TALON RAIDE
Comme l'indique le titre de ce chapitre, toutes les simas de ce groupe présentent un trait commun : le profil est extrêmement tendu : entre un listel en haut et un bandeau en bas, la moulure principale se présente comme un talon très disproportionné ; le point le plus saillant se trouve, en effet, en haut, immédiatement sous le listel, dont il n'est séparé que par une étroite bande oblique. Dans les cas extrêmes (S.43 et S.44), on a plutôt affaire à un cavet surmonté d'un minuscule quart de rond. On peut classer les profils selon que la projection de la moulure est plus ou moins accentuée, en commençant par les moins saillantes : en tête S.45 (toit 55), S.40 (Lesché de Cnide) et S.46 (toit 57), où le talon est simplement très raide. Puis, dans l'ordre, S.44 (toit 58), déjà fortement creusé, et S.42 (toit 59), où la projection atteint son maximum. L'étude des décors confirme cette séquence : au départ (S.45), les palmettes sont larges, et les lotus, très évasés, ont les pétales détachés l'un de l'autre et carrés à la base : on est encore près de la figure noire et des premiers profils corinthiens à figure rouge. L'évolution s'amorce avec la Lesché de Cnide : les pétales du lotus se rejoignent ; la base s'assouplit, désormais reliée aux flancs des pétales par une courbe sans heurt ; en même temps, la fleur se referme, les pétales ne cherchent plus à se rejoindre au-dessus des palmettes. Ces tendances s'accentuent encore avec S.43 (toit 59) et S.42 (id.). Le lotus y est de plus en plus fermé ; de plus, on voit apparaître un calice à deux sépales, encore très discret, qui encadre les pétales sans les recouvrir : la fleur évolue vers la forme « en bougie » qui sera de règle par la suite.
Les autres éléments du décor sont plus stables : en haut, un astragale à perles
ovoïdes : en bas, un méandre simple où le noir et le rouge s'opposent dans les crochets et dans le carré qui les sépare.
Ce style est peu représenté en dehors de Delphes. Un fragment de sima sortant certainement du même atelier a été trouvé fortuitement près de Pérachora1. Un élément de sima latérale trouvé à Argos présente l'intérêt d'avoir gardé quelques traces de la crinière léonine2. On peut encore citer une antéfixe trouvée à Corinthe, dont le lotus renversé a une silhouette qui rappelle le type utilisé à la Lesché enidienne3. Un fragment de palmette faîtière, également trouvé à Corinthe, appartient peut-être au même groupe4. Sur les simas et les antéfixes de la même époque trouvées à Athènes, soit à l'Acropole5, soit à l'Agora6, il y a une certaine analogie dans l'art de faire retomber les feuilles des palmettes, à mi-chemin de la raideur et de l'abandon, mais les thèmes de la décoration sont fondamentalement différents. On peut en dire autant des palmettes peintes sur les chéneaux de marbre, comme par exemple celui du temple de Déméter à Agrigente7. En revanche, on peut relever que, sur la sima de marbre du temple d'Aphaia à Égine8, les volutes ont un mouvement très semblable à celui qu'on observe sur S.44.
L'histoire de la frise de palmettes et lotus reliés par des volutes a été longuement retracée par I. Kleemann9 ; se fondant essentiellement sur les classifications de M. Schede10, son étude dispense de revenir sur les antécédents de ce motif. Je voudrais seulement insister sur un point : suivant en cela Schede, I. Kleemann tient les volutes en arceaux (spirales tournées vers le haut, type S.40 et S.45, pi. 45 et 46) pour une forme typique de l'ionisme, tandis que les volutes en S (type S.43 et S.44, pi. 48 et 50) seraient d'origine dorienne11. Mais elle remarque que, dans la sima S.44 de Delphes, « la multiplicité des calices, caractère ionien, et la spirale en S, caractère de la Grèce propre, se sont fondus en un type commun » et, plus loin : « il existe des anthémies où, de façon hybride, sont unis des éléments de frise ionique et de frise métropolitaine»12. Je crois qu'il faut marquer en effet que, dès ce moment, la distinction entre « motifs doriens » et « motifs ioniens » s'estompe. Dans les ateliers de Corinthe, une sorte de répertoire commun s'établit où les différents thèmes ne sont que des éléments d'égale valeur, et ne traduisent plus un changement d'esprit. Ainsi, selon I. Kleemann, l'ordre serré est caractéristique de la frise « dorienne » à volutes en arceaux, et l'ordre large caractéristique de la frise « ionienne » à volutes en S. Mais les simas delphiques montrent clairement que ces principes
(1) J. R. T. Pollard, « A New Site in Mount Lutraki », BSA 45 (1950), 63-65, pi. 6.
(2) W. Vollgrafï, Le sanctuaire d'Apollon Pyihéen à Argos, pi. 6, en haut et p. 19.
(3) A. N. Stillwell, Corinth XV, 2, The Polters' Quarter, The Terracollas, 281 n° 63, pi. 58.
(4) Ibid., 281 n° 64, pi. 58.
(5) E. Buschor, TdA I, Simas XV à XVIII ; ibid. II, Antéfixes XII, XIII et XVI.
(6) H. A. Thompson, « The Tholos of Athens and its Predecessors », Hesperia, Suppl. IV, 65-71 et frontispice.
(7) P. Marconi, « La Grondaia del Tempio di Demetra a Girgenti », Bollettino d'Arte 1926-27, 385-402.
(8) A. Furtwângler, Aegina, pi. 40 et 42.
(9) Der Satrapen-Sarcophag aus Sidon (Istanbuler Forschungen 20), chap. 4 et spécialement les pages 60-70.
(10) Antikes Trait fleislen-Ornament (Strasbourg 1909). Il y a du reste là une source d'erreurs : Schede reproduit pi. II n° 8, le chéneau du trésor de Siphnos en l'appelant « enidien », ce qui se conçoit à l'époque. Mais I. Kleemann donne côte à côte (o. c. 59, fig. 9-10) ce chéneau, avec sa fausse attribution, et le larmier horizontal du même trésor de Siphnos, correctement nommé cette fois.
(11) I. Kleemann, o. c, 65.
(12) Ibid., 68 où la sima S.44 est reproduite (dessin d'après la photo publiée par P. de La Coste-Messelière et G. de Miré, Delphes, 37, flg. 27).
étaient devenus lettre morte : sur S.43 et S.44, on peut observer qu'à un même schéma (ici, celui des volutes en S) peut correspondre une disposition des éléments serrée (S.44) ou aérée (S.43) sans qu'on puisse y découvrir d'autre raison que l'inspiration du décorateur. Quant à la sima de la Lesché de Cnide (S.40), elle a un lotus « dorien », sans calice, mais des volutes en arceau, donc « ioniennes ». En réalité, dans les ateliers corinthiens, la fusion des tendances est totale et la distinction n'a plus de sens.
Le seul point fixe dont nous disposions pour établir une chronologie absolue est la Lesché de Cnide, dont J. Pouilloux place la construction dans le second quart du ve siècle1. Cela fixe la date du toit à 475-460 environ2. Le toit 55, légèrement antérieur, daterait de 480. La série 57 est à peu près contemporaine de la Lesché. En revanche, les toits 58 et 59, un peu plus tardifs, pourraient se situer vers 460-450.
Pour ce qui est des antéfixes, leur état de mutilation est tel (pas un lotus renversé n'est conservé) que j'ai du me résoudre à les grouper par moules, quand c'était possible, ou par affinités, sans les associer à une sima donnée. A plus forte raison ne puis-je établir pour elle aucun classement chronologique : seule l'allure générale des palmettes permet de les situer dans la première moitié du ve siècle.