OCTAVE CRÉMAZIE
Louis XVI lui-mème, malgré sa réelle piété, ne sut se rendre à la demande faite depuis cent ans. Ce ne fut qu'après sa chute et dans sa prison qu'il promit enfin au Christ de placer l'emblème de son divin Cœur sur les étendards de la France. Mais il était trop tard : et le drapeau blanc qui n'avait pas voulu de la grâce qui lui avait été offerte disparut emnorté par le flot révolutionnaire !
Ainsi la France qui, à l'avènement de Louis XIV, était à l'apogée de la gloire, fut plongée dans la tristesse et la misère dès avant la mort de ce roi Sous Louis XV, la ruine matérielle accompagna la ruine morale, Enfin Louis XVI fut impuissant à réparer le mal. Il ne put préve-
nir la révolution dont il fut la première victime.
La révolution avait passé comme un tourbillon dévastateur et Bonaparte avait à peine relevé la France de ses ruines, que Louis XVIII remontait sur le trône de ses pères.
Malgré la terrible leçon qu'avait reçue son prédécesseur, Louis XVIII ne songea nullement à remplir le vœu de Louis XVI. En vain le priaiton de ‘e rendre au désir du roi martyr, comme l'indiqr : ce passage de la lettre de madame Barat au R. P. Fontana, supérieur des Barnabites, en octobre 1815: “Il y a lieu d'espérer que Sa Majesté Louis XVIII cédera au désir de ses plus fidèles sujets, et qu'accomplissant le vœu de Louis
XVI, il mettra son royaume sous la protection du Sacré-Cœur,” Louis XVIII ne fit rien.
Je l'ai déjà dit précédemment: Notre Seigneur
lui-même dans son immense amour pour la France voulut bien, en 1826, renouveler la demande qu'il avait faite à la Bienheureuse Marguerite-Marie, 1] appuya même plus fortement sur ce qu'il demandait et promettait “un déluge de grâces” pour la France et pour les autres peuples si elle se rendait enfin à son désir et si le
Roi accomplissait la Promesse faite par Louis XVI. Mais le suprême appel du Sauveur au Roi de France ne fut Pas entendu. On espéra un moment, écrivait le Père Jonquet, arriver à l’accomplissement du vœu de Louis XVI, par l’entremise de son auguste fille, mais derechef il était trop tard. Quatre années encore Notre Seigneur attendit, mais en vain, Comme Louis XIV, Louis XV et Louis XVIII, Charles X ne s'occupa pas
de placer le Sacré-Cœur sur les étendards de la
France, Enfin voyant le dédain par trop marqué
que les rois apportaient à sa divine parole, Dieu
résolut de les en punir,
La révolution de 1830 chassa du trône le dernier de ses rois bourbons qui, en 1836, mourait tristement en exil, Louis-Philippe d'Orléans enfin, comme ses prédécesseurs sourd à l'appel de Celui qui tient en sa main toutes les nations et
tous les trônes, fut renversé en 1848 et deux ans après mourut en Angleterre, exilé,
Ainsi finit loin de la patrie cette royauté qui s'était crue au-dessus de tout, au-dessus de Dieu, et qui avait rejeté avec dédain le traité d'éternelle alliance que le ciel lui avait offert,
L'histoire rapporte que La Tour d'Auvergne appelé par Napoléon 1°" le premier grenadier de France, étant tombé sous les balles de l'ennemi, quatre des officiers de la 46° brigade des grenadiers à laquelle appartenait ce héros prirent son corps et le portèrent à l'avant des troupes, face à l’ennemi disant : “ Vivant, ila toujours regardé l'ennemi en face ; il ne sera pas dit qu'il lui a tourné le dos aujourd’hui ”. Pour compléter l'apothéose ils placèrent dans une urne d'argent le cœur du héros breton, afin que toujours ce cœur transpercé d’une balle ennemie fût porté à la tête du régiment, Et quand chaque matin l'officier faisant l'appel criait : La Tour d'Auvergne, le porte drapeau sortant des rangs répondait: “ Mort au champ d'honneur.”
Transformer en drapeau le corps percé de coups d'un chef aimé et de son cœur faire une parlante relique, c'était bien là prouver tout l'amour qu'inspire le drapeau et combien il est pour ceux au-
dessus desquels il flotte l'emblème de la patrie, l'âme de la nation.
Le stratagème de génie dont se servirent les officiers de la 46° brigade à la mémorable journée d'Oberhausen pour entraîner leurs grenaciers à la victoire, remonte bien au delà de ce temps héroï. que. Le Christ en effet en demandant à Marguerite-Marie que la France mît l'image de son Sacré. Cœur sur ses étendards, lui promettant à ce prix toutes les victoires, n'a-t-il pas été le réel auteur de cette noble pensée ? En promettant encore que par la France il comblerait tous les peuples de ses faveurs, ne voulait-il pas réaliser cette parole qu'il prononçait avant de mourir : “ Quand j'aurai été élevé au-dessus de la terre, j'attirerai tout à moi.” Oui, attirer à lui toutes les nations, unir tous les peuples dans un amour fraternel qui, plus que tous les efforts humains représentés par les inefficaces congrès dits “ dela paix,” saurait faire régner cette paix dont tous les peuples ont une soif ardente et qu'ils réclament sans que toutes les diplomaties humaines arrivent à autre chose qu’à la rendre plus difficile, telle était bien la volonté du Christ lorsqu'il a manifesté son ardent désir de voirson Cœur sur les étendards des nations, Les rois trop orgueilleux ou trop avilis, n'avaient point voulu de l'insigne honneur qui leur était offert, le Sacré Cœur à son tour ne voulut plus d'eux. Sous le
flot révolulionnaire que les orgies d'un Louis XV avaient fait monter, la bannière blanche fut engloutie,
C'était à la France républicaine, au drapeau tricolore, que devait revenir l'honneur de faire le traité d'alliance avec Dieu en se parant de l’emblème divin.
En effet depuis l'étendard de Loigny à jamais glorieux, puisqu'il fut le premier drapeau orné du Sacré-Cœur qui ait été déployé au front des troupes françaises, l'idée de la réalisation du vœu de Louis XVI n'a cessé de grandir. C'est surtout depuis 1883, époque où ie dernier roi, le comte de Chambord, mourait dans sca exil de Frohsdorf, enseveli dans son drapeau, le dernier drapeau blanc, que cette pensée prit fortement racine et ne cessa de s'affermir.
De toutes parts sur le territoire français on vit bientôt flotter gai et fier le drapeau tricolore devenu sous le souffle de la Foi, le drapeau national du Sacré-Cœur.
Le 29 juin 1890, le syndicat des employés du commerce et de l'industrie adoptait le premier le drapeau national du Sacré-Cœur, et faisait bénir à Montmartre le drapeau qu’un patron chrétien, M. E. Doguin, lui avait donné,
Au mois d'avril 1891, le pèlerinage fraçais en Palestine avait arboré ce même drapeau.
Le 21 juin, six mille étudiants se rendaient à Notre-Dame de Paris pour fêter le troisième centenaire de saint Louis de Gonzague et à leur tête flottait le drapeau national du Sacré-Cœur.
En septembre 1891, au Congrès des associations onvrières catholiques tenu à Valence, par un vote formel le drapeau national du Sacré-Cœur fut adopté,
En 1892, à Quimper, le 118° régiment de ligne prenait ce drapeau pour le sien et y brodait son numéro.
À Orléans, quelques mois après, Mgr Couillé bénissait un drapeau identique et donnait l'accolade à l’étoffe sacrée,
En 1893, les délégués des Œuvres françaises se réunirent à Rome au mois d'avril, pour déposer aux pieds du Souverain Pontife leur cœur et leur intelligence, Le 18 de ce même mois, ils furent admis à une solennelle audience, Après avoir parlé à tous, le Pape en traversant les rangs des pèlerins, s'arrêta devant le porte-drapeau qui était M. Lorain, directeur de la « Croix du Jura :”
“ Vous n'êtes pas seulement journaliste chrétien dit le Saint Père à M, Lorain qui lui présentait le drapeau, mais encore porte-drapeau français.
—Oui, très saint Père, je porte le drapeau français avec l'image du Sacré-Cœur peinte dans ses plis, comme le Christ Sauveur l'a demandé à la France,
“ Le visage de Léon XIII, écrit M. Lorain, s'épanouit tout à fait :
— Le Sacré-Cœur!” murmura-t-il !
“ Puis il leva les yeux au ciel, comme s’il adressait à Dieu une fervente prière.
—Je prie Votre Sainteté, très saint Père, d’accorder une bénédiction très spéciale à ce drapeau que je déposerai dans le sanctuaire de Montmartre, ainsi qu'aux efforts que tentent les “ Croix ” des diocèses de Périgueux, Nevers, Lyon, Auch, Montpellier et Saint-Claude, pour procurer l’accomplissement des désirs du Sacré-Cœur exprimés à la France par Marguerite-Marie,
“ Le Souverain Pontife était radieux :
—Oh! j'accorde cette bénédiction de tout mon cœur! répondit-il,
“ Et sa main se posa avec force sur le drapeau.”
Le 17 janvier 1897, à la procession qui termina le jubilé fait à Montmartre à l’occasion du 25° anniversaire du vœu national, tous les départements de la France étaient représentés par un étendard aux armoiries du Sacré-Cœur. Derrière cette longue théorie d'emblèmes, que précédait la glorieuse bannière de Loigny tenue par le général de Charette, on voyait d’autres drapeaux encore où flamboyait également la divine image.
Au printemps de 1898, les étudiants des univer-
sités de Lille, au nombre de près de six cents, arborèrent le drapeau du Sacré-Cœur et défilèrent fièrement dans les rues de la ville ayant cet étendard glorieux à leur tête.
Tous les pèlerinages, tous les Congrès régionaux arborent aujourd'hui ce drapeau, Des départements entiers l'ont adopté d’une façon formelle : témoin le département du Jura qui a été certaine. ment le plus fervent à développer et à propager la diffusion de ce drapeau.
Il serait trop long d'énumérer ici tous les Congrès, toutes les réunions où ce drapeau a été arboré, tous les cercles, toutes les sociétés, toutes les œuvres qui l'ont définitivement pris pour étendard, Je ne veux cependant Pas omettre de faire connaître l'œuvre de Mgr Marpot, évêque de Saint- Claude, département du Jura. Ce digne et regretté prélat non seulement Encourageait ceux qui travaillaient à répandre ce drapeau, mais encore il fonda avant sa mort, et le premier parmi les évêques de F rance, une association de prêtres ayant pour unique objet d'obtenir, par la Prière et par l'action, la prompte et absolue réalisation du vœu du Sacré-Cœur au sujet du drapeau, Cette initiative était le témoignage éclatant, à la fois de la dévotion de l'évêque et de la poussée d'opinion qui jetait son diocèse à l’étendard béni.
Mais l'étendard du Sacré-Cœur s'est élancé par delà les frontières de la France, Porté par les missionnaires et les explorateurs comme le Sacré- Cœur l'avait dit deux fois, il est allé parmi les infidèles, parmi les sauvages, en Asie comme au cœur de l'Afrique et dans les glaces du nord, dire à ces races que la France, vraie fille aînée dé l'Eglise, malgré les dires de ses détracteurs, est encore et sera toujours ce qu'elle a été depuis des siècles : le flambeau de la civilisation chrétienne : que de royale devenue républicaine, elle n’en continue pas moins l'œuvre pour laquelle le Christ l'a fondée et que le tricolore, comme la bannière blanche, a trouvé et trouvera toujours des bras nobles et vigoureux qui sauront le tenir haut devant les ennemis du Christ et de la patrie,
Le R. Père Masseron, missionnaire à Baixan, dans la Cochinchine, écrivait que ce glorieux étendard flottait dans et sur son humble chapelle et que dans ses courses apostoliques les flots le saluent à l'avant de sa barque.
Entre les mains du capitaine Joubert, des zouaves pontificaux, ce fier et religieux drapeau a traversé les solitudes de l'Afrique.
A Madagascar, les pionniers en ont déployé les couleurs bénies.
Pour ne plus citer qu'un exemple qui devrait
nous faire réfléchir, nous tous Canadiens catholiques, je rapporterai ce qu'écrivait à François Veuillot un missionnaire oblat qui accomplit l’œuvre de Dieu sur les confins de la baie d'Hudson: “ Là. bas, dans ce pays perdu, des femmes algonquines ont brodé le drapeau du Sacré-Cœur et les Peaux- Rouges, leurs maris, dressent le divin emblème en haut d’un grand mât quand vient les visiter le Père de leurs âmes.”
C'est ainsi que le drapeau de la France, devenu missionnaire et colon, fait en même temps et sur tous les points du globe aimer la France et le Sacré-Cœur qui aime les Francs.
Eh bien! nous, Canadiens-français, nous qui sommes fiers et nous vantons d’être les champions de la religion catholique sur la libre terre d'Amérique, que pensons-nous de ce désir par deux fois et si formellement e:-rimé par le Sacré-Cœur ? Croirons-nous, comme les rois, nos anciens maitres, que nous pouvons nous passer de la puissante protection de ce divin Cœur ? Non, non, n'est-ce pas? Ne pensons-nous pas, au contraire, que ce divin emblême pour nous Canadiens-français catholiques est le seul qui puisse exprimer et notre foi et notre naturel attachement à notre Mère-Patrie ? Ne croyons-nous pas qu'au milieu des épreuves
qui fondent sur notre petite nation canadiennefrançaise, ce drapeau est le seul qui puisse nous guider sûrement vers le but que nous devons atteindre, et rallier toutes nos énergies? Le Christ, qui ne manque jamais à sa parole, nous fera sortir triomphants de la pénible situation toute pleine d’angoisses que nous font et les griffes puissantes du Lion britannique et les serres non moins cruelles de l’Aigle américaine,
Celui qui a demandé à la France de mettre l’image de son Cœur sur les étendards et lui a promis à ce prix la victoire, celui-là nous a fait la même demande et nous a promis les mêmes faveurs, à nous Canadiens-français, rameau séparé du tronc. Autant que la France, nous avons besoin de ce puissant secours; autant que la France, nous avons le devoir de nous rendre au vœu du Christ, Autant que la France, nous avons besoin de force et d'énergie pour devenir un jour un peuple vigoureux et fort, la vraie France d'Amérique. Et puisque beaucoup d’entre nous ne sont pas satisfaits des œuvres de la France, faisons donc plus qu'elle n'a fait, faisons au moins ce qu'elle a fait.
Que chacun de nous se mette donc à l’œuvre, que tous aient à cœur d'attirer sur eux, sur leurs familles, sur leur belle patrie, le Canada, le déluge de grâces qu'a promis Celui qui ne trompe jamais, et qui donne même plus qu’il n'a promis.
Oui, Canadiens-français, le drapeau tricolore du Sacré-Cœur est !e seul qui renferme et porte en ses plis nos justes et légitimes aspirations à la liberté, à l’indéperdance pleine et entière, en un mot nos douces espérances d'être un jour un peuple fort qui n'aura plus besoin de tutelle.
Suivons donc l'exemple que nous donne la France catholique, et ne Permettons plus que les Algonquins et les Peaux-Rouges nous devancent dans l’accomplissement de l'ardent désir que le Christ a de régner sur notre nation. Le Christ ne s'impose point, il veut que notre choix soit libre, Il frappe à la porte, mais ne veut point la forcer,
Pour réaliser ce divin désir, que faudrait-il faire ?
Point n’est nécessaire la haute approbation d’un roi, d’un gouverneur, Le Sacré-Cœur est à tous et pour tous. Quand chaque Canadien aura arboré ce drapeau, quand toutes les sociétés catholiques l'auront adopté, quand gaïement il flottera sur nos églises, sur nos établissements religieux, sur nos demeures, ce drapeau sera devenu notre dra- Peau national, et chacun aura droit de voir accomplir la promesse de celui qui ne se laisse point sur- Passer en fait de générosité,
Pourquoi n’adopterions-nous pas le drapeau du
Sacré-Cœur tel qu'on l'a adopté en France, en y ajoutant simplement des feuilles d'érable, et la devise de notre province qui peut s'appliquer à tous les Canadiens-français: « Je me souviens ” ?
Afin de permettre à nos compatriotes de juger de l'effet de ce drapeau, nous avons cru bien faire de le donner en cette brochure,
Puisque le Christ a voulu que ce soit par la France que nous vienne ce doux rayon d'espérance qui, parti de son divin Cœur, doit éclairer notre destinée, ensemble crions :
Vive la France, la France du Sacré-Cœur!
Vive le Canada, le Canada du Sacré-Cœur !