OUVRAGES DE DEFENSE
Des détails qui précèdent, il résulte assez manifestement que nous avons, entre Kermario et Kerloquet, une étendue considérable d'ouvrages de défense érigés par les Celtes, à une époque antérieure à celle de
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rinvasion romaine, et aussi que les Romains, à leur arrivée, occupèrent quelques-uns de ces ouvrages et en construisirent d'autres d'une plus grande solidité, dans des positions plus avantageuses.
Eu égard à la grossièreté de leur construction, aux objets qu'on y a trouvés et à Tabsence de toute trace des Romains, les ouvrages suivants peuvent être considérés comme celtiques : le long talus qui s'étend vers l'ouest dans le champ de Pen-Mesqueu, ceux qui existent dans les parties nord et sud du champ de Lann-Mané-Kermario^ les talus A, B, D du champ de Lann-er- Veletn et le talus F du champ de Lann-er- Goayeux. A l'origine, les talus B et F se rejoignaient probablement et ont été en partie détruits plus tard par des défrichements opérés dans l'intervalle qui les sépare aujourd'hui.
Les ouvrages de défense mieux construits, contenant des objets romains et auxquels nous attribuons une origine romaine, sont : le talus ' situé dans la partie occidentale de Lann-Mané-Kermario^ le camp qui se trouve dans le champ de la Petite- Métairie ^ le talus C du champ de Lann-er- Velein et le talus E dans le champ appelé Parc- Chelibert.
Les citations suivantes paraissent favoriser les conclusions que nous avons à proposer relativement à ces ouvrages.
D'après Polybe, les Romains observaient toujours l'excellente pratique, qui les a tant de fois sauvegardés, de se retrancher dans leurs camps, alors même qu'ils ne devaient y passer qu'une seule nuit. De là ces expressions si communes dans les auteurs latins : pritnis castris^ secundis castris, etc., indiquant l'ordre de leurs étapes. Les camps provisoires se nommaient subita^ temporanea^ tumuliuaria castra; tandis que ceux dans lesquels ils avaient à passer quelque temps s'appelaient stativa castra. Dès qu'il se rencontrait une bonne position où le soldat, à l'abri de toute surprise, pouvait se procurer du bois, des fourrages et de l'eau, on traçait l'enceinte du camp et les retranchements s'élevaient ensuite, plus ou moins solides, suivant la durée de la station que l'on comptait y faire. Le retranchement (vallum) du camp provisoire avait à peine trois pieds
de hauteur; il se composait de tourbe intérieurement épaulée par la terre provenant du fossé, dont la profondeur variait de six à sept pieds, sur huit ou neuf de largeur. Des poteaux de quatre pieds et demi de longueur (sudes)^ que les soldats portaient durant leurs marches, formaient, reliés par des branches flexibles, une palissade sur le sommet du rempart.
En appliquant ces citations, ne nous est-il pas permis de considérer le talus E du Parc- Chelihert comme des ruines d'un ancien camp romain provisoire, probablement construit sur des ouvrages celtiques antérieurs? Les soldats y trouvaient Teau et le bois à leur portée et une position à l'abri de toute surprise. D une part, en effet, un ruisseau coule auprès de Kerloquet, et si, d'autre part, cette région est maintenant assez dépourvue de bois, le témoignage des anciens écrivains nous apprend que toutes les côtes de TArmorique étaient alors couvertes de vastes forêts.
Le talus C du champ de Lann-er-Velein donne lieu à la même conclusion, et il est possible que ces deux camps remontent à la première arrivée des Romains dans le pays. Malheureusement, nous n'avons pas d'indices suffisants pour en fixer exactement la date.
En avançant vers l'ouest,- jusqu'au champ de la Petite- Métairie^ nous trouvons là une position dominante et un petit camp plus solidement construit, possédant, bâties le long des murs, des cuisines recouvertes de toits en tuiles, et qui, nous pouvons l'affirmer, a été quelque temps occupé par les soldats romains.
Dans les murs dissimulés sous les talus de la partie ouest du champ de Lann-Mané-KermartOy nous pouvons reconnaître les ruines d'un petit camp semblable.
Les menhirs bâtis dans les murs de ces camps nous montrent que les Romains trouvèrent les alignements de Carnac érigés avant leur arrivée dans le pays, et qu'ils ne se firent aucun scrupule de les utiliser dans leurs constructions. Cependant, il faut le reconnaître, leurs historiens.
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y compris même le divin J^les^ le grand soldat et Thabile écrivain, n'en font aucune mention distincte (i).
Dans les listes des chapitres précédents, nous avons constamment de nombreux objets appelés préhistoriques . associés aux ruines romaines. Pour expliquer cette association, peut-on supposer que le conquérant romain ait fait usage de ces objets ou qu'il ait voulu en encombrer son camp? Ne devons-nous pas plutôt chercher l'explication de cet étrange pêle-mêle dans cette conclusion, semblable, à celle qui nous a été fournie par les résultats de nos explorations aux Bossenno^ à savoir : que, après la chute de l'Empire romain, alors que, comme l'affirment les écrivains le mieux accrédités, la civilisation apportée par les Romains eut disparu, remplacée par un état social complètement barbare, le pays étant sujet à .de fréquentes invasions, les habitants se réfugiaient constamment dans ces ouvrages de défense et durent y laisser leurs traces? Vues sous ce jour, de telles ruines démontrent l'exactitude des renseignements fournis par ces écrivains, et la meule bâtie dans la partie supérieure de l'angle du mur de Lann-Mané-Kermario tend à prouver que, menacé par l'approche de l'ennemi, le mur qui devait déjà être séculaire, fut réparé avec les premiers matériaux tombés sous la main.
Nous croyons devoir emprunter ici, à M* de Caumont (2), quelques citations relatives aux ouvrages construits par les Romains, le long des rivages de l'Armorique (3).
D'après \?i Notice des dignités de l'Empire^ le général qui commandait
(i) Dans ses Origines gauloises, p. 26, La Tour-d' Auvergne dit : « Tacite appelle ces sortes de monuments druidiques rudes et informes saxorum compages, » et que Cicéron les nomme mirifica moles,
(2) Architecture civile et militaire, pp. 377 et suiv. de la 3* édit. Caen, 1869.
(3) Le nom Armorica se compose évidemment des mots celtiques latinisés : ar, mor, ik, sur la mer petite ; celui de Morbihan, composé des mots celtiques : mor, mer, et bihan, petite, a presque la même signification.
les troupes appliquées à la garde de la côte armoricaine (Dux tractus Armoricani et Nervicani)^ avait sous ses ordres dix cohortes ayant leurs dépôts en dix endroits différents. Ces cohortes fournissaient des détachements pour garder les ouvrages de défense échelonnés le long de la côte, et ces ouvrages devaient être nombreux pour protéger efficacement une ligne si étendue.
Paul Orose, historien du V« siècle, dit positivement que ces ouvrages étaient d'autant plus nombreux qu'ils étaient moins considérables et d'une construction plus économique.
Dans un édit adressé à Nomus, magister officiorum^ Théodose et Valentinien ordonnent à cet oflBcier de faire tous les ans un rapport exact du nombre et de l'état des camps et des ouvrages de clôture (clausurœ)^ semblable à celui qu'il avait déjà établi du nombre des soldats. Cette prescription indique la multiplicité de ces ouvrages de défense (i).
Dans un autre édit, adressé le même jour et au même officier, ces deux empereurs donnent ordre aux commandants des frontières de ne pas s'absenter du pays confié à leurs soins, et d'inspecter et de réparer les ouvrages de défense (2).
Nous décrirons, dans une autre publication, quelques-unes des nombreuses ruines d'ouvrages romains de défense qui se trouvent répandues, à petites distances les unes des autres, le long de la côte, entre Carnac et Locmariaquer.
(i) Quemadmodum se militum numerus habet castrorumque ac clausurarum cura procédât, quotannis significare nobis propria suggestione procuret (Cod, Justinian,, lib. I, tit. XXXI, de Officio magistri officiorum. Édition in-folio, 1618, p. 290).
(2) Duces limitum, et praecipue quibus gentes quae maxime cavendae sunt, appropinquant, in ipsis limitibus commorari et milites ad proprium redigere numerum imminentibus magisteriis potêstatibus diutumisque eorum exercitationibus inhaerere praecipimus. Casirorum quin etiam refectionis lustrationisque curam habeant, etc. (Cod. Justinian., tit. XLVI, lib. IV).
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Les constructions primitives situées presque à la tête des alignements, dans la partie ouest du champ de Lann-Mané-Kermario^ nous parurent, comme nous Tavons déjà dit, avoir été bâties à la hâte et de la façon la plus grossière.
Dans un des compartiments, le foyer, avec son charbon et ses cendres entourés de fragments de poterie, montre que cet endroit avait servi de cuisine. Nous ne remarquons néanmoins, dans les compartiments voisins, d'autres débris de cuisine, que des écailles d'huîtres et quelques dents de cheval ; mais il ne faut pas oublier que nous sommes ici sur un sol granitique, dont la nature poreuse désagrège les os avec une grande rapidité.
Les faibles dimensions de quelques-uns des autres bâtiments sembleraient indiquer qu'ils servaient de logements à de petits animaux.
Parmi les nombreux objets trouvés dans ces constructions, nous remarquons des clochettes de cheval en bronze et de la poterie romaine, mêlées avec des armes en pierre et de la poterie celtique. Cette association nous conduit à répéter l'observation déjà faite que, dans les temps agités qui suivirent la chute de l'Empire romain, les habitants du pays, pressés par quelque invasion, avaient trouvé là un refuge pour eux-mêmes et pour leurs animaux. Les autres constructions primitives de ce champ, comme celles que nous avons rencontrées auprès du moulin de Kermaux, donnent lieu à la même observation.
Pour s'expliquer combien ces invasions réitérées devaient être terribles et jeter l'effroi dans l'esprit des Bretons, il suffit de songer qu'on introduisit, dans les Litanies chantées dans les églises, cette invocation qui n'en avait point encore entièrement disparu au commencement de notre siècle : A furore Normannorum^ libéra nos. Domine,
A première vue, il peut sembler difficile d'admettre que la nation des Vénètes ait pu tomber dans un état si barbare, puisque ce peuple était
parfaitement organisé et commerçant (i), et possédait, même avant l'invasion des Romains, Tart d'émailler, de souder et de travailler les métaux, et la science de construire, avec des boulons de fer, des navires plus solides que ceux des Romains, munis de câbles en chaînes de fer et d'ancres du même métal (2). Cependant, il ne faut pas remonter bien loin en arrière pour rencontrer Tétat social très inférieur auquel la misère peut réduire un peuple, et constater combien les arts et les inventions peuvent se négliger et se perdre, même par les nations les plus civilisées. En Angleterre, par exemple, les câbles en fer pour les navires ne furent introduits qu'à la fin du siècle dernier ; plus tardive encore, la France ne les adopta qu'au commencement du siècle présent. Jusqu'en 1834, tous les navires de la Compagnie des Indes-Orientales portaient un câble de chanvre considéré comme la dernière et la meilleure ressource et comme pouvant tenir encore, après que les câbles de fer auraient cédé. En ce moment même et malgré tous les grands progrès de notre civilisation, n'avons-nous pas, dans les Hébrides (3) et dans quelques parties de l'Irlande, des gens qui vivent dans des constructions des plus primitives, fabriquent et emploient des outils et des ustensiles des types les plus anciens? Nous allons maintenant considérer les alignements sous les quatre points de vue : de leur caractère, de leur âge, de leur destination comme monuments funéraires, de leur corrélation avec les cromlechs et les dolmens.