CARACTÈRE DES ALIGNEMENTS
Les alignements de Kermario se composent de dix rangées de pierres
brutes appelées menhirs.
(i) Hujus civitatis est longe amplissima auctoritas omnis orae maritimaB regionum earura, quod et naves habent Veneti plurimas, quibus in Britanniam navigare consueverunt, et scientia atque usu nauticarum rerum reliques antecedunt {de Bello Gaîîico, lib. III, cap. viii).
(2) Ancorae, pro funibus, ferreis catenis revinctse (Ibid., cap. xiii).
(3) The Past in ihe Fusent : What is Cmlisaiion? by Art. Mitchell, M. D., LL. D. Douglas : Edinburgh,4i88o.
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Ces menhirs sont d'un granit à grain fin, d'une couleur grisâtre qui passe au rouge par l'exposition de la pierre à l'action d'un feu ardent. Ce changement de couleur indique la présence du fer, confirmée, du reste, par son action sur la boussole dont l'aiguille devient paresseuse.
Ayant fréquemment remarqué que les nombreux visiteurs qui venaient à Carnac exprimaient l'opinion, toujours fort douteuse pour nous, que les menhirs sont d'un granit étranger au pays et qu'ils ont été apportés de loin, nous avons consulté sur ce point plusieurs entrepreneurs et maçons. Or, leur réponse a été que ces pierres sont du pays, parce que le grain du granit est celui de la région. Cependant, le menhir de Plouhinec, de 5 mètres de hauteur et encore debout, et l'énorme menhir renversé de Locmariaquer forment des exceptions ; leur granit est d'un grain diflférent et entremêlé de veines de quartz.
Pour la plupart, les menhirs revêtent les formes cubiques et quadrangulaires naturelles au clivage des roches granitiques ; d'autres, qui sont fusiformes ou en forme de poire, se trouvent parfois érigés sur le petit bout et, dans certains cas, sembleraient être des rochers provenant d'une carrière, tandis que, dans d'autres, ils ont les apparences des pierres roulées de la côte, où l'on en voit encore de semblables. Il a été dit que les monuments de tous les peuples doivent communiquer une impression durable de puissance et de force; aussi quelques archéologues ont-ils voulu voir, dans ces menhirs fusiformes, l'expression d'une leçon allégorique.
Par les termes de rivage et de ctte employés par nous, il ne faut pas, plus que nous, entendre toujours la ligne de côte actuelle et la faire coïncider avec celle du temps des Romains. Les preuves à l'encontre de cette coïncidence sont visibles à quiconque veut bien examiner le rivage actuel, où il est manifeste qu'il y a eu un abaissement considérable depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Finistère. Notre baie contemporaine de Quibéron devait être alors une terre ferme, sinon entièrement, du moins en majeure partie. La preuve de cette affirmation nous est fournie : i** dans la baie, du côté de Quibéron, par l'alignement de menhirs qui
s'étend jusque-là, au-dessous de la ligne des grandes marées ; 2° dans la même baie, du côté de Carnac, par deux fours de potiers gallo-romains qui, maintenant aussi, se trouvent au-dessous de cette même ligne ; 3° dans la baie elle-même, par les troncs d'arbres que la drague des pêcheurs arrache fréquemment. Cette question de l'abaissement de la côte se représentera lorsque, dans un autre ouvrage, nous parlerons de la baie de Saint-Philibert. Le docteur Closmadeuc a déjà établi ce fait pour l'île d'Er-Lanic, dans la baie du Morbihan, où la mer recouvre deux cromlechs.
Au Menée, à Kermario et à Kerlescant, nous remarquons que les plus grands menhirs se trouvent à la tête des alignements et qu'ils deviennent de plus en plus petits, à mesure que ceux-ci s'étendent vers l'est. Cette diminution est cependant irrégulière, interrompue qu'elle est par intervalles par des pierres de plus grande hauteur. Quand les paysans racontent la légende des soldats de saint Comély, ils donnent le nom de Colonel à une de ces dernières, située dans les alignements du Menée, et celui de Général à une autre qui se voit sur une hauteur voisine.
Outre ces trois grands alignements du Menée, de Kermario et de Kerlescant, il en existe d'autres de moindre importance, répandus sur le pays, dans une zone qui embrasse un vaste territoire, depuis la Trinitésur-Mer jusqu'aux environs d'Auray, de Plouhinec, de Lande vaut et peut-être même jusqu'au delà de la forêt de Camors.
y AGE DES ALIGNEMENTS
Après avoir terminé ces remarques sommaires sur la composition des alignements, nous passons à l'examen de la solution que le résultat de nos fouilles peut fournir relativement à leur âge. C'est ici un sujet sur lequel il y a des opinions très différentes ; car tandis que certains auteurs placent l'érection de ces pierres à quelque vague époque des âges fabuleux, d'autres la mettent avec précision au VP siècle de notre ère.
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Dans les chapitres qui précèdent, nous avons souvent rencontré des menhirs appartenant aux alignements, bâtis dans des murs manifestement d'origine romaine et même des premiers temps de Toccupation. Ce seul fait démontre que les alignements sont antérieurs aux murs et par suite à la conquête du pays par les Romains. Ils sont même de beaucoup antérieurs à cette époque, comme il résulte des indications décisives fournies par le onzième menhir du dixième alignement. En conséquence, nous prions le lecteur de prêter une attention toute spéciale à ce monolithe renversé (Voir plus haut, p. 41).
Les profondes rigoles, creusées par le temps sur le bout sud de ce menhir, prouvent : 1° qu'il a été debout pendant une certaine période; 2° que cette période a dû avoir une durée de plusieurs siècles ; 3° que pendant ces siècles cette extrémité sud devait être le sommet; 4° que ce menhir a été renversé du nord au sud ; 5° enfin, que le temps requis pour produire ces rigoles fournit une date approximative à l'érection des alignements. Il est évident, en effet, que ces profondes rigoles qui existent sur le seul bout sud sont dues à l'exposition de cette extrémité, pendant des siècles, à l'action désorganisatrice des agents atmosphériques, et qu'elles n'ont pu se creuser pendant la période qu'il a passée couché en long et recouvert de terre. Donc, et cette conclusion est incontestable, ce menhir a dû être debout pendant bien des siècles avant la construction du mur ouest du camp romain, et si nous pouvions la déterminer, cette période indiquerait l'âge des alignements.
Mais les rigoles, creusées ainsi par le temps au sommet de plusieurs menhirs encore debout dans les alignements, sont plus ou moins profondes selon le grain de la pierre; car malheureusement le granit dont ils se composent n'est pas tout homogène. S'il l'était, la profondeur des rigoles servirait, dans une certaine mesure, de base pour calculer leur âge. Il faut donc renoncer à ce moyen qui ne peut conduire à aucun résultat rigoureux, et nous devons d'autant plus reconnaître cette impossibilité, qu'elle se trouve démontrée pour nous
d'une manière frappante par les faits suivants tombés sous nos observations.
Non loin des alignements de Kermario, il existe une croix en granit à gros grain et placée à l'endroit où M. René Le Baron, recteur de Camac, fut tué pendant la Révolution. Cette croix n'a été érigée qu'au commencement de notre siècle, et cependant les marques du temps sont déjà visibles à sa surface.
D'un autre côté, en examinant l'église paroissiale et .le clocher de Camac, bâti en 1639, ^^ granit à grain plus fin et ressemblant beaucoup à celui de la majeure partie des alignements, nous ne trouvons ni rigoles ni marques du temps (i).
Bien qu'il soit impossible, maintenant et par ce moyen, d'obtenir une date précise, il reste néanmoins établi que l'érection des alignements remonte à une époque fort antérieure à l'invasion romaine. Mais nous devons le reconnaître, cela n'implique nullement que des menhirs ne furent point érigés ici pendant ou après l'occupation du pays par les conquérants; car aux Bossenno^ par exemple, il y avait, comme nous l'avons déjà constaté dans un précédent ouvrage, des fragments de briques à rebords et de poterie romaine parmi les pierres qui ^servaient à étayer des menhirs.
Ce dernier fait ne doit produire aucun étonnement, puisque des écrivains d'une grande autorité mentionnent des érections de menhirs bien postérieures à cette époque.
En Irlande, par exemple, au temps de saint Patrice, c'est-à-dire au . V** siècle, on érigeait des monuments mégalithiques pour le culte des pierres (2).
(i) D'après la tradition locale, les menhirs ont été utilisés pour la construction de cet édifice. (2) Lis Vies de tous les Saints de France, par M. Ch. Barthélémy, t. V, chap. lxii, p. 829.
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A Largs, en Ecosse, on érigea, au XIIP siècle, un menhir commémoratif de la bataille livrée alors en cet endroit (i).
Vers le milieu du XVP siècle même, au dire d'Olaus Magnus, archevêque d'Upsal, qui écrivait aux environs de ISSS, les Suédois élevaient des monuments composés de menhirs pour indiquer les lieux destinés aux combats des athlètes, à des sépultures de familles, aux réunions des troupes et à perpétuer le souvenir d'éclatantes victoires remportées aux endroits ou dans le voisinage de leur érection (2).
L'existence des rigoles sur le sommet des menhirs soulève une autre question relative à la durée de ces monuments.
Si, en eflfet, la main de Thomme en a certainement détruit un grand nombre, il faut bien reconnaître aussi que d'autres causes encore ont également contribué à leur ruine. Ainsi, par exemple, leS dépôts laissés à leur sommet par les oiseaux sont dissous par la pluie et augmentent
(i) Les Monuments mégalithiques de tous pays, par James Fergusson, traduction française de M. l'abbé Hamard, p. €6,
(2) Historia de Gentibus septentrionalibus, pp. 8 et 9 de l'abrégé publié à Anvers, sous ce même titre, en 1562.
Au chap. XVI du I*"" livre de son ouvrage, cet auteur rapporte, sur l'érection des monuments mégalithiques par les Goths et les Suédois, ses contemporains, des choses si intéressantes et qui touchent de si près à notre sujet, que nous croyons être agréable au lecteur, en reproduisant ici, d'après l'abrégé d'Anvers, le texte de ce chapitre intitulé : De bellicis Gothorum obeliscis, et erectis saxis.
« Veterum Gothorum, ac Sueonum antiquissimus mos erat, ut ubi acriores in campis seu montibus instituissent et perfecissent pugnas, illic erectos lapides quasi iEgyptiacas p5rramides collocare soliti sint. . . Sed hae pyramides seu columnae, apud Hestingos plures quam alibi reperiuntur in Aquilone. Obelisci vero, seu sublimia saxa, viribus gigantum et pugilum erecta, nuUibi frequentius, quam apud Ostrogothos, et Vestrogothos, ac superiores Sueones, in biviis seu triviis conspiciuntur, atque etiam in vastis solitudinibus... Habent itaque haec saxa in plerisque locis erecta, longitudinem X, vel XV, XX, aut XXX, et amplius, ac latitudinem quatuor, vel sex pedum, mirabili situ, sed mirabiliori ordine, ac mirabilissimo charactere, ob plurimas rationes coUocata : literato, rectoque, et longo ordine videlicet pugilum certamina, quadrato turmas bellantium, et sphaerico familiarium (sic) designantia sepulturas : ac cuneato equestrium, ac pedestrium acies ibidem, vel prope fortunatius triumphasse. »
l'action chimique de l'eau ; puis, lorsque les rigoles ont atteint une profondeur suffisante, des petites pierres et du gravier y sont introduits par les tempêtes furieuses de l'ouest et y demeurent fixés (i). Par l'eflFet de la gelée et du soleil, ceux-ci, agissant comme des coins, font éclater plus tard les menhirs sur plusieurs desquels on peut voir encore l'action se produire. Nous en donnons ici, comme exemple, le dessin du sixième menhir du second alignement.