SUCCÈS DE PHORMION IIÇ
la réalité (i) ? Des victoires athéniennes postérieures aux guerres médiques ont pu motiver le dépôt sous le portique de quelques armes de plus (2). Une de ces victoires au moins était commémorée sous le portique : celle de Phormion dans le golfe de Corinthe en 429. Où Pausanias a-t-il lu l'inscription qui énumérait les peuples vaincus ? Cette liste assez longue ne serait guère à sa place sur un akrotérion ou sur un bouclier, et moins encore la mention du sacrifice offert à Rhion en l'honneur de Thésée et de Poséidon (3). Pausanias, induit en erreur par cette inscription, a rapporté à la bataille navale de 429 la consécration du portique et des ex-voto ; mais il n'y avait peut-être aucune relation entre les akrotéria et la dîme du butin pris sur les Péloponnésiens. L'inscription, telle qu'on en devine le libellé à travers le texte de Pausanias, ressemble à la dédicace d'une statue ou d'un autre monument commémoratif. Il paraît probable qu'un tel monument avait été élevé à un bout du portique (4) ou parmi les akrotéria de Mycale et que la dédicace lue par Pausanias était gravée ou sur le socle même des offrandes ou sur une base indépendante posée sur le socle (5) ; dans le deuxième cas, le monu-
(1) Sur les bateaux antiques, des boucliers étaient accrochés à la rambarde des proues et des poupes, selon la disposition en pavesade que reproduisent des peintures et des reliefs : cf. par ex. P. DE La CosTE-MESSELiËRE, Au musée de Delphes, p. 192 et n. 6. A mi-hauteur de l'aphlaston est peniu le bouclier du gouvernant : cf. P.-M. Duvai,, Mél. Picard (Rev. arch., 1948), p. 348.
(2) L,'usage était d'en orner tous les monuments des sanctuaires et des places publiques : cf. plus haut, p. in, n. 5. On se garder a toutefois de transformer le portique en une véritable hoplothèque, comme le fait PomTOVV, RE, Suppl. IV, col. 1304-1308 ; il suppose qu'on y avait entassé des armes prises à la bataille de l'Euripe en 506, à Salamine, à Mycale, à l'Eurymédon, à Kékryphaleia, à Rhion, et que Démétrios de Phalère y avait encore dédié des boucliers en 307 ; après quoi, estime-t-il, le portique était « dicht gefùllt ». Diverses armes ont été retrouvées à proximité du portique : un talon de lance portant une dédicace à Apollon {BCH, V, 1881, p. 18, n. 3 ; Ath. Mitt., IX, 1884, p. 207, n. 1), plusieurs casques {BCH, LXVIII-LXIX, 1944-1945, p. 62-65, n°8 2I à 24). Mais les découvertes d'armes ont été si nombreuses à travers tout le sanctuaire d'Apollon que le lieu de trouvaille n'est qu'un indice de faible valeur.
(3) Les boucliers votifs ne portent généralement qu'une brève dédicace : cf. par ex. les boucliers dédiés à Olympie par les Tanagréens et les Zancléens (Olympiaber. II, p. 69), par les Syracusains {Gnomon, XXV, 1953, p. 204-205), par les Argiens, ou, à la Stoa Poikilé, par les Athéniens (cf. plus haut, p. ni, n. 5). Sur les boucliers de Platées consacrés à Delphes, les Athéniens avaient ajouté des considérants encore relativement courts (cf. plus haut, p. 106, n.2). La dédicace delphique 'Aôrivaîot è.Ko Kopcvôîwv, mentionnée par Plutarque, De Pyth. or., 15, peut être en rapport avec la guerre du Péloponnèse, mais rien ne le prouve ; en outre on ignore s'il s'agit d'un monument important ou de simples boucliers (sur ce point, les hypothèses de Pomtow, RE, Suppl. IV, col. 1306, n° 53 D, sont des plus aventureuses).
(4) L'installation de ce monument aurait-elle provoqué l'allongement du portique à l'Est, si le plan primitif ne comportait pas l'appentis triangulaire (cf. plus haut, p. 77 et n. 2) ?
(5) L'étude philologique du texte aboutit aux mêmes conclusions : cf. G. DAUX, Paus. à Delphes, p. 132, n. 3. Il est douteux que l'inscription lue par Pausanias ait été gravée sur un bouclier (cf. ci-dessus, n. 3) ; il est invraisemblable que la liste des peuples vaincus et surtout la mention du sacrifice à Rhion aient été répétées sur chaque pièce de l'ex-voto. A Olympie, Pausanias, V, 10, 4, a vu, au fronton Est du temple de Zeus, une àrai? x.Puaîi dédiée par les Spartiates après la bataille de Tanagra, et copié l'épigramme qui rappelait les circonstances de cette consécration (tô krJ.ypa^a xo èjt! tîj à<j7t£8i). Or des fragments de l'inscription ont été retrouvés ; elle était gravée sur une stèle de marbre : Tod, Greek hist. inscr,, I2 n° 27. Il s'agit donc de l'épigramme « relative à l'âmtîî ». C'est probablement dans le même sens qu'il faut entendre, à propos du portique de Delphes, l'expression to iîu'ypaajia xo ht' aùxolç,.
ment aurait pu être transporté sous le portique à une date assez tardive, comme l'ont peut-être été même des ex-voto étrangers à Athènes (i).
Pausanias rapporte la teneur de la dédicace de 429, sans en citer le texte exact, et ne mentionne même pas la dédicace du portique. Ce faisant, il se montre fidèle à sa méthode habituelle (2). Il ne lui plaît guère de copier et d'enregistrer passivement, il se pique de commenter les documents plutôt que de les décrire, et ses prétentions littéraires accusent le caractère elliptique et allusif de son style. On ne soupçonnerait pas l'existence de la dédicace du portique si on ne lisait encore
sur le Stylobate : 'AOevaïci àvéÔEaav xèv axoàv y.al jà Aéi:X[a *]al ràvcpoTÉpia /îeXcvteç tov
iroXe[[jiîo]v. Cette inscription, gravée en lettres hautes de o m. 18, pouvait difficilement échapper à l'attention de Pausanias, et elle ne lui a pas échappé. I^e paragraphe qu'il consacre au portique n'est qu'un commentaire détaillé de cette dédicace. I^es expressions ttaoiuv xà axpa Koair^axa et à<nufêeç %<xkY.txï développent, en les précisant, les mots âxpwiïipia et onla (3). I^es câbles étaient tombés en poussière depuis trois cents ans : comment reprocher à Pausanias, qui découvrait des boucliers sous le portique, d'avoir commis une erreur sur le sens du mot oTiXa ? I,e périégète a cru trouver dans l'autre inscription (4), lue à l'intérieur du portique, l'explication historique de la formule éXévTs; tôw xoXe^iwv. Enfin il a ajouté une dernière précision, en soulignant honnêtement qu'il s'agissait d'une opinion personnelle (5).
Pausanias n'a rencontré personne, parmi les guides ou le personnel du sanctuaire, qui connût encore l'histoire vraie du monument. Cet amateur d'anecdotes et de souvenirs des temps anciens s'est intéressé à Delphes aux offrandes athéniennes et panhelléniques des guerres médiques, trésor d'Athènes et statues de
(1) Selon ATHÉNÉE, XIII, 604 f, le bouclier d'Asopichos, ami d'Epaminondas, se voyait à Delphes èv 1$ <rcoa. Rien ne prouve qu'il s'agisse du portique des Athéniens. Certes E. Bourgtjet (RE G, XLI, 1928, p. LIV ; FD, III, 5, p. 285, n. 1) a fait observer que, dans les inscriptions delphiques, un portique est généralement appelé 7taatâ; et que, en conséquence, la axooc par excellence pourrait être celle des Athéniens. Mais la langue des Athéniens et celle d'Athénée différaient du dialecte delphique. Ea présence sous le portique du bouclier d'Asopichos expliquerait la dernière phrase du paragraphe consacré par Pausanias au monument. Le périégète commet en effet une erreur (qu'il répète ailleurs : I, 23, 12) sur le patronymique de Phormion, dont le père s'appelait Asopios (cf. HiTzic-Bi^Ùmner, Pausanias, I, p. 263 ; Daux, op. cit., p. 133, n. 1). Le nom d'Asopichos, à tort, et l'épigramme énumérant les cités péloponnésiennes, à juste titre, l'auraient conduit à évoquer, à propos de l'offrande, le nom de Phormion. Cette hypothèse a été faite par E. Bourgtjet, REG, XU, 1928, p. UV, et reprise par W.B. Dinsmoor, Studies in the history of culture, p. 194.
(2) Cf. G. Daux, op. cit., p. 185-186.
(3) Comme, en outre, àvaxa^ai sert de passif à dtvaTÎOrjfjit, les deux textes semblent se répondre presque mot à mot. Je reconstituerais ainsi la démarche de la pensée de Pausanias : « On a dédié des ornements de bateaux et des boucliers de bronze (comme le dit l'inscription du stylobate). »
(4) Cette interprétation confirme le sens prégnant, donné par G. Daux, op. cit., p. 133, à l'expression to l7ti'Ypap.jjia to en' aÔToï; : « l'inscription, j'entends celle qui est gravée sur le socle des <£xpo6t'via eux-mêmes, et non celle du stylobate. »
(5) Rapprochement qui a pu, lui aussi, être inspiré à Pausanias par un des ex-voto qu'il a vus sous le portique, si l'hypothèse relative au bouclier d'Asopichos est fondée : ci-dessus, n. 1.