Scène IV. — Milan. Une Chambre dans le Palais du Duc
Entrent Valentin, Silvie, Turio et Speed.
SU. Domestique !
Val. Ma maîtresse.
Speed. Mon maître, Sire Turio, vous regarde avec courroux. Val. Eh bien, garçon, c’est par amour.
Speed. Pas pour vous.
Val. Pour ma maîtresse alors.
Speed. Ce serait bon de le frapper.
SU. Domestique, vous êtes triste.
Val. Vraiment, Madame, j’en ai l’air.
Tu. En as tu l’air de ce que tu n’est pas ?
Val. C’est possible.
Tu. Comme font les imposteurs.
Val. Et vous le faites aussi.
Tu. Que semblais-je que je ne suis pas ?
Val. Sage.
Tu. Donnez-moi un exemple du contraire.
Val. Ta folie.
Tu. Et comment cites-tu ma folie ?
Val. Je ia cite dans ton pourpoint.
Tu. Mon pourpoint est un doublet.
Val. Bien, alors je doublerai ta folie,
Tu. Comment ?
SU. Quoi, fâché, Sire Turio? Changez-vous de couleur?
Val. Laisez-le, Madame ; il est une espèce de caméléon.
Tu. Qui aimerait mieux se nourrir de votre sang que vivre dans votre entourage.
Val. Vous avez assez dit, Monsieur.
Tu. Oui, et fini aussi, Monsieur, pour aujourd’hui.
Val. Je le sais bien. Monsieur ; vous avez toujours fini avant que vous avez commencé.
Si 7. Une belle voilée de mots, Messieurs, et vite lancés.
Val . Vraiment, Madame ; nous remercions la donatrice.
SU. Qui est elle, domestique ?
Val. Toi-même, douce Madame ; car c’est toi qui inspira le feu ; Sire Turio emprunte son esprit des regards de Madame, et dépense ce qu’il emprunte avec bienveillance dans ta société.
Tu. Si tu dépenses mot pour mot avec moi, je ferai banqueroute de ton esprit.
Val Je le sais bien, Monsieur; vous possédez un échiquier de mots, et nul autre trésor, je pense, pour vos suivants ; car il est évident, par leur manque de livrées, qu’ils se nourrissent de simples mots.
Assez de cela, assez de cela, Messieurs ; voici mon père.
Entre le Duc.
Duc. Maintenant, ma fille Silvie, on t’assiège fortement.
Sire Valentin, ton père se porte bien :
Que dites vous d’une lettre de vos amis Avec de bonnes nouvelles ?
Val. Milord, je remercierai Chaque messager propice qui vient de là !
Duc. Connaissez-vous Don Antoine, votre compatriote ?
Val. Oui, mon bon maître, un fils qui mérite bien L’honneur et le respect d’un tel père.
Duc. Vous le connaissez bien?
Val. Je le connais comme moi-même ; car dès notre enfance Nous nous sommes entretenus, et avons passé nos heures ensemble ;
Et quoique j’aie été un vaurien paresseux,
Négligeant le doux bienfait du temps
Pour vêtir mon âge d’une perfection angélique,
Cependant Sire Protée, car il s’appelle ainsi,
A bien employé ses jours ;
Il compte peu de printemps, mais beaucoup d’expérience,
24 LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte ii.
Sa tête sans maturité, mais son jugement mûr ;
Et, en un mot, car, bien loin de son mérite Sont les louanges que je lui accorde,
Il est parfait de figure et d’esprit,
Avec tous les agréments qui peuvent embellir un gentilhomme.
Duc. Malédiction sur moi, mais si ceci est vrai Il est aussi digne de l’amour d’une impératrice Que convenable à être le conseiller d’un empereur.
Eh bien, Monsieur ; ce gentilhomme m’est venu Avec des recommendations des grands potentats ;
Et ici il veut passer un peu de son temps.
Je pense que ces nouvelles ne vous sont pas fâcheuses.
Val. Aurais-je souhaité une chose c’eut été lui.
Dite. Souhaite-le alors d’une manière digne de son mérite. Silvie, je te parle : et toi, Sire Turio : —
Car Valentin ce n’est pas nécessaire de le pousser à celà.
Je te l’enverrai bientôt. « [Le Duc sort.
Val. Voici le gentilhomme dont j’ai parlé à Madame,
Qui serait venu avec moi, excepté que sa maîtresse Le garda prisonnier par ses regards de feu.
SU. C’est probable que maintenant elle les a affranchis Sur quelque autre gage en fidélité.
Val. Mais, assurément, je pense qu’elle les tient encore prisonniers.
Si 7. Alors il doit être aveugle ; et étant aveugle,
Comment pourrait-il voir pour te chercher ?
Val. Mais, Madame, l’amour a vingt paires d’yeux.
Tu. On dit que l’amour n’a pas même un œil.
Val. Regarder tels amants, Turio, que toi-même Discutant un sujet si simple, je pense que l’amour peut clignoter.
Entre Protée.
Si 7. C’en est assez ; c’en est assez, voici le gentilhomme.
Val. Soyez le bienvenu, cher Protée ! Madame, je te supplie, Confirme sa bienvenue avec quelque grâce spéciale.
SU. Son mérite est la garantie de son bon accueil ici,
Si celui-ci est le même dont vous avez tant désiré nouvelles. Val. Madame, c’est lui-même : chère dame, prends-le Pour être mon camarade dans ton service.
Si 7. Une mâitresse trop basse pour un serviteur si haut.
Pro. Non pas, chère Madame ; mais un serviteur trop bas Pour aspirer aux regards d’une maîtresse si digne.
Val. Cesse ce discours d’incapacité : —
Ma douce dame, prends-le comme domestique.
Pro. Je me vanterai de mon devoir, et de rien autre.
SU. Et le devoir n’a jamais manqué sa récompense.
Domestique, soyez le bienvenu d’une maîtresse sans mérite. Pro. Je tuerais celui qui dit ainsi sauf toi-même.
SU. Que tu es bienvenu ?
Pro. Que tu es sans mérite.
Entre un Domestique .
Ser. Madame, milord votre père veut vous parler.
SU. J’attends son plaisir. [. Le Domestique sort .
Allez donc, Sire Turio,
Viens avec moi : — Encore une fois sois bienvenu, nouveau domestique :
Je vous laisserai conférer des affaires de la maison ;
Quand vous avez fini, nous attendrons de nouvelles.
Pro. Tous deux de nous sont au service de Madame.
[Silvie, Turio et Speed sortent.
Val. Maintenant, comment se portent tous ceux d’où tu viens ?
Pro. Tes amis se portent bien, et te rendent leurs salutations. Val. Et comment se portent les siens ?
Pro. Je les ai tous laissés bien.
Val. Comment va Madame ? Et comment prospère ton amour ? Pro. Mes récits de l’amour avaient coutume de l’ennuyer ;
Je sais que tu ne réjouis pas d’un discours d’amour,
Val. Ah, Protée, mais cette vie est changée maintenant.
Et j’ai fait penance d’avoir méprisé l’amour
Les hautes et impérieuses pensées duquel m’ont punies
26 LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte ii.
Avec des jeûns amers, avec des jémissements pénitentiels, Avec des larmes nocturnes, avec des soupirs journaliers d’un cœur blessé.
Car, en revanche de mon mépris d’amour,
L’amour a chassé le sommeil de mes yeux asservis,
Et les ont fait veilleurs de la douleur de mon propre cœur. Oh gentil Prothée, l’amour est un maître puissant ;
Et m’a si humilié, que je confesse
Il n’y a pas de malheur en comparaison de ce qu’il inflige Ni comparable à son bonheur nulle joie du monde ! Maintenant nul discours sauf l’amour,
Maintenant puis je déjeuner, dîner, souper, et dormir Sur le simple mot nu de l’amour.
Pro. Assez, je lis votre fortune dans vous yeux ;
Celle-là était-ce l’idole que vous adorez tant?
Val. C’est elle-même, et n’est-elle pas une sainte céleste ?
Pro. Non, mais elle est un paragon terrestre.
Val. Nommez la divine.
Pro. Je ne la flatterai pas.
Val. Oh, flatte moi, car l’amour se réjouit dans les louanges. Pro. Quand je fus malade vous me donniez des pilules amères, Et il faut vous en donner de mêmes.
Val. Alors, dites donc d’elle la vérité, si non divine ;
Laisse la être une principauté
Supérieure à toutes les créatures dans le monde.
Pro. Excepté ma maîtresse.
Val. Chérie, avec nulle exception ;
Excepté que mon amour exceptera.
Pro. N’ai-je pas raison en préférant le mien?
Val. Et je t’aiderai à la préférer aussi.
Elle sera dignifiée par ce grand honneur :
De porter la traine de Madame, de crainte que la terre basse Volerait peut-être un baiser de sa robe,
Et, devenant fière d’un si grand honneur,
Dédaignerait à nourrir la fleur sentant d’été,
Et rendrait à jamais l’hivers âpre.
Pro. Quoi donc, Valentin, quelle forfanterie que celle-ci ?
Val. Pardonne-moi, Protée : tout ce que je puis ne lui est rien Dont la valeur anéanti d’autres valeurs.
Elle est seule.
Pro. Alors, laissez la seule.
Val. Non, pas pour le monde entier, mais, mon homme, elle est à moi ;
Et moi je suis aussi riche en possédant un tel bijou Que vingt mers, si tout leur sable était formé de perles,
Leur eau était nectar, et leurs roches d’or pur.
Pardonne-moi que je ne rêve pas de toi,
Parceque tu me vois fou de mon amour.
Mon sot rival que son père aime,
Seulement à cause de ses grandes possessions,
Est allé avec elle, et il faut que je suive,
Car l’amour, tu sais, est plein de jalousie.
Pro. Mais elle t’aime ?
Val. Oui, et nous sommes fiancés ; même plus, notre heure de mariage
Et la manière ingéniuse de notre fuite sont fixées.
Comme je dois monter sa fenêtre ;
L’échelle faite de cordes, et tous les moyens Formés et convenus pour mon bonheur.
Bon Protée, va avec moi à ma chambre Pour me conseiller dans ces affaires.
Pro. Va en avant \ je te ferai chercher ;
Je vais au port, pour débarquer
Quelques choses nécessaires dont j’ai besoin ;
Et alors, je serai tout à l’heure à ton service.
Val. Dépèche-toi ? [Valentin sort.
Pro. Je vais le faire.
Même comme une chaleur chasse une autre,
Ou comme la force d’un clou expulse un autre,
Ainsi la mémoire de mon premier amour
Est entièrement oublié pour un objet plus nouveau.
Est-ce sa mine, ou l’éloge de Valentin,
Sa vrai perfection, ou ma fausse transgression Qui me cause sans raison de raisonner ainsi ?
28 LES DEUX MESSIEURS DE VÉRONE [acte ii„
Elle est belle, et Julie aussi que j’aime est belle,
Que j’aimai, car maintenant mon amour est refroidi Qui ressemblant à une image de cire contre un feu,
Porte nulle impression de ce qu’elle était.
Il me semble que mon zèle pour Valentin est froid ;
Et que je ne l’aime plus comme auparavant.
Oh, mais j’aime sa maîtresse trop, beaucoup trop,
Et voici la raison que je l’aime si peu.
Combien je serai fou d’elle avec plus de réflexion Qui ainsi sans réflexion commençait à l’aimer.
Je n’ai vu encore que son portrait,
Et cela a éblouit la lumière de ma raison ;
Mais quand je regarderai ses perfections Sans doute je deviendrai aveugle.
Si je puis réprimer mon amour égaré, c’est bien ;
Si non, pour l’obtenir j’emploirai toutes mes resources.
[Il sort..