LA NÉCROPOLE
Ce type une fois étudié, je n’aurai plus qu'à signaler des modifirntions peu importantes, pour faire connaître les autres tombeaux.
Avant toutes choses, les Carthaginois aplanissaicntia surface extérieure du tx)cher sous lequel le sépulcre devait être creusé. Ils la nivelaient, ménageaient une pente légère pour l'écoulement des eaux : souvent même ils l’enduisaient d'un mortier bien battu. Cetait une véritable terrasse, à la façon des terrasses arabes, qui devait protéger leur dernière demeui'e. Si Ton consulte la planche VI, où je donne le plan et lacotipe du tombeau que je choisis pour type, on verra marqués. — de la lettre C la terre végétale qui recouvre le rocher, de la lettre D le rocher lui-même qui recouvre le sépulcre. l.a ligne EF est la surface aplanie et enduite qui forme terrasse. Sur d'autres tombeaux, j’ai meme retrouvé des conduits latéraux qui emmenaient l’eau et la rejetaient plus bas. Si. dans l’antiquité, ces terrasses restaient apparentes, ce qui me parait peu vraisemblable, on défendait ainsi le rocher contre l’action du climat et des pluies. Si, après ce travail, elles étaient de nouveau recouvertes de terre et cachées, on prévenait les infiltrations, dangereuses pour la solidité du plafond. Comme les caveaux sont contigus, et comme la nécropole semble offrir la trace de rues et d’alignements véritables, je .serais porté à croin" qu’il existait tout un système de conduits. La ville des morts avait aussi sa voirie.
Le point A. sur le plan comme siu* la coupe, indique le commencement de l’escalier. Le rocher a été entaillé, sur une largeur de 9^ centimètres. Un homme peut passer, et, par neuf maixlics assez roides . ménagées également dans le calcaire, descendre jusqu'à ia porte B. Les deux parois verticales qui forment l'encadrement de l'escalier sont revêtues de stuc blanc. La porte, haute de deux mètres, forme, à son sommet, un arc à peine sensible. Elle ne porte aucune trace de clôture, ni de gonds, ni de trous de scellement. On conçoit, en effet, qu'il était peu rationnel de placer des feri'ements et des métaux faciles à ahét er dans un lieu qui devait être de nouveau comblé par une terre humide. J'ai cherché longtemps que! système de fermeture était employé. Murait on la porte avec de grosses pierres, tandis que le couloir et l’escalier étaient ensevelis de nouveau? Employait-on de grandes dalles de pierre
130 FOUILLES À CAIITHAGE
que l'on glissait de haut en bas et qui s'appliquaient hermëtiquenieni sur l'ouverturcP Je penche pour celte deniière solution, d'abord, parce que j'ai retrouvé quelques fragments de pierres plates, très>lourds. trèsépais. qui ont dû appartenir à des dalles soroblables. J*ai même vu un petit tombeau, qui était celui d’une famille pauvre, car il n'y avait point dVscaiicr et l'on sautait dans l'intérieur par une ouverture trèséconomique : auprès de l'ouverture gisait une pierre plate, pesante et de la même dimension, de façon quelle devait Jadis s’y atipliqucr caac* tement. Du reste . chex les Juifs, les tombeaux étaient fermés avec des pierres, celui de La£are\ celui de Jésus4ilhri$t^ par exemple. La piene que l'on roulait ainsi s’appelait golei^, La périphrase qu'emploie le texte grec rend bien cette image xol srpoOTcuX/oas XiOov fxéya» rn Qvpa*. Il semble (]u'cn Judée également les pauvres muraient leurs caveaux et en cachaient l’entrée; de sorte que parfois, a l'extinction d’une famille, la tradition s'oubliait, les caveaux devenaient eux-mémcs un secret perdu et, plus tard, le hasard les faisait découvrir. 11 faut consulter, sur ce sujet, les commentateurs de la Bible^. Les riches, qui pouvaient protéger l'entrée de leurs sépultures par d'immenses dalles, n’avaient peut-être pas besoin de précautions aussi humbles. Un système plus savant encore présidait à la défense des tombeaux dont le type est le tombeau dit des Rois. Je reproduis la description qu'en a donnée .M. de Saulcy dans un mémoire^ lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, au mois de septembre 1 85 1 :
«Cette entrée, qui est aujourd'hui libre, était jadis déguisée avec «soin. On en jugera par la description suivante de l'appareil assez com- ••pliqué, destiné à masquer la porte. Un disque de pierre d'une grande
' Saint Jean, xt, 38.
' ■ El advolfit saxurn magnum ad ostium. »
* Duxtorf. Lexicon ckald. talm. et raih. p. ^ 37 .
* Voyei Nicolaî, De sépale. Hebr.p, 179 .
* Ibid. p. ai et a34-
* RrcAercAej sur Us tombeaux des rois de Jada, p. 7 du lirsge à part . Ce mémoire a
publié dans le tome V des Annales de phtlosophie chrétienne ( 1 85i). 1) est repnv
duit dans VHûtoire de fart jadalqœ, p. a35.
LA NÉCHOPOLE.
«épaisseur, roulant dans une rigole rirculairc, dovail s'appliquer exac- «tement contre la baie, et cette lourde pierre ne pouvait se mouvoir, U sur le plan incliné que lui offrait la raimii^ dans laquelle elle se trou- U vait engagée, qu’à l’aide de la pression d un levier agissant de droite wà gauciie pour dégager l:i porte, et de gauche à droite pour la clore. H Afin d'opérer ce double uioiivcment, il fallait arriver jusqu'au disque « par un couloirdirect que recouvrait ordinairement une pierre énorme,
«dont les encastrements latéraux sont bien conservés Une fois le
«I disque de rJôturo chassé à gauche et calé fortement, (e passage devenait • libre.
m Mais ce n’csi pas tout encore : il nous reste maintenant à parler du «système de fermeture intérieure. Dans une large feuillure, venait s’en- « castrer hermétiquement une porte massive de pierre à double gond «prise dans la masse, et qui, probablement, roulait de façon qu'il fût •• possible de la mettre aisément en mouvement par une pression venant «de l’extérieur, tandis que la disposition des crapaudines devait, si la « porte était abandonnée à clle-mètne, la faire aussitôt retomber par son « propre poids dans la feuillure, où elle s'encastrait hcrméiiquement, je H le répète, et de telle façon que, pour l'homme enfermé derrière elle, « il n y avait plus aucun moyen de la faire, mouvoir^. •>
Il est certain qu'aucun tombeau carthaginois n'a reçu de clôture aussi compliquée. Mais, en supposant seulement qu'on laissât glisser de haut en bas. de manière à masquer hennétiquement la porte, une dalle de pierre ou de marbre, longue de deux mètres et demi, large d'un mètre, épaisse en proportion, on peut calculer ce qu'il fallait de bras pour la relever. Car on ne pouvait la renverser, puisqu'elle butait contre la dernière marche de l'escalier, dans une sorte de rainure que j'ai marquée de la lettre G, sur le plan et sur la coupe. Comment ces dalles ont-elles disparu? Les colons qui rebâtirent Carthage cherchaient
' Voyet, (Ions l’ouvrage de M. Rey, intitulé Voyage dans U Uaouran (planche U), le deâ.iln de portes du même genre, en pierre, qui existent encore aujourd'hui.
’ Rapproches de cette description b mention que Tait Pausanias d*un mécanisnre qui ouvrait b porte massive, en marbre, du tombeau d'Hélène, à Jérusalem (liv. Vlll.chap. xvi).
FOUILLES À CARTHAGE. partout des matériaux tout prêts, et ne pouvaient en négliger d'aussi admirables. même ceux que les soldats romains avaient brisés. Us n'eurent qu’à parcourir la nécropole, ouverte et défoncée depuis la prise de la ville. Je me suis même demandé si ces belles dalles n'avaient point sema parer IVnceinte du temple de Junon Céleste, qui, sur deux mille pas de circonférence, était entièrement dallée; on l'appelait pour cette raison PtaUa Uthostrata^, On trouve encore aujourd'hui des fragments de ces énormes dalles au-dessous de la colline de Junon; j'en ai remarqué plusieurs autour de citernes réparées par les /Vrabes, et j*en ai découvert, en fouillant du meme côté, au pied de Bvrsa.
Ua porte franchie, on ne trouve point d'atrium comme dans les toni* beaux juifs ou étrusques. Le caveau n'est formé que dune seule salle, où l'on entre de plain-pied. La grandeur de cette salle varie, mais elle est toujours seule. Celle que je publie a 6", 70 de long, 3*, 10 de large; le plafond n'a que i*,io de hauteur. La coupe montre, en cflot, qu'il ne s'élève que de quclqu(*s centimètres au-dessus de la porte. Le caractère principal des tombeaux carthaginois, c'est. non-sculcmcnt la simplicité, mais réconoinic. Tout est calculé pour occuper le moins de place possible, et l'on ne donne qu'au strict nécessaire. L'escalier et la porte ne laissent passer qu'un hoiimie; le plafond dépasse de peu la t'iiile d'un homme; nous allons voir que les morts eux- mêmes n'occupent qu'une place Irès-réduitc. A droite et à gauche, sur les longs côtés, trois arcades sont figurées en relief sur le rocher; elles ont l'.yS d'ouverture, tandis que les piliers ont, à leur base, de yi à yS centimètres, et se détachent de la paroi par une saillie de 35 centimètres. I.,e cintre de l'ai'cadc est déprimé, d'une certaine indéebion, qui alU'sIe un art peu avaoci. Mais, comme je l'ai retrouvé avec le même caractère dans tous les tombeaux, quelle que fût leur époque, il est évident qu'il y a là une tradition fidèlement suivie. L'art carthaginois, comme si lignes naïves (qui m'ont rappelé les moulures du pavillon de l'amiral dans nio du Colbon] avaient été consacrées à jamais, les a répétées avec une monotonie qui est un des traits du génie oriental, et que fa-
' De fiixtmutù et pmdu t. pars III . cbap. xxxviii . n* 5.
LA NÉCROPOLE, vorise l'esprit de stabilité autant que le respect de la religion. Les modèles se copient dAgc en âge et se transmettent ainsi qu'une formule.
Dans rcspace compris entre chaque arcade sont creusés s^mélriqueinent deux trous rectangulaires, qui ont 85 centimètres de hauteur sur 55 centimètres de largeur. Leur profondeur est de a*”,o5 » de sorte qu’il était facile d'y coucher un cadavre tout de son long. On faisait entrer ia tète la première, les pieds étant tournés vers rcxléricur, ainsi que je l'ai constaté en omTant quelques niches épargnées, où les os des Jambes se présentaient d'abord, tandis que les débris du crâne étaient dans le fond, forme et la disposition de ces niches (voyez la lettre H) sont tout à fait opposées aux habitudes des Grecs et des Étrusques. Ce sont des bières taillées dans le rocher, ou. selon l'expression pittoresque de M. de Saulcy, ce sont des faars à cercueil. Car l'on devine qu'un usage aussi absolu chez les Carthaginois ne devait point être étranger aux autres Sémites, et qu'il devait exister aussi en Phénicie et en Judée. Pour le prouver, j'emprunterai â .M. de Saulcy quelques descriptions. Voici d'abord le tombeau dit des Prophètes, Qbour'eLAnbia , sur le mont des Oliviers :
• A droite et â gauche de la porte d'entrée de cette petite chambre (au «fond de laquelle est percé un four è cercueil] s'étend un couloir cir- RCulaire, qui vient aboutir â la galerie perpendiculaire à celle qui, par> Q tant du vestibule, ronduitâla chambre principale. Dans ia branche de «gauche delà grande galerie circulaire, et dans la paroi du fond, sont «taillés seize fours à cercueil ..... Quatre marches grossières, prises «dans la masse, montent à une petite chambre carrée, dont les parois «sont percées de cinq fours à cercueil *. »
N'agit-il des tombeaux de la vallée de Hinnom?
« Le caractère général de ces tombeaux est extrêmement simple ; une « porte carrée, et d'ordinaire assez basse, donne accès dans une chambre «sépulcrale contenant une ou plusieurs couchettes en arceau, un ou
' Histoire de l’arl juJoique, p. syS. Cf. Poyayr anloor de fa â/cr 3/ort« , planche* .XXXVq et XXXIX. Voyiez encore à U planche XX.X.V le tombeau dit des Juges, et les tombeaux d'Adloun, planclio V.
\ 5 ti FOUILLES À CARTHAGE.
V plusieurs /oors à cercueil; souvent d'autres chambres se relient k U U première. A voir le nombre de niches quelles contiennent, on est U immédiatement conduit k cette conclusion , que l’on se trouve dans 4 des tombeaux de familIcL »
A ce propos, j'ajouterai que le caveau que la tradition as.signe à la famille de Joseph d'Arimathie, à deux pas du Saint Sépulcre, est exactement semblable aux caveaux carthaginois. M. de Vogué en publie le plan dans son bel ouvrage sur les Églises de la Terre saînle\ et, sauf fatriiini, c’est exactement le modèle de la nécropole punique. Nicolai avait donné aussi des plans qui sont confirmés par les observations des voyageurs moernes, et qui se prêtent avec autant de justesse à’ la même comparaison^. Ce qui est vrai de la Judée s’applique cgalomenl à la Phénicie et à d'autres contréc.s oii les Sémites étaient établis. Je cite le témoignage de M. de Vogué et de M. de Sauiry ;
N Le plan des tombeaux de Sidon ne dillère pas csseniieilement de «celui des nombreux sépulcres qui percent toutes les montagnes de la «Svrie. Une grande chambre de S mètres sur 3 est entourée de huit a niches égales et régulièrement disposées*. «
«Partout, sur la côte de Phénicie, on retrouve des nécropolos pour « ainsi dire identiques avec coUcs de la vallée de Hinnom;jc citerai, entre «autres, celle d'Adloun, la plus remarquable que j'aie rencontrée. Dans « rintéricuT des terres, des nécropoles semblables se montrent près des «sites des villes antiques, rx>mme è Djebâa, h Napiouse. à Tabarieb. « Nous retrouvons des nécropoles analogues et immenses dans l'.Anti-Li- «banet dans la CadéSyric, à Souq-Ouadydlaradab(Abiia de Lysaoias], «à Béreïtan et à Bàulbek^»
Toutefois il faut signaler une dilfércnce notable entre les tombeaux d'Asie et ceux d'Afrique. En Palestine et en Phénicie on trouve, dans la
' tiùloire de t art judaïque » p. 376.
* Planche VL Vojet la description, p. 1 a 5 , Mine salle carrée, cntouri'c de niches • à cercueil. •
' De tepulcris Hebr^orum t p >77* *79<
* De Vogué, Fraqmenti d'an joarnal de royale en Onenî, p. aq.
' fJisloirt de tar! jiulaique, p. a86-
ia5
LA NÉCROPOLE, même nécropole, des sarcophages, des fours ik cercueil, des gaines è momie. Celte variété lient aux inOuences étrangères que ces pays ont suhic-s tour à tour, car l'Égypte, l’Assyrie cl la Grèce leur ont. selon les époques, fourni des modèles. Ce n'élait pas sans raison qu'Esèchiel comparait Jérusalem à une prostituée qui s'éprenait datnotir pour les idoles et pour fart des peuples voisins. Carthage, au contraire, qui est restée libre pendant sept siècles, et qui, loin de subir aucune inlliicmce. étendait saos cesse son empire, Carthage a conservé immuable la tradition nationale*. J'ai vu certainement dans la nécropole du Djchel- Kliawi plusieurs milliers de ces trous profonds où Ton glissait les cadavres mmme dans un four. Je n'ai pas vu un seul sarcophage, pas un seul cercueil taillé dans la pierre à la façon grecque ou romaine, pas une appurenee de dérogation au rite funéraire. Bien plus, dans 1a colonie romaine, et jusqu'au temps d'Héradius, les Carthaginois qui ne s'étaient convertis ni au polythéisme romain, ni au christianisme, gardèrent l'usage de leurs ancêtres, car j'ai ouvert une tombe où se tnmvait une monnaie d'iléraclius, et je montrerai plus loin que la nécropole, précisément parce quelle avait été pillée et vidée, put servir de nouveau aux Phéniciens, sujets de Rome.
C’est pourquoi je suis tenté de croire que (clic était la coutume primi' tive des Hébreux et des Phéniciens, et que ie fottr, creusé perpendiculairement dans la paroi du caveau, est une forme qui leur est propre. D.-ms le traité Ihtra, en clfet, qui fait partie de la Mischna, ce four (*st désigné par le mot kok, kokim, qui ne se trouve |>as dans la liibie, et auquel, cependant. M. Renan reconnaît une physionomie qui pourrait être plus ancienne. Nicolaî disait également : Kok sapit (erminum lecAnicom*. Mais, quelles que soient la date et la signification précise de ce mot. la façon dont les commentateurs remploient ne laisse aucun doute sur son application. Bien plus, ils donnent les r^ies et les mesurc-s d'après lesquelles ces foui's doivent être creusés. Je tran.s-
' Annibai fut enseveli dans un sarcopha^ de pierre, ai l'on en croit Aurélius Victor {/)e rim illuslr. cliap. xui), non |>aa à (^rthage. mais à Libysaa.
• Ouvrage cilé, p. i3
ris, après Nicolaî^ la traduction latine que le professeur Frédéric Muller a donnée de ce passage du Bava Batra. Je la cite de préférence à celle de Surenhusius, dont la traduction est moins précise :
U Vendens locuin vicino, ut ei fiat scpulcrum; item einens a vicino ulocum, ut sibi paret sepulcrum, facial spelunca* medium quaternis ftcubitis secundum senus; cl medio aperiat ocio kokim; trina bine, M iriiia inde. eiduo e regione itiorum. Fiat vero kokim longitude quateruiiorum cubitorum, altitudo septenarum palroanjm, latituilo senarum upalmantm. R. Simeon diett : Faciat spclunca^ medium senis cubitis <1 secundum oclonos, et aperiat inedio tredecim kok : qiiaterna hinc et uquaterna iude, tria e regione illonim, unum a dexlris ostü, ununi a U sinbtris. »
Que l'on considère maintenant le plan du tombeau carthaginois que je publie, et l’on sc demandera s'il n’est pas, à bien peu de chose près, calqué sur les préceptes qui précèdent. «R. Siméon dit ; qu'on «dorme à la salle centrale six coudées sur huit. Qu'on ouvre treize «niches, quatre d'un côté, quatre de l'autre, trois au fond, une à « droite de la porte et une à gauche. » H y a, dans la nécropole de Cartilage, des tombeaux avec treize niches, comme le veut R. Simeon. Celui que j'ai dessiné en a dîx-sept, ce qui fait que sur chaque côl^ il y en a six au lieu de quatre. Mais les trois du fond, mais celles qui sont à droite et à gauche de la porte et parallèles à l'escalier, mais la laideur mciiic du caveau, qui est de trois mètres (c'est-à-dire de six coudées), tout s'y trouve : meme pour les longs côtés, qui mesurent plus de six mètres, la proportion est encore conservée, car. supposons deux niches de moins et retranchons l’espace quelles occupent, qui est de a mètres aS centimètres, nous n'aurons plus que quatre mètres et quelques centimètres, ce qui équivaut à huit coudées. Si l'on reprend la première phrase du passage talmudique précité, on reconnaîtra également que les niches de Carthage ont la profondeur voulue, a mètres 5 centimètres. c’esl-à-djre quatre coudées. Quant aux dimensions d’un petit
' Ouvrage cité. p. 176. Cf. Surenhuûi», LeQunhfifchnirunuH htnr,elc. p. 186. 5 8 .
LA NÉCBOPÜLE.
tombeau à huit niches, elles se retrouvent aussi dans la nécropole punique, car il y a des caveaux à trois niches, à quatre, à dix, â quinte, jusqirà vingt et une niches, selon le nombre de membres que comptait une fatmllc, on selon la prévoyance et la richesse de celui qui faisait creuser un caveau pour ses descendants. Il est imiliio de citer tous les passages de la Uiblc qui attestent l'iisagc d'ensevelir les nioils dans le caveau de leuis ancêtres’; il en était de même à Cartilage, on peut ralTirmcr. Lorsque je iis le chapitre xxxiii d'Éiéchiel. loi*sqiul muuvre le monde souterrain pour me montrer Assur entouré des tombeaux de son peuple, Pharaon entouré des tombeaux de son peuple, lorsqu'il classe les nations dans l'immensité ténébreuse du Schéol, je ne puis m‘cmpi*cl»er de donner pour théâtre à cette représentation grandiose la nécropole de Carthage.
Les tombes puniques sont taillées dans un calcaire très- vif et qui donne une chaux excellente. Les émanations des corps en putréfaction étaient absorbées par le sarcophat^c naturel dans lequel ils étaient disposés : je prête au mol sai-cophagc toute la force de son étymologie grec(jue (aap^, La propriété qu'avait la pierre d'Assos de consumer les chairs {aap»ofp<éycs appartenait à plus juste titre encore
à la pierre de Djebel-Kliawi. Ce calcaire exerçait une action lente, qui desséchait les corps, de même que certaines cryptes de Bordeaux ou de Païenne. En outre, l'ouverture était murée avec des piciTcs et du mortier, et l'on appliquait soit du stuc, qui sc raccordait avec la décoration générale, soit une plaque polie. Au-dessus de la niche, on suspendait une plaque plus petite avec une inscription, car les trous de scellement sont visibles. Ils sont même si précis et si fins, qu'ils me semblent n'avoir pu retenir qu’une plaque de bronze. C'est pourquoi toutes les inscriptions ont disparu : le métal a été enlevé soigneuse-
' Isaac, Jacob sont enterrés dans le caveau qu'Abraliam achète pour
Sar.-tb [Genkte, xxiit; xxv, g; L. i3); Gédéon repose dans le lombi-aii de son père Joa.v [Juges, vni, 3a)i Asaêl, dans celui do son père k Bctblècni (11* livre des /lou. Il , 3a). Onns le III* livre <let liais, on trouve ces phrase* : < David dormit avec ses
• pères (il. lo): SaCil dormit avec ses père» (xi, 43): Boboam dorinil avec ses pères.
• et fut enseveli avec eux dans la cité de David (xiv, 3i). •
FOriLLKS À CARTHAGE, ment par les d<^vastateurs. 4>et u»age élonnera moins» si l'on songe que) emploi les Phéniciens faisaient des métaux» puisqu'ils en revêtaient des monuments entiers, et puisque le Périple d'Haimun avait été gravé sur des tables de bronze et déposé dans le temple de Saturne. Quant à la préparation qu'on faisait sul)ir aux corps avant de les ensevelir, je ne puis rien dire de précis. Il y en avait une, Plaute nous l'apprend dans le prologue de son Ptrnaias : u .Mter (il parle d'un Carthaginois) est
iicmortmis dico confidentius, quia mihi poliinctor dixit qui euœ
«1 pollinxerat. » Je ne crois pas que cette préparation fût aii.ssi somp* tueuse que celle du roi .Asa : « Et sepclicmtH cum in scpulcro suo quod «• foderat sibi iu civilate David, posueruntqiie eum super leetmn suum » plénum aromatibus et unguentis meretriciis, quœ erant pigmentario* w rum arte confecta et coinbusscrunt super eum ambitionc nitnia •• On trouve des ossements dans quelques niches, surtout dans tes tombeaux pauvres, qui n'excitaient point la cupidité des profanateurs. Les ossements que l'on retire des niches encore fermées sont goullés par l'humidité et mous comme une pâte; peu i peu le cont^irt de l'air les dessèche, ils deviennent friables, et le doigt les réduit eu poudre. C'est pourquoi il m'a été impo.ssiblc de recueillir un crâne entier et de l'apporter un spécimen de la l’ace carthaginoise. Ce ne peut donc plu*» être une question aujourd'hui, de savoir si les Pliéniciens de Carthage enteri*aient ou bridaient leurs morts. Déjà, du reste, Durean de la Malle, avec une grande sagacité^, avait traité de fable le récit de Jusiiii, qui raconte* que Darius envoya une ambas.sade aux Carthaginois, en les priant de ne plus manger du chien et de brûler leurs morts au lieu de les enterrer. • C'csi à coup sûr le contraire que Daiius de- Hvait exiger, continue Duroau de la Malle, si cet arrêt n’est pas un «conte apocryphe. Car lui-même est enterré, comme Cynis, comme
' 11* lifre des PanxlipomiMi , xvi , lA-
* üsrAercAri jur la iopographie Carthage, p. 9a , note 1. Lues, à la soit«, une note de M. Dtugula sur le goût qu'ont las femmes maures et les habitants de Bisksra pour la chair de chien.
>XIX,i.
LA NÉCaOPOLE.
«tous les mages depuis /oroasiir. Ainsi on peut croire que Virgile a «transporté à Carthage un usage grec mais poétique (en faisant bi*ûler « Didon sur un bûcher), et que Justin a commis une lourde méprise U pour un historien. » Rien n'csl plus juste, et les Carthaginois, comme presque tous les Sémites, rendaient leur dépouille mortelle à la terre. Il y avait des cas de force majeure où ils dérogeaient à cette habitude, par eiemple après une bataille; et encore est«ü possible quAppien pi'ètc à Asdrubal une idée qui est toute grecque. Asdrubal est assiégé dans son camp par Massinissa. La famine, des maladies de toute sorte se déclarent; la peste éclate à son tour, paroe que les cadavres ne pouvaient ni être enterrés hors du camp, tant Massinissa faisait bonne garde, ni être brûlés, parce que le bois nécessaire manquait^. On conçoit que, dans tme telle extrémité, U fût pemiis de déroger à l'usage national.
L'intérieur des niches n'était point enduit de stuc, comme le reste du caveau sépulcral. On laissait le calcaire à vif pour qu'il eût toute son action. Au contraire, le caveau lui-même était revêtu d'un stuc irès-fin^, très-dur, bien poli et toujours blanc, qui couvrait toutes scs parties, le plafond comme les parois d encadrement de roscalicr, les piUers comme la plinthe haute de 5o centimètres (lettres 1, 1, 1) qui servait de soubassement aux niches. J'ai cherché en vain , sur cette surface si favorable , des peintures et des inscriptions. Je n'ai trouvé que ces petits trous de scellement qui retenaient une plaque de métal audessus de chaque tombe. Aucune trace de couleur n'est apparente : une fois, j'ai noté quelques traits rouges qui paraissent former trois ou quatre lettres romaines. Un Carthaginois inexpérimenté a gravé parfoi.s à la pointe un objet qui ressemble h une main étendue, et que l'on
' Kai Tûi* oüé iÇe^prro, llnrcrcMÛrcroo oim
imérros o6t' àvopla (VIU, lxxiii).
' Saint Mattliieii (xxiii, 37) cooipare les Pharisiens à des sépulcres blanchis, ei Qirjsoslome parie, àxe propos , de ré^t tuxp*eiiévoi ts xai (Nicolaî,
p. 3o). Mais il faut ajouter que les Juils, alors comme aujounTliui, blanchissaient à la chaut leurs lombraut à l'etiéricur. Les Arabes blanchissent ainsi, non-seulemeni leur» tombe» et leurs marabouts, mais leurs maisons.
m FOUILLES À CARTHAGE
trouve plus prëcis sur les bas-reliefs et les stèles ^ Peut-être ce signe était-il destiné à conjurer les mauvais génies, de même qu’il conjure le mauvais œil encore aujourd’hui chez les Arabes. Un autre ^raffito m’a paru représenter grossièrement une trirème.
J’ai décrit un des tombeaux les plus élégants cl les plus complets que renferme la nécropole. Avec ce type il est aisé de se figurer les autres sépulcres, qui sont plus compliqués ou plus simples, mais n’oITrent aucune innovation. Ainsi le nombre des niches variera depuis trois on cinq jusqu’à vingt et vingt et une. Il en résultera une diHérencc de grandeur pour le caveau, rien de plus. Ainsi les piliers et les arcades en relief pourront être supprimés, de même que la plinthe; alors les niches seront taillées dans un mur lisse. Dans un assez grand nombre de sépulcres, il n’y a point de stuc, et l’état de dégradation où ils se trouvent montre que le stuc n’était pas seulement un luxe mais une condition de durée. Au Heu d'escalier, on ne trouve quelquefois qu'une pente roidc, ou un trou carré qui descend omitno un puits jusqu'au seuil de la porte. Dans les tombeaux les plus pauvres, il n’y a pas de porte régulière, mais un simple orifice qui donne passage à uii homme, et par lequel il faut sauter pour tomber deux pieds plus bas sur le sol du caveau. Toutes ces simplifications, qui dépendent du nombir cl de la richesse des familles, ne créent que des variétés du même type, et avec une telle monotonie, avec un respect si manifeste de la tradition, qu'on peut y reconnaitre i'inlluencc des prêtres et l immobilité des idées religieuses.
Aussi ne sera t-on point surpris d'apprendre que la nécropole a servi. non-.sculemcnt pendant sept siècles aux possesseurs de Carthage autonome, mais pendant sept autn» siècles aux liabitanls de la colonie romaine. En elîet, les colons, quoique investis de presque tous les privilèges, étaient en minorité. Les Phéniciens , qui s’étaient dispersés dans les villes voisines et dans l’intérieur des terres après la dcslruetion
’ Vojez Gesenius. .V/oRauirafai Phœmcta, pi. XVI el XVII, et l'cbbé Bourgade, TcNMa d'or dê la inique phdaicitnw, pl. I, où celle main semble avoir iaiasé nno trace.
LA NÉCHOPüLE. Ul
de Carthage, revinrent peupler )a patrie que Rüiue leur rendait, que te.H empereurs accablaient de leurs bioiifails, et qui fui bientôt. p.<r sa grandeur et sa richesse, la rivale d’Alexandrie, c'est-à-dirc la seconde ville de fcinpire. Ilsgard6rent leurs mœurs, leur langue, de même que les Arabes qui habitent nos villes de l'Algérie. I,.e culte d'AsUtilé redevint si populaire, qu'il effrayait les évêques d'Afrique , quand le christia> nisnie avait déjà quatre cents ans d'existence. Les inscriptions* puniques que l'on trouve parmi les ruines de Carthage sont presque toutes postérieures à la conquête. Ktifin, au siècle des Antonins (j'ai déjà eu l'occasion de le dire) le rhéteur Apulée, qui faisait deux cours publics à une heure de distance, l'un en grec, l'autre en latin, avouait à son auditoire qu'il avait un beaudils, âgé de vingt ans. qui ne parlait que le rarthaginois. 11 était donc naturel que les céréinunies funèbres fussent remises en honneur et que la nécropole punique fut à son tour repeuplée. Les caveaux étaient restés, depuis Scipion, ouverts et dépouillés. La place était libre et les fils purent, sans profanation, se coucher dans les tombes oô leurs pères avaient dormi. Les familles qui avaient survécu au siège fatal qui dispersa tout un peuple rentrèrent en pfjssession de leurs caveaux. Les lombes des familles qui avaient péri, et le nombre en était grand, restèrent ouvertes, ou furent peu à peu envahies par les pauvres ; c'est pour cela qu'on rencontre des caveaux qui gardent des traces de dévastation, et qui depuis, cependant, se sont de nouveau garnis de morts. Il y a même tel sépulcre qui a été restauré, car il est revêtu d'uu stuc d'une autre qualité, et le stuc porte en relief des rinceaux de style romain, d’époque romaine. Un autre sépulcre, détruit depuis par les .\rabes, était peint en rouge et datait probablement du même temps. Peut-être les familles riches, qui avaient tout intérêt à se fondre dans la société romaine, adoptèrent-elles les usages de Rome; car, à l'exlréinité opposée du Djebel Kha>si, sur une des pontes qui regardent le lac Soukara. on voit une vaste esplanade soutetme par des murs; là. s'élevait une série de mausolées dont les ruines sont encore rpconnais.sables. M. Davis a fouillé un de ces mausolées et y a trouvé des débris d’architecture romaine et un fragment de slatue romaine, représentant une femme drapée.
Quant aux chrétiens, iis devaient avoir horreur d'une nécropole consacrée depuis tant de siècles par le paganisme. Il est possible, il est même croyable qu'au temps de la persécution ils se cachaient dans des catacombes; j'ai cru un instant que c’étaient eus qui avaient percé à In hâte des communications de caveau eu caveau, pour les ouvrir et former une sorte de dédale, propre â éviter les poursuites. J'ai cherché aussi s’il n’eaistait pas de vastes souterrains dans les couches plus btssf's. Mes recherches, qui n ont point abouti, ne doivent pas empêcher d’autres voyageurs d’en entreprendre à leur tour. Ce qui esteertain, c’est qu'on n’observe, dans les nombreux caveaux qui sont accessibles, aucune trace du christianisme , pas une inscription, aucun des signes qui sont si fréquents dans tes catacombes de l'Italie ou de la Sicile. Dès que te culte fut toléré, les chrétiens eurent, comme à Rome, leurs cimetières auprès des basiliques, surtout des basiliques situées hors des murs. I.^rsque les évêques eurent obtenu, en 4 a i, de l'empereur Constance, que le temple d'Astartéfùt rasé, l'emplacement du temple fut converti en ci* metière, et ce fut une mode de s’y faire enterrer, pour mieux insulter au paganisme vaincu. C’est là qu’on trouve le plus d inscriptions chrétiennes, de lampes funéraires avec le monogramme du Christ; de là avait été apportée l'inscription que j'ai retrouvée dans Byrsa, avec le nom d’innoca ^ vierge chrétienne, morte à dix-neuf ans. Les habitants de Malqà, qui labourent l'emplacement du temple d'Astartë et les terrains où s’élevaient aiiciennement les basiliques, m’offraient tous les jours des lampes avec des symboles chrétiens, tandis que les habitants de Qainart ne m’en ont jamais présenté une seule.
La nécropole du Djebel-Kb-iwi. qui couvTe un espace de plusieurs kilomètres carrés , est donc demeurée tout entière au culte carthaginois ; les traditions sémitiques s'y sont conservées jusqu’aux derniers jours de la seconde Carthage, comme le prouvent diverses monnaies des empereurs de Constantinople que j’ai retrouvées danslescavcaux.I^a conquête des Arabes, en 697, lit tout rentrer dans la désolation et dans l'oubli.
* Innocs est'il un mol fautif pour Innocua? Est-ce une iransformation apportée par U prononciation punique ? Il faut Hiiiger an nom de Enok.
LA NÉCHOPOLE.
140 ru^cropolc fut pillée de nouveau , car son défaut est d'étre trop accessible. [^élément carlhaginoîs fut aisément assimilé par des maîtres qui étaient de la même race et dont la langue avait une parente encore sensible avec la langue phénicienne. Qui sait si les Tunisiens les plus fanatiques (je m'empresse d ajouter qu'ils le sont peu) ne descendent point des Carthaginois transformés par l'islamisme? Quelquefois je marrêiais devant un Arabe qui détruisait un tombeau pour faire de la chaux. Je lui disais que ceux dont il violait le dernier asile étaient de la iiiêiiiç race que lui, peut-être ancêtres. 11 s'arrêtait, me regardait indécis. rénérhissait, puis me demandait si ces pères de ses pères connaissaient Mahomet et le vrai Dieu. Quand j'avais répondu qu'ils ne les counuissaient pas, il faisait entendre une exclamation gutturale, repreiuiit sa piocl>e, et lontinuait. d'un cœur tranquille, son œuvre de destruction.
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