‹ Four plays of ShakespeareChapitre 10 sur 69 · Scène VII. — Vérone. Une Chambre dans la Maison de Julie · texte numérisé non relu

Scène VII. — Vérone. Une Chambre dans la Maison de Julie

Entrent Julie et Lucetta.

Jnl. Ton conseil, Lucetta ! douce fille, aide moi !

Et même à cause du bienveillant amour je te conjure,

Qui es la tablette sur laquelle toutes mes pensées Sont visiblement inscrites et gravées,

De me conseiller, et dites-moi comment,

Avec quelque bonne excuse,

Sans perdre mon honneur, puis-je entreprendre Un voyage chez mon bien-aimé Protée ?

Luc. Hélas ! la route est fatigante et longue.

Jul. Un vrai pélérin dévoué ne se soucie pas De mésurer les royaumes avec ses faibles pas ;

Bien moins celle qui possède les ailes de l’amour pour voler, Et quand le vol se fait à un être si cher,

Et de telles perfections divines que Sire Protée.

Luc . Il est mieux de s’abstenir jusqu’à ce que Protée retourne. Jul. Oh, ne sais-tu pas que ses regards sont la nourriture de mon âme ?

Aye pitié du besoin dont j’ai souffert,

Désirant si longtemps cet aliment.

32 LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte ii.

Connaissais-tu la touche intime de Famour Tu tacheras aussi bien d’allumer le feu avec la neige Que d’éteindre avec tes mots le feu de Famour.

Luc. Je ne cherche pas à éteindre le feu ardent de ton amour,

Mais à modifier l’extrême rage du feu,

De peur qu’il brûlerait hors des limites de la raison. fui. Le plus tu le contiendrais, encore plus il brûle.

Le courant qui coule en murmurant doucement,

S’il est soudainement arrêté, tu sais comme il s’aurage impatiemment ;

Mais, si on n’arrête pas son cours serein,

Comme il fait une harmonie mélodieuse sur les pierres émaillées,

Baisant doucement chaque laiche Qu’il rencontre dans son pélérinage ;

Et c’est ainsi qu’il s’entortille par plusieurs enfoncements sinueux,

Avec une gaieté de bonne volonté jusqu’à l’océan sauvage. Alors laisse moi aller, et n’empêche pas mon cours :

Je serai aussi patiente qu’un courant limpide,

Et je me réjouirai de chaque pas fatigant,

Jusqu’à ce que le dernier pas m’amène à mon bien-aimé ;

Et là je m’arrêterai, car c’est ainsi qu’arrête en Elysée Après beaucoup de fatigues une âme bénie.

Luc. Mais quel déguisement prendrez-vous ?

Jul. Pas celui d’une femme, car je voudrais empêcher Les mauvaises rencontres des libertins.

Gentille Lucetta, faites-moi un habit

Qui conviendrait bien à un page de bonne réputation.

Luc. Alors il faut que Madame coupe ses cheveux.

Jul. Non, certes ; ma fille, je les attacherai par des cordons de soie

En vingt nœuds d’amour bizarres et étranges ;

Etre fantastique conviendra peut-être à un jeune homme D’un plus grand loisir que je ne possède.

Luc. De quelle façon, Madame, ferai-je vos culottes ?

SC. vu.] LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE 33

Jul. Ce serait aussi bien de dire. Comment porterez vous votre bourrelet de robe ?

Eh bien, même de cette façon que tu préfères, Lucetta.

Luc. Il faut bien que tu les portes avec une braguette, Madame.

Jul. Fi ! fi donc ! Lucetta, cela sera vilain.

Luc. Un bas rond ne vaut pas une épingle

A moins que tu as une braguette pour enfoncer des épingles.

Jul. Si tu m’aimes, Lucetta, laissez-moi avoir

Ce que tu penses nécessaire et le plus convenable.

Mais dites-moi, fille, comment le monde me jugera-t-il D’avoir entrepris un voyage si irréfléchi ?

Je crains qu’il me jugera diffamée.

Luc. Si vous pensez ainsi, restez chez vous et n’allez pas.

Jul. Non, je ne veux pas faire cela.

Luc. Alors, ne songe plus à l’infamie, mais va.

Si Protée aime ton voyage quand tu arrives N’importe qui se fâche quand tu es partie ;

Je crains qu’il n’en sera pas content.

Jul. Celle-là est la moindre de mes craintes :

Mille serments, un océan de ses larmes,

Et des preuves de son amour infini Me garantissent d’être bienvenue à mon Protée.

Luc. Toutes ces choses là sont au service des hommes trompeurs.

Jul. Hommes faux qui s’en servent pour des objets si bas ! Mais des étoiles plus vraies gouvernaient la naissance de Protée :

Ses mots sont des obligations, ses jurements des oracles ;

Son amour sincère, ses pensées immaculées,

Ses larmes des messagères fidèles envoyées par son cœur.

Son cœur aussi loin de la fraude que le ciel est de la terre. Luc. Que le ciel accorde qu’il se montre ainsi quand vous l’épouserez !

Jul. Maintenant, comme tu m’aimes, ne lui faites pas ce tort De porter ces soupçons centre sa fidelité ;

LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte ii.

Et seulement mérite mon amour en l’aimant ;

Et viens bientôt avec moi à ma chambre,

Voir ce dont j’ai besoin,

Pour m’équiper dans mon voyage d’amour.

Tout ce qui m’appartient je mets à ta disposition,

Mes biens, mes terres, ma réputation ;

Seulement en considération de cela, dépêche moi d’ici ; Viens, ne réponds pas, mais va bientôt ;

Je m’impatiente de mon retard. [Tous sortent .

Page 1