III. Destination et identification
Cette certitude chronologique n'entraîne pas pour autant celle de la destination de l'édifice. La présence d'une base porte-statues à l'intérieur du téménos accentue les ressemblances avec l'ex-voto voisin de Daochos et invite à ne voir dans cette construction qu'une offrande analogue aux autres : enclos — couvert ou à ciel ouvert — destiné seulement à servir de cadre à un groupe sculpté. Que l'on n'ait retrouvé aucune statue susceptible de convenir à cette base n'infirme en rien cette hypothèse. C'est par une exception heureuse que l'on a conservé la majeure partie des sculptures qui se dressaient sur le monument de Daochos. L'absence de scellements sur le socle de calcaire noir n'exclut pas davantage la possibilité d'y restituer des statues. Aussi bien au monument de Daochos qu'à l'édifice en fer à cheval les bases porte-statues n'étaient pas scellées entre elles. En vérité, dans l'un et l'autre de ces monuments l'assise de socle se trouve moins élevée que ne l'était l'assise de calcaire noir avec une hauteur de 1 m. 613 pour l'ensemble de la base. Enfin, et surtout, alors que dans les deux monuments voisins l'assise des socles porte de profonds encastrements destinés à recevoir les plinthes des statues, rien de tel sur la base qui s'élève dans le téménos. On doit admettre que quatre statues devaient venir s'encastrer dans le couronnement de calcaire noir. Au reste le travail de ce lit où les anathyroses polies seraient en creux au lieu d'être en relief par
(1) Cf. Mrs Shoe, Dark Stones in Greek Architecture, Hesperia, Suppl. VIII, p. 341 sq.
rapport à la surface de l'ensemble ne laisse pas d'être exceptionnel. On croirait volontiers que le monument n'a jamais été achevé ; la base ainsi préparée n'aurait jamais porté les statues qu'on lui destinait1.
Si elle était recevable, une telle hypothèse tendrait à montrer que la base adossée au côté Nord du téménos n'était pas l'essentiel du monument. La comparaison avec les monuments voisins : offrande de Daochos ou édifice en fer à cheval, conduit aussi à cette conclusion. La base porte-statue s'étend en effet dans le premier monument sur toute la largeur de l'édifice, dans le second elle occupe véritablement tout le pourtour de la consécration. Rien de tel avec la base qui se dresse dans le téménos. Sans doute peut-on songer que des monuments annexes, d'autres bases pouvaient se répartir dans l'ensemble de l'édifice. On a retrouvé précisément dans la région avoisinante tout un lot de blocs en calcaire de Saint-Élie qui formaient les bases de divers groupes sculptés dont l'emplacement ne peut être fixé2. Mais bien que ces éléments présentent la même technique architecturale que ces monuments du ive siècle, les ressemblances entre ces bases (errantes) et le socle des statues élevées dans le monument de Daochos sont trop rigoureuses pour être fortuites. Se répondant assise par assise, présentant au niveau du socle exactement les mêmes détails ornementaux, ces bases ne peuvent que répondre au socle de fond en place dans le monument thessalien. Leur technique ne rappelle en rien celle de la base en calcaire gris et noir qui se dresse dans « le téménos de Néoptolème ». Ainsi ni la base en place, ni les éléments que l'on pourrait songer à rapporter au monument ne justifient l'extension que l'on donna à cet édifice au ive siècle : monument fermé ou plutôt péribole à ciel ouvert, dans l'indétermination où l'on demeure après l'étude de la ruine.
La raison de ces agrandissements apparaîtrait peut-être si l'on pouvait identifier le monument ? Pour proposer d'y reconnaître le téménos de Néoptolème, comme on l'a fait le plus souvent, on ne peut cependant invoquer de prime abord que le texte de Pausanias décrivant sa promenade au sortir du temple : « En sortant du temple et en tournant à gauche on trouve une enceinte à l'intérieur de laquelle est le tombeau de Néoptolème, fils d'Achille : chaque année les Delphiens célèbrent en son honneur un sacrifice expiatoire »3. Pour conclure de ce texte à l'identification du téménos de Néoptolème avec notre monument, il n'en faut pas moins procéder par exclusion et déduction : ce qui ne saurait aller sans hypothèse. En vérité le récit de Pausanias implique que, sortant du temple et reprenant la voie sacrée, le voyageur s'est dirigé vers l'Est, seule
(1) Tel était l'avis de Ë. Bourguet, Ruines de Delphes, p. 195 ; tel aussi, le sentiment de M. R. Vallois que L. Lerat avait consulté lors d'une rencontre à Delphes. Il faudrait admettre, pour voir, dans les cadres polis, des anathyroses entourant une surface en saillie, que le lit de pose des blocs porte-statues étaient travaillé à l'inverse : anathyroses lisses en saillie, carré central en creux. Un tel travail n'est pas exclu. Il aurait eu pour but d'éviter un glissement des éléments respectifs. Mais en ce cas la différence des niveaux ainsi ménagés est bien faible. Enfin — et surtout — il eût été assurément beaucoup plus simple, et plus efficace, de goujonner les assises verticalement selon le procédé ordinaire. Beaucoup plus certainement il s'agit d'un édifice inachevé où l'on en est resté au stade de la lylôsis (cf. G. Roux, BCH, LXXX, 1956, p. 516-518).
(2) C'est le groupe de pierres que l'on étudie ci-après sous l'appellation de Thessaliens II. On a cependant été conduit à cette dénomination par l'extrême similitude qui existe entre le travail de ces blocs et celui de la base porte-statues du monument de Daochos.
(3) Trad. G. Daux, Pausanias à Delphes, p. 55 : 'E^e>.06vti 8è toù vaoù xoct Tpa7révTi Iç àpioTepà 7i£pîêoX6ç èaxi xal Neo7r-roXéu,ou toù 'AxiXXéwç èv ocùtw xàtpoç, xat ol xoct' ëxoç èvaytÇooaiv ol AeXipot.
explication possible du xpa7uévTi êç àpia-repâ1. Une fois exclue l'identification du téménos avec le trésor XVII, comme l'avait suggéré Frickenhaus2, il ne reste plus parmi les monuments conservés à l'intérieur du sanctuaire que cet édifice en calcaire de Saint-Élie où placer le téménos du héros thessalien. Sans doute pourrait-on admettre que le monument que Pausanias a visité a complètement disparu ou se trouvait à l'extérieur du sanctuaire. La seconde hypothèse s'oppose aux affirmations des scholiastes qui mentionnent le tombeau de Néoptolème lv tôj Tzy.èvei3. La première ne rencontre pas exactement le texte de Pausanias suffisamment précis dans la description de son cheminement : non seulement il se borne à dire qu'il a tourné à gauche au sortir du temple pour gagner le sanctuaire de Néoptolème, mais, gagnant ensuite la pierre de Cronos, il note plus particulièrement qu'il lui a fallu monter pour s'y rendre (êTcavocêàv-n.)4 — ce qui situe l'enceinte de la pierre de Cronos dans la région supérieure du sanctuaire, au-dessus du tombeau de Néoptolème ; impose, par suite, de placer ce dernier dans la région moyenne du sanctuaire, et assez près du temple. Un dernier détail enfin invite à chercher dans cette région la tombe du héros ; décrivant les représentations peintes dans la lesché de Cnide, le voyageur a signalé que Polygnote avait représenté Néoptolème seul entre tous les Grecs massacrant encore les Troyens, parce que toute sa peinture devait être « au-dessus du tombeau de Néoptolème »5. Même si l'on n'entend pas donner à cette remarque une rigueur absolue, il convient d'y trouver une indication de topographie relative. En plaçant le téménos de Néoptolème dans le monument en calcaire de Saint- Élie, on reste fidèle à la description de Pausanias.
Cette identification se heurte cependant à des difficultés : on attendrait au moins que la tombe de Néoptolème correspondît à un monument archaïque, puisque Pindare en parlait déjà, évoquant la haute antiquité, les honneurs aussi que l'on rendait de son temps au héros6. Or, sous le monument de calcaire, aucun vestige archaïque ne s'est révélé susceptible de répondre aux termes du poète. A vrai dire, la description de Pindare n'est pas telle qu'elle puisse s'opposer absolument à ce que l'on situe en ce lieu le téménos
(1) Littéralement interprété le texte de Pausanias conduirait le voyageur à venir se heurter à Y Ischègaon qui borde la terrasse du temple au Nord ; il faut par suite admettre que le voyageur reprenant la voie sacrée vient jusqu'au tournant et, là, au lieu de redescendre la voie sacrée, tourne effectivement sur sa gauche.
(2) L'argument de A. Frickenhaus est que la description de Pausanias n'implique pas que le voyageur monle pour se rendre au téménos de Néoptolème. Mais l'étude de la ruine montre que ce trésor était rasé et les fondations remblayées depuis le iv* siècle av. J.-C. (cf. p. 37) ; cf. la théorie de H. Pomtow, Philologus, LXXI, 1912, p. 32, et déjà le plan X annexé à Delphica III, qui place le sanctuaire du héros dans l'angle du mur polygonal à l'arrière de la « niche de Lilaia ».
(3) Cf. la scholie au vers 62 de la 7e néméenne de Pindare citant Asclépiadès « xal xôv xâcpov 7roiY)cai èv xco xsuivei ». Que signifie exactement l'expression de Mme M. Delcourt, L'oracle de Delphes, p. 152 : « Néoptolème a son trésor personnel dans le grand temple » ?
(4) On pourrait, certes, conclure du double préverbe que ÈTravaêaîveiv implique que le voyageur a déjà commencé de monter, puisqu'il continue .Mais précisément la place serait réduite pour situer dans l'angle Nord- Est les deux monuments au-dessus de l'enceinte en calcaire de St-Élie.
(5) Pausanias, X, 26, 4 : NeotttoXsjxov Se u.6vov xoô 'EXXy^vixoû çoveiiovxoc en xoùç Tpcoaç ènoiqGtv o IloXôyvwxoç ôxi ûrcèp xoû N£07rxoXéu.ou tôv xàcpov Y) YPa9'') rcàaa ëu,eXXev aùxco yev/jCTeCTOai..
(6) Pindare, Néméennes VII, 60 à 75 ; Péan, fgt. 52 (24) ; scholie à Néméennes VII, 94. DansI a version qu'il. adopte, Euripide, Andromaque, 1085-1242, ne fait aucune allusion au tombeau delphique. On y a cherché à tort une confirmation de la version de Pausanias selon qui le culte de Néoptolème aurait été établi après l'invasion des Galates de 278. (Pausanias, I, 4, 4). Les textes de Pindare ne peuvent laisser place au doute : cf. K. Ziegler, RE, s.v. Neoplolemos in Delphoi, col. 2454-2459 ; J. Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, p. 146-156 ; M. Delcourt, L'oracle de Delphes; p. 151-152.
du héros. Il ne s'agit pas en effet d'un édifice, mais d'une enceinte, réservée au héros, où ne s'élevait peut-être aucune construction. Pour résoudre l'opposition qu'on croyait découvrir entre le texte de Pindare et les monuments delphiques on a également invoqué un transport du culte. Th. Homollc1, É. Bourguet ensuite2, ont pensé que le sanctuaire primitif, situé au Sud du monument thessalien de Daochos, avait été enseveli sous l'avalanche qui, au ive siècle, avait, selon eux, recouvert cette région sous des déblais ; il aurait été alors transporté sur l'emplacement du sanctuaire actuel. L'hypothèse d'un transfert trouverait appui dans certaines traditions mythologiques : au dire de Phérécyde3, Néoptolème était enseveli sous le seuil du temple ; le scholiaste de Pindare4, citant Asclépiadès, rappelle que le héros d'abord enterré par son meurtrier sous le seuil du temple avait été ensuite inhumé par Ménélas dans le sanctuaire, traditions où reparaîtrait le souvenir d'un transfert cultuel. Il faudrait admettre en ce cas que jusqu'à la reconstruction de 373 le tombeau de Néoptolème se maintint sous le seuil du temple, qu'il fut transporté seulement alors dans un sanctuaire particulier : l'étude plus précise de la région a permis en effet de repousser définitivement l'hypothèse de Th. Homolle suivie par É. Bourguet ; aucune avalanche n'a déversé au ive siècle ses déblais sur la partie du sanctuaire située près du monument de Daochos ; si la physionomie en fut modifiée, ce n'est que par un remblai volontairement amassé dans une zone relativement libre, en avant du grand mur polygonal que domine la base du Thessalien Daochos5. Mais en ce cas, le texte de Pindare dans sa 7e Néméenne n'invite guère à situer au ve siècle encore la tombe de Néoptolème sous le seuil du temple, puisqu'il précise le site : « auprès de la demeure magnifique du dieu »6. Si la tradition qui attribuait à Ménélas un transfert du corps de Néoptolème correspond à une- réalité, il paraît bien que ce transfert doive être rejeté assez haut dans le temps, avant le ve siècle en tout cas.
Les fouilles n'ont pas sur ce point apporté de réponse décisive ; elles ont cependant permis un certain nombre d'observations dont la concordance ne laisse pas d'être suggestive : sur l'emplacement du monument du ive siècle, les sondages en profondeur ont révélé une occupation très dense à l'époque mycénienne et tout un ensemble de constructions7, une présence, au contraire, très réduite à l'époque géométrique ; la couche archaïque n'était pratiquement pas représentée, en particulier on n'y a trouvé aucun des bronzes, si nombreux quelque vingt mètres au-dessus, au long du mur d'enceinte du sanctuaire. En fait, entre l'époque mycénienne et le remblai du ive siècle qui s'étend sur toute cette région, il est très difficile de discerner les marques assurées d'une occupa-
(1) Th. Homolle, BCH, XX, 1896, p. 690.
(2) Ë. Bourguet, Les ruines de Delphes, p. 188.
(3) Scholie à Euripide, Oresle, 1648 : Machaireus « xaxopùaoei aùxôv (Néoptolème) Û7tô jxsv xôv oùSôv xoù vew ».
(4) Scholie à Pindare, Néméennes VII, v. 62, Tacpîjvai 8s xô |iiv TrpwTov ùnb xôv oùSôv xoû veto, u.£xà Ss xaùxa MevéXaov ÈXOôvxa àveXeiv xal tov xâçov 7ioirjaat. èv xto Teptivei.
(5) Cf. ci-dessus, p. 23 , et ci-après p. 69.
(6) riap' eùxeixéa S6|jlov (v. 68). On doit en effet comprendre que le ëvSov aXaei TraXaixàxco (v. 65-66) désigne le sanctuaire d'Apollon daii£ son ensemble plutôt que le sanctuaire particulier de Néoptolème.
(7) L. Lerat, RA, 1938-, II, p. 20L Depuis la fouille de L. Lerat l'avalanche de 1935 a de nouveau recouvert toute la région d'un cailloutis de graviers ; en outre les blocs ont été arrachés à leur place primitive ; les responsables du nettoyage se sont efforcés de les remettre à leur place. Seul le mur archaïque qui bordait au Sud la terrasse au-dessus du trésor XVII n'a pu être remonté ; il a été remplacé par un mur de pierres sèches qui occupe sensiblement la place du mur archaïque.
tion. Sans que l'on ait creusé des fondations profondes pour asseoir le monument du ive siècle, celles-ci s'appuient, à l'Est, sur un mur mycénien. Davantage encore : L. Lerat a découvert dans l'angle Sud-Est de l'enceinte en calcaire « un grand pithos haut de 1 m. 30 ... profondément enfoncé dans un sol très dur, formé d'un mélange de terre, de chaux et de débris de vases mycéniens, quelques pierres disposées en cercle l'entourant. Une terre noirâtre et grasse, très différente de celle des couches environnantes, remplissait le pithos jusqu'au col. Elle était mêlée de cendres, de charbon, d'os d'animaux et surtout de gros tessons de céramique grossière, polis avec soin dont la plupart étaient carbonisés » (PI. 18, 3). L. Lerat concluait : « le remplissage du pithos ne peut être considéré comme fortuit. Il est tentant de reconnaître en lui une sorte de bothros a1. Reprenant à nouveau en 1956 l'étude du contenu de ce pithos, L. Lerat a pu reconstituer, grâce aux tessons trouvés à l'intérieur, la forme d'un curieux vase à quatre anses2, dont la présence au milieu du pithos est surprenante. L'étude de la forme est fort gênée par le mauvais état de la céramique, car le vase porte en outre de nombreuses traces de combustion profonde. En 1938, L. Lerat aurait volontiers trouvé dans sa découverte le témoignage d'un culte mycénien, lointain ancêtre de celui que l'on rendait à Néoptolème à l'époque classique3. En 1956, une telle affirmation lui paraît dépasser les données de la fouille : il resterait en effet à comprendre la transmission du culte à travers les époques d'occupation restreinte, peut-être même abolie ; ainsi que le remarque P. Amandry : « il est matériellement inexact qu'il y ait continuité, non seulement dans l'histoire du culte, mais même dans l'occupation du site de Delphes de l'époque mycénienne à l'époque archaïque... si le style submycénien est représenté à Delphes, le style protogéométrique ne l'est pratiquement pas... partout où à l'intérieur du sanctuaire d'Apollon, les habitats primitifs ont pu être explorés, la couche géométrique recouvre directement la dernière couche mycénienne. Il y a dans le temps une solution de continuité de deux siècles environ, entre le xie et le ixe siècle »4. Ainsi la découverte du grand pithos, contenant des cendres et un vase carbonisé, ouvre plus d'énigmes qu'elle n'en résout pour éclairer les origines du culte de Néoptolème et sa transmission sur l'emplacement du sanctuaire de l'époque classique.
Les observations faites au cours de la fouille posent autant de questions difficiles pour la réalité du culte que l'on eût dû célébrer dans cette enceinte, si elle enfermait la tombe de Néoptolème. On a en effet noté qu'« autour du soubassement portant l'inscription » (la base du monument de Daochos), on rencontrait « une large couche assez épaisse de cendres mélangées à une grande quantité de menus débris d'os, mais aucun débris de vase ou de bronze permettant de dater cette couche »5. Pour expliquer la présence de cendres aussi abondantes, les fouillcurs se demandèrent si le soubassement n'était pas
(1) L. Lerat, RA, 1938, II, p. 201.
(2) Dès la découverte L. Lerat avait fait mention de céramique grossière [FI A, ibid.). Mais en 1954 la présence d'un colleur et d'une dessinatrice a permis une étude aussi précise que possible de ce vase insolite tant par sa place au milieu du pithos, que par des caractéristiques particulières.
(3) L. Lerat, /. c, p. 201 ; J. Defradas dans son étude des Thèmes de la propagande delphique, p. 146-156, a simplement repris les conclusions de L. Lerat de 1938. P. Amandry, Revue de Philologie, 1956, p. 269-270, a critiqué les interprétations que J. Defradas a données des indications archéologiques.
(4) P. Amandrj, Revue de Philologie, 1956, p. 269.
(5) Livre de la grande fouille : 16 août 1894, p. 237.
un autel. Sans décider déjà d'une telle destination, il vaut de noter l'abondance des cendres découvertes et leur nature : les petits fragments d'os assurent qu'il s'agit de résidus de sacrifices, non d'un incendie qui eût ravagé les monuments voisins. Or la tradition atteste l'importance des sacrifices que l'on célébrait à l'époque classique et hellénistique en l'honneur de Néoptolème. Pindare mentionnait déjà que Néoptolème « présidait aux pompes en l'honneur des héros où tombent en masse les victimes »x. Même si l'on doit accepter avec critique la reconstitution des fêtes en l'honneur de Néoptolème qu'Héliodore a présentée dans les Élhiopiques2, le reste de la narration romancée présente trop de détails exacts pour qu'on tienne ce passage pour invention pure : les traditions thessaliennes entretinrent longtemps autour du héros un culte considérable. Si l'on doit trouver les résidus de sacrifices dans les cendres amoncelées sur toute la région, autour de la base nAN, sur la région Ouest du téménos de Néoptolème, on y verra volontiers le témoignage des IvayîcjfxaTa que rappelle Héliodore3. Largement ouvert au Sud soit par l'escalier, soit par la rampe qui occupait au ive siècle l'emplacement du trésor XVII4, le péribole en calcaire gris pouvait également accueillir la procession traditionnelle que décrit Héliodore. Une difficulté subsiste : si vraiment à l'intérieur du péribole la base en calcaire gris et noir n'a jamais fait fonction d'autel, si la base nAN n'a jamais davantage joué ce rôle, il ne subsiste dans le téménos aucun dispositif sacrificiel.
Des raisons de topographie relative donnent leur appui aux indications — si peu satisfaisantes qu'elles soient — que la recherche archéologique fournit ; elles permettent d'identifier avec plus de vraisemblance ce monument avec le téménos de Néoptolème : le péribole en calcaire gris se situe parmi des monuments susceptibles d'être tous mis en rapport avec le héros, aussi bien, à l'Ouest la base de Daochos, que les édifices attalides à l'Est. Seigneurs de Pharsale, Daochos et sa famille se flattaient de posséder sur leur territoire les ruines de la Phthie homérique ; certes, un tel honneur leur était contesté : Mélitaia, les Énianes revendiquaient cette possession5. Mais Pharsale avait consacré dans le sanctuaire pythique une statue en bronze d'Achille à cheval en compagnie de Patrocle6. Pour Daochos, amphiction thessalien constamment dévoué à la politique macédonienne, faire ériger le groupe sculpté de sa famille au voisinage de la tombe de Néoptolème revenait à invoquer, pour la préséance amphictionique que lui valait l'appui de la Macédoine7, de lointaines justifications mythologiques. Bien qu'il ait été longtemps moins aperçu, le rapport de Néoptolème avec les princes Attalides n'est pas moins certains. L. Lerat l'a fait valoir, le premier8 ; en étudiant l'ensemble des monuments
(1) Pindare, Néméennes VII, 68-69 : 'rjpcotaiç 8s 7ro|A7rau;/0£|juax6Ttov oîxeïv èévxa nokoQÙToiç.
(2) Héliodore, Élhiopiques, II, 31, 1 sq. ; III, 1 à 6. Le rejet catégorique d'il. Pomtow, Philologus, LXXI, 1912, p. 33, n. 1, paraît impossible à accepter tant le reste de la documentation delphique d'Héliodorc se révèle sérieux sous l'affabulation romanesque.
(3) Héliodore, Élhiopiques, II, 35, 1 : wpav sïvoa toû t/,v Ouaîav t<~> 6sco irpocâysiv s'Xeyev <î>ç àv xai tôv evayt.CTpi.ov tm v^pcoi xal tyjv en' <xÙto> Tto(i.7r/)v. Cf. M. Delcourt, L'oracle de Delphes, p. 152.
(4) Cf. ci-dessus, p. 38.
(5) Cf. le récit d'Héliodore, Élhiopiques, II, 34, 1, où les Énianes jouent un rôle prépondérant.
(6) Pausanias, X,13, 5.
(7) Les délégués thessaliens paraissent toujours en tête dans les listes amphictioniques. Cf. le tableau dressé par P. de La Coste-Messelière, BCH, LXIII, 1949, face à la p. 242. Daochos est constamment délégué de 337/6 à 331/330.
(8) Cf. RA, 1938, II, p. 201 ; L. Lerat avait signalé l'argument à G. Karo, AA, 1935, col. 194.,
pergaméniens G. Roux a noté, à son tour, les raisons religieuses qui poussaient Attale à établir ses consécrations dans cette région1 : Pergamos, héros éponyme de Pergame, était selon une tradition, fils d'Andromaque et de Néoptolème2. On montrait à Pergame le tombeau de sa mère Andromaque3. En obtenant du clergé delphique l'autorisation de rompre le péribole pour établir les fondations destinées à consacrer sa gloire, Attale Ier pouvait lui aussi justifier ses prétentions de parvenu par d'impérieuses raisons mythologiques. Il venait se placer à Delphes auprès de son ancêtre, acharné comme lui à repousser le péril galate4.
Tant de rencontres ne sauraient être fortuites : certes, les fouilles n'ont pas produit le document décisif qui eût réglé toute controverse ; le grand pithos que L. Lerat a trouvé si profondément enfoncé dans le niveau mycénien présentait assurément un contenu peu banal. A-t-il jamais passé pour enfermer les cendres d'un héros, du héros comme on appelait encore parfois impersonnellement Néoptolème à l'époque classique5 ? On ne pourra sans doute jamais le démontrer non plus que la continuité qui aurait fait se maintenir jusqu'à la construction du ive siècle des traditions cultuelles remontant aux temps mycéniens à travers même les périodes d'abandon ! Célébra-t-on jamais à l'intérieur de ce téménos les fêtes grandioses dont Héliodore conserverait le souvenir ? Les amas de cendres trouvés par les fouilleurs donneraient à le croire, sans pourtant que l'on en puisse fournir la preuve assurée. Il paraît bien pourtant, dans l'ensemble des monuments delphiques, que Th. Homolle et É. Bourguet avaient raison de se fier à la description de Pausanias pour identifier le péribole en calcaire de Saint-Élie avec le téménos de Néoptolème. Cette identification ne résout pas tous les problèmes6. Elle permet cependant d'ébaucher une restauration qu'aucune donnée de la fouille ne contredit, semble-t-il ; pour un édifice où sans doute des victimes étaient consumées, il est malaisé de penser que l'on a procédé à une autre construction que celle d'un enclos à ciel ouvert7. C'est ainsi un simple péribole que l'on restituerait le plus naturellement, protection seulement destinée à cacher des sacrifices auxquels certaines catégories ethniques, seules, avaient accès8. Fermé partout ce péribole ouvrait au Sud sur la rampe ou l'escalier par où l'on gagnait la place du pronaos ; par où, selon toute vraisemblance, passa encore Pausanias, « tournant à gauche » quand, reprenant la voie sacrée, il eut achevé le tour du grand temple. Si aucune installation intérieure n'a été retrouvée, la cause en est sans doute aux bouleversements que cette région subit à une époque tardive, quand elle fut convertie en un véritable cimetière de statues. Faut-il néanmoins en faire l'un des lieux les plus vénérables du sanctuaire, où l'on eût célébré un culte
(1) G. Roux, DCH, LXXVI, 1952, p. 142-143.,
(2) Cf. Pausanias 1,11,1; selon d'autres traditions Pergamos n'est pas le fils d'Andromaque, mais de Léonassa (scholie à Euripide, Andromaque, 24).
(3) Pausanias, I, 11, 2.
(4) Pausanias, I, 4, 4. Néoptolème parmi les héros £7uxwpioi a repoussé le péril galate de 278.
(5) M. Delcourt, L'oracle de Delphes, p. 152.
(6) Il reste en particulier l'énigme de la haute base adossée au côté Nord du péribole..
(7) Selon un schéma fort courant où le but premier de la construction est d'entourer l'autel d'une barrière protectrice, cf. C. G. Yavies, Greek allars, p. 179, 3 a.
(8) Comme il apparaît dans le texte d'Hôliodore, Élhiopiques, II, 34, 1 sq., si romancé qu'il soit.
longtemps avant que la région du temple elle-même fût le lieu le plus sacré1 ? La médiocrité des trouvailles, exception faite du grand pithos énigmatique, n'y autorise pas vraiment. Quand, dans ces conditions, Néoptolème devint-il maître du lieu ? Rien ne permet de le fixer avec certitude, mais les textes de Pindare et de Phérécyde autorisent à situer cet établissement au moins dans le cours du vie siècle, et sans doute avant les grands travaux des Alcméonidcs qui devaient annexer au sanctuaire d'Apollon la majeure partie de la région Nord2. L'existence de ce sanctuaire, et d'autres, situés encore plus au Nord3, fut sans doute l'une des raisons qui conduisit à reporter si haut sur la pente les limites du sanctuaire apollinien : triomphe du dieu jeune sur les divinités anciennes, désormais déchues, quand elles n'étaient pas maudites4.