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Fouquet, surintendant général des finances; d'après les documents d'archives et les mémoires

lsqu'a nos jours, la personnalité de Nicolas Fouquet a étë défigurée par la légende.

Le surintendant, plein de superbe, qui, avant Versailles, s'était bâti des palais qui rivalisaient avec ceux du Roi; l'homme épris du Beau sous toutes ses formes, qui avait protégé les poètes et les artistes, a été immolé par la postérité à l'auréole de gloire qui nimba les moindres actes de Colbert et de Louis XIV.

Alors, on oublia que le procès de Nicolas Fouquet fut un des événements qui agitèrent le plus les esprits sous le grand règne. Pour la première fois, cependant, — alors que le pouvoir du Parlement n'existait plus, que l'Absolutisme enlevait l'accusé à ses juges naturels pour faire décider de son sort par une magistrature d'exception, — on avait vu se produire un tel mouvement d'opinion que les magistrats commissionnés dans un but spécial, trouvèrent, dans le milieu qui les entourait, la force et l'énergie nécessaire pour s'arracher à la pression qui voulait leur dicter une condamnation à mort.

Il a fallu, de nos jours, reprendre l'examen de la carrière du surintendant à la lumière des documents enfouis dans nos archives et nos dépôts nationaux

n FOUQUET

pour comprendre comment Fouquet, indispensable pendant la Fronde à Mazarin, arriva au pouvoir et s'y maintint jusqu'au jour où il n'était plus nécessaire et où il tomba sous les coups, d'autant plus dangereux qu'ils étaient souterrains, d'un rival qui ambitionnait ses charges et sa fortune.

On s'est passionné pour l'étude de la carrière du surintendant. Elle avait tout l'attrait du roman. N'embrasse-t-elle pas, après ses débuts protégés par Richelieu, les tableaux multicolores de la Fronde, la faveur romanesque de La Vallière, l'existence de faste de Saint-Mandéet de Vaux ? Ne faut-il pas, à côté du rôle du financier et de l'homme de gouvernement montrer l'homme à la mystérieuse cassette pleine de billets de femmes, épaves d'aventures galantes et de fantaisies libertines?

La Vallière, Henriette d'Angleterre, Marie Mancini, M a rie- Madeleine Fouquet, la Menneville, la Fouilloux, les grandes dames et les filles légères, les poètes et les entremetteuses sont les ombres qui s'agitent dans ces pages décrivant la société d'il y a deux siècles et demi.

Il suffisait pour les animer d'évoquer les Mémoires, de déchiffrer les Correspondances, de feuilleter ces paperasses, poudrées de poussière, d'où s'envole, si vibrant de vie, le souvenir des époques passées.

C'est ce que nous avons essayé, en faisant encore appel aux témoignages graphiques empruntés aux estampes et aux imprimés des fonds si riches de la Bibliothèque de la rue Richelieu.

FOUqUet

SIKINTE.V DANT (i K N K R A 1. OKS FINANCES

Une Poule survint....

N Tannée iô5(), tandis que les bals, les ballets et les comédies absorbaient le temps du jeune roi, Mararin se trouvait fort embarrassé d'argent pour les affaires de l'État. Depuis la déroute de l'armée devant Valenciennes, il montrait vainement une grande force d'âme, faisant appel à la bourse des fonctionnaires, qui ne consentaient à prêter quelque argent que si on leur donnait des gages (i). Mazarin prétendait tirer Gooooo écus du clergé, emprunter 200 ooo livres sur ses pierreries et ses tapisseries, mais, disait-il, « tous les secours qui tardent à venir ne nous serviront pas de grand'chose » (2). Beaucoup de ceux à qui on faisait appel, répondaient évasivement. Colbert, tout récemment conseiller d'État, offrait 100 000 livres, la dot de sa femme, qui venait d'entrer dans ses coffres (3). Le procureur et surintendant général, Nicolas Fouquet, intervint sur la prière du cardinal. Il fit appel à ses parents, à ses amis, à ses créatures, et, sur leurs signatures et sur la sienne, en quatre jours, il trouva gooooo livres, qui, rapidement chargées sur des charrettes, furent voitu-

(1) Le chancelier Séguier fut un des prêteurs. Fouquet, Défenses t. XIV, p. 190.

(2) Lettre du 21 juillet 1656,. B. N. Ms. Fr. 23 202.

(3) Colbert. Lettres et instructions. I, p. 248. Défenses VU, 390 et 391.

8 FOUQl'ET

n?os à La Fère (i). Mazarin n'eut que la peine d'envoyer ses gardes à Compiègne au-devant du convoi et de remercier celui à qui il devait un subside si inattendu et si pro- ^•identiel. « Je sais, écrivait-il à Fouquet, le 24 juillet, que vous avez trouvé cette somme sur vos obligations particulières et que vous avez engagé tout ce que vous aviez au monde pour nous assister dans la conjoncture présente... J'en ai la reconnaissance que je dois et je suis touche au dernier point de la manière dont vous avez usé. J'en ai entretenu au long Leurs Majestés, lesquelles sont tombées d'accord que vous êtes plein d'un zèle très effectif et qu'on doit faire cas d'un ami fait comme vous. Elles m'ont donné charge de vous remercier, de leur part, de l'effort que vous avez fait et de vous assurer qu'elles en conservent le souvenir. Il faudra que vous repreniez cette somme sur le premier argent qui viendra des affaires qui sont sur le tapis (2). »

Cet enthousiasme de Mazarin pour Fouquet était alors d'autant plus sincère, que le jour même où les charrettes du surintendant lui avaient été annoncées, une députation de l'Assemblée du Clergé arrivait à La Fère et n'apportait au cardinal que des doléances au lieu des 600 ooo écus de secours qu'il en espérait (3).

Il est vrai que, l'été suivant, Mazarin, qui avait encore besoin d'argent et à qui Fouquet n'en pouvait promettre qu'à l'aide d'une fabrication de menue monnaie, occasion de donatifs et de pots de vins, avait parfViitement oublié les services rendus et réclamait au procureur général par l'intermédiaire de Colbert le remboursement de ses propres avances. « Il me semble, lui disait-il, que sans présomption, je pourrais être considéré comme les autres, qui ont fait des avances et qui ont été remboursés sur les

(1) .Iules Linr. Nicolas Fouctfitel. I. 380. Cet ouvrage e«l ce (lu'on u écrit de plus complet sur le suriiilcndiiiit.

(2) Procè», t. XIV, p. 379.

(3) Jules Luir. Nicolas Foncquel. I. 38"J.

INF. POILK SURVINT..

Portrait peint et gravé par Nanieuil [1662). (Bibliothèque Natioiiiilc. Estampes.)

dernières affaires et qui sont payés des intérêts jusqu'au dernier sol, pendant que je ne sais pas ce que c'est que d'avoir un denier ^d'intérêt. » Et dans l'entourage du cardinal, les accusations les plus fantastiques circulaient-

lO FOIQUET

sans pitié, sans nul souci d'épargner le crédit et l'honneur du procureur général. Il avait remboursé 25 naillions de vieilles dettes sur les meilleurs fonds. Il donnait des ■2 ou 3 millions à gagner à qui il voulait de ses amis. Il laissait périr les armées de faim pendant qu'il se divertissait à la canapagne et ne payait aucune dépense nécessaire, tandis que publiquement, on chargeait des charrettes de la dot de sa fille prise au Trésor (i).

A ces bruits, à ces calomnies, à ces impostures, la colère de Fouquet s'épancha dans une réplique d'une extrême vivacité. « Je serais bien hors de sens, écrivait-il à Macarin, si je faisais rembourser des 25 millions de vieu.x billets et que je ne me fisse pas rembourser moi-même les avances que j'ai faites pour causes légitimes et toutes récentes et qui me ruineraient pour peu que je manquasse des intérêts à ceux de qui j'ai emprunté. Je ne ferais pas tant gagner de millions à des gens qui me sont fort indif-' fêrents, tandis que mes proches et moi sommes en dettes et dans l'incommodité; et j'aurais peu de jugement, si au moins je ne tirais Votre Éminence de ce qui lui reste dû, puisque je ferais ma cour, et ce serait une chose facile et assez politique. » Puis, cette lettre énergique se terminait par une dernière rectification et une protestation fmale : a Votre Eminence sait bien qu'il n'y a pas d'argent à l'Epargne et qu'on n'y paye qu'en papier qui ne se transporte pas dans des charrettes; et j'ose bien dire encore que, s'il y en avait eu, j'aurais eu droit d'en prendre ce qui m'est dû pour une occasion où j'en aurais eu besoin (2). «

Fouquet écrivait de sa maison de Saint-Mandé où il se réfugiait pour éviter l'importunité de ceu.x qui lui demandaient de l'argent (26 juin i(')57). Sa lettre ne réussit pas à dissiper sa colère. Par les fenêtres de son cabinet, il apercevait le donjon, succursale de la Bastille où l'on avait retiré tant de gêneurs incommodes. Il se figura que

(1) Jules Lair. Aicolas Foucqitet. I, p. 409.

(2) Clément. Lfltres de Colbert. \, p. 503.

Mararin le jalousait, lui tendait des pièges, l'embarquait dans de dangereuses affaires, quitte à l'abandonner ensuite au péril. Et, ce fut en suivant cette pente, qu'il se laissa aller à rédiger le « plan de défense » qui lui fut tant reproché plus tard. Comme beaucoup d'hommes doués du génie de l'organisation, Fouquet ne se confiait jamais à sa mémoire. Ses pensées ne le satisfaisaient que lorsqu'ils les avaient éprouvées en les jetant sur le papier d'une écriture fine et serrée. Plus tard, il revoyait à loisir ses compositionis de premier jet qui encombraient ses agendas et ses garde-notes (i). En une heure, fiévreusement, il épancha son humeur chagrine. « L'esprit de Son Éminence, susceptible, naturellement, de toutes mauvaises impres.sions contre qui que ce soit, la faiblesse d'esprit de io32 (la reine), le pouvoir absolu qu'il a sur 2000 (la reine) et sur i5no (le roi) et par conséquent l'autorité souveraine dans ifuio (Paris) et particulièrement contre ceux qni sont en quelque poste con.sidérable, et dans quelque estime dans le monde, son naturel défiant et jaloux, les dissensions et inimitiés qu'il a semées avec un soin et un artifice incroyable, dans l'esprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires de l'État et le peu de reconnaissance qu'il a des services reçus, quand il ne croit plus avoir besoin de ceux qui les lui ont rendus, donnant lieu à chacun de l'appréhender, et de plus, en mon particulier, l'envie et l'inimitié, qu'attire inévitablement l'emploi des finances, à quoi ont donné plus de lieu le chagrin qu'il prend et le plaisir qu'il témoigne trop souvent et trop ouvertement d'écouter tous ceux qui lui parlent contre moi, auxquels il donne tout accès et toute créance sans considérer la qualité des gens, l'intérêt qui les pousse, et le tort qu'il se fait à lui-même de discréditer un surintendant dont le crédit seul a toujours fait subsister l'État.... » Ainsi débutait le programme de défense recommandé par Fouquet au cas où il serait brusquement séparé des siens. Les petites feuilles de papier

(1) Jules Lair. Aicolas Foucqiiet. 1, p. 'ill.

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noircies, Fouquet s'arrêta et plusieurs années s'écoulèrent avant qu'il relut ce brouillon à idées incohérentes et confuses.

Aussi bien, Mararin si vertement rabroué, avait filé doux. « Je voudrais bien, écrivait-il à Basile Fouquet le lù juillet, que le procureur général ne donnât point tant de créance à ceu.v qui, pour faire leur cour auprès de lui, lui font de faux rapports. Il m'a écrit une lettre pleine de plaintes qui n'ont aucun fondement légitime et offensent fort l'estime et l'amitié que j'ai pour lui. Je lui témoigne par ma réponse que j'en ai quelque chagrin. » L'abbé Fouquet s'entremit entre son frère et le cardinal. La réconciliation fut niélée de pleurs à l'italienne et, sur la même feuille de papier, le surintendant et le cardinal échangèrent des déclarations d'amitié. « Mon frère, écrivait le surintendant, m'a dit la continuation des bontés de Votre Éminence, pour toute la famille, dont je lui suis très redevable, et puis l'assurer que personne n'est plus soumis et plus attaché que moi, qui emploirais ma vie et mon bien pour son service, avec la plus grande joie du monde. » Et Mazarin de répondre : « Je confirme tout ce que M. votre frère vous a dit de ma part, vous assurant qu'on ne peut rien ajouter à l'amitié et à l'estime que j'ai pour vous, à qui je ne demande autre chose qu'une ouverture entière de cœur en toutes choses (i). »

Un an plus tard, nouvelle bourrasque. Fouquet offrit de se retirer et cette fois encore, Macarin se garda d'insister. Il en fut de la sorte jusqu'au moment où le cardinal dut. malgré qu'il en eût, abandonner ses richesses mal acquises et termina sa vie au château de Vincennes (mars 16O1).

« Au malin du 9 mars, raconte Mm= de Mottcville, le roi appela sa nourrice et, tout doucement, en sortant de son lit, lui denianda du regard, si le cardinal était mort : ce qu'il fit de peur d'éveiller la reine, ou de la troubler par cette funeste vue de la mort, qui, de soi-même, est toujours

(1) Feuillet de Conchcs. l'aiiseiie}' d'un curieux. Il, p. .")2S.

l'NK POl Lli SURVINI..

affreuse. Ayant su que oui, il s'habilla et convoqua les ministres, le chancelier Le Tellier, le surintendant Fouquet, M. de Brienne. Il leur commanda de ne rien expédier à l'avenir sans lui en parler, leur déclarant, qu'il ne voulait pas que ceux qui lui demanderaient des grâces, s'adres-

Ballet des Noces de Thetis, représenté en la Salle du Petit Dourbini,

décorations et machines de Jacques Torelli, gravure d'Israël Silvestre.

(Bibliothèque Nationale. Collection Hennin.)

sassent à d'autres qu'à luiliK » Le pouvoir personnel du roi s'exerça dès cette journée même. La reine-mère, s'étant laissée aller à commander comme par le passé, s'aperçut sur-le-champ que son fils entendait ne partager avec personne le pouvoir et l'autorité.

L'heure critique avait sonné pour Fouquet. Mais la bourrasque devait l'atteindre par le côté où il l'attendait le

(1) Madame de Motleville. Mémoires, p. .">05 (édit. Michaudy.

moins. La jeunesse du roi avait été jalousenxent surveillée par une mère, qui n'était certainement pas très prévoyante, mais qui était dévouée et incapable de lâches condescendances. Grand, bien portant, sobre, ne buvant presque pas de vin, de traits moins réguliers que son frère Philippe mais d'aspect plus viril, on l'avait, malgré les avis de Maiarin, qui aurait bien voulu d'un souverain qui s"amuso, tenu dans une continence qui n'avait subi que de rares infractions En vain, de bonne heure, la duchesse de Chàtillon, avec qui Louis XIV tout jeune aimait à jouer, avait lonté de dépasser la limite des jeux innocents :

Chàtillon, garde; vos appâts

Pour une autre conquête,

chantait Bcnseradc,

Si vous êtes prête, Le roi ne l'est pas ; Avec vous il cause, Mais en vérité, Il faut bien autre chose Pour votre beauté Qu'une minorité (i).

En ce temps de danses et de ballets (2), ce même Benserade fournit de curieuses notes sur la progression de la puberté du roi. En i653, c'est le Ballet de La Nuit ou Louis paraît en soleil levant.

Je cours après l'honneur, dou.\ charme des vainqueurs; Quoique mon œil brillant donne à plomb dans les cœurs, Le mien, pour les plaisirs, est aussi froid que marbre. Quant à la passion, je ne sais ce que c'est. Et la belle Daphné me touche comme un arbre Dont la feuille me plaît.

(1) Hisloire amoureuse des Gaules, liv. II.

(2) Le ton est bien changé depuis le grand liaîlel du Roy dansé au Louvre, le 12 février 1617, où M. de La Hoche-Guyon, Bgurant dans l'intermède des Scieurs de bois, disait aux dames ;

Ne méprisez point mon outil.

L'avantage qu'il vous présente, C'est qu'il n'est rien de si subtil A se loger dans une l'ente.

{Catalogue de la Bibliotlièque dramatique de M. de Soleintn). 1 1 1 , p . 79.

UNE POULK SURVINT... O

En i65(), il est le printemps :

De toutes les beautés, il est cnviroiinc

Et toutes les beautés ne se peuvent défendre

De tâcher au moins à lui rendre

Cet amour qu'il leur a donné.

Il ne faut pas laisser sur la tige vieillir

Toutes ces belles fleurs qui sont de son donxaine,

C'est le printemps qui les amène,

C'est au l'rintemps à les cueillir.

Malgré ces invites, les aventures galantes du roi. au seuil de la dix-neuvième année, s'étaient bornées à une vague amourette avec Elisabeth de Tarneau. Une dame de la reine, d'une réputation qui n'était même pas équivoque, à peu près borgne, comme complément de charme, avait eu soin, par contre, d'être son initiatrice. Et toute la Cour, qui détestait M"'-' de Beauvais, l'avait chansonnée sans insister, plus que ne le permettait le respect de la Majesté royale, sur le ridicule de cette première mésaventure où « le jeune guerrier s'était laissé prendre au.x embûches d'une invalide de la galanterie (i). »

Le péril devait venir d'ailleurs. Mazarin avait auprès de lui un essaim de nièces dont aucune n'était vraiment belle mais qui, Italiennes, vives d'esprit, hardies et enhardissantes, furent pour le jeune roi de dangereuses compagnes de la vie familière de chaque jour. L'aînée, Olympe Mancini, du même âge que le roi, mais très formée, la poitrine opulente, exerça sur Louis une attraction que l'on remarqua dès i655. Mais Olympe ne sut pas attendre. A l'amourette royale, elle préféra un solide mariage avec le prince Eugène de Savoie, plus connu sous le nom de comte de Soissons. Et Louis, qui la vit se marier sans douleur ni chagrin, voleta vers une autre conquête.

Dans l'entourage d'Anne d'Autriche, une jeune fille, a qui ses cheveux blonds et ses yeux bleus sous des sourcils noirs, composaient un visage aux traits expressifs.

(1) Jules Lair. Louise de La Vallière, p. 13.

lu KOUQnCT

« M"e de La Mothe Argencourt. avait, dit un contemporain, une façon de parler qui plaisait. » Le roi s'en éprit, se montra pressant, non plus comme l'enfant qui courtisait Olympe Mancini, mais « comme un homme amoureux qui n'était plus sage, » dit M^c de Motteville (i). La Mothe Argencourt, à peu près livrée par sa mère, se défendit par honnêteté naturelle, et cette résistance donna le temps à la reine et à Mazarin d'intervenir. Anne d'Autriche confessa son fils dans son oratoire, et, nonobstant le froid glacial, l'envoya passer la semaine à Vincennes auprès de l'Éminence qui travailla à le convaincre que la belle ingénue s'était raillée de sa passion avec ses amies et peut-être avec ses amants. Le dépit de Louis mit fin à toutes ses velléités d'amourette. « On fait tant de contes dans le monde, disait le lendemain Mazarin à M"e de Montpensier, que si on y ajoutait foi, on serait très malheureux. Ne dit-on pas que le roi est amoureux de M'ie de La Mothe, que la reine et moi sommes au désespoir? Je vous assure que si nous l'étions, nous serions bientôt consolés, car cet amour-là est, je crois, déjà passé (2). »

La pauvre Anne d'Autriche n'avait évité Charybde que pour tomber en Scylla. Pour se consoler de sa désillusion, Louis XIV ne bougeait plus de cher M^e de Soissons. Après quelques mois de contemplation platonique, on jugea bon de l'y arracher en l'autorisant à suivre l'armée qui assiégeait Dunkerque. Louis, dans la force de l'adolescence, se jeta comme un fou dans les fatigues et les imprudences. En parcourant à cheval les sables brûlants aux jours les plus chauds de l'été, en restant imprudemment au serein ou dans les marécages du fort de Mardick, en abusant de la limonade et des confitures, il gagna une fièvre pernicieuse qui faillit le tuer. Comme il agonisait à Calais, entouré de ses courtisans, il entrevit une grande fille tout

(1) M"'« de Motteville. Mémoires, t. IV, p. 8.").

(2) M"e de Montpensier. Mémoires, t. III, p. I'.I6, l',»7.

Louis XI \ en Soleil Levant, costume du baUet La Nuit H653), (Bililiolhi'-quc N'nlionalc. Collection Hennin.)

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eu larmes qui « se tuait de pleurer (i) ». Il la connaissait bien, car c'était la seconde nièce du Cardinal, mais il n'avait jamais fait attention à elle. Les femmes la disaient laide. Très maigre, brune de peau, le front large, les traits irréguliers, mais accentués, les yeux noirs d'une vivacité extraordinaire, la jeune fille lui parut belle tant il se sentit aimé par elle. A son retour à Paris, Olympe de Soissons vit bien qu'elle avait perdu tout crédit sur lui et comme elle se permit de faire allusion aux sentiments qu'il nourissait pour sa sœur, il la traita toute la soirée comme une personne qu'il n'aurait jamais vue ni connue.

Marie Mancini, qui avait de l'esprit comme un démon, n'employa pas d'autre arme. Bientôt, la cour n'eut pas assez de galas. A Fontainebleau, où elle se rendit, ce n'était que ^promenades sur l'eau avec les violons, promenades en calèche à Franchard. Le soir, danses jusqu'à minuit. Elle était la reine de toutes les fêtes. On s'amusa, d'abord, de ce qui semblait enfantillage et bouderie de deux petits enfants. Anne d'Autriche ne demandait pas mieux qu'une passion innocente occupât Louis jusqu'à l'heure où l'on songerait à le marier, mais bientôt, toute la Cour comprit que la passionnelle était plus sérieuse qu'on ne l'avait cru et justement c'est à cette heure que les projets de mariage commençaient à être pris en sérieuse considération. Trois princesses semblaient se disputer les chances de monter sur le trône de P>ance : Henriette d'Angleterre, petite-fille d'Henri IV comme Louis, avait contre elle l'antipathie de Mazarin et la répugnance qu'elle inspirait au roi; l'infante Marie-Thérèse, qu'Anne d'Autriche appelait de tous ses vœux était peu agréable au ministre; enfin Marguerite de Savoie, alliée aux Mararins, semblait tenir le premier rang. Ce fut à celle-ci que le Cardinal songea d'abord. Louis paraissait devoir s'en accommoder. A vingt ans, on trouve toutes les femmes belles. Mais Mario Mancini lui signifia rudement que « c'était une honte de se

(1) M"« fie Montpfiisier. Mémoires, t. III, p. 'J7'l.

laisser donner une si laide femme (t) ». A ce moment, M. de Pimentel, envoyé de la Cour d'Espagne, faisait savoir au Cardinal

par l'entremise de Colbert, que sa Cour était prête à accorder au roi la main de l'infant^'.

(\imhien Anned'Autriche bénit alors l'intervention de Marie de Mancini qui avait détourné de la Savoyarde les idées du roi! Elle ne se doutait point que la jeune Italienne, audacieuse et tenace, avait résolu d'être r e i ti e de France. Maiarin, qui n'ignora pas longtemps ses projets et ses rêves ambitieux, lai.ssait faire, résolu à ne pas jouer la partie si elle était trop dangereuse, et à ne parler de rh)'pothèse du mariage que sur un ton un peu railleur. Anne d'Autriche prit feu à cette pensée.

l'or trait anonyme, (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

(1) M'i« de Montpensier, Mnnoires. III, p. 306. Marguerite df Savoie avait la bouche grande, le nez pas beau, le teint basané

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Alors, lo Cardinal se prononça contre un projet aussi romanesque (i). Le roi pria, supplia. Il eut beau faire; le cardinal expédia sa nièce au Brouagc sous la garde de Mme de Venel. On leur perniit à peine les adieux. « Sire, dit Marie Mancini, vous êtes roi et vous m'aimer, et. pourtant vous souffres que je parte (2). » Quelques mois plus tard, il était question de marier Marie au Connétable Colonna (3). A ce moment Louis, d'amant au désespoir, était devenu fiancé plein d'entrain.

Cette fois encore, il avait subi l'attraction d'une feninie jeune et éprise de lui. Fille d'une princesse française reine d'Espagne, nièce d'une Espagnole reine de France, Marie- Thérèse avait été nourrie dans cette pensée que son cousin Louis était le seul souverain digne de s'unir à elle. Quand elle passa la frontière, le gentilhomme flamand qui l'accompagnait constata que « la douleur d'avoir quitté un père était vaincue par la douceur de suivre un époux (4) ». Et le soir des noces, quand on annonça que le roi était déshabillé, Marie-Thérèse s'assit à la ruelle de son lit sur deux carreaux pour en faire autant, sans se mettre à sa toilette, sans faire nulle façon et comme on lui dit que le roi l'attendait : — Vite, vite, le roi m'attend. « Le lendemain, dit Mme de Motteville, c'était la plus belle amitié du monde (5). « Marie-Thérèse fit promettre à Louis de ne jamais se séparer d'elle si ce n'est par absolue nécessité ; il en fit volontiers le serment (6) et bientôt il remerciait sa mère de lui avoir ôté du cœur Madenaoiselle de Mancini (7). Ces belles amours seraient-elles durables?

(1) Mémoires de Choisi/, t. 1, p. 82. M"» de Moltovillo, Mémoires, t. IV, p. 144etl'il.

(2) M'^i'cle Motteville. Mémoires. IV, p. 155.

(3) Amédée Renée, /.es nièces de Mazarin, p. 32.

(4) Extraits des manuscrits de M. de l'uorden. p. 12it.

(5) M""> de Motteville. Mémoires. IV, p. 217.

(6) M"« de Montpensier. Mémoires, t. III, p. 479.

(7) M""" de Motteville, Mémoires. IV, p. 218.

LNi: P0L:LF,' SLRVINT...

Ce mari de vingt-deux ans ne parlait que très] peu l'espagnol; Marie-Thérèse ne savait pas un mot de français. En outre, comme à Madrid on lui avait recommandé une grande réserve, elle ne frayait qu'avec sa tante et ne visitait que les églises et les cou- IPiS vents. Marie Mancini, l'enjôleuse pétillante d'esprit, qui logeait au Louvre « avec toute la Mazarinerie », avait beau jeu.

Un moment, le bruit courut que, près du roi, sa recommandation valait mieux que ceUedelareine(i) et bientôt, Marie- Thérèse pleura , se plaignit et fit appel à Anne d'Autriche. Au début d'avril 1 66 1 , un des agents de Fouquet apprenait d'un confident du père Annat, confesseur du roi « que la reine-mère et la reine l'avaient envoyé chercher pour tâcher de détourner le roi de l'inclination qu'il a pour M'ie Marie de Mancini, comme d'une chose mauvaise; qu'il en a parlé au roi, qui promit de suivre

l'orli ail anonyme.

(Hibliothùqiie Nationale. Estampes:

Colleelion Hennin.)

(1) Extraits des manuscrits (Je Vuorden, p. 177.

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son conseil et qui, depuis, à ce qu'on nVa assuré, n'avait plus paru si ardent pour elle; car, plusieurs petites grâces qu'elle lui avait demandées, il avait remis pour lui répondre à quelques jours; ce qui fit paraître que n'ayant osé refuser tout à fait, il a pris un milieu et a été, du moins apparemment, retenu par ce c]^ui lui en avait été dit (i). » L'agent de Fouquet raisonnait sur les apparences. Ce qui avait éloigné Louis de Marie Mancini, c'était l'intrigue qu'elle suivait avec le prince Charles de Lorraine, acceptant et provoquant publiquement ses rendez-vous, en même temps que Mazarin négociait son mariage avec le connétable Colonna (2).

La pauvre Marie-Thérèse n'avait guère fait, d'ailleurs, que changer de rivale.

En ce même mois d'avril, une princesse aimable, gracieuse, d'un esprit vif, délicat et enjoué, faisait son apparition à Fontainebleau. C'était cette petite princesse d'Angleterre que Louis XIV traitait si dédaigneusement si.x ans plus tôt et qu'il appelait avec impertinence : Les os du cimetière des Innocents (3). Henriette d'Angleterre venait d'épouser Monsieur, frère du roi, et la jeune fille devenue femme s'épanouissait en pleine Cour. La petite princesse était alors une beauté de seize ans aimée du monde et lui rendant amour pour amour. Ses yeu.\, selon le mot de l'abbé de Choisy, paraissaient atteints du désir de plaire à ceu.x qui la regardaient (4). La voir et s'attacher à elle, ce ne fut qu'un pour le roi (5). « C'était dans le milieu de l'été. Madame s'allait baigner tous les jours. Elle partait en carrosse à cause de la chaleur, et revenait à cheval.

(1) Clément. La police sous Louis XII', p. 8.

(2) M"e de Montpciisier. Mémoires, t. IV, p. 500.

(3) M"® de Monlpensier. Mémoires. MI, p. 'i21.

(4) Choisy, Mémoires. II, p. 28.

(5) « Le roi connut, dit M"'*-' de LafujeUe, en la voyant de plus près, combien il avait clé injuste en ne la trouvant pus la plus belle personne du monde. » [Histoire de Madame lletiricde, p. 52.)

suivie de toutes les dames habillées galamment, avec mille plumes sur leurs têtes, accompagnée du roi et de la jeunesse de la Cour. Après le souper, on montait dans des calèches légères, et sur la pointe des herbes, au bruit des violons, on s'allait promener une partie de la nuit autour du canal. Ces promenades dans les bois duraient jusqu'à deux ou trois heures après minuit et* avaient un air plus que galant. Les fêtes durèrent tout le mois de mai et tout le mois de juin (i) ». L'empressement du roi auprès de sa belle-sœur n'échappait à personne à la Cour,, et « il parut aux yeux de tous qu'ils avaient l'un et l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions (2) ». Au mois de juillet, un de ces avis, que ses agents adressaient à Fouquet, fait allusion aux inquiétudes de la reine-mère et au chagrin de la jeune reine à qui tant de divertissements enlèvent son mari. « La reine-mère, rapportait le père Annat, en parlant des mécontentements qu'elle avait sur Madame, lui avait assuré qu'elle était une fort grande coquette et une artificieuse, mais aussi que la jeune reine lui donnait bien de la peine avec ses larmes et toutes ses façons de faire (3). » Anne d'Autriche, en effet, avait fort à faire entre ses deux belles-filles. Tandis qu'elle consolait Marie-Thérèse, il lui fallait réprimander Henriette et morigéner Louis. Dans les premiers jours de juillet, ayanl essayé de faire comprendre à Madame, sous couleur que tant de danses et de promenades nocturnes nuiraient à sa santé, qu'il fallait un peu se relâcher de son empire sur le roi, elle ^vait complètement échoué. Vainement, elle essaya des voyages emmenant Madame à Villeroy et à Dampierre, mais alors, Louis accompagna sa belle-sœur jusqu'à quatorze lieues de F'ontainebleau et revint l'y chercher au retour (4). Anne d'Autriche fit appel à la reine

(1) M™* de Lafayette. Histoire de Madame Henriette, p. 53.

(2) M™« de Lafayette. Histoire de Madame Henriette, p. 55.

(3) Bibliothèque Nationale. Mss. Baluze, t. 149.

(4) Bibliothèque Nationale. Mss. fd. italien, t. 127. Relation de l'ambassadeur vénitien Grimani.

24 FOrQl'ET

d'Angleterre. Elle seule parlerait à sa fïlle et mettrait fin à un manège qui préoccupait toute la Cour et dont Monsieur se montrait froissé. La mère d'Henriette arrivée à Fontainebleau, on fit comparaître le roi et Madame dans une sorte de conseil de famille et « on leur parla si fortement, rapporte Mme tie Lafayette, qu'ils commencèrent à ouvrir les yeu.x ». Puisque toute la Cour jasait à leur sujet, ils se résolurent à rompre les chiens, sans renoncer à des divertissements qui leur étaient plus chers qu'ils ne voulaient en convenir. Ils résolurent donc entre eu.x que le roi ferait Famoureu.x de quelque jeune personne de la Cour et qu'ainsi l'on détournerait les soupçons.

Parmi les filles de la Reine, il y en avait de fort coquettes, notamment M''^ de Pons et M'ie de Chimerault, mais, Mlle de Pons avait à la Cour une allure qui inquiétait sa famille, et, sous prétexte de la maladie d'un de ses parents, le Maréchal d'Albret, on la réclama à Paris (i). Mlle de Chimerault, pas plus innocente que Mii<^ de Pons, mais plus habile et plus experte dans les choses de la galanterie, reçut les avances du roi comme une place qui se défendra tout le temps nécessaire. Elle n'avait, au fond, nulle envie de se compromettre et elle n'était pas |ïlle à s'imaginer qu'elle ne servait pas de paravent. Puis, une fille de la reine n'était pas assez dans l'entourage de Madan^e pour la comédie que rêvaient Louis et Henriette. Alors on fit un autre choix. Une des suivantes de Madame, jeune fille de dix-sept ans, grande, mince et fme de taille, un peu maigre, Louise-Erançoise de la Baume Le Blanc de La Vallière, avait une tête charmante, un teint blanc, des yeux bleus, des cheveux d'un blond argenté. « Elle n'était pas, dit Choisy, de ces beautés toutes parfaites, qu'on admire souvent sans les aimer. Elle était fort aimable et ce vers de La Fontaine :

Kt la grâce plus belle encore que la beauté (1) Mémoires de M""> de MoUeville, t. IV, p. 27'J.

INK POLLK SURVINT.

semble avoir été fait pour elle (i) ». Bien qu'elle fût depuis fort peu de temps à la Cour, dès son arrivée, tout le monde

Portrait et gravure de Jean Sauve.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

la trouvait jolie, et plusieurs jeunes gens prétendirent se faire aimer d'elle. Il y avait parmi eux, et au premier rang.

(1) Choisy. Mémoires, Col. Mithaud, p. 582.

ce jeune comte de Guiche, le jeune homme de la Cour le mieux fait et le plus spirituel, un brave soldat et un courtisan trop |ïer de ses mérites pour ne se croire point en droit de toujours triompher. Il était de ceux c[ui, élevés sur un pied de quasi-égalité avec Louis et ne trouvant pas en leur camarade la pétulance et la vivacité qui étaient en eux, s'étaient facilement habitués à l'idée qu'il manquait d'esprit et qu'ils le régenteraient en lui en fournissant.

Louise de La Vallière n'avait pas repoussé ses hommages, • mais comme il était marié, elle affectait de n'y voir qu'un trait de cette courtoisie qui semblait imposer aux gentilhommes du roi d'être les galants des filles de Madame.

Née dans la Touraine d'un petit gentilhomme qui servait le roi aux armées, elle avait perdu son père, à peine âgée de neuf à dix ans. Sa mère avait convolé en nouvelles noces avec le marquis de Saint-Rémy, premier maitre d'hôtel de Gaston d'Orléans. Elle avait donc grandi à Blois, dans l'entourage de Monsieur, en la compagnie des petites princesses, dont les cervelles impressionnables étaient toutes troublées par la pensée que l'une d'elles pourrait bien monter sur le trône de France. Elle avait la réputation d'une fille sage, très raisonnable, sachant se gouverner toute seule et quand, après la mort de Monsieur, le personnel de l'hôtel de Blois se dispersa, une des plus célèbres Précieuses du temps, Mme de Ghoi-sy, la femme de l'ancien chancelier de Gaston d'Orléans, qui avait l'oreille du jeune roi et une grande influence à la Cour, la fit accepter en qualité de demoiselle d'honneur dans la maison de la nouvelle Madame. Les années précédentes, avec M"--'» d'Orléans, dans la solitude de la province, elle avait lu beaucoup de romans. Elle avait beaucoup entendu parler du roi et, sitôt qu'elle l'avait vu. elle avait retrouvé en lui un de ces princes de VAsti'CC qui épousent des bergères. Louis, auprès de Madame, et pour toutes celles qui l'approchaient, était poli, empresse, désireux de plaire, réservé cependant, et n'oubliant jamais qu'il était roi. Pas un seul des seigneurs de la Cour n'avait aussi bon air. Ses

regards pénétrants donnaient encore plus de prix aux paroles rares qui sortaient de ses lèvres un peu dédaigneuses (i). Un jour, dit-on, dans une discussion sur les seigneurs de la Cour, les autres demoiselles d'honneur taquinèrent Louise sur le dédain qu'elle affectait pour les galants et pour le culte qu'on lui savait pour le roi. Louis, qu'une charmille séparait des causeuses, entendit les propos. Celle-là ne le tiendrait pas à distance comme M"c de Chimerault; elle jouerait au naturel le rôle qu'on voulait obtenir d'elle. Henriette, confiante dans ses attraits conquérants, acquiesça au plan du roi et il entama aussitôt, auprès de Louise de La Vallière, la cour indiscrète qui devait détourner de son intrigue avec Madame les soupçons de son entourage.

Mais près de Louise de La Vallière, le comédien céda bientôt la place au passionné. Dès lors, il ne fut plus question de paravent. Où il pensait ne trouver qu'une coquette ou une naïve dont le rôle ne durerait qu'un jour, Louis avait découvert un cœur tout frais et qui s'ouvrait pour la première fois à l'amour. Dès lors, sa tactique changea. Il ne s'agissait plus de suivre le plan qu'il avait élaboré avec Madame, de prodiguer des démonstrations, de rendre public le caprice qui devait paraître à tous entraîner le roi sur les pas de la jeune fille. Tout au contraire, le séducteur eut soin de dissimuler ses recherches. Louise et lui se montrèrent très réservés. « Ils gardaient beaucoup de mesure. Il ne la voyait pas cher Madame, et dans les promenades de jour; mais à la promenade du soir il sortait de la calèche de Madame et s'allait mettre près de celle de La Vallière dont la portière était abattue et comme c'était dans l'obscurité de la nuit, ils parlaient avec beaucoup de commodité (2). » C'était quelques mois à peine après la représentation du Ballet de V Impatience. Le galant Ben-

(1) Jules Lai'r. Louise de Lu Vallière, p. 58.

(2) M"« de Lafayelle. Histoire de i»l™e Henriette, p. 64.

2b KOL'QUET

serade avait en quelque sorte tracé la morale des amoureux pressés du temps :

Courons où tendent nos désirs; Il n'est pas toujours temps de goûter les plaisirs. On ne peut en avoir trop tôt la jouissance.

Il faut presser pour être heureu.x, Et Vamour est sans traits, et l'amour est sans feu.x

Quand il est sans impatience.

Louis était si épris que toutes les nuits il rêvait tout haut de cette « petite pute », comme l'appelait Marie-Thérèse (i). Dans son impatience, il brusqua les préliminaires. Il avait alors pour favori et pour confident le comte de Saint- Aignan. Premier gentilhomme de la Chambre, il occupait un des petits logements du palais. Touchant à la quarantaine, ayant trois grands garçons et trois fdles abbesses, il avait sur le roi l'autorité d'un Mentor d'e.xpérience. Quand la reine Anne fut mise au courant de la trame, que lui avait dissimulée jusque là la familiarité dont continuaient à user ensemble Louis et Madame, il était trop tard. Saint-Aignan avait prêté sa chambre au roi et le jeune et beau souverain avait obtenu, selon le mot d'un contemporain, « cette ravissante grâce, pour laquelle les plus grands hommes de l'univers font des vœu.x ». « La reine m'a dit, écrivait le 22 juillet 1661, l'abbé de Belesbats à Fouquet, qu'elle voyait dans la Cour une cabale fort méchante, qu'elle ne pouvait encore pénétrer, qu'elle avait su que depuis peu on avait fait coucher le roi avec une jeune personne de laquelle ce bonhomme-ci (le confesseur de la reine) n'a pu redire le nom et que la reine avait ajouté que le roi se relâchait sur la dévotion, cju'il ne se confessait ni ne communiait pas aussi souvent, et que le père Annat était un pauvre homme et si timide qu'il n'osait dire aucune chose au roi de peur que cela n'allât contre ses intérêts (2). «

Le nom que l'abbé de Belesbats ne aonnait pas à

(1) Juan Uervc/.. Les Femmes et la galanterie au XVIl« sièclr.

(2) Bibliotbc<iue Nutionule. Mss, llaluzc, IV.t.

UNK POILE St RVINT... 2C|

FouquL't, le surintendant ne pouvait tarder à le connaître. Sitôt qu'il fut clair pour la Cour que la liaison du roi avec Louise de La Vallière n'était pas une passade, tout avait été mis en œuvre pour la rompre. La reine Marie-Thérèse était dans un état de grossesse avancée. Anne d'Autriche voulait avant tout la ménager, mais elle s'y prit si mal que l'aventure ébruitée vint aux oreilles de la jeune reine. Mme de Motteville raconte que lui désignant un jour La Vallière qui se trouvait dans sa chambre, elle lui dit en espagnol : « Cette femme qui a des boucles d'oreilles en diamant, c'est celle qu'aime le roi (i). »

Anne d'Autriche avait tourné sa mauvaise humeur contre Madame, à qui elle reprochait de ne pas s'être opposée aux soins que le roi rendait à « cette fille ». Puis, elle avait fait ses observations à Monsieur, qui se montra fort mécontent que le roi fut amoureux d'une fille de Madame. Celle-ci, qui ne paraissait nullement dépitée d'avoir perdu le roi, fut seulement ennuyée des sermons qu'on lui infligeait. Elle s'était mariée pour s'affranchir des réprimandes de sa mère. Celles de sa belle-mère lui parurent insupportables et La Vallière eut quelques ricochets de sa mauvaise humeur.

Maîtresse du roi, elle demeurait toujours petite demoiselle d'honneur avec sa chambre sous les combles. Elle s'était donnée sans se vendre, sans calcul, sans inquiétude du lendemain et si elle figurait dans le Ballet des Saisons à côté des autres beautés de la Cour, elle n'y jouait qu'un rôle très modeste.

Cette beauté depuis peu née,

lui faisait dire Benserade,

Ce teint et ces vives couleurs, C'est le printemps avec ses fleurs Qui promet une bonne année (2).

(1) Walckenaer. Mémoires sur .V""" de Sévigné, II, p. 505.

(2) Le calendrier de Benserade était défectueux : la faveur de La Vallière devait durer plus d'une année.

3o FOUQUET

Quand il avait compris qu'il ne pouvait lutter contre un rival couronné et victorieux, le beau Guiche avait pris congé de M"e de La Vallière en termes très secs et du ton froissé d'un homme qui aurait eu des droits sur elle. Puis, il s'était mis à s'empresser sur les pas de Madame qui en semblait fort heureuse, avec tant d'affectation que peu après, Louis, qui n'aimait pas les rivaux, même dans le passé, lui enjoignit de quitter Fontainebleau (i). Il ne ressentait cependant aucune jalousie à l'égard de sa belle sœur; il n'en était pas de même à l'égard de La Vallière. Le hasard lui avait appris qu'à quatorze ans, au château de Blois, Louise avait été courtisée par un des jeunes Bragelonne, fils du capitaine des gendarmes de Gaston d'Orléans. Elle avait reçu de lui des déclarations et entretenu une petite correspondance bientôt supprimée par les soins des parents (2). Il interrogea à ce sujet Mi'^ de Montalais, jadis attachée à la Gourde Madame douairière et qui était maintenant logée dans la chambre même de La Vallière. Sa crainte constante était de n'être pas le premier que sa maitresse eût aimé et, pourtant, Louise ne vivait que pour lui, ne songeait qu'à être aimée du roi et à l'aimer. Les bruits de la Cour ne comptaient pas pour elle; elle n'intriguait pas, elle ne se mêlait de rien. Elle était peut-être la seule à ignorer que Benserade, hontevix de n'avoir point deviné, en temps utile, l'importance de la nymphe que présentait son couplet, s'était attaché à réparer ses torts dans son Sonnet d'amour où il célébrait la bouche qui avait charmé

le roi :

Bouche vermeille au doux sourire Bouche au parler délicieux, Bouche qu'on ne saurait décrire, Bouche d'un tour si gracieux.

Bouche que tout le monde admire, Bouche qui n'est que pour les Dieux, Bouche qui dit ce qu'il faut dire, Bouche qui dit moins que les yeux.

(\ I M'"* de l^afiiyetle. Histoire de Madame Henriette, p. 6C. (2) M'"^ Ao Lafayette. Histoire de Madame Henriette, p. 68.

UNE POL'LE SURVINT... 3l

Bouche d'une si douce haleine, Bouche de perles toute pleine, Bouche enfin, sans tant biaiser, Bouche, la nxerveille des bouches, Bouche à donner de l'âme aux souches.

Bouche, le dirai-je, à baiser.

Tout est permis aux poêles, mais après l'assaut qu'il avait subi, les conseils et les reproches de sa mère, les récriminations de la reine, Louis XIV ne pouvait accepter qu'un autre prétendit jouer entre lui et sa maitresse un rôle analogue à celui que Mararin s'était donné jadis entre le roi et sa jeune nièce.

Or, ce fut le malheur de Fouquet d"a\'oir rêvé pour lui cette partie de la succession du cardinal. Il avait, un des premiers, eu avis de l'introduction sur la scène politique de ce nouveau facteur que pouvait être une maîtresse royale. Dès le début de la liaison, ses agents l'avaient de leur mieux renseigné. Il en avait suivi toutes les phases avec une naturelle curiosité. L'n jour, c'était la concierge de la Mi-Voie qui lui rendait compte d'une de ses conversations avec la belle Fouilloux. « J'ai vu M'ie de Fouilloux qui m'a dit que mardi le roi s'enferma avec Madame, Mme la comtesse (de Soissons), M">« de Valentinois et les filles de Madame et ne voulut, qu'aucun homme ni d'autres personnes y fussent. Elle dit qu'ils firent cent folies, jusqu'à se jeter du vin les uns aux autres, que le roi lui parla fort, et lui témoigna mille bontés ; elle vous assure que ce n'est rien que Lavallière, et que tout le tendre va à Madame (i) ». Un autre jour, la même Laloy lui écrit : « M"* de Fouilloux se mit à me parler de M"e de La Vallière et pour vous dire le vrai, je vis fort qu'elle enrageait de n'être point dans la confidence. Elle croit que le roi ne fait rien que causer avec Madame et que lui-même est le premier à en faire des plaisanteries, .le vous dirai pourtant que bien d'autres, qui disent bien le savoir, en parlent d'une autre manière. Elle déclama fort

(1) Clément. La Police sous Louis XIV, p. 9.

'.■>2 FOl'QIF.T

contre M"e de LaVallière, disant que ce n'était point ici son coup d'essai et qu'elle en avait fait bien d'autres. Et par tout ce qu'elle me dit, je vis bien qu'elle en voulait faire dire quelque méchant discours au roi, afin que cela l'en dégoûte. Elle ne me dit pas cela clairement, mais elle m'en dit asse^ pour le comprendre. Elle dit qu'il n'y avait rien qu'elle n'eût mis en pratique pour que le roi en fut amoureux et que si d'autres avait voulu faire la nioitié des avances, elle ne l'aurait pas eu. L'on ne sait ce qu'elle entend par là, mais pourtant elle me dit toujours que le roi n'en était point amoureux, qu'elle croyait bien que s'il en pouvait faire quelque chose, il le ferait comme bien d'autres (i). »

L'astre, qui montait au rénith de la Cour, une fois deviné par Fouquet, il ne perdit pas de temps pour lui présenter ses hommages. A la messe du roi, il lui faisait cent agréments et Mlle de Fouilloux lui faisait mander que Madame et la comtesse de Soissons en étaient fâchées (2). Il en vint bientôt à une démarche beaucoup plus compromettante et à laquelle l'avaient poussé, très certainement, les fausses appréciations de MUe de Fouilloux.

« Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais lorsqu'on résiste à vos intentions, lui écrivait l'entremetteuse dont il avait employé les offices. Je ne puis sortir de colère lorsque je songe que la petite demoiselle La Vallière a fait la capable avec moi. Pour captiver sa bienveillance, je l'ai assurée de sa beauté, qui n'est pas pourtant grande, et puis lui ai fait connaître que vous empêcheriez qu'elle manquât jamais de rien et que vous avez vingt mille pistoles pour elle. Elle se gendarma contre moi disant que deux cent cinquante mille pistoles n'étaient pas capables de lui faire faire un faux pas et elle me répéta cela avec tant de IWrté, quoique je n'aie rien ménagé pour l'adoucir, avant que me séparer d'elle, que je crains fort qu'elle n'en parle au roi, de sorte qu'il faut prendre les devants pour cela. Ne trouvez-

(Ij Cli'iiielil. /.il i>olicc siius l.iiiiis .\/^', J). '.>. (2) Clément. La police sous Louis .XfV, p. 11.

Grave fiar Alfred Johannot (1800-1831), d'après un portrait de Mignard. (Bibliothèque Nationale. Estampes.)

VOUS pas à propos pour la prévenir de dire qu'elle vous a demandé de l'argent et que vous lui en avez refusé ? Cela rendra suspectes toutes ses plaintes (i). »

Fouquet n'entendit pas ce conseil insidieux. Il essaya non seulement d'apaiser La ValUère mais de jouer le rôle de confident et ayant pris à part la jeune fille dans l'antichambre de Madame, il commença à l'entretenir des inéritos du roi, le plus grand prince du monde, le mieux l'ait, le plus digne d'être aimé. La jeune fille, fière du secret de son cœur, coupa court, et dès le soir, elle se plaignait au roi de ce qu'elle considérait comme une offense (2). La colère de Louis XIV, à la nouvelle d'une démarche aussi insolite, ne se pi-oportionna pas à l'indiscrétion. Le roi vit en Fouquet non point le surintendant qui faisait sa cour en mettant ses caisses à la disposition de la maitresse royale, mais le viveur et le don Juan qui prétendait se poser en rival. Quand il avait eu affaire à des maîtresses en l'air qui acceptaient d'autres hommages, il ne s'en prenait qu'à elles, et son unique vengeance était de se retirer majestueusement. Cette fois, c'était une femme qu'il possédait, qu'on semblait lui disputer. C'était un amour que rien de bas n'avait avili qu'on voulait ravaler au rang d'un \'il marché (3). Il semblait que la mort seule était capable d'expier un forfait pareil. Et quand au château de Vaux, il découvrit dans un des cabinets un portrait de M"'' de La Vallière qu'un peintre avait exécuté sans qu'elle le sut, la reine-mère eut peine à calmer son ressentiment de cette flatterie qu'il prenait pour une insolence (4).

(1) Bibliothèque de l'Arsenal, Papiers Cmirait n" 54'20. Colle lettre qui a été attribuée u .M""" du Plessis-Bellière, parait être bien plutiU dans le ton et le style de la femme l^aloy.

(2) Ghoisy. Mémoires, p. 16'».

(3) Jules Lair. Nicolas /■'oucqaet, 41-'».'?.

('») W ali'keniier. Mémoires sur !/'"• lie Séfi-^rié, II, p. 249.

La Jeunesse de Fouquet.

'homme, qui s'i^tait ainsi attiré le courroux du roi n'était pas un Je ces grands seigneurs de naissance à qui leur rang assure .un rcMe capital dans l'Etat. Les origines des Fouquet étaient modestes. Les ancêtres du surintendant appartenaient à cette petite noblesse qui se confondait presque avec la bourgeoisie. A l'heure où le surintendant était dans toute sa gloire, il ne manqua pas de gens pour le pousser à rechercher les racines de son arbre généalogique au plus profond de l'empire des morts, et plus d'un courtisan eut l'espoir qu'il assurerait sa fortune en lui apportant de prétendus vieux parchemins qui établissaient sa parenté avec les plus illustres. Lui s'en tenait volontiers à la carrière qu'il qualifiait de « grande » de son père et au passé des Maupeou, ses parents maternels qui lui paraissaient résumer toute l'illustration désirable. D'Horier, qui se connaissait en faux comme en vrais parchemins, l'avait averti contre cette « denrée de contrebande » et cette « monnaie de mauvais aloi » que chacun lui apportait à l'envi. « Il vaut bien mieux, lui disait-il, s'en tenir à la vérité et avoir une livre de pur or, que d'en avoir deux de métal corrompu ; vous en avez assez, d'ailleurs, sans emprunter celui-là, qui est étranger, et je ne voudrais pour rien du monde l'avoir seulement mis en avant (i). »

Dans les généalogies authentiques, le premier ancêtre des Fouquet était Jean, chevalier qui guerroyait contre les Anglais, sous les ordres du maréchal de Boussac, et vivait près d'Angers, sur les bords verdoyants du Loir, en un petit domaine, moitié nianoir, moitié moulin, nommé les Moulins-

rl I Bibliothèque Nationale. Cabinet dt-s l'ilres, L)'''* bleus, 7:i«2.

36 KOUQIET

Neufs. C'était entre les années 1424 et 1431 (i). Soixante ans plus tard, son petit-jils s'alliait aux Charnacé et au début du xvic siècle, son arrière-petit-fils épousait la fille et la nièce de deux exempts aux gardes écossaises qui, établis en Anjou, y faisaient souche de deux puissantes familles. Puis, dans les bourrasques des guerres de religion, la ruine des Fouquet fut consommée. L'un d'eux alla chercher fortune en Angleterre; un autre n'hésita pas à déroger et s'établit comme dfapier-chaussetier rue Saint-Lô à Angers. « Sur la façade en bois de la boutique, dit un historien, les écureuils montaient, ombragés de leur panache de gueule, ongles de sable (2). » Ainsi, ils allaient derechefà l'assaut de la fortune. Le marchand drapier, rapidement enrichi, envoya ses fils aux Universités en Angleterre, enAlknnagne, en Italie. A leur retour, ils firent leur carrière dans la magistrature. François fut conseiller au Parlement de Paris, Christophe au Parlement de Bretagne. Plus tard, ce dernier devint président et fit souche de présidents et de porcureurs généraux. Quant à François, fidèle à Henri IH, il suivit le Parlement à Tours pendant la Ligue. En récompense, le roi en fit un gentilhomme ordinaire de sa Chambre et il mourut un an après le crinae de Jacques Clément, au cours d'une ambassade qui avait pour but de prier Henri IV d'abjurer. Christophe, alors président au.v enquêtes au Parlement de Rennes, se fit substituer dans la charge de son frère au Parlement de Paris et, bien qu'il ne fut pas le tuteur de l'orphelin, il lui réserva une charge de conseiller au Parlement de Rennes et l'honneur d'une alliance avec les Maupeou que la protection de Sully poussait alors dans les plus hautes charges. François l-\^uquet et Marie de Maupeou habitèrent à Paris, où le nouveau marié avait repris au Parlement le siège de conseiller qu'occupait jadis son père, un hôtel situé rue de .louy (3). Mais c'était dans

(1) Bibliothèque Nalionale. Cabinet dc.i Titres, U" bleus, 7282.

(2) Jules Lair, Nicolas Foiicquet. I, 6.

(3) Jules Lair. Nicolas Foucquet. I, p. 9.

LA JEUNESSE DE KOIQIET "ij

une demeure précédente, rue de la Verrerie, qu'était né en i6i5, Nicolas, le futur surintendant, baptisé le 27 janvier en Véglise de Saint-Jean-en-Grève.

Nicolas était le quatrième enfant. Avec sa naissance coïncida un grand changement dans la situation de son père. Obéissant au.x indications de Maupeou, alors chef de la famille, et que le président Jeannin devait au lendemain du meurtre de Concini nommer contrôleur général des finances, François Fouquet vendait sa charge de conseiller au Parlement de Paris pour en acheter une de maître des requêtes de l'Hôtel. François Fouquet se faisait vers cette même époque Tun des protecteurs de l'installation des Jésuites au collège de Clermout. Il avait été leur élève avant leur exil et c'était à eux qu'il prétendait confier l'éducation de ses fils François et Nicolas.

Plus tard, il s'attacha à la politique de Richelieu. Le cardinal, qui estimait que a le maitre de la mer est niaitre aussi de la terre », était très préoccupé de réorganiser la marine. L'état des finances nationales rendait difficile une semblable organisation. On crut aviser à cette difficulté en encourageant la marine marchande dont on mettrait au besoin les navires en réquisition. On avait sous les yeux l'exenxple des Anglais et des Hollandais dont l'œuvre de Colonisation était confiée à des Compagnies commerciales, sources d'immenses profits. François Fouquet fut délégué par Richelieu à l'étude des affaires maritimes et commerciales auxquelles il voulait donner un nouvel essor. Une fièvre de conquêtes outre-mer s'emparait en ce moment des Français. Les théologiens enseignaient la haine de la banque et de l'usure. A leurs yeux, c'était un péché que de prêter sur terre son argent à intérêts « homicides », nxais le commerce de mer était excepté de leurs anathèmes. Rudes et hasardeuses con^me les fatigues de la guerre, les expéditions d'outre-mer participaient à leur noblesse. A la mer on pouvait chrétiennement faire valoir son argent. Un gentilhomme, qui commerçait outre-mer, ne dérogeait pas ; ce n'était pas un marchand, c'était un conc]uérant, et sitôt

que la faveur du puissant ministre eut fait entendre à ceux qui cherchaient fortune à la Cour, que les grâces royales iraient plus volontiers à ceux qui s'enrichiraient, d'autre part, par le commerce maritime, qu'à ceux qui épuiseraient leurs ressources en dépenses stériles, d'un commun accord financiers et grands seigneurs se préoccupèrent de l'organisation de Compagnies pour le commerce tant du Ponant que du Levant. Un incident de Cour, la répression de la conspiration de Chalais, interrompit cependant la mission de François Fouquet, qui dut siéger comme juge à la Chambre de justice, réunie à Nantes, qui livra Chalais à un bourreau d'occasion. François Fouquet était à peine rentré de sa mission en Bretagne que la Compagnie des Iles était créée au Palais-Cardinal. Un gentilhomme normand, Belain d'Esnambuc, parti de Dieppe l'année d'avant pour faire la course, avait conquis l'île Saint-Christophe et en avait rapporté un chargement de tabac c|ui,à lui seul, était une fortune. La Compagnie des Iles se proposait de coloniser Saint-Christophe et les îles voisines, d'en convertir les l^abitants, de trafiquer et de négocier.

A la fin de février ifej, la |lotte partie, François Fouquet fut employé à l'examen des papiers de divers conspirateurs, libellistes, espions, hommes à idées dangereuses et agents anglais. Il gagna à ces besognes une charge de conseiller d'Etat en service ordinaire. Il en profita pour réaliser son office de maître des rec|uêtes qui avait presque doublé de prix entre ses mains. L'année suivante, il siégeait à TArsenal dans une Chambre de justice chargée de juger les crimes de fausse nvonnaie et à laquelle Richelieu livra pas mal de ses ennemis personnels. François Fouquet fut de toutes les poursuites. En même temps, il rendait, à l'occasion, service à ses parents et à ses alliés et les aidait quand il le pouvait à échapper aux géhennes et aux supplices. Telle fut, en i63i, la bonne chance d'un gentilhomme, qui avait émigré en Lorraine à la suite de Gaston d'Orléans et qui avait eu la fâcheuse idée de rentrer en l'rance. Coulas, appréhendé avec un ami par un prévôt impi-

LA JEUNESSE DE FOL'QLET 3iJ

toyable, se souvint fort heureusement pour lui des liens qui l'unissaient à François Fouquet. Il invoqua son nom, ce qui lui valut, dès lors, un meilleur traitement. Et bientôt, une lettre du conseiller d'Etat répondant à ses suppliques. lui recommandait de faire le malade et de se souvenir que le temps arrange toutes choses, quand on sait demeurer loin de la Bastille. » Ce bonhomme de monsieur Fouquet, dit un cousin du g"entihomme de Gaston, tout chrétien et tout vertueu.x, se souvint de l'espèce d'alliance que nous avions avec lui. Faisant profession de suivre l'Evangile, il ne goûtait pas, sans doute, que l'on emprisonnât les innocents (i). » Comme le prévôt ne lâchait pas sa proie et, malgré leur résistance, amenait ses prisonniers vers Paris, il se rendit de sa personne au-devant d'eux à Villeneuve- Saint -Georges et, les interrogeant avec grand étalage de sévérité, finit par renvoyer les captifs absous. Il était temps. Peu après, Goulas et son compagnon furent solennellement condamnés â niort par contumace comme complices de Gaston, mais alors ils étaient réfugiés en Lorraine sains et libres.

En 1(333, au moment où la Chambre de justice de l'Arsenal prenait un caractère permanent, François Fouquet en fut nommé président. Richelieu ne parut jamais vouloir ni lui reprocher ni prendre en mauvais gré le scrupule qui lui faisait exiger une régularité méticuleuse dans les instructions dont il était chargé (2). Il l'employait en toute occasion, chaque fois qu'il avait besoin d'un homme d'études et d'un organisateur. Tantôt il l'envoyait comme ambassadeur à Soleure près les cantons suisses, tantôt il le chargeait après l'échec de l'expédition de Belain d'Esnambuc de réorganiser la Compagnie des Cent-Associés qui devint la Compagnie des Iles d'Amérique. En rédigeant les statuts de la nouvelle Compagnie, François Fouquet s'employa pour obtenir l'envoi aux iles de missionnaires jé-

(1) Goulas. Mémoires. I, p. 127.

(2) Pi'ésident Hesnaull. Siipplcment à lllisioire de France, p. Vt'ô.

suites (i). lien fut de même quand on organisa la Compagnie de Sénégal, Cap Vert et Gambie où il avait un trentedeuxième d'intérêt. « Monsieur Fouquet, conseiller d'Etat, assez connu par sa grande capacité dans les affaires, dit d'autre part un historien de la Compagnie à propos des missions de la Guyane, porta messieurs de la Compagnie d'Amérique à demander à nos Pères pour assister les Français et travailler à la conversion des sauvages et, comme il avait une très grande affection, pour la conversion des infidèles, il voulut lui-même en faire la proposition à nos supérieurs (2). » Ce fut un de ses derniers actes.

Deux ans après, il était trop malade pour assister au mariage de son fils Nicolas qu'il se plaisait à considérer comme le chef de la famille, et il mourait le 22 avril âgé de 53 ans. Une seule pensée hantait ses derniers jours : assurer au misérable pécheur qu'il était les prières des nombreuses congrégations d'hommes et de femmes qu'il soutenait de ses deniers et de son crédit. « Je prie ma femme, disait-il dans son testament, d'envoyer, aussitôt que je serai décédé, aux Chartreux et aux Carmes réformés, les avertir de prier Dieu pour moi, puisqu'ils m'ont fait la grâce de m'admettre à la participation de leurs saintes prières et bonnes œuvres; je la prie aussi d'envoyer au plus tôt aux Bernardins et aux Bénédictins réformés qui sont aux Blancs- Manteaux, aux Pères Jésuites et à Sainte-Marie, de les avertir de prier Dieu pour moi (3). »

La piété de François Fouquet n'était surpassée que par celle de sa femme. Madeleine Fouquet avait été une des premières assistantes du père Vincent quand il créa l'œuvre des Dames de Charité, dont un des premiers soins fut, d'ailleurs, de libérer les malades pauvres de l'obligation de se confesser en entrant à l'Hôtel-Dieu. Aussi, comment

(1) Du Tertre. Etablissement des Français aux lies d'Amérique. I,

p. 71,118, iiy.

(2) Mission de Cayenne.

(3) Jules Lnir. Nicolas Fouii/uct. 1, p. 70.

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s'étonner, dès lors, de l'énorme part que l'Église préleva sur les garçons et les t'illes de la famille. L'aîné, P>ançois, est successivement évoque de Bayonne, d'Agde et archevêque de Narbonne; le troisième, Basile, est abbé de Barbeaux et de Rigny ; le cinquième, Louis, est évêque d'Agde. Des six filles, aucune ne se marie. Cinq sont religieuses à la Visitation, rue Saint-Antoine.

Marie - Elisabeth est abbesse de Notre- Dame-du- Parc - des-Dames au diocèse de Sentis (i).

Nicolas, le second fils, le futur surintendant, fut dès son enfance confié aux Jésuites. Il eut pour camarades au collège de Cler-

mont, les futurs pères Rapin et Cossart. Alors, on le destinait à être homme d'Église, à succéder à son arrièregrand-oncle, Isaac Fouquet, dans la charge de trésorier de Saint-Martin-de-Tours. Le 22 février i63i, en effet, il reçut la tonsure ecclésiastique et fut pourvu du bénéfice de son grand-oncle. A la fin de l'année, son frère François fut nommé conseiller au Grand Conseil, avec

J'orlrait anonyme.

(Uibliothéque Nationale. Estampes.

(1) Revue Nobiliaire, III, p. 75,

dispense d'âge en considération des services de son père ; Nicolas venait d'être reçu avocat au Parlement de Paris. Dès cette époque, Richelieu se préoccupait de l'établissement à Metz d'un Parlement qui rendrait la justice dans les Trois Évêchés réunis à la France (i). C'était un moyen de limiter la juridiction du Parlement de Paris, en même temps que de battre monnaie par la vente des charges nouvelles. Il y avait tout profit à acquérir ces charges au moment de la création. Elles étaient alors à bas pri.v comme choses lointaines et incertaines. François Fouquet acquit pour son fils Nicolas, le 14 mars i633, une charge de conseiller et le 24 septembre, ayant passé ses épreuves et obtenu des dispenses d'âge, il prenait à dix-huit ans possession de son siège (2). Il eut pour première mission avec son collègue Marescot d'inventorier les papiers du Trésor de la Chancellerie de Vicq qui conservait les titres du temporel de l'évêché de Metz. Richelieu tenait à établir les empiétements que le duc de Lorraine s'était permis sur le domaine du roi, et l'année suivante, sans attendre l'achèvement des travau.v de ses légistes, il prenait prétexte de l'attitude défiante du duc pour occuper Nancy. Aussitôt, le Parlement de Metz détacha un certain nombre de ses conseillers pour composer à Nancy un Conseil souverain. Nicolas Fouquet fut du nombre. Aidé de son parent, le jésuite de Champs-neufs, il révéla dès lors son tempérament magnifique, tenant train de maison à l'égal des l'euquières, ayant table ouverte et donnant aux dames le régal des violons. La Cour était à Nancy. Richelieu y avait conduit le roi et l'avait fait entrer par une brèche ouverte à coups de canon. Tous les moyens étaient bons pour se faire valoir au.v yeux du ministre, et Nicolas Fouquet était bien on Cour quand, le 12 janvier 1036, son père lui acheta une charge nouvellement créée de maitre des requêtes. Il prêta serment entre les mains du chancelier Séguier, celui-là

(1) Histoire de Me/z par les Béncdirtiiis, III, p. '2.">.'">.

('2) Michel. Uin^rapliic du l'arlciiienl de Meiz. 1, p. 'i'J-."»0.

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