‹ Four plays of ShakespeareChapitre 4 sur 69 · Scène I. — Mi/an. Une Chambre au Palais du Duc · texte numérisé non relu

Scène I. — Mi/an. Une Chambre au Palais du Duc

Entre Valentin et Protée.

Speed. Sire, votre gant.

Val. Pas les miens ; mes gants sont sur moi.

Speed. Peut-être celui-ci c’est à toi, car ce n’est qu’un.

Val. Ha! Laissez-moi le voir ; ah, donnez-le moi, cela m’appartient. Charmant ornement, qui orne une chose divine ! Ah, Silvie ! Silvie !

Speed. Madame Silvie ! Madame Silvie !

Val. Comment, coquin ?

Speed. Elle n’est pas dans les limites d’écouter.

Val. Comment, Sire, qui t’a dit de l’appeler ?

Speed. Ton honneur ; ou je me suis trompé.

Val. Eh, tu seras toujours trop impertinent.

Speed. Et, cependant, je fus dernièrement grondé pour, être trop lent.

Val. Va donc, Sire ; dis-moi, connais tu Madame Silvie?

Speed. Celle-là que ton honneur aime ?

Val. Eh bien, comment sais-tu que je suis amoureux?

Speed. Ma foi, par ces marques spéciales : premièrement vous avez appris, comme Sire Protée, de vous entrelacer les mains comme un mécontent ; d’aimer un chant d’amour comme un rouge-gorge ; de marcher seul comme un qui a la peste ; de soupirer comme un écolier qui a perdu son ABC; de pleurer comme une jeune fille qui vient d’enterrer sa grandemère ; de jeûner comme un qui est au régime de veiller comme un qui a peur d’être volé ; de parler en pleurnichant comme un mendiant à la Tous-

i6 LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte ii.

saint. Vous aviez la coutume, quand vous riiez, de chanter comme un coq ; quand vous marchiez de marcher comme un des lions ; quand vous jeûniez, c’était tout de suite après le dîner ; quand vous aviez l’air triste, c’était parceque vous manquiez d’argent ; et maintenant vous êtes métamorphosé par une femme adorée d’une telle manière que quand je vous regarde je ne puis guère vous croire mon maître.

Val. Ces choses-ci se sont-elles faites remarquer en moi ?

Speed. Mais, oui certainement.

Val. Mais, dites-moi donc, connais-tu Madame Silvie ?

Speed. Celle que tu regardés si fixément pendant qu’elle était assise au soupé ?

Val. L’as-tu observée ? C’est bien elle dont je parle.

Speed. Mais, Monsieur, je ne la connais pas.

Val. Comment, peux-tu la connaître par mes regards ayant été fixés sur elle, et en même temps ne pas la connaître ?

Speed. N’a-t-elle pas mauvaise mine, Monsieur ?

Val. Pas si belle, garçon, que de bonne mine.

Speed. Monsieur, je sais cela très bien.

Val. Que sais-tu ?

Speed. Qu’elle n’est pas si belle que vous la croyez.

Val. Je veux dire que sa beauté est exquise, mais sa grâce infinie.

Speed. C’est parceque l’une est peinte, et l’autre est hors des limites.

Val. Comment peinte et hors des limites ?

Speed. Vraiment, Monsieur, tant peinte pour se rendre belle que personne estime sa beauté.

Val. Comment m’estimes-tu ? J’estime sa beauté.

Speed. Tu ne l’as jamais vue avant qu’elle fusse défigurée.

Val. Depuis quand a-t-elle été défigurée ?

Speed . Depuis que tu l’a aimée.

Val. Je l’ai aimée depuis que je l’ai vue ; et encore je la vois belle.

Speed. Si tu l’aimes tu ne peux pas la voir.

Val. Pourquoi?

Speed. Parceque l’amour est aveugle.

Va l. Alors, garçon, tu es amoureux, car tu n’as pas pu voir à nettoyer mes souliers.

Speed. C’est vrai, Monsieur; je fus amoureux de mon lit: je vous remercie, vous m’avez châtié pour mon amour, ce qui me rend hardi de vous gronder pour le vôtre.

Val. Enfin, je l’aime.

Hier soir elle me pria d’écrire quelques vers à celui qu’elle aime.

Speed. Et l’avez-vous fait ?

Val. Je l’ai fait.

Speed. Ne sont-ils pas mal écrits ?

Val. Non, garçon, aussi bien que j’ai pu les faire. Paix ! la voici. Speed. Oh ! motion excellente ! Oh marionnette parfaite ! Maintenant l’interpète va lui l’expliquer.

Entre Silvie.

Val. Madame, et Maîtresse, mille fois bonjour.

Speed. Je te donne bon soir. Donnez-moi bonsoir ?

Voici un million de bonnes manières. [A part.

SU. Sire Valentin et ton amant te donnent deux mille bonjours.

Speed. Il doit lui donner d’intérêt, et c’est elle que le lui donne.

Val. Comme vous m’ordonniez, j’ai écrit votre lettre A votre ami secret et anonyme,

Je n’aurais pas volu le faire,

Sauf par mon devoir à Madame.

SU. Je vous remercie, aimable domestique : c’est très bien fait.

Val. Maintenant, croyez-moi, Madame, c’est à peine qu’elle réussit,

Car, ne sachant à qui elle va,

J’écrivis au hasard, et très craintivement.

SU. Peut-être vous en avez pris trop de peines ?

Val. Non, Madame, si vous le voulez, j écrirai.

Si vous l’ordonniez, je ferais encore mille fois de plus :

Mais, pourtant -

18 LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte i u

Sil. Un beau discours ! Je devine la suite; et pourtant je ne

veux pas le dire ; et pourtant - je n’y tiens pas - Et

pourtant, reprenez ceci - et pourtant je te remercie -

N’ayant plus l’intention de te déranger encore.

Speed. Et pourtant vous le ferez, et pourtant, et encore un autre pourtant. [A part.

Val. Madame que veut-elle dire ? Ne les aimez-vous pas ?

Sil. Mais oui ; - les vers sont bien drôlement écrits ;

Mais, puisque c’est de mauvais gré, reprenez-les ;

Mais reprenez-les donc ?

Val. Madame, ils sont pour vous.

Sil. Ah ah, vous les avez écrits sur ma demande ;

Mais je n’en veux pas ; ils sont pour vous ;

Je les aurais fait plus touchants.

Val. S’il vous plait, j’en écrirai des autres pour Madame.

Sil. Et, quand ils sont écrits, relisez les par amour pour moi.

Et si cela vous semble bon, si non, c’est bon aussi.

Val. Et si cela me plait, Madame ! quoi alors ?

Sil. S’il te plait alors, prends les pour tes peines.

Et maintenant, bonjour, domestique. [Silvie sort.

Speed. Oh plaisanterie inaperçue, inscrutable, invisible,

Comme le nez sur le visage d’un homme, ou une girouette sur un clocher,

Mon maître la solicite ; et elle a enseigné son amant,

Lui étant son élève à devenir son précepteur.

Oh projet excellent ! A-t-on jamais entendu un meilleur, Que mon maître, étant écrivain, écrirait à lui-même la lettre ? Val. Comment, Monsieur ? De quoi s’agit-il ?

Speed. Rien ; je faisais des vers ; c’est vous qui deviez les faire. Val. Faire quoi ?

Speed. Porter la parole de Madame Silvie.

Val. A qui ?

Speed. A vous-même. Eh bien, elle vous recherche par une figure.

Val. Quelle figure ?

Speed. Par une lettre, je dois dire.

Val. Mais elle ne m’a pas écrit ?

sc. II.] LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE 19

Speed. Elle n’en a pas besoin, quand elle t’a forcé d’écrire à toimême. Mais n’aperçois-tu pas la plaisanterie ?

Val . Mais non, croyez-moi.

Speed. En vérité, je ne vous crois pas, Monsieur ; l’as-tu pris au sérieux ?

Val. Elle ne m’a rien donné sauf un mot de colère.

Speed. Cependant elle vous a donné une lettre.

Val. C’est la lettre que j’écrivis à ton amie.

Speed. Et cette lettre-ci elle a apporté, et en voilà la fin.

Val. Je voudrais bien que c’en était la fin.

Speed. Je te garantis que c’est bien comme cela.

Car souvent l’as tu écrit, et elle en modestie,

Ou, par faute de loisir en réponse, ne t’a rien dit ;

Ou, craignant autre messager qui pourrait découvrir ses sentiments,

Elle-même elle s’est instruite d’écrire à son amant. -

Je dis tout ceci à la lettre, car je l’ai ainsi trouvé.

A quoi penses-tu, Monsieur ? il est l’heure du dîner.

Val. J’ai diné.

Speed. Ah, mais écoutez, Monsieur ; néanmoins, que la caméléon l’amour peut se nourrir de l’air, je suis un de ceux qui sont nourris par mes aliments, et je veux bien en avoir. Oh, ne soit pas comme ta maîtresse ; sois touché, sois touché.

[ Tous sortent.

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