‹ Fouquet, surintendant général des finances, d'apres les documents d'archives et les mémoires; illustrations documentaires (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · V^^^<^^^M^MM^AM · texte numérisé non relu

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(1) Jules Lnir. Louise de La Vallière , p. 58.

(2) M œe de Lafayette. Histoire de M me Henriette, p. 64.

serade avait en quelque sorte tracé la morale des amoureux pressés du temps :

Courons où tendent nos désirs; Il n'est pas toujours temps de goûter les plaisirs. On ne peut en avoir trop tôt la jouissance.

Il faut presser pour être heureux, Et Vamour est sans traits, et l'amour est sans feux

Quand il est sans impatience.

Louis était si épris que toutes les nuits il rêvait tout haut de cette « petite pute », comme l'appelait Marie-Thérèse (i). Dans son impatience, il brusqua les préliminaires. Il avait alors pour favori et pour confident le comte de Saint- Aignan. Premier gentilhomme de la Chambre, il occupait un des petits logements du palais. Touchant à la quarantaine, ayant trois grands garçons et trois filles abbesses, il avait sur le roi l'autorité d'un Mentor d'expérience. Quand la reine Anne fut mise au courant de la trame, que lui avait dissimulée jusque là la familiarité dont continuaient à user ensemble Louis et Madame, il était trop tard. Saint-Aignan avait prêté sa chambre au roi et te jeune et beau souverain avait obtenu, selon le mot d'un contemporain, « cette ravissante grâce, pour laquelle les plus grands hommes de l'univers font des vœux ». « La reine m'a dit, écrivait le 22 juillet iôôi, l'abbé de Belesbats à Fouquet, qu'elle voyait dans la Cour une cabale fort méchante, qu'elle ne pouvait encore pénétrer, qu'elle avait su que depuis peu on avait fait coucher le roi avec une jeune personne de laquelle ce bonhomme-ci (le confesseur de la reine) n'a pu redire le nom et que la reine avait ajouté que le roi se relâchait sur la dévotion, qu'il ne se confessait ni ne communiait pas aussi souvent, et que le père Annat était un pauvre homme et si timide qu'il n'osait dire aucune chose au roi de peur que cela n'allât contre ses intérêts (2). »

Le nom que l'abbé de Belesbats ne donnait pas à

(1) Jean Hervez. Les Femmes et la galanterie au xvil* siècle.

(2) Bibliothèque Nationale. Mss. lialuze, 141).

Fouquet, le surintendant ne pouvait tarder à le connaître. Sitôt qu'il fut clair pour la Cour que la liaison du roi» avec Louise de La Vallière n'était pas une passade, tout avait été mis en œuvre pour la rompre. La reine Marie-Thérèse était dans un état de grossesse avancée. Anne d'Autriche voulait avant tout la ménager, mais elle s'y prit si mal que l'aventure ébruitée vint aux oreilles de la jeune reine. Mme d e Motteville raconte que lui désignant un jour La Vallière qui se trouvait dans sa chambre, elle lui dit en espagnol : « Cette femme qui a des boucles d'oreilles en diamant, c'est celle qu'aime le roi (i). »

Anne d'Autriche avait tourné sa mauvaise humeur contre Madame, à qui elle reprochait de ne pas s'être opposée aux soins que le roi rendait à « cette fille ». Puis, elle avait fait ses observations à Monsieur, qui se montra fort mécontent que le roi fut amoureux d'une fille de Madame. Celle-ci, qui ne paraissait nullement dépitée d'avoir perdu le roi, fut seulement ennuyée des sermons qu'on lui infligeait. Elle s'était mariée pour s'affranchir des réprimandes de sa mère. Celles de sa belle-mère lui parurent insupportables et La Vallière eut quelques ricochets de sa mauvaise humeur.

Maîtresse du roi, elle demeurait toujours petite demoiselle d'honneur avec sa chambre sous les combles. Elle s'était donnée sans se vendre, sans calcul, sans inquiétude du lendemain et si elle figurait dans le Ballet des Saisons à côté des autres beautés de la Cour, elle n'y jouait qu'un rôle très modeste.

Cette beauté depuis peu née,

lui faisait dire Benserade,

Ce teint et ces. vives couleurs, C'est le printemps avec ses fleurs Qui promet une bonne année (2).

(1) Walckenaer. Mémoires sur M mo de Sévigné, II, p. 505.

(2) Le calendrier de Benserade était défectueux : la faveur de La Vallière devait durer plus d'une année.

3o FOUQUET

Quand il avait compris qu'il ne pouvait lutter contre un rival couronné et victorieux, le beau Guiche avait pris congé de M" e de La Vallière en termes très secs et du ton froissé d'un homme qui aurait eu des droits sur elle. Puis, il s'était mis à s'empresser sur les pas de Madame qui en semblait fort heureuse, avec tant d'affectation que peu après, Louis, qui n'aimait pas les rivaux, même dans le passé, lui enjoignit de quitter Fontainebleau (i). Il ne. ressentait cependant aucune jalousie à l'égard de sa bellesœur; il n'en était pas de même à l'égard de La Vallière. Le hasard lui avait appris qu'à quatorze ans, au château de Blois, Louise avait été courtisée par un des jeunes Bragelonne, pis du capitaine des gendarmes de Gaston d'Orléans. Elle avait reçu de lui des déclarations et entretenu une petite correspondance bientôt supprimée par les soins des parents (2). Il interrogea à ce sujet MN« de Montalais, jadis attachée à la Cour de Madame douairière et qui était maintenant logée dans la chambre même de La Vallière. Sa crainte constante était de n'être pas le premier que sa maîtresse eût aimé et, pourtant, Louise ne vivait que pour lui, ne songeait qu'à être aimée du roi et à l'aimer. Les bruits de la Cour ne comptaient pas pour elle ; elle n'intriguait pas, elle ne se mêlait de rien. Elle était peut-être la seule à ignorer que Benserade, honteux de n'avoir point deviné, en temps utile, l'importance de la nymphe que présentait son couplet, s'était attaché à réparer ses torts dans son Sonnet d amour où il célébrait la bouche qui avait charmé

le roi :

Bouche vermeille au doux sourire

Bouche au parler délicieux,

Bouche qu'on ne saurait décrire,

Bouche d'un tour si gracieux,

Bouche que tout le monde admire, Bouche qui n'est que pour les Dieux, Bouche qui dit ce qu'il faut dire, Bouche qui dit moins que les yeux.

[\l M me de Lafayette. Histoire de Madame Henriette, p. 66. (2) M"" de Lafayette. Histoire de Madame Henriette, p. 68.

UNE POULE SURVINT... 3l

Bouche d'une si douce haleine, Bouche de perles toute pleine, Bouche enfin, sans tant biaiser,

Bouche, la merveille des bouches, Bouche à donner de l'âme aux souches, Bouche, le dirai-je, à baiser.

Tout est permis aux poètes, mais après l'assaut qu'il avait subi, les conseils et les reproches de sa mère, les récriminations de la reine, Louis XIV ne pouvait accepter qu'un autre prétendît jouer entre lui et sa maîtresse un rôle analogue à celui que Mazarin s'était donné jadis entre le roi et sa jeune nièce.

Or, ce fut le malheur de Fouquet d'avoir rêvé pour lui cette partie de la succession du cardinal. Il avait, un des premiers, eu avis de l'introduction sur la scène politique de ce nouveau facteur que pouvait être une maîtresse royale. Dès le début de la liaison, ses agents l'avaient de leur mieux renseigné. Il en avait suivi toutes les phases avec une naturelle curiosité. Un jour, c'était la concierge de la Mi- Voie qui lui rendait compte d'une de ses conversations avec la belle Fouilloux. « J'ai vu M lle de Fouilloux qui m'a dit que mardi le roi s'enferma avec Madame, Mme i a comtesse (de Soissons), M me de Valentinois et les filles de Madame et ne voulut qu'aucun homme ni d'autres personnes y fussent. Elle dit qu'ils firent cent folies, jusqu'à se jeter du vin les uns aux autres, que le roi lui parla fort, et lui témoigna mille bontés ; elle vous assure que ce n'est rien que Lavallière, et que tout le tendre va à Madame (i) ». Un autre jour, la même Laloy lui écrit : « MU e de Fouilloux se mit à me parler de M" e de La Vallière et pour vous dire le vrai, je vis fort qu'elle enrageait de n'être point dans la confidence. Elle croit que le roi ne fait rien que causer avec Madame et que lui-même est le premier à en faire des plaisanteries. Je vous dirai pourtant que bien d'autres, qui disent bien le savoir, en parlent d'une autre manière. Elle déclama fort

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(1) Clément. La Police sous Louis XIV y p. 9.

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3*2 KOITQI'ET ■

contre Mlle de La Vallière, élisant que ce n'était point ici : i coup d'essai et qu'elle en avait fait bien d'autres*. Et tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle en voulait faire quelque méchant discours au roi, afin que cela l'en dégc Elle ne me dit pas cela clairement, mais elle m'en dit pour le comprendre. Elle dit qu'il n'y avait rien qu'ettr^ n'eût mis en pratique pour que le roi en fut amoureux rf^ que si d'autres avait voulu faire la moitié des avances, eUp. ne l'aurait pas eu. L'on ne sait ce qu'elle entend par là» r mais pourtant elle me dit toujours que le roi n'en était point ' amoureux, qu'elle croyait bien que s'il en pouvait faire quelque chose, il le ferait comme bien d'autres (i). » 4 ■ • ' •

L'astre, qui montait au zénith de la Cour, une fois deviné par Fouquet, il ne perdit pas de temps pour lui présenter ses hommages. A la messe du roi, il lui faisait cent agréments et Mile de Fouilloux lui faisait mander que Madame et la comtesse de Soissons en étaient fâchées (2). Il en vint bientôt à une démarche beaucoup plus compromettante et à laquelle l'avaient poussé, très certainement, les fausses appréciations de MH e de Fouilloux.

« Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais lorsqu'on résiste à vos intentions, lui écrivait l'entremetteuse dont it^ avait employé les offices. Je ne puis sortir de colère lorsqnfeY* 1 je songe que la petite demoiselle La Vallière a fait là' capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l'ai assurée de sa beauté, qui n'est pas pourtant grande, et puis lui ai fait connaître que vous empêcheriez qu'elle manquât jamais de rien et que vous avez vingt mille pistoles pour elle. Elle se gendarma contre moi disant que deux cent cinquante mille pistoles n'étaient pas capables de lui faire faire un faux pas et elle me répéta cela avec tant de fierté 1 * quoique je n'aie rien ménagé pour l'adoucir, avant que nie séparer d'elle, que je crains fort qu'elle n'en parle au roi, dï.ik sorte qu'il faut prendre les devants pour cela. Ne trouvez-' ^

■1; (HiMiu'iil. Lu police sim.s Louis XIV, p. \K (2 ClôiiHMit. La police nous Louis XIV. p. \K

vous pas à propos pour la prévenir de dire qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous lui en avez refusé ? Cela rendra suspectes toutes ses plaintes (i). »

Fouquet, n'entendit pas ce conseil insidieux* Il -essaya non seulement d'apaiser La Vallière mais de jouer le rôle de confident et ayant pris à part la jeune fille dans l'antichambre de Madame, il commença à l'entretenir des mérites du roi, le plus grand prince du monde, le mieux fait, le plus digne d'être aimé. La jeune fille, fière du secret de son cœur, coupa court, et dès le soir, elle se plaignait au roi de ce qu'elle considérait comme une offense (2). La colère de Louis XIV, à la nouvelle d'une démarche aussi insolite, ne se proportionna pas à l'indiscrétion. Le roi vit en Fouquet non point le surintendant qui faisait sa cour on mettant ses caisses à la disposition de la maîtresse royale, mais le viveur et le don Juan qui prétendait se poser en rival. Quand il avait eu affaire à des maîtresses en l'air qui acceptaient d'autres hommages, il ne s'en prenait qu'à elles, et son unique vengeance était de se retirer majestueusement. Cette fois, c'était une femme qu'il possédait, qu'on semblait lui disputer. C'était un amour que rien de bas n'avait avili qu'on voulait ravaler au rang d'un vil marché (3). Il semblait que la mort seule était capable d'expier un forfait pareil. Et quand au château de Vaux, il découvrit dans un des cabinets un portrait de MH* de I .a Vallière qu'un peintre avait exécuté sans qu'elle le sut, la reine-mère eut peine à calmer son ressentiment de cette flatterie qu'il prenait pour une insolence (4).

(\) Bibliothèque de l'Arsenal, Papiers Conrart n° 5420. Cette lettre qui a ôlô. attribuée à M"" du Ples9is-Bellièrc, paraît être bien plutôt dans le ton et le style do la femme Laloy.

(ï) Choisy. Mémoires, p. lf/i.

'3) Jules Lnir. Nicolas Foucquet, 41-43.

(•'1) Walckenaor. Mémoires sur M m * de Sévigné, II, p. 249.

La Jeunesse de Fouquet.

;t:. qui s'était ainsi attiré le < i\'taît pas un de ces grands -seigneurs de iiiiice à qui leur rang assure un rôle capital dans l'Etat. Les origines des Fouquet étaient modestes. Les ancêtres du surintendant nt à cette petite noblesse qui se confondait ; la bourgeoisie. A l'heure où le surintendant était dans toute sa gloire, il ne manqua pas de gens pour le pousser à rechercher les racines de son arbre généalogique au plus profond de l'empire des morts, et plus d'un courtisan eut l'espoir qu'il assurerait sa fortune en lui apportant de prétendus vieux parchemins qui établissaient sa parenté avec les plus illustres. Lui s'en tenait volontiers à la carrière qu'il qualifiait de o grande » de son père et au passé des Maupeou, ses parents maternels qui lui paraissaient résumer toute l'illustration désirable. D'Hozier, qui se connaissait en faux comme en vrais parchemins, t'avait averti contre cette « denrée de contrebande » et cette i monnaie de mauvais aloi » que chacun lui apportait à l'envi. « Il vaut bien mieux, lui disait-il, s'en tenir à la vérité et avoir une livre de pur or, que d'en avoir deux de métal corrompu ; vous en avez assez, d'ailleurs, sans emprunter celui-là, qui est étranger, et je ne voudrais pour rien du monde l'avoir seulement mis en avant (i). *

Dans les généalogies authentiques, le premier ancêtre des Fouquet était Jean, chevalier qui guerroyait contre les Anglais, sous les ordres du maréchalde Boussac. et vivait près d'Angers, sur les bords verdoyants du Loir, en un petit domaine, moitié manoir, moitié moulin, nommé les Moidius-

(1) Bibliothèque Nationale. Cabinet -In Titrée, D" blpus, "S83.

serade avait en quelque sorte tracé la morale des amoui pressés du temps :

Courons où tendent nos désirs; Il n'est pas toujours temps de goûter les plaisirs. On ne peut en avoir trop tôt la jouissance.

Il faut presser pour être heureux, Et l'amour est sans traits, et l'amour est sans feux

Quand il est sans impatience.

Louis était si épris que toutes les nuits il rêvait tout 1 de cette « petite pute », comme l'appelait Marie-Thérès* Dans son impatience, il brusqua les préliminaires. Il s alors pour favori et pour confident le comte de Ss Aignan. Premier gentilhomme de la Chambre, il occu un des petits logements du palais. Touchant à la qua: taine, ayant trois grands garçons et trois filles abbesse avait sur le roi l'autorité d'un Mentor d'expérience. Qu la reine Anne fut mise au courant de la trame, que lui 2 dissimulée jusque là la familiarité dont continuaient à * ensemble Louis et Madame, il était trop tard. Saint-Aig avait prêté sa chambre au roi et le jeune et beau souve avait obtenu, selon le mot d'un contemporain, « cette ra santé grâce, pour laquelle les plus grands hommes l'univers font des vœux ». « La reine m'a dit, écriva 22 juillet 1661, l'abbé de Belesbats à Fouquet, qu'elle vc dans la Cour une cabale fort méchante, qu'elle ne pou encore pénétrer, qu'elle avait su que depuis peu on a fait coucher le roi avec une jeune personne de laquell bonhomme-ci (le confesseur de la reine) n'a pu redir nom et que la reine avait ajouté que le roi se relâchait la dévotion, qu'il ne se confessait ni ne communiait pas a souvent, et que le père Annat était un pauvre homme 1 timide qu'il n'osait dire aucune chose au roi de peur cela n'allât contre ses intérêts (2). »

Le nom que l'abbé de Belesbats ne aonnait pa

(1) Jean Hervez. Les Femmes et la galanterie au xvii e siècle.

(2) Bibliothèque Nationale. Mss. fiaiuze, 140.

Fouquet, le surintendant ne pouvait tarder à le connaître. Sitôt qu'il fut clair pour la Cour que la liaison du roi avec Louise de La Vallière n'était pas une passade, tout avait été mis en œuvre pour la rompre. La reine Marie-Thérèse était dans un état de grossesse avancée. Anne d'Autriche voulait avant tout la ménager, mais elle s'y prit si mal que l'aventure ébruitée vint aux oreilles de la jeune reine. Mme de Motteville raconte que lui désignant un jour La Vallière qui se trouvait dans sa chambre, elle lui dit en espagnol : « Cette femme qui a des boucles d'oreilles en diamant, c'est celle qu'aime le roi (i). »

Anne d'Autriche avait tourné sa mauvaise humeur contre Madame, à qui elle reprochait de ne pas s'être opposée aux soins que le roi rendait à « cette fille ». Puis, elle avait fait ses observations à Monsieur, qui se montra fort mécontent que le roi fut amoureux d'une fille de Madame. Celle-ci, qui ne paraissait nullement dépitée d'avoir perdu le roi, fut seulement ennuyée des sermons qu'on lui infligeait. Elle s'était mariée pour s'affranchir des réprimandes de sa mère. Celles de sa belle-mère lui parurent insupportables et La Vallière eut quelques ricochets de sa mauvaise humeur.

Maîtresse du roi, elle demeurait toujours petite demoiselle d'honneur avec sa chambre sous les combles. Elle s'était donnée sans se vendre, sans calcul, sans inquiétude du lendemain et si elle figurait dans le Ballet des Saisons à côté des autres beautés de la Cour, elle n'y jouait qu'un rôle très modeste.

Cette beauté depuis peu née, lui faisait dire Benserade,

Ce teint et ces vives couleurs, C'est le printemps avec ses fleurs Qui promet une bonne année (2).

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(1) Walckenaer. Mémoires sur M mo de Sévigné, II, p. 505.

(2) Le calendrier de Benserade était défectueux : la faveur de La Vallière devait durer plus d'une année.

3o FOUQUET

Quand il avait compris qu'il ne pouvait lutter contre un rival couronné et victorieux, le beau Guiche avait pris congé de M 1,e de La Vallière en termes très secs et du ton froissé d'un homme qui aurait eu des droits sur elle. Puis, il s'était mis à s'empresser sur les pas de Madame qui en semblait fort heureuse, avec tant d'affectation que peu après, Louis, qui n'aimait pas les rivaux, même dans le passé, lui enjoignit de quitter Fontainebleau (i). Il ne. ressentait cependant aucune jalousie à l'égard de sa bellesœur; il n'en était pas de même à l'égard de La Vallière. Le hasard lui avait appris qu'à quatorze ans, au château de Blois, Louise avait été courtisée par un des jeunes Bragelonne, fils du capitaine des gendarmes de Gaston d'Orléans. Elle avait reçu de lui des déclarations et entretenu une petite correspondance bientôt supprimée par les soins des parents (2). Il interrogea à ce sujet MN« de Montalais, jadis attachée à la Cour de Madame douairière et qui était maintenant logée dans la chambre même de La Vallière. Sa crainte constante était de n'être pas le premier que sa maîtresse eût aimé et, pourtant, Louise ne vivait que pour lui, ne songeait qu'à être aimée du roi et à l'aimer. Les bruits de la Cour ne comptaient pas pour elle ; elle n'intriguait pas, elle ne se mêlait de rien. Elle était peut-être la seule à ignorer que Benserade, honteux de n'avoir point deviné, en temps utile, l'importance de la nymphe que présentait son couplet, s'était attaché à réparer ses torts dans son Sonnet d amour où il célébrait la bouche qui avait charmé

le roi :

Bouche vermeille au doux sourire

Bouche au parler délicieux,

Bouche qu'on ne saurait décrire,

Bouche d'un tour si gracieux,

Bouche que tout le monde admire, Bouche qui n'est que pour les Dieux, Bouche qui dit ce qu'il faut dire, Bouche qui dit moins que les yeux.

[\f iM me de Lafttyette. Histoire de Madame Henriette, p. 66. (2) M"" de Lafnyette. Histoire de Madame Henriette, p. 68.

UNE POULE SURVINT... 3l

Bouche d'une si douce haleine, Bouche de perles toute pleine, Bouche enfin, sans tant biaiser,

Bouche, la merveille des bouches, Bouche à donner de l'âme aux souches, Bouche, le dirai-je, à baiser.

Tout est permis aux poètes, mais après l'assaut qu'il avait subi, les conseils et les reproches de sa mère, les récriminations de la reine, Louis XIV ne pouvait accepter qu'un autre prétendît jouer entre lui et sa maîtresse un rôle analogue à celui que Mazarin s'était donné jadis entre le roi et sa jeune nièce.

Or, ce fut le malheur de Fouquet d'avoir rêvé pour lui cette partie de la succession du cardinal. Il avait, un des premiers, eu avis de l'introduction sur la scène politique de ce nouveau facteur que pouvait être une maîtresse royale. Dès le début de la liaison, ses agents l'avaient de leur mieux renseigné. Il en avait suivi toutes les phases avec une naturelle curiosité. Un jour, c'était la concierge de la Mi-Voie qui lui rendait compte d'une de ses conversations avec la belle Fouilloux. « J'ai vu MHe de Fouilloux qui m'a dit que mardi le roi s'enferma avec Madame, M^e la comtesse (de Soissons), M me de Valentinois et les filles de Madame et ne voulut qu'aucun homme ni d'autres personnes y fussent. Elle dit qu'ils firent cent folies, jusqu'à se jeter du vin les uns aux autres, que le roi lui parla fort, et lui témoigna mille bontés ; elle vous assure que ce n'est rien que Lavallière, et que tout le tendre va à Madame (i) ». Un autre jour, la même Laloy lui écrit : « M 1Ie de Fouilloux se mit à me parler de MU« de La Vallière et pour vous dire le vrai, je vis fort qu'elle enrageait de n'être point dans la confidence. Elle croit que le roi ne fait rien que causer avec Madame et que lui-même est le premier à en faire des plaisanteries. Je vous dirai pourtant que bien d'autres, qui disent bien le savoir, en parlent d'une autre manière. File déclama fort

(1) Clément. La Police sous Louis XIV ', p. 9.

3*2 . FOUQÏET

contre M 1 ' 6 de La Vallière, Uisantque ce n'était point ici' coup d'essai et qu'elle en avait fait bien d'autres. Et tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle en voulait faire d quelque méchant discours au roi, afin que cela l'en dégoui Elle ne me dit pas cela clairement, mais elle m'en dit pour le comprendre. Elle dit qu'il n'y avait rien qu'elle n'eût mis en pratique pour que le roi en fut amoureux et V que si d'autres avait voulu faire la moitié des avances, elle' ne l'aurait pas eu. L'on ne sait ce qu'elle entend par là, . mais pourtant elle me dit toujours que le roi n'en était point ■■ amoureux, qu'elle croyait bien que s'il en pouvait faire quelque chose, il le ferait comme bien d'autres (i). » ' ■

L'astre, qui montait au zénith de la Cour, une fois deviné par Fouquet, il ne perdit pas de temps pour lui présenter ses hommages. A la messe du roi, il lui faisait cent agréments et M H e de Fouilloux lui faisait mander que Madame et la comtesse de Soissons en étaient fâchées (2). Il en vint bientôt à une démarche beaucoup plus compromettante et à laquelle l'avaient poussé, très certainement, les fausses appréciations de M lle de Fouilloux.

« Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais lorsqu'on résiste à vos intentions, lui écrivait l'entremetteuse dont it. avait employé les offices. Je ne puis sortir de colère lorsqoiî'-* je songe que ta petite demoiselle La Vallière a fait la capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l'ai assurée de sa beauté, qui n'est pas pourtant grande, et puis lui ai fait connaître que vous empêcheriez qu'elle manquât jamais de rien et que vous avez vingt mille pistoles pour elle. Elle se gendarma contre moi disant que deux cent cinquante mille pistoles n'étaient pas capables de lui faire faire un faux pas et elle me répéta cela avec tant de fierté* quoique je n'aie rien ménagé pour l'adoucir, avant que meséparer d'elle, que je crains fort qu'elle n'en parle au roi, àî.m sorte qu'il faut prendre les devants pour cela. Ne trouvés- 7

I (Urinent. Lu police sous Lattis XIV ', p. \). (2 l CltMiicnt. La police sous Louis .XfV, p. \).

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vous pas à propos pour la prévenir de dire qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous lui en avez reftisé ? Cela rendra suspectes toutes ses plaintes (i). »

Fouquet^ n'entendit pas ce conseil insidieux. Il essaya non seulement d'apaiser La Vallière mais de jouer le rôle de confident et ayant pris à part la jeune fille dans l'antichambre de Madame, il commença à l'entretenir des mérites du roi, le plus grand prince du monde, le mieux fait, le plus digne d'être aimé. La jeune fille, fière du secret de son cœur, coupa court, et dès le soir, elle se plaignait au roi de ce qu'elle considérait comme une offense (2). La colère de Louis XIV, à la nouvelle d'une démarche aussi insolite, ne se proportionna pas à l'indiscrétion. Le roi vit en Fouquet non point le surintendant qui faisait sa cour en mettant ses caisses à la disposition de la maîtresse royale, mais le viveur et le don Juan qui prétendait se poser en rival. Quand il avait eu affaire à des maîtresses en l'air qui acceptaient d'autres hommages, il ne s'en prenait qu'à elles, et son unique vengeance était de se retirer majestueusement. Cette fois, c'était une femme qu'il possédait. qu'on semblait lui disputer. C'était un amour que rien de bas n'avait avili qu'on voulait ravaler au rang d'un vil marché (3). Il semblait que la mort seule était capable d'expier un forfait pareil. Et quand au château de Vaux, il découvrit dans un des cabinets un portrait de MU* de La Vallière qu'un peintre avait exécuté sans qu'elle le sut, la reine-mère eut peine à calmer son ressentiment de cette flatterie qu'il prenait pour une insolence (4).

(1) Bibliothèque del'Arsenal, Papiers Courait n 4 5420. Cette lettre qui a été attribuée n M"° du Ples9is-Bellière, paraît être bien plutôt dans le ton et le style de la femme Laloy.

(ï) Choisy. Mémoires, p. 164.

'3) Jules Lair. Nicolas Foucquet, 41-43.

Ci) Walckrnnor. Mémoires sur M m * de Sévigné, II, p. 249.

La Jeunesse de Fouquet.

jÇhomme, qui s'était ainsi attiré le courroux du n'était pas un de ces grands seigneurs de naissance à qui leur rang assure un rôle capital dans l'Etat. Les origines des Fouquet ent modestes. Les ancêtres du .surintendant appartenaient à cette petite noblesse qui se confondait presque avec la bourgeoisie. A l'heure où le surintendant était dans toute sa gloire, il ne manqua pas de gens pour le pousser à rechercher les racines de son arbre généalogique au plus profond de l'empire des morts, et plus d'un courtisan eut l'espoir qu'il assurerait sa fortune en lui apporlant de prétendus vieux parchemins qui établissaient sa parenté avec les plus illustres. Lui s'en tenait volontiers à la carrière qu'il qualifiait de « grande » de son père et au passé des Maupeou, ses parents maternels qui lui paraissaient résumer toute l'illustration désirable. D'Hozier, qui se connaissait en faux comme en vrais parchemins, l'avait averti contre cette « denrée de contrebande ■> et cette « monnaie de mauvais aloi » que chacun lui apportait à l'envi. « 11 vaut bien mieux, lui disait-il, s'en tenir à la vérité et avoir une livre de pur or, que d'en avoir deux de métal corrompu ; vous en avez assez, d'ailleurs, sans emprunter celui-là, qui est étranger, et je ne voudrais pour rien du monde l'avoir seulement mis en avant (t). »

Dans les généalogies authentiques, le premier ancêtre du.-; Fouquet était Jean, chevalier qui guerroyait contre les Anglais, sous les ordres du maréchal de Boussac. et vivait près d'Angers, sur les bords verdoyants du Loir, en un petit domaine, moitié manoir, moitié moulin, nommé les Moulins-

(1) Bibliothèque Nationale. Cabinet Jet fit

36 FOUQI'ET

Neufs. C'était entre tes années 1424 et 1431(1). Soixante ans plus tard, son petit-fils s'alliait aux Charnacé et au début du xvi e siècle, son arrière-petit-fils épousait la fille et la nièce de deux exempts aux gardes écossaises qui, établis en Anjou, y faisaient souche de deux puissantes familles. Puis, dans les bourrasques des guerres de religion, la ruine des Fouquet fut consommée. L'un d'eux alla chercher fortune en Angleterre ; un autre n'hésita pas à déroger et s'établit comme drapier-chaussetier rue Saint-Lô à Angers. « Sur la façade en bois de la boutique, dit un historien, les écureuils montaient, ombragés de leur panache de gueule, ongles de sable (2). » Ainsi, ils allaient derechef à l'assaut de la fortune. Le marchand drapier, rapidement enrichi, envoya ses (ils aux Universités en Angleterre, en Allemagne, en Italie. A leur retour, ils firent leur carrière dans la magistrature. François fut conseiller au Parlement de Paris, Christophe au Parlement de Bretagne. Plus tard, ce dernier devint président et fit souche de présidents et de porcureurs généraux. Quant à François, fidèle à Henri III, il suivit le Parlement à Tours pendant la Ligue. En récompense, le roi en fit un gentilhomme ordinaire de sa Chambre et il mourut un an après le crime de Jacques Clément, au cours d'une ambassade qui avait pourbut de prier Henri IV d'abjurer. Christophe, alors président aux enquêtes au Parlement de Rennes, se lit substituer dans la charge de son frère au Parlement de Paris et, bien qu'il ne fût pas le tuteur de l'orphelin, il lui réserva une charge de conseiller au Parlement de Rennes et l'honneur d'une alliance avec les Maupeou que la protection de Sully poussait alors dans les plus hautes charges. François Fouquet et Marie de Maupeou habitèrent à Paris, où le nouveau marié avait repris au Parlement le siège de conseiller qu'occupait jadis son père, un hôtel situé rue de Jouy (3). Mais c'était dans

(1) Hibliothèque Nationale. Cabinet des Titres, D™ bleus, 7282

(2) Julos Luir, Nicolas Foucquet. I, 6.

(3) Jules Lair. Nicolas Foucquet. I, p. 9.

LA JEUNESSE DE KOl'QUET $7

une demeure précédente, rue de la Verrerie, qu'était né en i6i5, Nicolas, le futur surintendant, baptisé le 27 janvier en l'église de Saint-Jean-en-Grève.

Nicolas était le quatrième enfant. Avec sa naissance coïncida un grand changement dans la situation de son père. Obéissant aux indications de Maupeou, alors chef de la famille, et que le président Jeannin devait au lendemain du meurtre de Concini nommer contrôleur général des finances, François Fouquet vendait sa charge de conseiller au Parlement de Paris pour en acheter une de maître des requêtes de l'Hôtel. François Fouquet se faisait vers cette même époque l'un des protecteurs de l'installation des Jésuites au collège de Clermont. Il avait été leur élève avant leur exil et c'était à eux qu'il prétendait confier l'éducation de ses fils François et Nicolas.

Plus tard, il s'attacha à la politique de Richelieu. Le cardinal, qui estimait que « le maîlre de la mer est maître aussi de la terre », était très préoccupé de réorganiser la marine. L'état des finances nationales rendait difficile une semblable organisation. On crut aviser à cette difficulté en encourageaut la marine marchande dont on mettrait au besoin les navires en réquisition. On avait sous les yeux l'exemple des Anglais et des Hollandais dont l'œuvre de colonisation était confiée à des Compagnies commerciales, sources d'immenses profits. François Fouquet fut délégué par Richelieu à l'étude des affaires maritimes et commerciales auxquelles il voulait donner un nouvel essor. Une fièvre de conquêtes outre-mer s'emparait en ce moment des Français. Les théologiens enseignaient la haine de la banque et de l'usure. A leurs yeux, c'était un péché que de prêter sur terre son argent à intérêts « homicides », mais le commerce de mer était excepté de leurs anathèmes. Rudes et hasardeuses comme les fatigues de la guerre, les expéditions d'outre-mer participaient à leur noblesse. A la mer on pouvait chrétiennement faire valoir son argent. Un gentilhomme, qui commerçait outre-mer, ne dérogeait pas ; ce n'était pas un marchand, c'était un conquérant, et sitôt

que la faveur du puissant ministre eut fait entendre à ceux qui cherchaient fortune à la Cour, que les grâces royales iraient plus volontiers à ceux qui s'enrichiraient, d'autre part, par le commerce maritime, qu'à ceux qui épuiseraient leurs ressources en dépenses stériles, d'un commun accord financiers et grands seigneurs se préoccupèrent de l'organisation de Compagnies pour le commerce tant du Ponant que du Levant. Un incident de Cour, la répression de la conspiration de Chalais, interrompit cependant la mission de François Fouquet, qui dut siéger comme juge à la Chambre de justice, réunie à Nantes, qui livra Chalais à un bourreau d'occasion. François Fouquet était à peine rentré de sa mission en Bretagne que la Compagnie des Iles était créée au Palais-Cardinal. Un gentilhomme normand, Belain d'Esnambuc, parti de Dieppe l'année d'avant pour faire la course, avait conquis l'île Saint-Christophe et en avait rapporté un chargement de tabac qui, à lui seul, était une fortune. La Compagnie des Iles se proposait de coloniser Saint-Christophe et les îles voisines, d'en convertir les habitants, de trafiquer et de négocier.

A la fin de février 1627, la flotte partie, François Fouquet fut employé à l'examen des papiers de divers conspirateurs, libellistes, espions, hommes à idées dangereuses et agents anglais. Il gagna à ces besognes une charge déconseiller d'Etat en service ordinaire. Il en profita pour réaliser son office de maître des requêtes qui avait presque doublé de prix entre ses mains. L'année suivante, il siégeait à V Arsenal dans une Chambre de justice chargée de juger les crimes de fausse monnaie et à laquelle Richelieu livra pas mal de ses ennemis personnels. François Fouquet fut de toutes les poursuites. En même temps, il rendait, à l'occasion, service à ses parents et à ses alliés et les aidait quand il le pouvait à échapper aux géhennes et aux supplices. Telle fut, en iô3i, la bonne chance d'un gentilhomme, qui avait émigré en Lorraine à la suite de Gaston d'Orléans et qui avait eu la fâcheuse idée de rentrer en France. Goulas, appréhendé avec un ami par un prévôt impi-

toyable, se souvint fort heureusement pour lui des liens qui l'unissaient à François Fouquet. Il invoqua son nom, ce qui lui valut, dès lors, un meilleur traitement. Et bientôt, une lettre du conseiller d'Etat répondant à ses suppliques, lui recommandait de faire le malade et de se souvenir que le temps arrange toutes choses, quand on sait demeurer loin de la Bastille. « Ce bonhomme de monsieur Fouquet, dit un cousin du gentihomme de Gaston, tout chrétien et tout vertueux, se souvint de l'espèce d'alliance que nous avions avec lui. Faisant profession de suivre l'Evangile, il ne goûtait pas, sans doute, que Ton emprisonnât les innocents (i). » Comme le prévôt ne lâchait pas sa proie et, malgré leur résistance, amenait ses prisonniers vers Paris, il se rendit de sa personne au-devant d'eux à Villeneuve- Saint -Georges et, les interrogeant avec grand étalage de sévérité, finit par renvoyer les captifs absous. Il était temps. Peu après, Goulas et son compagnon furent solennellement condamnés à mort par coutumace comme complices de Gaston, mais alors ils étaient réfugiés en Lorraine sains et libres.

En i633, au moment où la Chambre de justice de l'Arsenal prenait un caractère permanent, François Fouquet en fut nommé président. Richelieu ne parut jamais vouloir ni lui reprocher ni prendre en mauvais gré le scrupule qui lui faisait exiger une régularité méticuleuse dans les instructions dont il était chargé (2). Il l'employait en toute occasion, chaque fois qu'il avait besoin d'un homme d'études et d'un organisateur. Tantôt il l'envoyait comme ambassadeur à Soleure près les cantons suisses, tantôt il le chargeait après l'échec de l'expédition de Belain d'Esnambuc de réorganiser la Compagnie des Cent-Associés qui devint la Compagnie des Iles d'Amérique. En rédigeant les statuts de la nouvelle Compagnie, François Fouquet s'employa pour obtenir l'envoi aux îles de missionnaires je-

(1) Goulas. Mémoires. I, p. 127.

(2) Préaident Hesnault. Supplément à Vllisioire de France, p. 143.

suites (i). Il en fut de même quand on organisa la Compagnie de Sénégal, Cap Vert et Gambie où il avait un trentedeuxième d'intérêt. « Monsieur Fouquet, conseiller d'Etat, assez connu par sa grande capacité dans les affaires, dit d'autre part un historien de la Compagnie à propos des missions de la Guyane, porta messieurs de la Compagnie d'Amérique à demander à nos Pères pour assister les Français et travailler à la conversion des sauvages et, comme il avait une très grande affection, pour la conversion des infidèles, il voulut lui-même en faire la proposition à nos supérieurs (2). » Ce fut un de ses derniers actes.

Deux ans après, il était trop malade pour assister au mariage de son fils Nicolas qu'il se plaisait à considérer comme le chef de la famille, et il mourait le 22 avril âgé de 53 ans. Une seule pensée hantait ses derniers jours : assurer au misérable pécheur qu'il était les prières des nombreuses congrégations d'hommes et de femmes qu'il soutenait de ses deniers et de son crédit. « Je prie ma femme, disait-il dans son testament, d'envoyer, aussitôt que je serai décédé, aux Chartreux et aux Carmes réformés, les avertir de prier Dieu pour moi, puisqu'ils m'ont fait la grâce de m'admet Ire à la participation de leurs saintes prières et bonnes œuvres; je la prie aussi d'envoyer au plus tôt aux Bernardins et aux Bénédictins réformés qui sont aux Blancs- Manteaux, aux Pères Jésuites et à Sainte-Marie, de les avertir de prier Dieu pour moi (3). »

La piété de François Fouquet n'était surpassée que par celle de sa femme. Madeleine Fouquet avait été une des premières assistantes du père Vincent quand il créa l'œuvre des Dames de Charité, dont un des premiers soins fut, d'ailleurs, de libérer les malades pauvres de l'obligation de se confesser en entrant à l'Hôtel-Dieu. Aussi, comment

(1) Du Tertre. Etablissement des Français aux lies d'Amérique. I, p. 71,118, 119.

(2) Mission de Cayenne.

(3) Jules Lair. Nicolas Foucquet. I, p. 76.

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s'étonner, dès lors, de l'énorme part que l'église préleva sur les garçons et les filles de la famille. L'aîné, François, est successivement évéque de Bayonne, d'Agde et archevêque de Narbonne; le troisième, Basile, est abbé de Barbeaux et de Rigny; le cinquième, Louis, est évêque d'Agde. Des six plies, aucune ne se marie. Cinq sont religieuses à la Visitation, rue Saint-Antoine.

Marie - Elisabeth est abbesse de Notre- Dame-du- Parc - des -Dames au diocèse de Senlis(i).

Nicolas, le second fils, le futur surintendant, fut dès son enfance confié aux Jésuites. Il eut pour camarades au collège de Cler-

mont, les futurs pères Rapin et Cossart. Alors, on le destinait à être homme d'Église, à succéder à son arrièregrand-oncle, Isaac Fouquet, dans la charge de trésorier de Saint-Martin- de -Tours. Le 22 février t63i, en effet, il reçut la tonsure ecclésiastique et fut pourvu du bénéfice de son grand-oncle. A la fin de l'année, son frère François fut nommé conseiller au Grand Conseil, avec

(1) Bwut NobUia,

; III, p- '

dispense d'âge en considération des services de son père ; Nicolas venait d'être reçu avocat au Parlement de Paris. Dès cette époque, Richelieu se préoccupait de l'établissement à Metz d'un Parlement qui rendrait la justice dans les Trois Évêchés réunis à la France (i). C'était un moyen de limiter la juridiction du Parlement de Paris, en même temps que de battre monnaie par la vente des charges nouvelles. Il y avait tout profit à acquérir ces charges au moment de la création. Elles étaient alors à bas prix comme choses lointaines et incertaines. François Fouquet acquit pour son fils Nicolas, le 14 mars i633, une charge de conseiller et le 24 septembre, ayant passé ses épreuves' et obtenu des dispenses d'âge, il prenait .à dix-huit ans possession de son siège (2). Il eut pour première mission avec son collègue Marescot d'inventorier les papiers du Trésor de la Chancellerie de Vicq qui conservait les titres du temporel de l'évêché de Metz. Richelieu tenait à établir les empiétements que le duc de Lorraine s'était permis sur le domaine du roi, et l'année suivante, sans attendre l'achèvement des travaux de ses légistes, il prenait prétexte de l'attitude défiante du duc pour occuper Nancy. Aussitôt, le Parlement de Metz détacha un certain nombre de ses conseillers pour composer à Nancy un Conseil souverain. Nicolas Fouquet fut du nombre. Aidé de son parent, le jésuite de Champs-neufs,il révéla dès lors son tempérament magnifique, tenant train de maison à l'égal des Feuquières, ayant table ouverte et donnant aux dames le régal des violons. La Cour était à Nancy. Richelieu y avait conduit le roi et l'avait fait entrer par une brèche ouverte à coups de canon. Tous les moyens étaient bons pour se faire valoir aux yeux du ministre, et Nicolas Fouquet était bien en Cour quand, le 12 janvier i636, son père lui acheta une charge nouvellement créée de maître des requêtes. Il prêta serment entre les mains du chancelier Séguier, celui-là

(1) Histoire de Metz par les Bénédictins, III, p. 255.

(2) Michel. Biographie du Parlement de Metz. I, p. 49-50.

môme, qui, 29 ans plus tard, devait voter sa condamnation à mort. N'ayant alors que 21 ans, il avait dû pour la seconde fois obtenir des dispenses d'âge, puisqu'aux termes des lettres patentes d'Henri IV les maîtres de requêtes devaient avoir au moins 32 ans.

A l'Hôtel, Nicolas Fouquet travailla beaucoup. Mais comme il n'était en emploi que six mois de Tannée, son père l'associa à ses occupations commerciales et maritimes. « Ce digne homme, dit un contemporain, conservait beaucoup d'illusions. Il voulait coloniser en évangélisant (i). » Son fils apprit beaucoup à ses côtés. « Tant que mon père a vécu, dit-il dans ses Défenses, tout le détail des embarquements et autres choses se sont faites par ses soins et se sont résolues en des assemblées qui se tenaient chez lui, auxquelles j'assistais comme l'un des intéressés (2). » C'est là, dans la bibliothèque paternelle, pleine de livres sérieux, embellie de nombreuses curiosités, gros globes célestes et terrestres montés, médailles antiques, que Nicolas Fouquet prit le goût des choses d'outre-mer. Il aidait aussi son père à soigner sa maison des champs, le petit domaine de Vaux dépendant de la paroisse de Maincy, qu'il avait acheté pour s'y reposer, sacrifiant au goût des Parisiens pour les propriétés rurales, si prononcé dès cette époque. En i63g, son frère François venait d'obtenir ses bulles d'évêque de Bayonne et fut sacré dans l'église du Grand-Jésus de la rue Saint-Antoine. L'année suivante, Nicolas se maria. Il avait procuré à son cousin Chalain l'acquisition de la charge de procureur général au Parlement de Metz. En retour, un autre Chalain, président au Parlement de Rennes, s'entremit pour lui faire épouser Louise, fille mineure et unique héritière de feu messire Mathieu Fourché, sieur de Quehillac, en son vivant conseiller à la Cour de Rennes (janvier 1640). L'épousée était très

(1) Du Tertre. Etablissement des Français aux Antilles d'Amérique. I, p. 109.

(2) Défenses. III, p. 349.

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bien apparentée, très bien dotée. Un historien de nos jours, qui était un homme de finances, a calculé que la fortune de Nicolas Fouquet et de sa femme, représentait alors environ 2 millions de nos jours (1).

A la mort de François Fouquet, il avait eu soin de prescrire testamentairement à son fils Nicolas d'avoir un soin très particulier d'assister sa mère dans la .conduite de ses affaires et de servir de père à ses frères et sœurs dans la conduite de leurs personnes et de leurs biens. C'était en vérité un chef de famille bien jeune, que ce maftre de requêtes de 25 ans. Quatre des frères restaient encore à pourvoir et le plus jeune avait 5 ans. Puis, pour comble de disgrâce, Nicolas quittait à peine le deuil de son père qu'il inhumait sa jeune femme en l'église de la Visitation. De leur union, qui n'avait guère duré qu'un an et demi, une petite fille était née, Marie, qui devait plus tard épouser Armand de Béthune-Charost.

Nicolas Fouquet, qui avait conservé toutes les parts de son père dans les diverses Compagnies de colonisation et les avaient ajoutées à celles qu'il avait acquises en propre, prit une situation prépondérante dans les conseils de la Compagnie et y mérita l'entière confiance de Richelieu. En 1 (*>40, il obtint le privilège de la colonisation du Cap Nord à la Guyane et de celle de Madagascar. Mais la mort de Richelieu survenant arrêta net ce que Ton appelait l'illustre dessein des colonies (2). La mort du roi Louis XIII, les troubles de la Régence, aboutirent comme Von sait, au déchirement de la Fronde. Nicolas Fouquet se tint résolument du parti de Mazarin, s'associant dès la première minute à une politique qui n'était que la continuation et la transformation de celle de Richelieu.

Son empressement fut récompensé. D'une part, son frère François fut porté à l'éveché d'Agde qui valait îoooo livres

(1) Jules Lair. Micolas Foucquet. I, p. 74.

(2) Gabriel Marcel. Le surintendant Fouquet vice-roi d'Amérique, 5. — Défenses. VI, 350. III, 357.

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le rente et que le futur cardinal de Retz, coadjuteur de Paris, venait de refuser pour ne pas s'éloigner de la Cour ; ie Vautre, Nicolas lui-même, commissionné vers la fin de 1642 intendant de police, justice et finances auprès de L'armée chargée de défendre la frontière septentrionale, se voyait tout d'un coup envoyé comme intendant dans la province de Dauphiné. En elle-même, la fonction ne rapportait que 12000 livres par an, mais les revenant-bons de l'intendant lui permettaient de quadrupler le chiffre de ses appointements. Les traitants ne marchandaient jamais pour se concilier l'appui d'un si utile fonctionnaire. Loin de composer avec eux, Fouquet, qui trouvait les taxes excessives et odieusement arbitraires, prit le parti des contribuables. Une émeute ayant éclaté en son absence, comme il était allé assister à la prise de possession du siège épiscopal de son frère, les traitants essayèrent de se débarrasser d'un fonctionnaire aussi peu souple et le chancelier Séguier, accueillant leur dénonciation, fit envoyer à Grenoble M. de Lauzières (1). C'était toucher aux privilèges de la Compagnie des Maîtres de requêtes que de nommer un intendant qui ne sortait pas du corps. A leurs réclamations, Mazarin ne répondit qu'en tergiversant. En dépit des protestations de la province, des lettres du Parlement de Dauphiné et de la Chambre des Comptes, Fouquet semblait sacrifié. Traversant Tournon en pleine émeute, il réussit à calmer les esprits, mais quelque habile qu'il eût été, Mazarin ne put se résoudre à le replacer dans des fonctions similaires et l'envoya en inspection à l'armée de Catalogne. Il ne fit qu'une apparition à Barcelone,, s'employant à faire rendre justice aux maréchaux de camp Mérinville et La Trousse que le comte d'Harcourt avait fait incarcérer. Presque immédiatement, grâce à l'intervention de M me Fouquet la mère, très estimée par la reine Anne, Nicolas Fouquet était envoyé à l'armée que l'on rassemblait sur les frontières de Picardie. Il y fut employé pendant

^1) Talleuiunt des Réaux. Historiettes. VIII, p. 160-

toute Vannée 1647 et ne la quitta que pour le poste d'intendant de la généralité de Paris, auquel Mazarin l'appela en avril 1648.

C'était le lancer à travers les luttes parlementaires de la première Fronde. Par ses origines, par sa qualité de pis d'un des serviteurs du roi, Fouquet n'était nullement indiqué pour se ranger parmi les Frondeurs. Il s'employa tout d'abord à donner à la Cour l'appui de cette portion du Parlement qui n'était pas engagée dans la Révolution. Évitant de se mêler ostensiblement aux événements auxquels sa charge ne l'obligeait pas d'avoir part, il employa ses loisirs à régler ses affaires d'intérêt et notamment à liquider les entreprises des seigneurs de la Compagnie des Iles qui périclitaient au milieu de ces querelles politiques. Depuis qu'il avait abandonné l'intendance, on lui avait donné le poste de procureur général de la Chambre de Justice récemment créé. Là il se heurtait à l'opposition du Parlement, qui refusa de l'agréer et en fait, d'ailleurs, la Chambre ne fonctionna pas. La Cour retirée à Rueil, Nicolas Fouquet se retrouva intendant de Paris malgré la suppression de l'emploi et sans nomination nouvelle. Il s'employa à rétablir la paix, se mettant en bons termes avec le prévôt des marchands et la municipalité de Paris et facilitant le ravitaillement de la ville. Ce fut alors qu'il eut l'occasion de rendre un nouveau service à ce Goulas, que son père, au temps de la toute-puissance de Richelieu, avait sauvé de la prison. Caché chez un baigneur de la rue Saint-Antoine, il s'agissait pour lui d'obtenir une autorisation de séjour. Fouquet la lui fît accorder, mais, au cours de la conversation qu'il eut avec son parent, il s'exprima en termes assez rudes sur la politique de Gaston. L'année suivante, il accompagnait en Normandie l'armée que Mazarin employait à pourchasser tes Frondeurs normands. Son frère Basile, qui lui avait succédé comme trésorier de Saint-Martin-de-Tours et qui s'était mêlé avec fougue aux querelles de la Fronde, si bien que le coadjuteur -prétendait qu'il voulait le faire assassiner, fut employé dans le même

temps à surprendre en Champagne et en Luxembourg les places de Clermont et de Damvilliers. Puis il rejoignit Nicolas qui suivait l'armée royale à Dijon et à Bourges.

Ces six mois de campagne sous les yeux du ministre avaient eu pour Fouquet cet excellent résultat de révéler à Mazarin tout ce qu'il pouvait tirer de services de ce maître des requêtes, intelligent, brave et dévoué qui semblait avoir toutes les aptitudes. La charge de procureur général était alors occupée au Parlement par Meliand à qui les événements avaient fait une situation intolérable. N'avait- il pas été sifflé en plein Parlement, en janvier i65o, par les jeunes conseillers des enquêtes (1)? Il importait que l'homme, qui traiterait pour l'achat de sa charge, eût donné des gages de fidélité les plus sûrs à Mazarin, car le procureur général était au Parlement l'avoué du roi. Fouquet promit à Meliand 100 000 écus d'argent, plus son office de maître des requêtes qu'il cédait au fils de Meliand (2). L'entente était complète entre Fouquet et le cardinal, mais par suite d'un accord avec Gaston, on ne devait sans son assentiment nommer personne à aucune grande charge et Gaston était mal disposé à l'égard de Fouquet qu'il jugeait trop mazarin. Deux personnes avaient de l'influence sur Gaston, la reine et Michel Le Tellier. Or, Le Tellier avait pour homme de confiance un de ses commis, allié de sa famille, Jean-Baptiste Colbert. Colbert et Fouquet s'étaient connus lors de la Fronde normande. Ils s'étaient liés même d'une amitié assez étroite (3) et Colbert sur la présentation du cardinal, s'employa tout d'abord en faveur de Fouquet. « M. Fouquet qui est ici venu par ordre de Son Éminence, écrivait-il à Le Tellier, m'a déjà témoigné trois fois différentes qu'il avait une très forte passion d'être du nombre de vos serviteurs particuliers et amis par une estime trùs parti-

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