle qui a nui peut-être à la critique. Mais l'archéologie n'a point été aussi heureusement traitée, et l'auteur s'est trompé plus d'une fois, parce qu'il n'était point sorti do son cabinet et décrivait, sans les avoir vues, des ruines qu'apprécient avec peine ceux mômes qui sont sur les lieux. Pour Byrsa en particulier. Dureau do la Malle s'est fait un svstèmc qui n'est point sans partisans aujourd'hui, bien qu'il soutienne diificiiemeiit la discussion.
' Heckerehes sur VempUeement de Carthage, avec le plan topographique el cinq planches. Paris, Impr. royale. i833, p. a 6 . M. Dedreuz. architecte, a publié en 1839 un plan restauré de Carthage. Je n'oi point à en apprécier ici la valeur; je rappelle seulement que M. Dedreux adopte, pour Byrsa, lopinion de Kalbe. et Uole la colline de Saint-Louis par un système de forLificalions indépendantes.
* Recherches, etc. p. 37 et a 8 .
’ In- 8 ', i635, chez Firmin Didot. Dureau de la Malle apprécie lui-méme, à la page 5, l'ouvrage de Falbe, et donne les mntils qui l’ont poussé à marcher sur ses briaées : • En rendant à ce travail consciencieux toute le justice qu’il mérite, on • peut, si l’on étudie avec soin les récits des anciens, ajouter quelques faits nouveaux a i la topographie de la ville punique, et donner un tableau asset exact de la Cara ihagc romaine, même de l’état de scs ruines, jusqu'à l'époque actuelle. Ce sont ces a recherches dont M. Falbe a posé les bases pour la première époque, et qu’ü ■ < négligées pour les deux dernières, qui seront Tobjet de cet ouvrage. •
FOUILLES A CAHTHAGE.
Au lieu d'accepter Byrsa comme une simple citadelle, Dureau de la Malle l'étend outre mesure et en fait un quartier de la ville qui renferme, outre le temple d’Esciilape, les temples d'Astarté\ de tous les dieux inférieurs*, de Saïunic*. de la déesse Mémoire, les thermes de Gar^ilius, la Platea noca, et même l'amphithéâtre*. Il faut se hâter de dire que rhLsfoire naulorise en rien celte hypothèse. Tous les témoignages des auteurs que j'ai réunis dans !c premier chapitre prouvent exactement le contraire. Byrsa n'était qu'une acropole, escarpée et non pas composée d’une série de vallons, de collines et de plaines. Elle avait deux mille pas de tour*, tandis qu’on compterait près de cinq mille pas, c’est-à-dire un peu moins de deux lieues, si l'on admettait l’enceinte tracée par Dureau de la Malle. I/âiVron de Junon avait été établi sur une hauteur voisine de Byrsa et isolée. Ce vaste sanctuaire, où l’on éleva successivement des temples aux divinités tes plus diverses, ressemblait par son isolement aux sanctuaires célèbres de Samos, d’Argos, d'OIympie, d Épidaui^c, de l'Isthme. La coutume orientale avait prévalu aux premiers temps de la Grèce, et fait constituer, k côté de la ville des hommes, une ville consacrée aux dieux. Il importe, de plus, de se rappeler que l’cnccinte du temple de Junon avait une étendue aussi grande que Byrsa. Elle était entourée de murs et mesurait deux mille pas. selon le témoignage d'un .Africain qui vivait à la fin du iv* siècle de notre ère *. Si l’on compare, en elTct, les deux collines, on voit qu’elles
‘ «C'est dan.H l'enceinte générAlc de Byrsa. presque au milieu de l'ancienne t ville, qu'était placé le fameux temple d'Aaiarté. ■ (P. a i. Cf. p. 87 .}
’ «Cet hiéron renfermait les temples de tous les dieux inferieurs à Juno «GrlestU, qui étaient groupés autour de leur reine. Ce lieu était certainement l'a-
• cropole. » (P. I 71 *}
* Planebe n* III et p. 20 .
' V^eyex les planches 11 et 111.
* Orose, Servius et Eulrope, que j'ai cités plus haut, sont d'ac«>rd sur ce point.
* «Teniplum nimis amplum, omnium deorum edibus vallaiuni, cujus platea H*
• ihoslrala pavimento ae preiiosîs columnis et mœnibus decorsla.^rope in duobus «fere roillibus passuum prolendehatur. > (De proniûsû et prxnlichonibus, pars IH, ch- XXXVIII. n* 5.) Ce traité anonyme est inséré a la suite de l'édition in-fbiio des œuvres de Prosper d'Aquitaine. (Cf. MorccUi, AJr. christ. I. Il, p. 344 }
BYhSA.
sont de même longueur, parallèles, d'un périmètre équivalent. Byrsa ne l'emporte que par sa hauteur, sa force et sa position.
Je ne crois ]>oint nécessaire de démontrer combien est étrange i'idée de placer dans l’acropole des bains chauds et un amphithéâtre, [/amphithéâtre de Carthage, qui est encore très-reconnaissable, se trouvait meme en dehors de la ville h
L'erreur de Durcau de la Malle ne fut rectifiée ni par les travaux de la Société de Carthage, ni par ceux du consul d’Angleterre, sir Thomas Read. La Société de Carthage na point fait entreprendro de recherches â Ryrsa^, et str Thomas Read n’a fouillé que la basilique de Thrasamond, au bord de la mer. L'architecte français qui construisit la chapelle de saint Ix)uis sur l'emplacement du temple d'Esculape aurait pu, en creusant les fondations de son église, pousser çà et lâ quelques tranchées vigoimiuscs, propres â éclairer la science^. Il s’est contenté de recueillir ou de scier les débris de marbre qu’il rencontrait dans le sol. Le système de Dureau de la Malle resta sans réiutation, et servit à encourager des hypothèses encore plus téméraires. Après avoir étendu à plaisir Byrsa. dans l’intérieur des terres, il restait â l’étendre jusqu'au bord de la mer. Cest ce que soutient M. Nathan Davis, qui a passé plusieurs années sur les ruines de Carthage, et qui les a explorées pour le compte du Gouvernement anglais. M. Davis croit que Byrsa comprenait toutes les collines qui se succèdent en amphithéâtre depuis Saint-Louis jusqu'à la Tour-Neuve (Bordj-DjediJ). Il place même le temple d'Esculape sur la colline de Bordj-Djedid, au-dessus de la mer, et. par cette seule innovation, bouleverse toute la topographie de Carthage, si prudemment restituée par ses devanciers.
M. Davis exposera sans doute, un jour, dans quelque publication, cette idée qu’il s'eflbrcc de communiquer aux voyageurs qui visitent Carthage. Elle a déjà été publiée par un touriste anglais , qui l'adopte
' Voyez la carie de Falbe, n' 63.
* Ejrcimioiu Jaiu l'AJh^iis par les délégués de la sociéli établie à
Paris pour fexploraüon de'Cartbage. i838, p. n. 17 olpi. IV.
* Cel architecle, qui est mort depuis, s'appelait Jourdain.
28 FOUILLES À CAliTMAGE.
sans réserve \ et qui aurait dù se souvenir qu'un autre Anglais, dont laulonté est plus grave , lavait signalée d’avance et condamnée Malgré les relations courtoises qui existaient entre M. Davis et moi , je n'ai pu être plus complaisant; je ne lui ai point caché que son hypothèse me paraissait inadmissible , et que ses arguments blessaient également Thistoirc et l’aiThéologie. Jamais les anciens n'ont établi une acropole au bord de la mer, au-dessous de hauteurs qui la commandent, de telle sorte qu’un coup de main suffise pour la prendre. La facilité avec laquelle tes matelots de saint Louis escaladèrent le fort arabe le fait bien voir. Nous savons d'ailleurs, par les récits des auteurs, que Byrsa était h une certaine distance du rivage, du côté des ports, au-dessus du forum, et que la ville l’entourait comme an cercle^. M. Davis allègue un indice spécieux, sur lequel repose tout son système. Sur la pente de BonJj- Djcdid, on observe des substructions considérables, qui sont les rampes d’un escalier. Cet escalier, n'élait-cc pas celui qui conduisait au temple d’EUculapc ? Par conséquent, le temple lui>méme et Byrsa, qui renfermait, n'étaicnt-ils pas de ce côte ? M. Davis n'hésite point à l’affirmer.
fi est très-vrai qu'un immense escalier couvrait la pente de Bordj- Djedid et descendait vers la mer. Six murs parallèles forment les rampes et contiennent les substructions en blocage qui portaient les degrés. Ces murs, dont l’épaisseur varie de i*,ao‘ à sont bàUs à des
intervalles à peu près égaux, sur un développement de 68 mètres. Telle était la laigeur de rcscalier. Il est divisé par deux paliers, dont les traces sont encore visibles. Les trois rampes, ainsi déterminées, diminuent progressivement de hauteur. La première a environ la mètres, la seconde io et la troisième 8. L'élévation totale de rescalicr est de 3o mètres, ce (pii suppose, au moins, cent vingt ou cent trente marches, larges chacune de cent cinquante pieds. C’est le double de rescaiier des Propylées à Athènes, et nous sommes loin des témoignages anciens, qui ne comptent que soixante degrés au-dessous du temple d'Esculapc.
' BULe*le), Foar months m Aliéna, p. 6o!> et «uivaiilcs.
‘ GrenvUlc Teuiple, ExciuvioJW ïa ikt McdiUrranean, p. 107. * Str.bon.liT. XVÎI. p. 83a.
Du resle, M. Davis a entrepris des fouilles sur le plateau auquel conduit cette grandiose avenue. Le plateau est factice, et de gros murs le aouticrment, de manière à former un rectangle long de cent soixante^ quatre pas, large de cent trente-cinq. Au milieu de ce rectangle, un autre rcctingle. plus petit, long de quatre-vingt-dix-huit pas, large de vingt-sept, entouré de murs qui s'élèvent au-dessus du sol , a pu paraître le soubassement d'un temple, au milieu de son péribole. Cest là que M. Davis a fait creuser, et il aurait évidemment trouvé des pierres, des marbres, des fragments nombreux d’architecture, si, en effet, un temple s'était élevé à cet endroit. Rien de semblable n'a été découvert. La terre que renfermait ce soubassement exhaussé était de U terre v<%étalc, rien de plus; tandis que, au contraire, en fouillant auprès de l'emplacement vérilable du temple d'Esculape, à Saint-Louis, je retrouvais tous les éléments constitutifs du temple, qui était eu marbre blanc, et d'ordre corinthien. Je reviendrai, plus tard, sur ce sujet.
L'explication de l'escalier qui couvre la pente de Bordj Djedid est très-simple et je l'ai communiquée aussitôt à M. Davis. Victor de Vite nous apprend qu'il y avait à Carthage une Place neuve ^ avec des degrés. platea nota cum ^radtèos in media civitaie L Ce sont ces degrés que portaient les rampes qui subsistent encore. Rien n'étaitplusmagniliquc : du rivage on montait par cent vingt ou cent trente marches à la Place neuve. Cette place dominait la mer; on y jouissait d'uuc vue admirable, et, si le spectateur se tournait vers sa droite, il embrassait du regard toute la vieille Carthage, avec scs ports, son forum, ses temples, son acropole. Sur sa gauche, au contraire, et derrière lut, U voyait la nouvelle ville, le riche quartier de Mégara. Victor de Vite a donc raison de dire que la Place neuve était au milieu de Carthage, in media civUate. La place était dallée. Cailhage pratiqua la première un luxe que Virgile a si* gnalé et auquel nélait point étrangère la nécessité de recueillir précieusement i'eau de pluie et de remplir les citernes d’une ville qui
' Pist.penecui. VoaJüI. p. 35, od. i535.
* «StratA viaram. > {ÆneùL I, r. Aaa. Cf. Serrius, ibûL el Isidore, Ong. XV. XVI.) J’ai déjà cilé la Platea Uihottrata de l’onceinle de Junon.
30 FOUILLES A CAHTHAGE.
n*avait que quelques puits saumâtres, ainsi que l'a très -bien fait remarquer Dureau delà Malle Derrière la Place neuve, en elTet, sont d'immenses citernes publiques avec lesquelles la place communique. Enfin , le rectangle du milieu était rempli de terre végétale , parce qu'on y avait sans doute planté des arbres, afin que les citoyens pussent s'asseoir sous un frais ombrage pendant les aitlcurs de l'été. Tout ce système de décoration est écrit clairement sur le sol; ferreur de M. Davis ne m'étonne |>as moins que celle de Kalbe, qui prend les escaliers de la l^latea nompour des coiUre forU cl des ouvrages de fortifications *.
Il faut donc s'arrêter à l'opinion du major Humbert, de Ctiàteaubriand, de Kalbc, de LUrth, cl croire, non-seulement que la colline de Saint-Louis est l'antique Byrsa, mais que c'est Byrsa entière. Tout voyageur dont le coup d'œil est exercé reconn,'iît une acropole, soit qu'il navigue le long des cotes, soit qu'il aborde au rivage, soit qu'il so promène au milieu des ruines de Carthage. Le plateau est si nettement défini, si bien assis, si facile à défendre par des fortifications que la nature elle-même appelle et a préparées! M. Barth a été frappé de cette forme caractéristique, au point qu'il a voulu considérer Byrsa comme une hauteur factice, fabriquée par les Phéniciens à l'aide de terres rapportées et disposées artistcnicnt pour la sécurité dos assiégés autant que pour la régularité du plan. Peut-on faire d'une citadelle un plus bel éloge? Il est certain que les colons tyriens, en choisissant l'emplacement de Carthage, firent preuve d'un tact merveilleux. La plage était basse, formée de terrains d’alluvion où il était facile de creuser des ports. Après le port marchand, qui était recUmgulairc, cl le port militaire, qui était parfaitement rond, se présentait une plaine d’environ sept cents mètres, où le forum cl les édifices destinés aux réunions politiques avaient la première place. Ensuite , trois rues bordées de maisons
* iDes mur» en talus ont été conalmits dans les endroits les plus roides slin ■ de soutenir ceux dont les Iraces se voient encore su sommet de Is cèle; tout t cet ensemble s un esrsetère de rortiricslion. • (P. 39.)
* * Kûnstlicb. • ( H 'andsruR^a dtaxh diê kàtUnlà^er du MiUilmetn, p. 93.)
BYBSA
é six ëlages ' se dirigeaient vers Byrsa. Aristote, qui, dans ses écrits, a parlé du gouvernement de Carthage, eût approuvé cette disposition, favorable à des assiégés qui veulent défendre pied à pied leurs maisons*. Enfin l'acropole se dressait à pic au-dessus de cette partie de la ville, la plus ancienne et la plus importante. C'était de ce côté que Byrsa était escarpée et vraiment imprenable. Au levant, il y avait le grand bastion qui soutenait le temple d'Esmun; bâti par les Carthaginois, il était d une hauteur telle, qu en temps de paix il fallait un escalier de soixante marches pour monter au temple. En temps de guerre, et si l’ennenii pressait la ville de trop près, l'escalier pouvait être démoli, }>arce qu'il n'était qu'appliqué au bastion. Du côté opposé, le plateau s'abaissait d'une manière très*sensiblc; mais des murs épais de 3o pieds, hauts de 45, le défendaient sullisamment. Du quatrième côté, Byrsa faisait face au temple de Junon. situé sur une autre colline dont elle n'étail séparée que par une rue. Comme l'enceinte de Junon était ellemême fortifiée, l'ennemi qui sc serait engagé dans cette rue formidable pour attaquer Byrsa eût été criblé de traits de toutes parts et écrasé.
La beauté de la situation de Byrsa ne le cède point à sa force. Elle commande la plaine, l'isthme, la mer. et présente une vue que ni Borne, ni Athènes, ni Constantinople, ne surpassent en grandeur. A l'est, les temples, dont la façade est frappée par les premiers rayons du soleil, regardent le golfe profond, aux eaux plus bleues que le ciel, la plage sablonneuse, bordée encore par les énormes quartiers de roche qui protégeaient les quais de Carthage, la vaste mer qui s'ouvre entre le cap Hermæura et le promontoire d'Apollon. Au sud , sont les deux ports , orgueil de Carthage, le Cothon en forme de vase au col étranglé, le forum marqué par les débris du temple de Baal, la Tœnia, cette langue de terre illustrée par l'attaque du consul Censorinus. tandis <{uc la côte opposée s'élève insensiblement jusqu'au sommet de l'Ammam-cl-Enf, semblable au Vésuve, du Djebcl-eLResas, dont les flancs recèlent le plomb, et que le mont Zaghwan montre dans le lointain ses belles
^ Appien, VIIl.cxxviii.
* Aristote, Po/tftfM. VIL x.
lignes qui n'ont rien à envier à la Grice, et scs ravins qui, au temps de l’empire romain, envoyaient leurs eaux i Carthage par un aqueduc de vingt-cinq lieues. A l’ouest, s’étend l’isthme fertile que bordent, d’une part le lac de Tunis, couvert de flamants aux ailes de feu, de l’autre le lac de Soukara, deux mers qu'une étroite bande de sable tient captives. Dans ces plaines, qui s’étendent derrière Tunis et les riantes collines de l'Ariana, Agathoclc fut vainqueur, Régulus vaincu, les deux Gordiens battus par Capélien, les Vandales par Bélisaire; lé encore se mesurèrent les croisés de saint Louis contre les Arabes, Cliarles-Quint contre Khaïr-cd-Din. Au nord enfin, Byrsa domine une vallée qui fut jadis Mégara, le plus vaste quartier de Carthage, le quartier des maisons opulentes et des jardins bien arrosés, les nécropoles de Qamart, où des milliers de tombeaux, creusés sous la première couebe du roc, montrent Ictus soupiraux circulaires; au delà paraissent les flots qui reçoivent le Bagrada, et qui, refoulés par les atterrissements du fleuve, s’éloignent chaque jour d'Utique. Je ne connais point de ville qui occupe un site aussi favorable et qui ait autour d'elle des horizons plus grandioses. La mer, découpée par des caps et des promontoires, qui invite de toutes parts un peuple de navigateurs, des lacs è la surface tranquille, des montagnes aux formes variées et aux lignes exquises, les collines semées d'orge verdoyante, la plaine où quelques palmiers dressent leur couronne élégante par-dessus les oliviers au feuillage pâle, tout rappelle, malgré tant de siècles de décadence, les richesses du sol africain unies è la poésie de la nature grecque ou sicUienne. C,arthage fût devenue la reine du monde, si elle n'eùl appartenu â des marchands. Les Romains, qui prêtaient aux Cartiiaginois leur ambition sans bornes, jugeaient si redoutables les conseils d’une semblable position, qu’ils voulaient, au débiitdc la troisième guerre punique, que Carthage fût rasée ' et transportée â dix lieues dans l’intérieur des terres.
J’avais plus d’intérêt que personne â ne point me tromper sur remplacement de Byrsa, puisque j’arrivais avec le projet d’y entreprendre des fouilles. Non-seulement j'ai examiné avec soin toutes les probabi-
’ Appicn, VIU, Lxxxt-
BYH5A.
Utds, j'ai même ciierché quelles objections pourrait soulever le système qui identifiait Byrsa avec la colline de Saint-Louis. J'ai commencé par mesurer le périmètre du plateau, et je n'ai point trouvé qu’il fût d'accord avec le périmèti*c marqué par les auteurs. I>es auteurs nous disent qu'il avait deux mille pas de tour, ce qui équivaut à a, 600 mètres environ. Or, en suivant les crêtes du plateau, je n’ai compté que ithoQ mètres. Mais, d'abord, il est certain que cos crêtes ont été sensiblement réduites ou déplacées par les dévastations des didérents Ages et les éboulements. Ce qui est plus certain encore, c'est que les anciens ont mesuré Byrsa, non par le sommet, mais par le pied, ou, pour parier avec plus de justesse, par le flanc. Les murs se trouvaient à micôte, ainsi que j'en ai plus tard acquis la preuve, et étendaient considéi'ablernent l'espace que comprenait la forteresse. Ces murs avaient eux-metnes dix mètres d’épaisseur, et nue rue ou chemin de ronde en faisait le tour. C'était cette rue que les voyageurs parcouraient; c'est là que le.s liistoriens ont compté leurs pas, ceux du moins qui ont visité Carthage. On sait que la circonférence d'un cercle croit proportionnolleiiient à son diamètre. Qu’on ajoute à la circonférence propre du pla« tcau celte du talus , celle des fortifications, celle de la rue, et l’on trouvera aisément les a, 600 mètres qui sont nécessaires pour que les inductions de l'arcbeolc^ic s'accordent avec le témoignage des auteurs. On pourra, comme contre-épreuve, descendre plus bas, tout à fait au niveau du sol, et faire le lourde la colline en la mesurant par le pied : on dépassera les deux mille pas.
La lecture d'Appicn m'a suggéré une autre objection, quej’essayei'ai également de résoudre. Appicn, qui reproduit sans doute le récit de Polybe, nous dit que Scipion s’empare du Cotlion par surprise, reste la nuit sur le forum, et fait l'assaut des trois rues qui conduisaient à Byrsa. Les Romains, avec des planches et des échelles, passent de terrasse en terrasse, refoulent les Carthaginois, et mettent le feu aux maisons, afin de SC ménager un vaste espace qui permette de faire avancer les machines de guerre et de battre en brèche Byrsa. Les maisons sont en pierre, à six étages, et l'incendie n’en consume qu’une faible partie. Il faut donc les saper, achever de les renverser et déblayer le terrain.
3îi FOUILLES A CAIITIIAGL
Pcmlaiii six jours el six nuits, Scipion presse cette destruction gigantesque. liC septième jour. Asdruhal capitule : avec lui sortent de la citadelle cinquante mille Carthaginois, tant hommes que femmes*. Orosc compte même trente mille hommes et vingt-cinq mille femmes*. On se demande avec raison si tout ce peuple a pu tenir dans une citadelle qui n*8 que a.Goo mètres de tour.
En suppo.sant un quadrilatère de 800 mètres sur 5 oo, on trouve Aoo.ooo mètres carrés, c est-à dire 8 mètres carrés d’espace pour chaque personne, cl, si l’on calcule combien de place prennent les fortilic^tions, les temples. les constructions de tout genre, il ne restera plus que U mètres carrés environ, ce qui est encore sulTisaot. La saison d'été permettait è toute cette foule de dormir impunément h la belle étoile : d’ailleurs les trois étages des murs d'cnceinte et les temples eux-mémes foumissaicni des abris immenses. Quant aux vivres, Us devaient se trouver en abondance dans les magasins de l'acropole, et Ton peut croire que la frayeur et non la disette porta les assiégés è se rendre après six jours. D’ailleurs, je remarque que Scipion n'était maître que d'une très-j>etitn partie de Carthage, du quartier des ports. Le reste de la ville pouvait communiquer avec Byrsa, et nous avons môme vu que, du côté du lac de Tunis, le mur de l’acropole et celui de ta ville ne faisaient qu’un*. li est donc trè$-vi*aisemblablc que la ville basse capitula en même temps que Byrsa, qui était sa seule protection, do sorte que les cinquante mille personnes qui sortirent par la petite porte de la citadelle étaient tous les habitants qui n'avaient pu fuir de Carthage, avant ou pcmiaiit le si<^c, soit par terre, soit par mer.
Ainsi se formait en moi la convictiorr que la cotline de Saint-Louis était Byrsa, et Byrsa tout cntièn>. Mais, pour établir ce fait d’une manière scientifique, ü fallait des preuves : ces preuves j’ai dû les demander au sol, et je me suis résolu à entreprendre des fouilles, quoique je fusse certain que les i^essources d'un particulier ne pourraient sulTitT h les pousser bien loin. Je ne me dissimulais point non plus que
' Appicn. VIII, vixix.
• Huf. V, xxin.
' • Ex una parte murus coramuiin erat urbU eiByri^K. > (Orose, IV, xxii.)
B y USA.
le$ débris de la ville pliénicieuue devaient être rares» singulièrement réduiU. à une grande profondeur. C'est une opinion reçue qu'il n'en reste plus une seule pierre» et que les ruines qui subsistent encore sont l’oeuvre de la colonie romaine, des rois vandales ou des gouverneurs envoyés de Constantinople. Les recherches conduites jadis par la Société de Carthage, et récemment par le Gouvernement anglais, n'ont fait que fortifier cette opinion, car aucun elTort n’avait atteint jusqu'aux constructions primitives; rarchitccture punique restait un problème, et l'on pouvait croire que la ville d'Annibal avait réellement été etîaeée du monde par les soldats de Scipion. Mais les cités illustres ne dis|>araissent point ainsi sans laisser de traces. Si implacables que .soient les conquérants, leur puissance est limitée, même pour détruire : Ninive cl Fiabylone en sont une preuve éclatante.
J’ai choisi Bvira pour but de mes explorations, parce que c’était une acro|>o]c ; il me semblait que le berceau d'un peuple avait dû être décori’ d’cLUvres plus grandioses . plus propres è résister à la rage de» hommes et 5 l'action lente des siècles. En outre, Byrsa appartient à la France : ai-je besoin d’expliquer le sentiment qui ma fait souliaiter d’étudier, d’enrichir peut-être un territoire français? Si mon dessein avait été de découvrir des mosaïques, je serais resté dans la plaine, poussant çà et là des tranchées peu profondes, sans dépasser la couche romaine et byzantine; cesl ce qu’a fait M. Davis, et, comme tout le sol de la seconde Carthage est revêtu de mosaïques, j’en eusse trouvé bientôt des centaines de mètres; mais la plupart de ces monuments n'ont qu’un intérêt très-secondaire, à cause de leur style et de leur grossière exécution. Si j’avais été curieux de médailles, d’objets en terre cuite, j'aurais été visiter les tombeaux de la nécropole , et, comme il arrive d’ordinaire, j’aurais été moins bien servi par ma passion que le premier pâtre venu par le hasard. J'ai cru, au contraire. que le moindre vestige d’édifice punique, qu’une seule pierre de la vieille Cartilage trouvée à sa place aurait plus de prix pour la science, et aiderait à combler une lacune de la grande archéologie, qui s’attache à reconstituer rhistoirc de l’art. C’était surtout à Byi'sa que cette espérance semblait permise.
FOUILLES k CARTHAGE.
m. — Explordiions préiimiiuire$.
Mon premier soin fut d’examiner le plateau et de relever les moindres iiidieations fournies par la surface du sol. Il est à regretterque Falbe, dans son beau plan général, ait laissé en blanc rintérieur de Byrsa et naît pas noté tous les débris antiques qui y restaient, car il y en avait beaucoup plus de son temps, avant qu'on eût construit l'église de Sainl- I^uis, ses dépendances, et créé un jardin. Plus tard même on mit en culture tout le plateau, et, pour y semer de l'orge et des fèves, on enleva les pierres, on démolit les ruines, on les jeta pêle-mêle en bas de la colline, de sorte que je n'ai plus trouvé que des citernes souterraines et des massifs tiifornies de blocage romain, qui avaient résisté è lefTort de tous les destructeurs. Cependant, j’ai dressé un plan aussi détaillé que possible, qui accompagne ce mémoire; et j'essayerai de raconter la série d'explorations qui m'ont amené à faire quelques découvertes.
Je commence par le côté de l’ouest. C'est là que mon attention s'est poiiée tout d’abord, parce que Falbe y signale, aux lettres a, a, a, des voûtes et des débris qui le font penser à la triple enceinte de Byrsa *, cl qui rappellent à Dureau de la Malle, tantôt les prisons de Gél^mer^ tantôt la caverne où Césellius Bassus prétendait avoir trouvé les trésors de Didon Ces voûtes sont tout simplement des citernes romaines, larges de 4 mètres, longues de ay , mais, comme leur partie aiUérieurp a été rasée au niveau du sol, il faut ajouter sept mètres cl demi à ce chinVe. Los deux citernes sont juxtaposées et parallèles; clics servent aujourd'hui de demeure à quelques familles arabes, qui les ont déblayées et appropriées à leurs besoins. Aucun doute n'est possible sur leur époque ni sur leur destination; les regards des citernes existent encore et la nature des enduits montre qu'ils étaient destinés à résister à raclion dei’eau. Elles sont figurées sur mon plan à droite du passage ancien dont
' Hcckerchsi stu remplacement Je Carihayet p. ag,
* Page i83; cf. Procope, de Bell. Vemd. I, xx.
’ Page i3i ; et Tacite, Ànn. XVI, xii; ffuf. IV, xtix.
j'ai parle au premier chapitre : par là sortirent les cinquante mille Carthaginois qui se rendirent à Scipion. Byrsa s'abaisse sensiblement de ce cAté, cest j>ourquoi on y fit beaucoup de citernes, où la pente du terrain portait les eaux de pluie. Toutes ces citernes m'ont paru d'ëpoque romaine; toujours elles ont été une nécessite suprême dans une citadelle qui n'avait point de source. Vers l'angle sud-ouest, on voit sortir de terre une mosaïque, pavement d'un édifice disparu. Le gardien de Saint'Louis a enlevé avec beaucoup d'adresse quelques compartiments de cette mosaïque, qui représentait les douze mois de l'année, en costume byzantin, avec leur nom en lettres latines: les personnages sont un peu [)lus petits que nature.
Le versant occidental m'oifrail donc()eu d'encouragemetus. Les suppositions de Falbe et de Dureau de la Malle étaient sans fondement; les citernes, creusées au dessous du sol primitif, avaient du causer la destruction complète des mines puniques; enfin, comme Byrsa avalisa façade à {'est, il était vraisemblable quelle était moins belle et moins décorée à l'ouest, c'est-à-dire par derrière. D'ailleiu's, j'apprenais que les Arabes avaient, dans ces dernières années, bouleversé la pente et démoli les constructions qu'ils découvraient, afin de vendre les matériaux.
Du cùté du nord, les conditions sont différentes, mais également défavorables. Là, Byrsa regarde la colline de Jimon et en est séparée par un vallon au fond duquel était une rue. Le temple de Junon fut rasé en 4a i, sous l’empereur Constance, et le terrain fut consacré à la sépulture des morts L Les Vandales, à leur tour, pour empêcher les païens d'aller sacrifier sur les ruines de leur plus célèbre sanctuaire, condamnèrent la rue qui y conduisait se partagèrent le terrain et se bâtirent des habitations somptueuses. Comme nous savons que leur politique était de laisser les fortifications tomber et même d'aider à leur chute ü est vraisemblable que les murs de Byrsa ne furent point
' D* promimt et pr«pdic(ioiiï6iu. édition in-folio de Salnl-Prosper d'Aquitaine, II!* partie, xxxvni,n*5.
* Victor de Vite, Htir.pen. Vciadalicar, I, in, ed. Ruinart.
* Procope, de Bell. Vand, I, xxi: de Ædijtc. VI, v.
38 FOUILLES À CAIiTHAGE.
épargnés, et que les conquérants en tirèrent d'abondants matériaux, ils se rapprochaient ainsi du palais de leur roi Gcnséric et se serraient autour de lui, comme du temps où ils campaient sous la tente. Déjà j'avais remarqué une tour byzantine dont il ne restait plus qu'un {>an au-dessus du sol. J'ouvris une tranchée un peu plus loin ^ et rencontrai une autre tour, détniilc par (a moitié; ce qui restait avait été rasé en terre* jus<ju'au niveau d’un égout qui s‘y appuyait. Le rocher est à peu de profondeur: c’est ce qui fait que les murs puniques avaient été facilement supprimés. Il est donc |>emiis d’en conclure que les tours ainsi mutilées par les Vandales avaient été rebâties à neuf en Aaâ par Tordre de Théodose. Pour m'assurer que le.s Byzantins et les Vandales avaient remanié cl effacé ta couche punique, j'ouvris dans le flanc de la colline un boyau souterrain, jusqu'à une profondeur horizontale de 1 1 mètres. Je suivais le rocher qui remontait rapidement, je traversais des constructions grossières, faites à l'aide de matériaux plus anciens, de fragments d'architecture romaine, de dalles enlevées au sanctuaire de Junon Céleste *. de bas>relief$ votifs représentant la déesse clic-mèmè, une main lovée, la main gauche rassemblant la draperie siu* le sein Des tessons de poteries des bas temps étaient mêlés à d'autres débris; je trouvai même une lampe avec le monogramme du Christ. Il ne semblait point qu'on put rien entreprendre avec succès de ce côté.
Je passe sur le flanc oriental de Tacropole, qui supportait jadis Tes> calier de soixante marches et conduisait au temple d'E^culapc. J'ai déjà
' Piaaclic 1 , fouilles fl.
‘ La tour a a",3o* de diamètre intérieur, et 3“,ao‘ de diamètre extérieur ^ le mur a 90 centimètres d’épaisseur. Il reste encore 9 pieds d'élération.
* Où il y avait une plaUa Uthostrala.
' Voyez planche lli. Un fragment d'inscription qui mentionne un préfet de Rome, sans donner son nom. a été trouvé dans cet endroit :
C^V*PR.AEF*VRBMI
ARRiANVS*VTF«0
F*P»P»PTOBMERITSifâ
BYHbA
dit que je croyais que la chapelle de Saint-Louis était établie à la place du temple et gênait singulièrement les explorations. Quant à rcscalicr, il n'était point nécessaire au temps des Bomains, lorsqu’il n'y avait plus ni citadelle, ni roriificalioris. On y substitua peut-être une pente douce sur laquelle s'étendit librement le palais des proconsuls romains et ses dépendiinres. Huit citernes magnifiques, encore intactes , qui conimiiniqueni entre elles, divers murs do soutènement, des débris de petites salle.s clfondrées. des voûtes construites en briques tubulaires. ron> firmcnt cette sup|K>sition. Je me promis de revenir plus tard de ce côté et d'y chercher, en approchant autant que possible de Saint-Louis, un monument qui, pour n'ètrc pas punique, n'eti présentait pas moins un gmnd intérêt. Afin de constater jusqu'à quel point les architectes romains avaient remanié toute celte partie de l’acropole. Je (>ortai mes ouvriers sur la gauche et tentai à la fois deux sondages dilTérents. Au point k. je fis une large tranchée, à dix mètres en contre-bas du plateau, afin d'atteindre la face d’im mur d'enceinte quel qu'il fût. Le mur que je rencontrai était en opas rcticalatam. Scs fondations étaient formées de grandes assises en tuf, provenant de monuments plus anciens, mais replacées et assemblées avec du mortier; pour qu'aucun doute ne fût possible, je pénétrai à travers les fondations en descellant une pierre. Aussitôt, je vis tomber une qiiaiilité considérable d'ainphorcs brisées. Ces fragments étaient neufs, il y en avait un lit épais au* dessus de nos tètes: on eût dit une cave ou un magasin écroulé. Les amphores avaient un mètre de haut, 3o centimètres de large. Les unes avaient de doubles anses arrondies et portaient l'estampille de Manilias^-, les autres avaient do doubles anses, anguleuses et aplaties, avec le nom et le monogniiiiinc de MesveUius.
Au point £, au contraire, je fis un puits carré, aGn de descendre dans rintériour du .sol de Byrsa. Je vis bientôt paraître une épaisso
' Sur une grande brique, plaque striée, cl dont les stries rclenaîaut un enduit de stuc, j’ai retrouvé le même nom deux fois de suite répété
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muraille, le long de laquelle mes ouvriers creusèrent jusqu'à une pro> fondeur de 7 *, 55; là commençait le rocher. Le bas de cette énorme muraille était composé aussi d'assises rectangulaires provenant de mo* nuiuents plus anciens, mal appareillées, unies par du mortier. 11 était évident que les architectes romains avaient eOacé les traces des constructions phéniciennes et employé les matériaux épargnés par le temps.
Il n'y avait plus que le versant méridional de Byrsa qui put promettre âmes recherches quelque succès. Cesl le plus cscar|>é de tous, et il a été impossible, pendant les siècles de décadence, d'y bâtir des habitations au détriment des édifices de la vieille Carthage. Comme celte partie de l'acropole dominait les ports et la 7Vma, où les murs de la ville étaient particulièrement faibles ’ , il est probable qu'on l'avait fortifiée avec plus de soin et que les fortifications avaient dù mieux résister à l'elTort destructeur des Romains. D'ailleurs, la surface des terrains était intacte, sauf un point où les Arabes avaient enlevé des pierres. Tout m'encourageait donc, et ma résolution fut hientùt prise de pratiquer dans la montagne une vaste ouverture, dût-elle avoir trente ou quarante mètres de largeur, et d'arriver à tout prix à la couche des constructions puniques.
L'afTairc délicate était de savoir à quel niveau seraient établis les travaux. Si la tranchée était entreprise trop haut, je pouvais passer pardessus les ruines carthaginoises; si elle était établie trop bas, je restais au dessous et perdais ma peine dans les deux cas. Quoique le rocher lie fût nulle part apparent, il y avait nécessairement un noyau pour soutenir une colline de 1 86 pieds. Le cai'actère géologique de l'Ulhmc, des eûtes et des hauteurs voisines l'annonçait. Or les architectes carthaginois, pour peu qu’ils neusscnl point des habitudes contrahes à toutes celles de l'antiquité, avaient dû fonder sur le rocher leurs constructions gigantesques. 11 fallait avant tout chercher le noyau solide de Byrsa étudier sa configuration et ses mouvements, afin de déterminer avec i crlitude à quelle profondeur les ruines étaient enfouies. Une série de sondages préliminaires était indispensable.
* Appien. Panica, VIH. »cv.
BYHSA
Je m'établis au centre du plateau, jugeant qu’il cachait le sommet du rocher. Trois excavations furent commencées à la fois, à peu de distance les unes des autres; elles sont marquées sur le plan par les IctU^es A, B et C. Ainsi qu'il était facile de le prévoir, le rocher se montra d'autant plus près de la surface du sol qu’on se rapprochait davantage des ruines qui sont sur le point culminant de Byrsa et que je suppose avoir appartenu au palais de Didon, reconstruit par les Bomains. Dans l’excavation B, il parut h a *. 56 de profondeur, dans rexca\*atioii A à 3 mètres, dans l'excavation C à 3 ", au. Je ne sais si j’ai dit qu'il était à dans la tranchée H, au nord de l'acropole. Il n'y avait donc
qu'une légère dépression de ce côté, qui, du reste, offre peu d'intérêt. Le rocher est un grès argileux, d'un jaune pâle, friable quand il est sec. tenace quand il est mouillé, également susceptible d'ètre taille avec la plus grande rapidité et de présenter une assiette solide pour les fondations. Kn effet, dans les fouilles A. il avait été creusé pour recevoir la base d'un mur large de 91 centimètres. Des trous de scellement prouvaient que des pierres y avaient été encastrées, sans doute au temps de l'indépendance de Carthage. Je n'oublierai pas de mentionner qu'au point C je trouvai les soubassements de plusieurs chambres et de nond)rcux fragments du marbre serpentin qui en revêtait les parois. Il y avait lè quelque habitation vandale ou byzantine. Sous le pavement en stuc, était un lit de blocage, puis des charbons et des cendres; enfin, le sol d'une maison plus ancienne, qu'un incendie avait dévorée et sur laquelle on avait rebâti à la bâte. Quant aux fouilles B, elles tombèrent au milieu d’un cimetière arabe, assez ancien, puisque les ossements étaient malléables comme une pâte. Chaque tombe était formée par <les petits murs grossiers, couverts de pierres plaies ou de débris de dalles antiques, et orientés selon la coutume arabe. Ce cimetière remontc-t-il à l'occupation de Byrsa * par Hassan, en 697, ou à la colonisaiion de 1 1 8o*P La dernière supposition est plus vraisemblable. Une des tombes avait pour couvercle la partie supérieute d'une stèle en
' Cedrt>nuH,U,p.Aè3;ZoDaru.l.XIV,Lll,p.9^; Paul.Diac Vl,x;Nicepli p. 36.
* Tiliemonl, Hitloire d» tatnt Louu, t V. p. i54>
marbre gris avec une palœette ei des enroulements de style pbënico* romain; ces ornements sont d’un très-beau caractère (voyezplancbe UI). Malheureusemcntlapartieinférieure.quiportaitrinscnption, a ëtébrisée.
Si le noyau solide de Byrsa n’était partout recouvert que de deui ou trois mètres de terre végétale, on devait craindre que les fortifications puniques ii'eusseot été détruites complètement. Cela me paraissait toutefois peu probable, et je me rapprochai de cent mètres vers 1 angle sudosl de l'acTopole, où fescarpement était plus considérable. Je creusai, pour sonder de nouveau, les trois puits circulaires J , D et F. Au point J le rocher n’était qu'à un mètre et demi de profondeur^. Au point D il tombait à 3*4o. Là, le hasard fit que mes fouilles rencontrèrent un silo comblé, qui est sans doute du même temps que le cimetière dont je pariais tout à l'heure et qui atteste également l’occupation des Arabes. Au point F, à l'extrémité de la citadelle, j’eus la joie de ne plus trouver le rocher, et toutes les couches de terre à travers lesquelles je pénétrais étaient rapportées, car elles contenaient des tessons de vases (même de vases grecs venus de Sicile), des morceaiu de ciment, de stuc, de mosaïques et des débris de toute sorte. Je descendais chaque jour dans le puits pour m’assurer que nous n’étioDS point arrivés au grès jaune et que mes ouvriers ne l’entamaient pas. Nous comptâmes bientôt dix mètres de profondeur, puis douze, puis quinze. Ce ne fut qu’au dixneuvième mètre que le rocher bien connu se montra: j'avais traversé perpendiculairement 56 pieds de décombres. 5ous cette accumulation à peine croyable, histoire paHantc de tant de dévastations, reposaient selon toute apparence, les ruines de Byrsa. Dès lors, les fouilles véritables pouvaient commencer et être conduites avec certitude.