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Le « Potéidanion

(1) La numérotation et l'appellation des édifices sont celles que P. de La Coste-Messelière a proposées dans son plan général du sanctuaire ; Au musée de Delphes, pi. L, repris et complété dans P. de La Coste-Messelière, Delphes (photographies de G. de Miré), p. 317 (état 1943).

Sans relation immédiate avec les monuments précédents, et même sans rapports entre eux, si ce n'est leur commune situation dans les régions les plus élevées du sanctuaire, deux édifices furent établis dans la partie supérieure de la région, de part et d'autre de l'éboulis de rochers qui occupe la partie centrale :

1. A l'Ouest, le monument en calcaire gris, appelé à tort «fontaine Cassotis ».

Si l'on peut déterminer assez précisément l'histoire des édifices que réunit chacun de ces groupes, peut-être alors sera-t-il possible de les relier entre eux en se fondant sur les rares vestiges, murs de terrasse ou murs d'enceinte, qui subsistent disséminés à travers la région ou alentour ?

Légèrement à l'écart de la région Nord proprement dite, plus immédiatement accessible à partir de la place du pronaos, le secteur Sud-Est réunit les monuments les plus nombreux.

En fait, isolé de la région Ouest par un amas confus de rochers, limité au Sud par les murs élevés qui prolongent V Ischégaon et forment la limite Nord de la terrasse du temple, borné à l'Est par les consécrations attalides, le groupe de ces monuments est également séparé de la région Nord par une dénivellation considérable : preuve en est le mur de terrasse d'appareil polygonal archaïque qui surplombe le monument thessalien de près de 4 mètres. La double pente Nord-Sud et Ouest-Est qui affecte l'ensemble de la région Nord déterminait dans ce secteur une zone plus basse, que l'on mit à profit pour élever des offrandes. Autre raison : les monuments dominaient directement la place du pronaos, lieu que les dédicants recherchaient entre tous. Ainsi s'expliquerait déjà que les édifices clairsemés dans le reste de la région aient été particulièrement nombreux dans ce secteur. Des motifs d'ordre religieux s'ajoutèrent peut-être aux avantages de la topographie.

I. Le mur de brèche appelé «niche de Lilaia » et l'angle de mur archaïque situé à l'arrière de cette niche (plan 6 ; pi. 13, 1 ; 14, 1, 2).

L'étude de ce monument, limite entre la terrasse du temple et la région Nord, relevait tout naturellement de la publication que F. Gourby a donnée de la région du temple. Il vaut seulement de la reprendre parce que l'étude des constructions situées au Nord a conduit à réviser l'interprétation qu'on en avait proposée1. En outre l'insuffisance des moyens dont disposait F. Courby, les circonstances dans lesquelles il termina son étude2, ne pouvaient lui permettre certaines vérifications, que l'on a pu faire depuis. A tout le moins la description architecturale qu'il a donnée de l'ensemble dispense-t-elle de redire

(1) Cf. F. Courby, FD, II, Terrasse du temple, p. 220 sq. F. Courby n'avait pu étudier les monuments situés au Nord qui rendent compte de certains traits essentiels de la construction.

(2) Cf. avant-propos de F. Courby : l'étude de ce savant fut interrompue par la guerre de 1914/1918; et lorsqu'il put la reprendre, il ne disposait que de moyens matériels très réduits. Même si les conclusions auxquelles il était parvenu pour cette région se révèlent caduques, il conserve pourtant le grand mérite d'avoir décrit l'état actuel des monuments ; d'avoir classé, le premier, et rendu intelligible ce qui était jusqu'à lui énigmatique.

les caractéristiques du monument1 : Au terme de son étude, F. Courby crut pouvoir tenir pour établi que, par une recherche de symétrie, le long mur, qu'on édifia au ive siècle pour aménager la région bouleversée par la catastrophe de 373, se terminait à chaque extrémité par une niche : à l'Ouest, celle de Cratère, à l'Est celle qu'il appelait « niche de Lilaia » à cause des inscriptions gravées par la cité de Lilaia sur certains blocs du mur de fond. Davantage : F. Courby jugeait possible d'esquisser l'histoire de ce monument entre le ive siècle et l'époque romaine. Ses déductions se fondaient essentiellement sur les remarques suivantes :

a) L'ante Ouest de la niche actuelle n'a pas été construite en même temps que l'ante Est car « elle est appliquée contre le mur de fond sans liaisonnement d'aucune sorte ; la maçonnerie du mortier assurait seule la cohésion »2.

b) Les fondations que la fouille a découvertes en avant du monument faisaient corps avec lui3.

Or ces deux observations sont inexactes :

a) L'ante Ouest de ta niche n'est pas seulement appliquée contre le mur de fond, mais liaisonnée avec lui. — L'étude antérieure a été gênée par les concrétions calcaires que les eaux de ruissellement ont déposées au cours des siècles le long du mur. En faisant disparaître ce revêtement on a constaté que sur les six assises en place de la muraille la disposition des éléments à l'angle était la suivante : aux assises 2, 3, 5 le bloc appartenant au mur de fond se prolonge à l'arrière de l'autre tandis qu'aux première, quatrième et sixième il est interrompu pour laisser passer celui de l'ante4. Les deux constructions sont ainsi soigneusement imbriquées. Une irrégularité du travail a causé l'erreur de Courby : aux assises 2 et 3 l'alternance n'est pas observée. A la 3e assise l'élément du mur de fond se prolonge alors qu'il devait être coupé pour laisser passer le bloc de l'ante. A cause de ce défaut, la construction s'est légèrement infléchie vers l'avant : F. Courby y remarquait un interstice qu'il a supposé sur toute la hauteur : il en a ainsi déduit que l'ante Ouest était postérieure au mur de fond. On doit au contraire admettre que les deux parties de la muraille ont été construites en même temps;

b) Les fondations découvertes en avant de la niche n'appartiennent pas au monument : En face de l'ante Est où les fondations en calcaire sont conservées, elles sont à un niveau légèrement inférieur à l'assise du mur (0 m. 07 environ). En outre l'empâtement du mur de brèche ainsi qu'un tenon de bardage interdisent de penser que les deux constructions aient pu être simultanées : l'un et l'autre débordent en effet largement sur les fondations

(1) F. Courby, Le, p. 220-221 : description exacte de l'appareil depuis « le mur est bâti en blocs de brèche à assises régulières... (p. 220) » jusqu'à « que le monument ne masquait pas » (p. 221). Actuellement les restes de deux briques maçonnées remarqués par F. Courby « dans la petite encoignure entre le mur romain et le rocher » ne sont plus visibles. Cf. également les fig. 176 et 177 qui doivent être complétées par les dessins de C. Tousloukof. Les détails sur lesquels la description de F. Courby doit être révisée sont examinés ci-après.

(2) F. Courby, Le, p. 221.

(3) Id., ibid.

(4) La vérification faite en 1947 a demandé que l'on enlevât au marteau une sécrétion calcaire plus résistante que la pierre. Il est malaisé de déterminer si cet enduit résulte seulement des eaux de ruissellement, si au contraire on l'a intentionnellement étendu sur le joint. La remarque serait cependant importante pour déterminer l'utilisation qu'on avait faite de ce monument.

de calcaire et auraient contrarié toute assise d'élévation1. L'avant-corps que Von attribuait à la niche n'existe pas, du moins sous la forme que F. Courby croyait pouvoir restituer.

Ces deux constatations ruinent la théorie esquissée par F. Courby : on ne saurait dissocier le mur d'ante Ouest du mur de fond et distinguer, comme on le voulait, une première période où la niche se serait étendue plus loin vers l'Ouest, une seconde répondant à l'état actuel. De même à l'Est, le redan que décrit le mur de brèche n'a jamais marqué une avancée du monument vers le Sud, les fondations avec lesquelles on avait cru pouvoir le relier n'ont aucun rapport avec lui2. On est ainsi conduit à établir une dissymétrie très nette entre les deux côtés de cette pseudo-niche. Il reste en effet assuré que l'ante Ouest du mur de brèche se prolongeait primitivement vers le Sud, plus loin que ne le révèle l'état actuel (PI. 16, 1 ; 17, 1) : la face Sud de cette ante ne laisse aucun doute à ce sujet. Bien que brisée, la première assise inférieure fait encore saillie sur le nu du mur ; les deux blocs des assises suivantes ont été également brisés pour être dressés à l'aplomb des assises supérieures ; les trois suivants sont grossièrement piquetés, témoignages d'un travail hâtif et sans soin ; le plus élevé enfin porte un bloc présentant une anathyrose sur sa face Sud, signe qu'un autre élément s'y joignait vers le Sud. Ainsi que l'avait reconnu F. Courby, ce furent les constructeurs du puissant mur de soutènement édifié à une époque tardive qui ramenèrent la saillie vers le Sud du mur de brèche à l'alignement de leur construction nouvelle3.

De telles particularités ne s'expliquent que dans le cadre des monuments adjacents au mur de brèche, tant au Sud qu'au Nord. Les relevés dont F. Courby disposait pour la région Sud avaient négligé certains détails dont l'omission compromettait l'interprétation de l'ensemble4 ; les monuments situés au Nord échappaient à l'étude de la terrasse du temple. Parmi les édifices et les éléments situés au Sud du mur de brèche, un seul est en rapport immédiat avec lui : le gros rocher que l'on a ravalé dans sa partie Sud pour l'aligner rigoureusement sur la face Sud du mur de brèche qui épouse exactement le contour de la masse rocheuse (PI. 16, 2). F. Courby avait justement remarqué certaines entailles marquées sur ce rocher, tant sur la face verticale à l'aplomb du mur de brèche que sur la surface horizontale située à l'avant du mur5. Il en avait proposé la seule explication possible : on y avait « établi un bassin, intérieurement revêtu de mortier et dont les parois furent scellées à l'aide de ces tenons dont nous apercevons encore les cavités »6. On peut même préciser les dimensions de ce bassin en se fondant sur les indices que F. Courby avait décrits : stucage intérieur et trous de tenon, en les complétant par les particularités qu'a montrées un nouvel examen.

(1) La fig. 177 de FD, II, Terrasse du temple, n'est pas rigoureusement exacte sur ce point. Les monuments appartenant à cette région ont été étudiés par P. Amandry.

(2) En conséquence les déductions historiques que F. Courby tirait de l'évolution du monument tombent d'elles-mêmes.

(3) F. Courby, Le, p. 222 ; la construction du mur de béton est sans doute plus tardive encore que ne le croyait F. Courby. L'indication tirée du remploi de certains blocs dans le dallage ne peut en effet définir le terminas posl quem antérieurement à l'époque byzantine, date à laquelle il faut rapporter le pavage de la voie sacrée.

(4) FD, II, Terrasse du temple, fig. 181. Le dessin du rocher est incomplet. Il a été complété par C. Tousloukof lors des travaux conduits par P. Amandry avant l'anastylose du pilier de Prusias.

(5) La description des particularités du rocher a été faite exactement par F. Courby, /. c., p. 220-221.

(6) F. Courby, Le, p. 222.

Le stucagc répondant à l'intérieur du bassin dessine encore un angle marquant le niveau interne auquel correspondait l'orthostate formant le côté de la cuve à l'Est. A 1 m. 076 au-dessus de la surface horizontale du rocher servant de fond au monument, cet angle se trouve au même niveau qu'une cavité d'encastrement située 0 m. 267 plus à l'Est et destinée à recevoir le goujon fixant un orthostate à la paroi rocheuse. Perpendiculairement à celle-ci, et répondant exactement à la verticale de l'orthostate ainsi fixé, une légère entaille a été creusée dans le socle rocheux aplani horizontalement ; à l'intérieur de cette mortaise des trous d'encastrement distants au minimum de 0 m. 30, au maximum de 0 m. 70 montrent que la rangée d'orthostates se continuait vers le Sud sur une longueur de 1 m. 903. A ce niveau une mortaise parallèle au mur de fond aboutit à angle droit sur celle que l'on peut suivre sur le côté Est. Elle aussi, ponctuée de trous d'encastrements analogues à ceux que l'on rencontre à l'Est mais sensiblement plus rapprochés (intervalle minimum 0 m. 20 ; maximum 0 m. 40), cette mortaise se continue jusqu'au bord Ouest du rocher. En cet endroit le roc a été entaillé tout différemment : une encoche à angle droit répond exactement à la ligne du mur formant retour à l'Ouest du mur de brèche. Il apparaît ainsi que ce mur d'ante se prolongeait jusqu'à la ligne d'orthostates établie parallèlement au mur de fond ; et sans doute n'allait-il pas plus loin. En effet le rocher porte en ce point une entaille en forme de gouttière, aujourd'hui garnie de concrétions calcaires ; cette gouttière aboutit dans une partie du rocher taillée en arrondi où s'adaptait un élément qui a disparu1, mais au pied duquel l'exploration en profondeur a mis au jour le départ d'un caniveau destiné à évacuer l'eau en diagonale vers la partie Sud-Est de la place du pronaos, grâce à un réseau complexe de canalisations que l'on a partiellement retrouvées2, sans que l'exploration au-dessous de la voie sacrée ait montré absolument la continuité de la canalisation. Il apparaît ainsi que le socle rocheux entaillé portait bien un bassin, comme F. Courby l'avait reconnu : sorte de cuve profonde au minimum de 1 m. 0763, large de 1 m. 903, longue de 3 m. 13, elle était constituée à l'Est et au Sud par un alignement d'orthostates épais de 0 m. 32 au maximum, alors que le mur de brèche en constituait les côtés Nord et Ouest. En outre l'eau contenue dans ce bassin s'évacuait à l'angle Sud-Ouest par un système de canalisations complexes.

Le résultat de cette analyse est important pour l'histoire du monument. L'utilisation exacte du mur de brèche construit à l'Ouest en ante du mur de fond tend à prouver qu'il était essentiellement destiné à former le côté Ouest de cette cuve ; que par suite l'adaptation d'un bassin au socle rocheux ne résulte pas d'un aménagement secondaire — comme on a pu le croire — , mais répond à la conception première du monument. L'étude des vestiges au Nord de ce monument confirme, semble-t-il, cette destination.

Au Nord du mur de brèche, la fouille de 1894 a creusé profondément jusqu'au sol vierge, comme partout alentour où les trouvailles de sculptures en marbre ou en bronze

(1) Une pierre située dans le dépôt près de la maison de l'École Française (dépôt où ont été évacués les blocs de la terrasse du temple) pourrait correspondre à cette entaille : d'autant plus que cette pierre porte comme le rocher à l'avant de la ligne d'orthostates une série d'encastrement rectangulaires élroits et profonds, vraisemblablement destinés à recevoir une grille de métal.

(2) Cf. l'étude de P. Amandry sur la place du pronaos.

(3) Le travail du rocher utilisé comme mur de fond au Nord paraît indiquer une sorte de dessin en fronton.

étaient particulièrement nombreuses1. Cette région n'en forme pas moins un ensemble défini : à l'Est la masse rocheuse, que l'on a aplanie et taillée au Sud du mur, subsiste ici intégralement. Elle était apparemment visible dans l'antiquité puisque des entailles, en particulier trois cavités disposées en triangle pour recevoir un trépied, attestent qu'on y avait fixé des offrandes2. Ce rocher domine ainsi une sorte de fosse que la fouille a creusée ; au Nord et à l'Ouest un angle de mur achève de déterminer avec le mur de brèche situé au Sud et son prolongement en blocage de béton une niche rectangulaire dont la région dite « niche de Lilaia » ne fait que constituer la face antérieure Sud (PI. 15, 1 ; 16, 1). Or Ja chronologie de ces divers édifices peut être fixée approximativement. Les récentes explorations en profondeur, tant à l'Est qu'au Sud3, ont en effet permis de fixer un terminus posl quem pour la date où le lourd rocher est tombé à cette place. En le voyant inclus dans un mur de brèche construit au ive siècle4, on paraît avoir constamment admis que la catastrophe de 373 avait provoqué la chute de cette masse gênante ; le mur de brèche aurait été construit pour en masquer la présence dans une région particulièrement recherchée pour y placer des offrandes5. En fait certains éléments de topographie relative eussent pu inviter à la prudence6 ; de nouvelles indications, de même ordre, par rapport aux monuments de la place du pronaos montrent que cette suspicion était fondée7 ; mais surtout la fouille en profondeur, en ne produisant que de la céramique mycénienne ou géométrique a montré que ce rocher était en place au plus tard au vne siècle8. Sa chute n'a donc aucun rapport avec la construction du mur de brèche situé au Sud. L'examen du mur polygonal situé à l'Ouest du rocher eût pu en avertir déjà. Certes, il est malaisé de fixer exactement la chronologie d'une construction en se fondant sur les seules caractéristiques de son appareil. Néanmoins la série des murs polygonaux est à Delphes assez nombreuse pour apporter d'utiles précisions. Cet angle de mur, dont la partie Nord s'appuie à l'Est derrière le rocher et sur lui, se continue vers l'Ouest sur une longueur de 6 m. 27 avant de marquer un retour à angle droit vers le Sud (PI. 16, 1) ; conservé sur 4 m. 33, il s'interrompt 1 m. 15 avant le blocage de béton qui continue vers l'Ouest le mur de brèche, à 2 m. 10 à l'Ouest de l'ante Ouest de ce même mur. Subsistant à l'Ouest sur une hauteur de 2 m. 43, il présente un appareil de construction facile à identifier. Les blocs polygonaux de moyennes dimensions qui le constituent se répartissent presque régulièrement en assises horizontales ; les joints latéraux tendent vers la verticale ; les joints horizontaux, presque toujours taillés droits, rappellent cependant — le plus souvent à leur extrémité — le tracé courbe des murs polygonaux archaïques. Une telle structure évoque une période de transition entre la construction polygonale archaïque et les appareils isodomes de l'époque classique.

(1) Aussi à l'Ouest du rocher toute observation stratigraphique est-elle maintenant impossible.

(2) Le dessin du rocher FD, II, Terrasse du temple, fîg. 181 est incomplet.

(3) Observations faites en particulier par P. Amandry lors de l'anastylose du pilier de Prusias.

(4) La démonstration en a été faite par F. Courby, FD, II, Terrasse du temple, p. 221-222.

(5) Sans que cette chronologie soit affirmée nulle part, elle est supposée dans tout le développement de F. Courby.

(6) Cf. ci-après à propos de l'angle de mur archaïque situé à l'Ouest du rocher.

(7) Les monuments de la terrasse n'ont pas été détruits en 373, comme on l'a longtemps cru. La découverte du palmier de l'Eurymédon en fournit la preuve (cf. P. Amandry, BCH, 78, 1954, p. 295-315).

(8) Fouille de P. Amandry en 1947 pour la région Sud, fouilles de L. Lerat à l'Est.

On en trouve des exemples dans la région Nord du sanctuaire près de la lesché de Cnide où des terrasses vraisemblablement contemporaines de l'édifice cnidien sont construites de la même manière (PL 63, 2)1. Les indications de l'analogie invitent ainsi à dater une telle construction de l'extrême fin du vie siècle, ou de la première moitié du Ve siècle. De même que le rocher était en place depuis longtemps, le mur archaïque situé à l'arrière de la niche existait avant la construction du mur de brèche.

Dans l'état actuel, la destination de cet angle de mur archaïque n'apparaît guère2 : s'il prend appui au Nord-Est à l'arrière du rocher, il a été rompu au Sud-Ouest pour construire le puissant mur de soutènement tardif qui relie la « niche de Lilaia » à la niche de Cratère. Les derniers éléments du retour Sud restent ainsi sans appui : de toute évidence quand on fit le mur tardif, la construction archaïque avait perdu son importance. Mais quels avaient pu en être la signification et le rôle primitif ? Les renseignements qu'a apportés l'exploration en profondeur de la région située immédiatement au Nord permettent, semble-t-il, de rendre compte de cet édifice comme de la construction du mur de brèche et du bassin situé en contre-bas.

Exactement au Nord du mur polygonal la fouille s'était arrêtée à un niveau représenté par un sol constitué par un ciment très résistant de chaux et de sable. De date indécise, peut-être très récente, ce sol répondait à un angle de mur tardif où des éléments de briques apparaissent au milieu de petites pierres liées par du mortier. En défonçant ce sol pour tenter de déterminer plus exactement la chronologie de l'ensemble on a découvert à 0 m. 50 au-dessous de ce niveau une importante canalisation (PI. 15, 2). Haute de 0 m. 75, large à la base de 0 m. 60 cette conduite est revêtue d'épaisses briques courbes, dont plusieurs furent retrouvées intactes (PI. 18, 1). Taillées en biseau, celles-ci se juxtaposent pour donner à la canalisation une forme ogivale3. Cet aqueduc remonte vers le Nord-Ouest et on a pu le suivre sur une longueur de 11 m. 20. En ce point des éboulis empêchent de progresser davantage. Il appartient à l'étude générale de la région de déterminer si cette conduite souterraine se relie à d'autres éléments trouvés ailleurs. Il reste en tout cas assuré que cette canalisation apportait de l'eau vers la région du mur archaïque polygonal, et ceci en quantité considérable, si l'on en juge par les dimensions de la conduite d'adduction.

Si l'extrémité Nord de cet aqueduc semble ainsi se dérober à l'investigation, il paraît en être de même de prime abord lorsqu'on cherche où il aboutissait. On le suit en effet exactement jusqu'à l'arrière du mur polygonal formant angle derrière « la niche de Lilaia » et fondé dans la partie orientale sur des rochers en place. Or il est impossible que la canalisation conserve sa direction Nord-Ouest-Sud-Est. Elle se heurte en effet au rocher sur lequel s'appuie l'extrémité Est du mur polygonal. Aussi, déviant à angle aigu, se glisse-t-elle sous les fondations du mur, précisément interrompues en cet endroit et formant une sorte de pont (PI. 15, l)4. Immédiatement au Sud du mur polygonal il

(1) Mur de terrasse situé au long du côté Ouest de la lesché.

(2) H. Pomtow, Philologus, LXXI, 1912, p. 32, voulait y placer le téménos de Néoptolème, ne trouvant aucun autre lieu où le situer.

(3) Cf. BCH, LXXIV, 1950, p. 325 (chronique des fouilles).

(4) Cf. 154 ; actuellement on y a fait construire un muret en pierres sèches destiné à consolider cette région du mur.

est maintenant impossible de rien discerner, car la fouille première a poussé jusqu'au sol vierge. Mais la trace de cette conduite d'eau reparaît plus au Sud sur la crête actuellement conservée du mur de brèche (PI. 16, 2). Le dernier bloc en place conservé à l'Ouest sur l'assise supérieure du monument dans son état actuel présente en effet un joint oblique que la fig. 176 de F. Courby reproduisait exactement. Bien que l'on n'ait pas tenu compte de cette particularité, celle-ci rencontre et explique d'autres détails de la construction. L'exacte jonction du rocher et du mur de brèche continue en effet rigoureusement le joint oblique que l'on remarque à l'assise supérieure ; elle est en outre enrobée dans un enduit épais auquel on a donné la forme d'une gouttière aboutissant à l'angle Nord-Ouest du bassin qui occupait le rocher au Sud du mur de brèche. Ainsi se résout — au moins dans cette région — le problème que posait l'existence de ce bassin au Sud du mur de brèche. Arrivant à la partie supérieure par la canalisation dont la pierre à joint oblique marque le point d'accès, l'eau était évacuée au Sud-Ouest par les conduites que l'on a identifiées au pied du rocher. Le monument inférieur paraît ainsi avoir été conçu en fonction d'un bassin supérieur pour résoudre les problèmes relatifs à l'adduction d'eau que créait le nouvel état de la région au ive siècle.

L'angle de mur archaïque a bien en effet été primitivement en rapport avec l'adduction d'eau ménagée par la grande canalisation qui aboutit à l'arrière. Dans l'état de la ruine, rien ne permet de restituer l'organisation première du dispositif entre cet angle de mur et le rocher Est. Il est au moins assuré que la construction du bassin secondaire au Sud du mur de brèche ne fit pas abandonner le système original : en restituant en effet le prolongement vers le Sud de l'ante Ouest du mur de brèche, en rétablissant d'autre part le mur archaïque vers le Sud, comme y invitent les restes mêmes de la construction, on fait apparaître entre ces deux éléments une sorte de couloir large de 2 m. 30. La différence de niveau qui sépare la terrasse du temple de la région déterminée par le mur polygonal et le rocher ne laisse le choix qu'entre deux solutions : ou bien un mur fermait l'espace compris entre le mur polygonal à l'Ouest et le mur de brèche à l'Est, ou bien un escalier permettait de passer de la terrasse inférieure au niveau supérieur. Rien dans l'état présent de la ruine n'aide à choisir dans cette alternative1.

Pourquoi vers 350 éprouva-t-on le besoin de compléter un monument qui existait depuis plus d'un siècle ? La partie antérieure du monument archaïque — si elle existait2 — s'était-elle écroulée ? Il n'en reste en ce cas aucune trace. Plus simplement peut-être les remblais considérables que l'on dût faire après 373 3 avaient contraint de modifier complètement l'aspect de la région à l'Est du rocher4. Pour contenir ces remblais on édifia le mur de brèche qui, prolongé vers l'Ouest, contrariait l'évacuation anciennement ménagée pour l'eau du niveau supérieur. On fut ainsi amené à construire un bassin secondaire au pied du mur qui, régularisant et consolidant une zone un peu chaotique, jouait à l'Est le rôle que le mur de pôros dit Ischégaon jouait à l'Ouest. Il reste de toute

(1) Le mur polygonal est détruit ; le mur tardif est accolé à la face Ouest de ce qui subsiste du retour vers le Sud du mur de brèche. Le dallage de la voie sacrée est récent et ne peut apporter aucune trace.

(2) Tout dépend en effet du dispositif destiné à recevoir l'eau. En tout cas l'angle de mur polygonal paraît bien n'être qu'un mur de soutènement.

(3) Cf. déjà ci-dessus, p. 19.

(4) Cf. ci-après p. 62 et p. 141.

manière essentiel qu'au vie siècle déjà on avait établi une arrivée d'eau considérable dans cette région ; qu'au ive siècle on réalisa toute la construction nouvelle en fonction de cette adduction d'eau. Quand on sait grâce au texte de Pausanias (X, 24, 7) que l'un des problèmes essentiels de la topographie de la région Nord est la localisation de la source Cassotis, l'identification d'un tel dispositif pour amener l'eau dans la région du pronaos ne peut qu'attirer davantage l'attention. La description même de Pausanias n'est pas de prime abord incompatible avec les monuments ainsi identifiés : « Un mur qui n'est pas considérable protège la fontaine, et à travers le mur on monte à la fontaine. On dit que l'eau de cette source Cassotis s'infiltre dans le sol et communique aux femmes dans l'adyton du dieu le don de prophétie s1. Si au temps de Pausanias la fontaine Cassotis était située entre le mur archaïque et le rocher, protégée au Sud par le mur en brèche, si d'autre part on ne s'est pas mépris sur l'agencement de la région sise à l'Ouest de la niche de Lilaia avant la construction du massif de maçonnerie tardive, il est bien vrai que l'on montait apparemment de la terrasse du temple au niveau du monument protégé par le mur archaïque en passant à travers un mur. Il est également exact que l'eau passée de la zone supérieure au niveau de la place du temple s'enfonçait immédiatement dans le sol au sortir du bassin placé sur le rocher. Les prêtres de Delphes pouvaient dès lors laisser entendre aux visiteurs que cette eau reparaissait dans l'adyton ; d'autant que la la fontaine située sur la terrasse du mur polygonal pouvait passer pour la résurgence de l'eau miraculeuse2. Les caractères extérieurs de cette région ne contredisent pas à la description du Périégète. Il appartient à l'étude générale de la région3 de montrer si d'autres points de la partie Nord du sanctuaire ne peuvent pas également convenir pour situer la célèbre fontaine, si la région sise à l'arrière de la niche de Lila'a répond à l'itinéraire que suivit Pausanias, et aux indications de topographie relative que contient sa description.

(1) Pausanias, X, 24, 7. La traduction de G. Daux, Pausanias à Delphes, p. 57, a négligé où [iiya. Ce détail est important pour l'hypothèse que l'on envisage ici : au temps de Pausanias le grand mur qui domine encore la terrasse du temple, d'Est en Ouest, n'existait pas. En outre le où (xéya de Pausanias ne lui conviendrait d'aucune manière, pas plus qu'il ne conviendrait à un mur antérieur qui aurait eu la même ampleur que la construction retrouvée par les fouilles. Pour la phrase qui suit, voici la traduction de G. Daux : « on dit que l'eau de cette Cassotis s'enfonce dans la terre et reparaît dans l'adyton du dieu où elle donne aux femmes la faculté divinatoire ». C'est sans doute ce que Pausanias pensait, mais il ne le dit pas. La traduction de P. Amandry {La mantique apollinienne à Delphes, p. 136) est'plus exacte. Pausanias n'a pas vu d'adyton. Lui a-t-on dit que l'eau de Cassotis y reparaissait ? Ce n'est pas sûr. Son guide a pu employer la formule ambiguë qu'il a reproduite fidèlement. En tout cas, on avait aménagé, au via siècle, sur la terrasse du polygonal au Sud du temple un dispositif capable d'entretenir cette illusion (cf. F. Courby, Terrasse du temple, p. 171-181 ; P. Amandry, La mantique..., p. 232). Il est sûr que, dans l'état actuel, (celui où la grande fouille a retrouvé la région, car des travaux de consolidation ont obligé maintenant à remblayer) les conduites amenant l'eau à la fontaine de la terrasse ne passaient pas à l'intérieur du temple. Il faut signaler ici l'hypothèse de A. Frickenhaus, Heilige Slàlten in Delphi, AM, XXXV, 1910, p. 256-269, qui mettait, à tort, Cassotis en relation avec la niche ménagée dans l'Ischégaon, mais avait le mérite de chercher plus près du temple l'emplacement de cette fontaine. Sur les identifications successives du site de Cassotis, cf. H. N. Ulrichs, Reisen ù. Forschungen in Griechenlands, p. 107 ; Th. Homolle, BCH, XX, 1896, p. 635 ; H. Pomtow, Beitrâge, p. 41 ; A. Keramopoullos, ' OStjyoç, p. 63 ; A. Frickenhaus, AM, XXXV, 1910, p. 256, 1 ; É. Bourguet, Ruines de Delphes, p. 273.

(2) Cf. F. Courby, Terrasse du temple, p. 170 à 185.

(3) Que l'on ne peut entreprendre qu'après l'étude des monuments particuliers.

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