CHAPITRE IIT
Fourier préfet à Grenoble. Le Consulat, l’Empire, la Restauration. Le pape Pie VII. Charles IV roi d’Espagne. Siége de Grenoble par les Autrichiens. Napoléon conduit à l'île d’Elbe. Monsteur comte d’Artois. Travaux administratifs et scientifiques de Fourier.
Fourier durant sa longue préfecture du département de l'Isère, vit et subit toutes les transformations successives du gouvernement de la France, et se plia facilement à leurs divers protocoles : la république, l'empire et la restauration; les consuls, Napoléon et les Bourbons; la révolution encore très-vivace avec le consulat, l'empire qui ne fut qu’une dictature militaire passionnée pour les intérêts nationaux, et la restauration qui voulait l’ancien régime, mais qui fut impuissante pour le rétablir sans péril. Dans une province dent l'administration fut toujours difficile, ces formes nouvelles s’acclimaterent sans secousses parce que Fourier s’y était fait bien vite de nombreux partisans; il traitait avec distinction et accueillait avec une faveur marquée la Classe anciennement privilégiée, qui le recherchait à son tour pour l’aménité habituelle de son commerce, ke charme de sa conversation et les services
qu’elle en recevait journellement. La classe des notabilités nouvelles, la plus puissante partout, aimait aussi Fourier pour lui-même et pour son administration douce et attentive, tres-éclairée sur toutes les questions importantes, amie de l’ordre et de la paix, ennemie des formalistesjurés, des façonniers, des chicaneurs, des gros dossiers; et qui fut, dans les mains de Fourier, toujours pure, toujours généreuse. Si, cependant, quelques voix inquiètes ou justement irritées révélèrent quelques abus, graves peut-être, durant la confusion générale des affaires publiques, qui signala dans toute la France les an-
nées 1813 et 18r4, ces voix ne se dirigèrent
‘jamais vers Fourier; elles parurent même reconnaître comme presque impossible de sa part, en de si graves conjonctures publiques, la surveillance efficace de quelques-uns de ses agents, qui abusèrent de sa confiance avec une rare audace. Et je n’ai pas dü omettre ces souvenirs, car Fourier n'ignorait point ces rumeurs, et il en parlait avec une sincère affliction.
Il serait presque inutile de dire que les établissementslittéraires du département trouvèrent près de lui une protection constante et éclairée ; que les personnes qui se distinguaient par des travaux utiles ou des connaissances réelles dans quelque branche des sciences humaines, étaient favorablement accueillies, recherchées et
admises dans son intimité : mon frère, à l’âge de 14 ans, reçut de lui des encouragements publics, et lorsqu'un tel suffrage était ardemment ambitionné par les professeurs mêmes : Fourier comme préfet présidait alors à l’administration de l’instruction publique. Mais quand l’Université fut établie, il ne s’intéressa plus qu'aux personnes qu’il aimait, car toute autorité avait été enlevée aux préfets par le nouveau régime : conception hardie, s’il en fut jamais, dans l’administration nouvelle d’un État, et par laquelle l’empereur remettait en présence, imprudemment peut-être, Jansénius et Loyola renouvelant leurs joùtes acharnées devant un conseil de témoins doublement indifférents, et sous la conduite inattentive d’un chef illustre, mais irrésolu, que séduisirent trop facilement quelques adroites médiocrités jusque-là inconnues au pays de la science : et tout cela se passait au plus fort des démélés de l'empire avec la papauté. Telles furent en effet les influences et les maléfices qui étiolèrent le premier âge de l’Université impériale, et minèrent son existence en la privant du souffle vivificateur de l'opinion nationale. L'autorité des préfets avait été dispensée de la servir : Fourier, plus que tout autre magistrat, avait pris au sérieux cette singulière prescription.
Il décida l'acquisition, pour la bibliothèque de + Grenoble, des volumineuses collections académi-
ques de Berlin, Saint-Pétersbourg, Munich, etc., de ce qui manquait à celles de Paris; des voyages modernes les plus importants, des ouvrages marquants sur les sciences physiques, naturelles et mathématiques, et de celui de MM. de Humboldt et Bonpland, qui embrasse ces trois sciences ensemble. Il endetta le budget de la bibliothèque pour quelques années, il le savait; mais il n’était pas de ceux qui pensent toucher à la perfection administrative, en introduisant les règles domestiques et journalières des ménages qui ne vivent qu’une génération, dans le gouvernement des établissements publics qui vivent toujours. Quand ces établissements s’endettent à termes fixes, et dans la proportion de leurs ressources assurées , ils devancent le temps et réalisent quelques années plus tôt, au profit du public, les avantages évidents qui résultent de Taccroissement réfléchi des dépôts littéraires. Fourier fut le promoteur de quelques ouvrages également utiles à la science et au département : il voulut bien me demander un travail sur les Antiquités de lu ville de Grenoble; je le publiai en l’année 5811, en un volume in-4”, contenant toutes les inscriptions antiques de ce municipe romain nommé alors Culero , et quelques recherches géographiques sur les deux cités limotrophes, les Voconces et les Allobroges. Le préfet désirait surtout une statistique géné-
rale de son département : il fonda un prix pour ce sujet de recherches, et ce prix fut décerné à un mémoire manuscrit, en quatre volumes, qui se sont égarés depuis. Un ouvrage imprimé, sur le même sujet, en deux volumes in-8°, intitulé Description générale du département de l'Isère, par M. Perrin Dulac (l’auteur du Voyage dans les deux Louisianes), Grenoble, Allier,1806, reçut aussi des encouragements : mais il fut présenté au conseil général du département , et le conseil, après l’avoir examiné, en demanda la suppression à cause des erreurs nombreuses qu'il renfermait. Fourier n’hésita point à l’ordonner, et fit porter l'édition entière dans son appartement ; elle fut ensuite distribuée aux épiciers, en 1816, par ses successeurs : il ne reste de cet ouvrage que trois ou quatre exemplaires ; celui que je possède est complet.
Le département de l'Isère est un des plus riches de France en productions minérales ; les savants. de tous les pays y viennent faire des études et des. découvertes : Fourier fonda un autre prix pour exciter à traiter dans un mémoire spécial ce sujet intéressant : la Société des Sciences et des Arts de Grenoble était le juge de ces concours.
Fourier avait été admis avec empressement au nombre des membres de cette société, qui succéda en 1795 à l’ancienne Académie del-
phinale (1). On donna au savant mathématicien la première place vacante, aucun fonctionnaire public n’y venant siéger de droit. Fourier ne fut pas assidu aux réünions de cette société; il la présida cependant, et il y prit sa place dans toutes les séances publiques et dans les circonstances solennelles. Il lui communiquait d’ailleurs, avec une attention marquée, les découvertes nouvelles qu'il apprenait par sa correspondance, et parmi ces communications , je dois mentionner celle qui concerne la théorie des tubes capillaires , découverte faite par M. de Laplace, et dont Fourier nous remit la notice autographe. Dans une séance publique il lut un Mémoire sur le blanchiment a la vapeur, dont il avait fait répéter les expériences sous ses yeux; et dans une autre séance, également publique, un Discours sur les sciences , dans lequel il développa cette pensée de Platon.: Scientia arnica omnibus, et cette autre pensée, qui est à lui : La science est la propriété commune de tous les hommes. ( Docum. n° vir.)
(t) Dispersée par l'effet des événements de 1815 et 1816, la Société des sciences et des arts de Grenoble a fourni, depuis, quatre membres à l’Institut, MM. Fourier, Champollion le jeune, Bérenger ( de la Drôme), Berriat St-Prix ; deux correspondants à l’Académie des sciences ; un à l’Académie des inscriptions; un à l’Académie des beaux-arts; et Fourier, nommé secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences et membre de l’Académie française, a été élevé aux plus hauts honneurs académiques et littéraires,
Ce discours est remarquable par lélévation des sentiments, par le bon choix des pensées, et l’auteur en trouvait la source dans sa vive philanthropie : le manuscrit autographe a été conservé, Parmi les fragments qui ne furent pas employés dans la rédaction définitive, on trouve aussi quelques pensées dignes d’être recueillies et qui ne me semblent pas avoir encore vieilli; je les transcris ici :
« Si l’on s’estime heureux d’avoir procuré un « bienfait à un seul homme, quelle satisfaction « doit-on éprouver lorsqu'on a pu rendre un « service durable à la société tout entière! »
« Vous voulez connaitre l’influence des arts « sur la prospérité des nations? jetez les yeux « sur les contrées du globe où la lumière des « sciences n’a point pénétré : la moitié de la terre « répond à cette question. »
« Qui ne sait point douter ne mérite point de « connaître. »
« L'homme le plus instruit est le plus circons- « pect dans ses décisions, et le propre de l’'igno- « rance est de ne pas hésiter. »
« Pour être indulgent et modeste, il faut seu- « lement comparer ce que l’on sait avec ce que « l'on ignore, et n'avoir point oublié combien de « fois on s’est trompé. »
« Quant aux injures et aux rixes littéraires, « elles sont plutôt dans la société un ridicule
LA
« qu’un désordre; elles dédommagent la médio- « crité. »
« Cultivons les beaux-arts parce qu’ils adoucis- « sent le songe de la vie , et qu’ils jettent quelques « fleurs sur le chemin pénible qui nous conduit « tous de la naissance à la mort; qu’ils nous ga- « rantissent des fautes graves de l’oisiveté, et « qu'ils nous consolent des injustices de la for- « tune. »
Cette dernière pensée était habituellement présente à l'esprit de Fourier : il n’était point heureux de sa position; il fut du petit nombre des préfets que leur autorité, considérable alors, . n’enorgueillissait pas, et le seul peut-être qu’elle ne distrayait point, suffisamment pour son bonheur, d’autres pensées ou d’autres vœux. Qu’on n'oublie pas que Fourier, contre son gré, quittait la recherche de ses admirables théories mathématiques pour apposer sa signature sur cinq cent cinquante pauvres budgets de village, et qu’il croyait qu'on l’oubliait à Paris, pendant qu’il mourait de rhumatismes à Grenoble, leur pays natal, disait-il.
Il n'attendait rien de l'Empereur ; il m’a ouvert son âme sur ce sujet, sans que j'aie pu pénétrer le secret de cette position, que personne, certes, n'aurait soupçonnée. Et si rapprochant quelques autres mots de ses conversations, j'étais entrainé à faire des conjectures ,. je me reporte-
L'ÉGYPTE AT LES CENT JOURS. 31 rais à l’époque où Bonaparte quitta l'Égypte. Ca départ secret et inopiné irrita bien des esprits; quelques-uns, moins circonspects, maltraitérent le général en chef par de durs propos; il se forma deux partis dans l’armée d'Égypte, le parti de Bonaparte et celui de Kléber qui lui succédait; Parmée du Rhin, d’ailleurs, ne sympathisait pas précisément en Égypte avec l’armée d'Italie; et Fourier, admirateur respectueux du caractère de Kléber, se déclara peut-être pour lui trop ouvertement. Toutefois je ne pense pas qu'il ait pris quelque part à cette correspondance officielle ou volontaire adressée d'Égypte au Directoire exécutif, laquelle était remplie de blâmes et de plaintes contre le général Bonaparte, et qui fut reeue et ouverte par le Premier Consul.
Il n’y avait certes ni instinct ni volonté d'opposition dans le caractere de Fourier; mais la soumission sans examen, la flatterie sans inspiration, si menteuse de naissance, lui étaient encore plus antipathiques : l'habitude de l'examen l’éloignait de ces pratiques sociales qui naissent de l’habitude de l’irréflexion : on flatte en attendant de raisonner. Foürier ne se baissait résolüment que devant l'évidence, et la fécondité comme l’étendue de son esprit le portaient sans cesse à la dégager, par une discussion polie mais sérieuse, des erreurs et des autres mauvais principes dont l'ignorance ou l’intérét l'aurait parfois envelop-
pée. Fourier n'était point disputeur; mais une mauvaise raison le désobligeait profondément ; c'était aussi pour lui'une erreur qu’il était porté à combattre pour l’amour de la vérité. Peut-être aurait-il dû quelquefois la laisser passer pour l'amour de lui-même : il aura peut-être aussi disputé quelque jour en Égypte avec le général Bonaparte!
Au mois de juillet 1809, Fourier était à Paris lorsque le pape Pie VII fut amené, d’un seul trait, du Vatican à la chartreuse de Florence, et delà, par Turin , à l’hôtel de la préfecture de l’Isère (1). Aux premiersavis reçus à Paris de cet événement imprévu, même pour le gouvernement, le ministre avertit Fourier de se tenir prêt à partir dans quelques heures. Lorsque le préfet alla prendre congé et ses instructions, Fouché lui dit: « Votre remplaçant n’est pas très-fort; mais « vous pouvez rester, je vais vous débarrasser de « votre voyageur. » Le pape fut en effet dirigé sur Savone.
(x) Rapport au ministre de la guerre, par le général Radet, daté de Rome le 13 juillet, à son retour de Florence où il avait remis Sa Sainteté à la grande duchesse de Toscane. L’enlèvement du pape par l'escalade militaire du palais Quirinal, sous les ordres de ce général, fut entrepris à 3 heures du matin, le 6 juillet. À 4 heures le Saint Père et le cardinal Pacca étaient emmenés de Rome, le général étant sur le siége de leur voiture. On arriva à Florence le 8 au soir ; on en partit le 9 à 4 heures du matin pour Turin; le 15 on dirigea l’auguste prisonnier de Turin sur Grenoble, où l'avis de cet événement arriva le 20 juillet. |
Il s’est élevé quelques rumeurs défavorables à la conduite du conseiller de préfecture qui remplaçait Fourier en une si grave conjoncture; mais que dire et que faire quand une dépêche du prince gouverneur des départements au delà des Alpes vous annonce inopinément le voyage imprévu du chef suprême de l’Église, et qu’à l’arrivée de la dépêche, le vénérable pontife n’est plus qu’à quelques lieues de la ville? Quand aussi le défaut de toute instruction vous laisse ignorer si vous recevez ou le souverain de toute la chrétienté , ou un illustre prisonnier politique? Dans une position dominée par tant d’incertitudes , le préfet intérimaire fit tout pour allier son respect avec sa responsabilité, avec le maintien de la tranquillité publique. Il refusa aux grands vicaires de Lyon l'accès auprès du Saint Père : il leur demandait d'attendre deux ou trois jours les instructions du gouvernement. En toute circonstance, il se montra plein de respect; et si sa haute taille et son âge donnaient peu de grâce à ses manières, ses intentions ne pouvaient être accusées. J'ai vu alors tous les jours l’intérieur de la préfecture ; j’ai dressé dans le cabinet de Sa Sainteté une bibliothèque temporaire composée des livres qu’elle me demanda ; j'ai formé aussi une moins nombreuse collection pour S. Ém. le cardinal Pacca, logé dans un
autre hôtel, et j'ai vu partout prévenances, vé-
nération, soumission même, la responsabilité de l'autorité publique réservée. Fourier s’est toujours félicité du hasard qui le préserva de cette rencontre.
Le désir d’être appelé au conseil d’État, afin de vivre à Paris avec le loisir nécessaire à ses travaux scientifiques , n’était point un secret pour ses amis de Grenoble. Monge, Berthollet et Costaz à Paris parlaient de lui, mais l'Empereur ne les entendait point. Ils essayérent plusieurs fois, mais en vain. La direction générale des mines, que Fourier aurait considérée comme son bâton de maréchal, fut donnée à un autre. Ces circonstances portaient naturellement Fourier, peutêtre à tort, à ne pas croire à quelque bienveillance de Napoléon, et en ceci les événements politiques n’influençaient point ses pensées : alors l’empereur était heureux dans ses guerres; mais Fourier, préoccupé de sa disgrâce, n’imaginait d'autre ressource contre un tel événement que de passer en Angleterre, d'y reprendre l’enseignement des mathématiques, espérant tirer de son labeur journalier une guinée qui suffirait à toutes ses dépenses. -
Mais de plus redoutables orages s’annonçaient pour nous. La victoire avait passé à l'ennemi; la fin de l’année 1813 avait mené les étrangers sur nos frontières; l’empire et l’empereur étaient menacés de leur fin; les partisans de l’an-
tien régime recrutaient ouvertement pour lnis les mécontents du nouveau les secondaient, et je me souviens que dans la soirée du jour de Noël 1813, un républicain , quele dépit démoralisa jusqu’à le porter à s’honorer du titre et des cruelles fonctions de prévôt en 1815, vint nous proposer, à mon frère et à moi, de nous enrôler pour les Bourbons, qui devaient être à Paris et sur le trône au mois d'avril d’après : nous rimes beaucoup de ce rêve, et il se réalisa à jour fixe!
Dans les premiers mois de 1814, la ville de Grenoble fut assiégée par les Autrichiens de l’armée du comte de Bubna. Le général Marchand commandait la ville avec une faible garnison; le prince d’Isembourg, l’un des généraux assiégeants, avait servi dans les armées françaises sous les ordres mêmes du général Marchand. Le prince lui écrivit, lui donna la nouvelle des événements de Paris; une convention fut conclue, et les Autrichiens occupèrent la ville comme auxiliaires du gouvernement royal rétabli dans la personne de Louis XVIII. Le roi fut proclamé à Grenoble avec l'intervention des autorités publiques françaises; la cocarde blanche fut adoptée : la parole accréditée de Fourier contribua singulièrement à cette transmutation de gouvernement. On répandit aussi que le roi donnerait, en bonne forme, avec le concours de la nation, une charte cons-
titutionnelle, et les politiques de Grenoble fu- 8,
rentséduits par cette bonne nouvelle. La propriété et le commerce y virent la fin de guerres incessantes, et calamiteuses à la prospérité publique; les hommes timides ou indifférents obtenaient enfin la paix, le repos; et les masses populaires nes’émurent point. Fourier n’eut d’autres frais à faire que ceux d’une proclamation : mais il fut habilement secondé par les autres fonctionnaires éminents, particulièrement par le maire de la ville, le baron Renauldon : ses longs et honorables services lui avaient concilié le suffrage et la confiance de toutes les classes de la population.
Toutefois, ces événements extraordinaires jetèrent momentanément le préfet Fourier dans l'embarras le plus imprévu. Napoléon se rendant à l’île d’Elbe, devait passer par Grenoble. Fourier en reçut l'avis inattendu, et fit tout disposer comme une telle circonstance lui parut l'exiger. Les appartements d'honneur de la Préfecture furent préparés; la garde nationale fut avertie, tout était prêt, mais Fourier ne l’était point; son embarras était extrême et douloureux. Commentallait-il se tenir devant Napoléon encore enveloppé d’une vapeur d'autorité souveraine, mais allant, ou bien conduit, dans ses nouveaux États, dans l’île où l’Europe, en apparence respectueuse, mais usant réellement des droits du vainqueur, lereléguait par journées d’étapecomme un prisonnier de guerre? Je ne saurais dire la
L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. 37 multiplicité, la diversité, l'opposition des pensées qui obsédaient Fourier dans cette circonstance réellement cruelle pour lui; il demandait l’avis de ses plus intimes : suivez-le, lui dis-je. Cette pensée le frappa, l’'émut visiblement ; il ne parla plus. C'était le matin même du jour où l’empereur arrivait; les postes étaient placés aux approches de la ville, la garde nationale était sous les armes ; j'étais de service dans l’intérieur. de la préfecture; un courrier de retour de Lyon arrive vers midi; je l'introduis, moins comme caporal de tour que comme habitué dans la maison ; Fourier lit la dépêche, et me dit bien froidement, mais avec un grand sentiment de lassitude : « L'empereur prendra à Bourgoin la route du midi; il ne passe pas à Grenoble, vous pouvez l’annoncer. » Il expédia ‘les ordres nécessaires, et voulut demeurer seul le reste de la journée. Il avait obtenu le changement de l'itinéraire de Napoléon par ses vives instances, et par ses représentations au sujet de l’état exalté de l'opinion de la ville et du département, mécontents du traitement fait à l’empereur et à sa famille : mais ce succès lui fit mal, car il ne l’a- ‘vait pas espéré. |
Peu de temps après il alla présenter ses devoirs à madame la duchesse d'Angoulême qui était à Lyon; il fit un discours dans lequel le mot alors à la mode, celui de légitimité, fut habilement encadré, et quoique sans acception politique, les cour-
tisans s’en contentérent; ils accréditerent Fourier auprès de la princesse, etil conserva sa préfecture. Ge n’est pas qu’il n’existât à Grenoble, comme dans d’autres lieux, une opposition au gouvernement des Bourbons, née de la crainte d’une contre-révolution; cette crainte était fortifiée, accrue par les actes de l'autorité publique qui condamnaient le passé, et bien plus encore par les imprudences et les menaces des partisans passionnés ou intéressés de la restauration. Mais les sentiments modérés de Fourier aidèrent à accréditer toutes ces nouveautés; il y eut des fonctionnaires nouveaux, mais aucun des anciens ne fut révoqué; on ne changea réellement que la cocarde, les drapeaux, les sceaux, les livrées et le protocole officiel.
On peut expliquer par cette permanence des anciens fonctionnaires cette transition si facile à tant de choses nouvelles, et en particulier l’accueil réellement universel qui fut fait à Monsieur comte d'Artois; le prince passa deux jours à Grenoble au mois d'octobre 1814. Monsieur occupa l'hôtel de la préfecture, et fut frappé de l'esprit, des manières, des attentions et de la gracieuse habileté du préfet Fourier.
S. A. R. le traita avec une distinction marquée, et malgré la diversité des événements, le prince ne Jui retira jamais sa bienveillance. Fourier obtint un assez grand nombre de décorations
pour des fonctionnaires fort méritants : il se prêta aussi à quelques faveurs, incontestablement ; mais si Monsieur avait approuvé toutes les propositions du préfet, plus de services recommandables auraient été récompensés par cette distinction. Il y eut dans les trois listes de Fourier, et à ma parfaite connaissance, douze noms de rayés de la main du prince, et deux autres qui furent ajoutés. Dans les noms effacés se trouvèrent ceux de quelques fonctionnaires que leurs services auraient dû protéger; on effaça aussi les noms de plusieurs émigrés rentrés sous l'empire , et qui n'avaient pas encore mérité, en 1814, la récompense qu'ils obtinrent en 1815 et en 1816, non pas pour avoir marché contre Bonaparte (1), mais pour la violence de leur concours aux brutales réactions qui suivirent les cent jours. Fourier eut sans doute de bonnes raisons pour présenter ces personnes, et le prince également pour les refuser. Je puis, sans indiscrétion, ajouter que le malheureux Didier fut frappé du même refus, quoique émigré d’abord, l’un des promoteurs du camp de Jalès, alors membre du conseil de ville, du conseil général , ancien commissaire secret et breveté des Bourbons, et ayant aidé
(x) Le général Ernouf, à la tête d’un des corps de l’armée royale du midi en 1815, remarquait que pas un seul gentilhomme dauphinois ne s'était réuni à cette armée, (Moniteur du 12 avril
1815, page 415, col. 3°.)
ho L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS.
à diriger favorablement l’opinion publique pour la restauration.
Les cent jours vinrent bientôt après : à cette époque mes relations avec Fourier étaient moins intimes, moins fréquentes, quelqu'un s'était mis entre lui et moi : il n’y avait plus pour nous d’entretiens confidentiels de plusieurs heures, où, enfermés dans son petit cabinet qui était chauffé en toute saison par un grand poële, Fourier parlait de tout longuement et à découvert, des choses anciennes et des nouvelles, des morts et des vivants ; deses amis avec cordialité, des sots avec une ironie mortelle, de l'Égypte avec passion , des circonstances les plus minutieuses de sa vie tant qu’elles avaient trait à ses travaux scientifiques, de sa position avec amertume, de son avenir avec une morose incertitude, des savants de lantiquité, persécutés ou malheureux, avec un intérèt bien vif et mélé d’une teinte évidente de personnalité, enfin bien peu des affaires publiques, moins encore de Napoléon. Et quant aux affaires ordinaires, malheur dans ces occasions-là à tout importun, malheur surtout au dossier qui réussissait à pénétrer dans ce cabinet scientifique, par l’adresse d’un valet de chambre séduit aux instances d’un chef de bureau : le dossier le plus favorisé n’en sortait que tout couvert de figures et d’hiéroglyphes algébriques.
Il est certain que Fourier parlait avec plaisir
d’un saint de son nom et de sa famille, le bienheureux Pierre Fourier, surnommé le père de Matincourt, fondateur de l’ordre des religieuses chanoinesses chargées de répandre l'instruction parmi les jeunes filles, et qui mourut en 1640. Il me sut quelque gré de lui avoir procuré le portrait du saint homme béatifié par le pape Innocent X, et son histoire, énumérant ses miracles, imprimée plusieurs fois en français et en latin, à Paris et à Augsbourg.
Fourier montra le portrait du bienheureux au roi d'Espagne Charles IV, amené aussi par les révolutions, comme les papes Pie VI et Pie VII, dans l'hôtel de la préfecture à Grenoble. La nécessité de se tirer d’un grand embarras, et non pas la vanité, inspira cette démarche singulière à Fourier. Il avait fait meubler avec les soins les plus attentifs, les plus prévoyants, les appartements du roi et de la reine d’Espagne ; mais à l'heure du coucher, le roi fit demander à Fourier de lui préter son crucifix; on avait oublié de placer ce signe religieux dans la chambre du rois il était onze heures, il fallut courir à l'Église voisine qui était fermée, et en attendant Fourier alla porter ses excuses au roi sous la protection de son saint arrière-grand-oncle.
Sa maison était la plus agréable de la ville, toutes les classes s'y trouvaient réunies, également bien reçues. Il ne visitait que les princi-
4a L'ÉGYPTE ET LES CENT. JOURS.
paux fonctionnaires publics, et au premier rang des autres maisons, en bien petit nombre, qu’il fréquenta, on doit placer celle de la grande famille Périer, si honorée d’abord pour les nombreux avantages qu’avaient procurés à la province de Dauphiné les vastes manufactures qu’elle y créa, et depuis, à jamais illustrée par les services éminents que la France a reçus de MM. Ca-
simir et Augustin Périer, dont la vie sera, pour leurs frères et pour leurs descendants, une source de mémorables exemples qui ne resteront point stériles. Fourier était aimé et honoré par cette famille puissante, et il la retrouvait également affectueuse à Paris et à Grenoble. . Pour les affaires du département, M. Augustin Périer fut en effet la personne que Fourier consulta avec le plus de confiance, et de laquelle il reçut les meilleurs avis, car ce n’était pas trop d’un si utile concours pour le succès des grandes entreprises d'utilité publique, d’un intérêt supérieur pour la France entière, dont le préfet de l'Isère eut à s'occuper, et qui exigerent de Fourier le zèle, la science de l’administrateur expérimenté, avec toutes les lumières du profond géomètre. Et l’on ne saurait méconnaître cet intérêt supérieur dans le desséchement des marais de Bourgoin, la route d’Italie par le Lautaret au travers des montagnes du Briançonnais, un pont sur le large torrent du Drac, l’or-
L'ÉGYPTE ET LES CENT JOURS. 43 ganisation légale des chemins vicinaux, accessoires accidentels, si l’on veut, aux occupations habituelles du préfet d’un département dont l’administration embrassait des objets aussi variés que l'est la nature même de son sol, celle de sa température et de ses productions; qui touche par un point aux glaciers des Alpes et par le point opposé aux plaines sablonneuses du midi; qui est inondé à l’est par les eaux des montagnes et stérile à l’ouest par Fimpossibiité d’un système d’irrigations.
C'est quand il était livré à tant desoins divers que Fourier entreprit
1° Son Mémoire sur la chaleur;
2° Sa Préface historique de la Description de
l'Égypte;
3° L'étude des zodiaques égyptiens.
Je vais raconter, comme témoin oculaire, l’histoire de ces mémorables recherches, qui suffiraient sans doute à plusieurs bonnes renommées scientifiques.