R.30 PI
Fragment de tuile de rive. Argile jaune-vert à grains noirs répartis de façon homogène. En profondeur, la couleur de l'argile tire sur le gris. La couverte est faite d'une argile jaunevert très fine. L. = 0,17. H. or. = 0,078. Sur la partie supérieure, à gauche, arrachement de l'ergot latéral (largeur = 0,05) qui s'arrête à 0,027 du bord, pour faire place à l'antéfixe. Sur la face principale, grande tresse brune bordée de crème sur fond brun, avec tracé incisé au compas (entraxe = 0,037). La face inférieure a été refouillée sur 0,04 de profondeur pour recevoir l'about d'une poutre dont l'avant se trouvait masqué par la partie antérieure de la tuile. Tuile et poutre étaient rendues solidaires par une cheville ou un clou dont le trou, quoique brisé, est encore bien visible à l'arrière du fragment. Cette pièce jouait donc à la fois le rôle d'une tuile de rive, recevant le couvre-joint et l'antéfixe, et celui de geison horizontal, reposant sur une pièce de la charpente et la protégeant en même temps.
Sur le plan technique, cette pièce est très proche des tuiles protocorinthiennes de la série 2 : argile, couverte et travail sont identiques ; il paraît cependant exclu qu'on puisse les rattacher au même toit ; les tuiles de rive protocorinthiennes ne sont en effet pas décorées, mis à part une simple couche de vernis brun (cf. pi. 4)1. D'un autre côté, il ne paraît pas non plus possible de rattacher R.30 à S.5 (toit 9, ci-dessous) ; l'argile n'a pas le même aspect, et la tresse de R.30 a l'œil brun, tandis que celle de S.5 a l'œil noir.
Le motif lui-même ne nous apprend rien sur la date de la tuile : on le trouve sur les vases dès le style protocorinthien géométrique du vme siècle av. J.-CA On notera en revanche l'usage du compas, qui montre que R.30 est plus récent que S.3 (toit 5). D'autre part, on retrouve la même tresse de gros diamètre sur le toit du Télestérion prépisistratique d'Eleusis, bien daté d'environ 610 av. J.-C.3. C'est donc finalement dans les dernières années du vne siècle que je situerais R.30.
Dans toute la collection delphique, R.30 est le seul fragment de « geison horizontal » (par opposition au geison vertical des toits occidentaux) que j'ai pu identifier. Encore s'agit-il d'un exemple bâtard puisque, comme on l'a vu, la pièce fait à la fois fonction de geison et de tuile de rive. Il semble donc que, contrairement à l'hypothèse formulée par R. Martin, ce type de tuile n'ait pas été fabriqué couramment dans les ateliers corinthiens4.
(1) Hesperia 24 (1955), 156 et pi. 62 g.
(2) H. Payne, Prolokorinlhische Vasenmalerei, pi. 6 n° 1.
(3) Koch, 79 flg. 36. Cf. ci-dessus, p. 36-37.
(4) Martin, 104.
VIP SIÈCLE 39
Toutes les terres cuites rassemblées dans cette première partie se rapportent à une période très obscure de l'histoire de Delphes, celle qui précède la première guerre sacrée. Comme on pouvait s'y attendre, elles évoquent des temples ou des trésors en tuf ou en brique crue, couverts de toits en terre cuite dissimulant la charpente. On sait que Delphes dépend de Corinthe pour la fourniture du poros : il semble qu'il en aille de même pour celle des tuiles, mais il ne faut pas exclure la possibilité d'influences occidentales (Thermos, Corfou). Dès cette époque, les artisans tuiliers possèdent une maîtrise technique certaine (toits à croupe munis de tuiles d'arêtier, dont l'un a pu recouvrir le temple d'Apollon) et un répertoire varié (toit à décor plastique, apparition des premières simas, des languettes et des tresses). On aimerait, à propos des toits d'origine corinthienne, évoquer le trésor construit par le tyran Kypsélos, dans le second tiers du vne siècle probablement1. Mais, si nous avons conservé quelque élément de sa toiture, nous n'avons aucun moyen de l'identifier.
(1) Cf. Mus. Delphes, 6 et 78 n. 3. Sur la chronologie des Kypsélides, cf. en dernier lieu J. Ducat, BCH 85 (1961), 418-425.