IV. — Le* foiiiOcattons puniques
On me demandera peut-être pourquoi j’ai cherché les murs d'enceinte de Byrsa, au lieu d'entreprendre des fouilles sur l'emplacement
' Le maatif carré cpii m trouve auprès <le celte fooille n'esi qu'un pan de mur écroulé et à demi enterré.
de quelque temple célèbre « dont les débris eussent oiïert un caractère d'art plus certain. La réponse est aisée. D'abord j'étais convaincu, et par les inductions historiques, et par la vue des lieux, que les temples de l’époque carthaginoise n'avaient point laissé de traces. Je ne parle que pour mémoire de la destruction de Carthage par Scipion, parce que les édifices, pour avoir été renversés, ne s’en trouveraient pas moins couchés sous le sol. Ce qui leur fut bien plus funeste, ce fut d’étre reconstruits par les Romains. I.>or$que la colonie de Carthage, languissante sous la ^épublique^ devint prospère sous les empereurs, on s'efforça de rendre A celte capitale de la province d'Afrique son ancienne splendeur. Les traditions furent soigneusement recueillies, les monuments rétablis. La famille d'Auguste traitait comme une autre Rome la ville où son aïeul Énée s'était vu offrir une patrie et un trône. Virgile contribua plus que personne . par ses touchantes fictions, à changer en amitié pour Carthage les vieilles haines des Romains. Du reste, elle devait flatter doublement leur oi^eil: ils l'avaient détruite, ils l’avaient de nouveau fondée. On s’attacha donc pieusement à refaire les mêmes monuments à la même place et A consacrer les temples aux mêmes dieux. I..es indications étaient données par les Carthaginois qui revinrent dans leur patrie restaurée, car l’élément punique fut asses important dans la nouvelle colonie. Le rhéteur Apulée ne nous en donnet-il pas une preuve sensible lorsqu’il raconte que le fils de Ihidentilla, riche veuve qu’il avait épousée, ne voulait et ne pouvait parler que la langue punique^ et cela à l'âge de vingt ans? Or, pour bâtir les nouveaux temples, on creusa des fondations, et Ton retrouva nécessairement les ruines des anciens ensevelies sous la terre. Les architectes
* Vingt-trois ans après la prise de Cartliago {i a3 av. J. C.}, Caius Gracebus conduisit six mille plébéiens en Afrique et les établit sur remplacement même de Carthage, se jouant , par esprit d’opposition, des anciens arrêts du sénat et des imprécations des pontifes. Falbe {fieeh. ior Vêmpfae. de Certh. p. 55) retrouve, d'aprés les divisions actuelles des propriéléa, les trois mille âtfredie distribués aux colons d'Auguste, car une seconde colonisation fut nécessaire.
’ «Loquitar nunquam nisi punice; latine enlm neque vult neqne poteat.* (Di oia^id , p. 1 oi }. Voyo les inacriptioDS funéraires et Geaennius p. 339 .
s'en servirent comme de matcHaui, ics firent retailler et entrer, sous une forme nouvelle, dans des édifices conformes, par leur plan et par leur style, au goût de leur époque ; iis eOacèrent ainsi jusqu'aux derniers vestiges de l'art phénicien. J'en ai des preuves abondantes.
Quel temple, en elTct, aurais*Jc pu fouiller? Celui de Junon? Il fut rasé en 6 a i , sous l’empereur Constance, et son enceinte fut convertie en cimctiè^e^ M. Davi.s, qui a pratiqué diverses excavations sur le plateau, n'a trouvé que des citernes et des mosaïques grossières, qui fc> raient croire que les Vandales et les Byzantins s'y construisirent plus tard des maisons, l.e temple de Baal? Les ruines subsistent en partie à la tête du forum'; on ny voit que des pans de mur en blocage romain, et le sol. quand il est retourné, n’amène que des débris romains. Le temple d'Ksculape? Il est protégé contre les recherches par la chapelle de saint Louis ; les fragments de colonnes, de chapiteaux, de frises et de corniches que j'ai trouves au-dessous de l'emplacement probable du temple, et qui en proviennent, sont en marbre blanc, d'ordre corinthien, de style romain. Le temple de Jupiter? Il était cgaicmcnt d'époque romaine, d'ordre ionique, ainsi que me l'a appris un bas-relief sur lequel il est sculpté. Le temple de Saturne? Les rares débris qui en restent auprès du carrefour appelé Ficus 5ents' et près du Bois des Vandales (Lucas Vandaloram)^t »()nt romains^ Un autre temple, qui est le mieux conservé de tous ceux qui existaient è Cartilage, est un temple rond^. Il a 36 mètres 63 centimètres de diamètre et est porté par doute piliers r.arrés à l'intérieur. Le plan, l'appareil, les matériaux, la mosaïque très-simple, dont un fragment a été mis au jour par M. Davis, tout est romain. Les murs en blocage étaient revêtus de marbre ci-
' Dr prom. et prtfdicl. p«rs lll, c. xxxviii. n* &.
* N* du plan de Falbe.
* Saint Augustin, De consensu Evan^e!. 1, xxxvi.
* Geogr. Min. l. 111, p. 17 , édit. Hudson.
‘ .\- 58 de Fâlbc.
* N* 70 de FbIIk*. Ce temple ne pouvait être celai de la déesse Mémoire, que les Vandales rasèrent jusque dans ses fondements. Peut-être èlait-ce celui de Cérès et de Proserpine, biti en vertu d'un Iraiié avec AgatUocle.
BYRSA
pollio dont les morceaux se retrouvent dans le sol. Ce revêtement avait deux centimètres d‘cpaUscur.
Au contrairet comme les fortifications de Byrsa étaient gigantesques, j’eslimais qu’il avait été impossible aux soldats romains de les détruire complètement. Des murs épais de 3o pieds, hauts de 45, construits en blocs massifs et par assises (saxo quadrato), finissent par lasser les dé« molisseurs et par se dérober sous l'accumulation même de leurs ruines. En outre, fhisloirc nous dit que la nouvelle Carthage ne fut point entourée de murs. La Méditerranée n’était-elle pas un lac romain, et une paix éternelle ne semblait-elle pas promise à un empire qui embrassait le monde? Pendant cinq siècles, la ville demeura ouverte et s’étendit librement, sans que personne songeai aux murailles ensevelies sous les décombres ; fherbe les recouvrait et le fenouil les atteignait <b^ ses racines profondes. Elles ne furent point exposées, comme tes temples. h être recherchées et remplacées par de nouvelles constructions. Lorsqu'eo 4aà la emnte des Vandales fît fortifier Carthage, elle le fut à la hâte, et les anciennes constructions durent être soigneusement déblayées, réparées, afîn de servir d'a&sicttc à celles qu’on voulait élever autour de Byrsa. Toutes les vraisemblances se réunissaient donc pour me donner de bonnes espérances. Quant à rintérct qu olfrait la découveiie des murs puniques, il était de plus d’une sorte. D’abord il importait, pour la topographie d’un lieu aussi illustre, de réfuter par des preuves materielles des erreurs trop accréditées. Que l’on suppose le Partiiénon et les temples de l'acropole d'Athènes ensevelis sous le sol. Si quelque théorie agrandissait à plaisir fenceintc de farrotK>le, y com> prenait l'Aiêopage et le Pnyx, plaçait le Parthénon sur la colline de Thésée, ne serait-il pas urgent de la confondre? Ensuite, la construction des murs de Carthage était tellement particulière, qu'elle présente I un ptoblème très-curieux aux archéologues. On vantail dans l'antiquité ^ les murs de Babyioiic , sur Icsrpicls deux chars pouvaient passer de front. II en aurait passé <|uatrc sur les murs de Carihago, et à finterieur étaient ménagés d’immenses magasins, des écuries pour les chevaux et les éléphants, des casernes pour une armée entière, si bien que les Uomains les comparaient à un camp. La connaissance d'une semblable
aO FOUILLES À CARTHAGE-
architecturc ne devait-^He rien ajouter à Thistoire de l'art? Par ces raisons, je me déterminai à chercher les rortifications de Byrsa.
J'ai dil déjà pourquoi j'espérais les trouver plutôt du côté du sud * et comment j'avais constaté que le rocher qui devait leur servir d'assiette plongeait par là à SG pieds au-dessous du niveau actuel du plateau. Il n'est point facile d'arriver à une telle profondeur, les tranchées étant sujettes aux éboulements, surtout au milieu d'un sol sans consistance, de couches diverses de débris , et de pierres détachées qui entraînent les terres: Des boyaux souterrains étaient encore moins praticables : je n'avais ni les planches ni le bois nécessaires pour étayer. Il me fallut employer un procédé plus long et plus dispendieux. Ce fut d'écréter, de découronner par des tranchées superposées en gradins un espace d'environ quarante mètres de largeur. Mais, à mesure que mes ouvriers descendaient, cet espace allait se rétrécissant, de sorte que, pour découvrir un mètre carré du sol antique, à 56 pieds en contre-bas sur le flanc de la montagne, il était nécessaire d'enlever deux ou trois cents mètres cubes de terre. Qu'on se figure l'aire si différente de la base d'un entonnoir et de son sommet. Kn remuant une si grande quantité de débris, j'aurais dû en trouver de moins mutilés, de plus intéressants pour l'art ou pour la science. Mais tout attestait une dévastation si minutieuse, si cflîoyable, que j'ai compris le découragement de ceux qui ont interrogé successivement le sol de Cartilage. J'ai recueilli avec d'autant plus d'attention tout ce qui pouvait servir de document historique ou archéologique.
Les couches supérieures ne contenaient, comme il est naturel, que des restes de l'époque bysantine et romaine. D'abord, un fragment d’inscription rimée, la fin de quatre vert dont le sujet se devine vaguement : ce pourrait être une dédicace à la déesse Cslestis.
MVNDI