‹ Fouquet, surintendant général des finances; d'après les documents d'archives et les mémoiresChapitre 15 sur 15 · On les arrache, on ôte la graine, on les brise · texte numérisé non relu

On les arrache, on ôte la graine, on les brise

3. Le pays de Hollande en lire grand profil, pour les réduire en fil et en toile; elles passent par bien des mains et des dents de peignes; delà enfermées en diverses caisses et ballots sortent de Hollande, vendues à divers marchands à Lyon, Pignerol.

4. Coupées et cousues en <"hcmiscs, souffrent le taillant des ciseaux, la pointe des aiguilles, le battoir de la lessive.

5. Réduites en charpie, entassées en papier, j'ai écrit dessus cette épitaphe en forme d'énigme. »

KOIQIKT A PIGMCROI.

à charge ]par celle d'acquitter i (jSoooo livres de dettes privilégiées. Elle réservait ainsi l'avenir denses enfants, mais au prix de quels sacrifices présents!

A Vaux, on vendit les meubles, les objets d'art. On fit

Vue et perspective des cascades de Vaux

Dessiné et gravé par Israël Silveslre.

(nibliotlié<[iie Nationale. Eslanipes ; .Maisons de Franco.)

argent des conduites de plomb (r). Saint-Mandé resta aux créanciers. Cette liquidation était la preuve que Fouquet disait la vérité quand, dans des défenses, il s'affirmait ruiné et pauvre. S'il eût connu le détail de ces règlements, il en eût sûrement été satisfait, mais rien ne perçait les épaisses murailles de Pignerol. Il ignorait tout de ce qui se passait à la Cour et, le 20 janvier ibyS, il fut tout surpris quand Saint-Mars, qui avait des ordres pour ce faire, mit la conversation sur les inventions dont les gens d'esprit se servaient pour avoir de la finance. Soit que Fouquet comprit l'ouverture, soit qu'il éprouvât le besoin d'épancher ce qui

(1) Bonaffé. Le surintendant Fouquet.

l86 KOUQUET

était son rêve secret, il déclara s'occuper depuis longtemps d'examiner les services les plus considérables qu'on pourrait rendre au roi. Saint-Mars s'offrit à transmettre tout ce que Fouquet voudrait mander à la Cour. Il prendrait sur lui, de fournir au prisonnier du papier, dùt-il même être blâmé pour cette initiative. Mais, Fouquet déclara n'accepter qu'une transmission directe, La proposition fut agréée. Fouquet rédigea deu.\ mémoires. Saint-Mars enthousiasmé fit partir le premier par exprés et le second par la poste. Bientôt, les deu.v niémoires revinrent de Paris. Louvois prétendait n'y avoir trouvé que des compliments : il fallait rapporter à Fouquet ses écrits et les brûler devant lui (i). Puis, la vie recommença, monotone, coupée deux fois par an par des nouvelles des siens qui n'arrivaient au prisonnier qu'après ime longue attente. Mm^' Fouquet avait sollicité l'autorisation de s'enfermer avec son mari, à Pignerol. Sa requête fut repoussée pendant l'été de 1674. On se trouvait donc réduit à cette correspondance bisannuelle. Fouquet avait enseigné à lire à un de ses valets. Il niourut. F'autre était malade d'humeur chagrine. « Ainsi, disait-il, n'y ayant que lui et moi à nous entretenir jour et nuit, jugez comment je passe ma vie... Apprenez, qu'il n'y a niai dans un corps humain dont je ne ressente quelque atteinte, .le ne me vois point quitte de l'un que l'autre ne succède et il est a croire qu'ils ne finiront qu'avec ma vie. Il me faudrait un assez gros volume pour en décrire ici un détail; mais le principal est que mon estomac n'est point de concert avec mon foie; ce qui sert à l'un nuit à l'autre et de plus, vous savez que j'ai toujours les jambes enflées. J'ai des sciatiques, des coliques, et, si vous me permettez de tout dire, des hémorroïdes très fâcheuses, .l'ai fait cette année deux petites pierres et Dieu m'a fait la grâce de me donner relâche de cette importune et douloureuse sorte d'infirmité... A la fin, mes yeux sont réduits aux lunettes et mes dents minces. Le plus sûr est de quitter le

(1) .\rchive8 Nationales, K, l'.'O.

KOIQIKT A PIGNEROL 187

soin de ce corps entièrement et de songer àl'àme. Cela nous est important et cependant le corps nous touche plus (i). » On fit circuler à Paris, cette lettre, parmi les parents et les amis du surintendant (2).

Au donjon, tout était calme. Laurun lui-même ne récriminait plus. Saint-Mars eût dû se méfier : si Lauzun se tenait tranquille, c'est qu'il préparait son évasion. Il tenta en effet de s'évader dans la nuit du 24 févriei* 1676 et sans une sentinelle du magasin qui l'arrêta, il franchissait le mur de la contrescarpe, l-'ouquct, qui ignorait jusqu'à sa présence, fut victime de l'aventure. Les précautions, dont il était l'objet, redoublèrent. Alors, il se plaignit. On lui donna tort. N'avait-on pas adjoint à son valet La Rivière un second serviteur? Ne le laissait-on pas distiller, composer des remèdes, se soigner et soigner ses valets? Un beau jour, la monotonie de son existence se trouva rompue. Lauzun, profitant d'une nuit sombre, se fit hisser dans la chambre du surintendant (3). Fouquet l'avait connu petit cadet de Gascogne, hébergé par le maréchal de Grammont, et, le retrouvant ainsi à Pignerol, lui racontant les fantastiques aventures de sa vie, il le prit pour un fou, qui avait la cervelle totalement renversée. Alors même que Lauzun lui peignit ce qui s'était passé à la Cour depuis sa disgrâce, il lui sembla entendre des contes en l'air (4), N'était-ce pas un monde qui avait subi une révolution complète? La Vallière, évincée par la jeune Tonnay-Charentc devenue marcjuise de Montespan; Lauzun, confident des nouvelles amours du roi, emportant dans les plis de son manteau le petit duc du Maine; Mme. Scarron, la veuve du poète qui élevait ce petit enfant dans une maison de Vaugirard; La Fontaine transformé en poète favori de Mme Je Mon-

(1) Chéruel. Mémoires sur Fouquet, II, p. 451. Chroniques du Languedoc, n° du 20 janvier 1875.

(2) Bussy-Rabutin. Correspondance, III, p. 49.

(3) Ravaisson. Archives de la Bastille, III, p. 363. Mémoires de yime de Montpensier, IV, p. 443.

(4) Saint-SimoQ. Mémoires, III, p, 76.

i88 l'OrQUET

tospan; Pellisson homme en faveur; Colbert tout-puissant, beau-père de ducs et de duchesses, plus riche que n'avait été Mararin. L'homme, qui lui contait- tout cela, ne pouvait lui faire que l'effet d'un rêveur, d'un maniaque dangereux. Et cependant c'était de cette révolution de la Cour qu'un peu de bien allait sortir pour lui.

Au mois de mai 167Ô, Mme jg Montespan, qui prenait les eaux de Bourbon, y eut la visite d'un des frères de F"ouquet accompagné de sa mère, puis de Mme Fouquet. La maitresse royale entama avec elles les chapitres les plus délicats. Peut-être était-ce la fin de leurs malheurs qui arrivait. Mais, quand elle eut quitté le Bourbonnais, ]\|mc tle Montespan oublia les infortunes, sur lesquelles elle s'était apitoyée, et rien ne fut changé pour le captif. Une année s'écoule encore. Le fils de Kouquetqui est à l'armée, témoigne en toutes occasions de son zèle et de sa bravoure. Alors on fait dire au père que son fils fait bien son devoir et se distingue dans toutes les occasions. Il est malade, abattu, résigné et il ne demande rien. Lauzun, qui demande tout, vient d'avoir une chance inespérée. En avril 1676, le duc de la Force l'a cc^istitué son héritier. En septembre 1677, son frère aine meurt. Pour régler les affaires de famille, il faut t]ue les siens s'abouchent avec lui. Le chevalier de Lauzun, M'»" de Nogenl,un avocat font à plusieurs reprises le voyage de Pignerol. Bieiilol les adoucissements abondent. C'est la liberté de la promenade, la liberté des jeu.v, la liberté de recevoir le Mercure Galant. Tout d'un coup, le bruit court à Paris que Pellisson est allé à Pignerol pour traiter de quelque chose avec M. Fouquet. C'est un conte en l'air. Mais, ce bruit est un symptôme. Le roi, qui a appris que certains officiers généraux hésitaient à employer M. de Vaux, en a manifesté sonétonnement. L'évèque d'Autun reçoit M^c Fouquet en grande pompe allant au-devant d'elle avec six carrosses et 2(ni chevaux. Le cardinal de Relr, lui ayant inlenlé un procès au sujet de Belle- Isle. le roi lui a accordé des lettres de surséance. Tout d'un coup, vers la fin de décembre 1679, l'on-

FOIQI'KT A PIGNEROL

quet voit un beau jour arriver Saint-Mars avec une lettre close de Louvois, de l'encre, du papier, et rinvilalion de

Portrait de Louis XIV.

Gravé par Nicolas do Poillv, d'après la peinture de Mijjnard.

(Bibliotiiéquu Nationale. Estampes.)

répondre directement au nunistre. Depuis mars 1075, Louvois a mis à la disposition de l'ouquet, certain prisonnier

igo KoroiET

mystérieux connu sous le nom d'Eustache Danger (i). La lettre de Louvois a pour but de savoir si ce Danger n'a jamais jasé sur ce à quoi il a été employé avant que d'être à Pignerol. Fouquet répond et ce qu'il écrit doit satisfaire Louvois, car le ministre répond à son tour : « Sa Majesté veut bien s'en remettre à vous de la conduite qu'il faudra tenir à l'égard d'Eustache Dauger (21. » En même temps, Saint-Mars reçoit des instructions où il est dit qu'il autorise que Lauzun et Fouquet se voient en toute liberté, qu'ils passent les jours ensemble, qu'ils mangent ensemble, et s'il le désire, Sa Majesté trouve bon que M. de Saint- Mars mange avec eux. Ainsi ils auront tout : livres, gacettes, jeux, compagnie des officiers de la garnison et Louvois s'empresse d'en avertir M'^"^ Fouquet. Elle s'empresse de renouveler sa requête d'aller s'enfermer à Pignerol. « Plus tard », répond Louvois.

En effet, au milieu de mai 1678, le roi autorisa Mme Youquet, ses enfants et son beau-frère Gilles à se rendre à Pignerol. Puis, c'est Salvert, l'avocat, qui a aidé M^^ Fouquet à débrouiller toutes les procédures de ses reprises, qui obtient à son tour la permission de venir conférer avec le prisonnier. Alors, Mm»-- Fouquet et le comte de Vaux repartent pour Moulins et Madeleine demeure à Pignerol avec son second frère. Louvois autorise qu'on lui aménage un logement sous la même clef que son père et Laurun fait si bien que Fouquet se brouille brusquement avec lui et le met à la porte de sa chambre. Tandis que M'ie de Montpensier est prête à donner son bien pour obtenir la liberté de l'homme qu'elle aime, devant la jeune fille inexpérimentée qu'est Madeleine Fouquet, Laurun a senti renaître en lui le séducteur. Le soir, sorti par la porte, il rentre par le passage secret. Ses manèges n'échappent ni à

(1) Eustachr Dauger paraît être un agent arrêté à Dunkerque au moment où l'on préparait l'alliance anglaisi^. M. Lair veut voir en lui le Masque de Fer enterré en 17o3 sous le noui do iMarchiali.

(2) Ravaisson. Archives de la Bastille, III, 209.

l-OrgiET A PIGNKROL 191

Saint-Mars, ni à sa (en\me, ni aux officiers de la garnison. Louvois lui-même est averti de l'intrigue. Laurun proteste cependant qu'il n'a pas oublié Mademoiselle et comme on fait briller à ses yeux l'espoir de la liberté, il renonce à conter fleurette à l'ingénue de Pignerol et tout semble être rentré dans le devoir. Gilles Fouquet ne quitte plus le surintendant. Son frère l'évêque d'Agde a reçu la permission de venir passer quatre mois auprès de lui. Basile aussi correspond avec Nicolas, mais bientôt il est à toute extrémité et meurt réduit à l'état de squelette (i).

On sollicite pour le prisonnier l'autorisation d'aller prendre les eau.x de Bourbon. Cette permission sera un pas capital vers la liberté, mais voici que la Gazette de France du G avril 1680 insère cet avis : « On nous mande de Pignerol que le sieur F'ouquet y est mort d'apoplexie. » Le 23 mars, en effet, une attaque a subitement emporté le surintendant. Son fils, le comte de Vaux, était près de lui, lors de ses derniers instants et recueillit ses papiers. Saint- Mars laissa faire, car on considérait le prisonnier comme en liberté (2). Louvois s'émut à cette nouvelle et se fit envoyer ce que l'on put trouver dans les vêtements du prisonnier. Puis, on autorisa Saint- Mars à remettre à « Mm»-' Fouquet le corps de feu M. son mari pour le faire transporter où bon lui semblera (3) ».

Moins d'une année après, la mère du surintendant étant morte, on rouvrit le tombeau de la chapelle de famille en l'église de la Visitation Sainte- Marie et on y descendit à la fois la mère et le fils.

(1) Bussy-Rabutin. Correspondance, V, p. 41.

(2) La famille de Fouquet a toujours conservé la tradition que la liberté était accordée au moment de la mort du surintendant. C'est ce que dit la comtesse de Vaux à Voltaire, {Siècle de Luuis XIV, ch. XXV); c'est ce qu'affirma Gourville implicitement dans ce passage de ses Mémoires où il parle de la mise en liberté de Fouquet (II, p. 72).

(3) Delort. Histoire de la dt^tention (I, p. 321).

Page 1