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« Je vous salue.
« Signé : ABDALLA JAcQUES MENOU. »
Huit jours après, on apprend par une autre lettre du général en chef, que sa position n'é-
tait pas meilleure; il comptait beaucoup sur la
Bonne fortune de la république; mais il recommandait très-particulièrement aux soins de Fourier les habitants du Kaïre de toutes les classes; il l’engageait à les entretenir dans un bon esprit.
Cette seconde capitale de l'Égypte était en effet menacée : elle fut sommée de se rendre le 12 floréal (a maï) par les parlementaires anglais et turcs ; Rosette était tombée au pouvoir de
l'ennemi le 18 du même mois (8 mai). Le 25 (15 mai), le général Lagrange, pressé par les Osmanlis et les Anglais, était rentré dans le Kaire; le général Belliard, qui avait le commandement supérieur, fortifiait les approches de cette immense ville; l’intrépide Desgenettes y combattait de toutes ses forces l’épidémie des fièvres pestilentielles qui la désolait, mais ‘qui diminuait, disait-on, puisqu'il n'était mort que 1,811 Égyptiens dans un mois.
Ce fut dans des circonstances aussi critiques qu’il vint à l’esprit des membres de l’Institut du Kaire et de la Commission des arts d’entreprendre de rentrer en France, sous la protection du pavillon de la science, toujours neutre et toujours respecté, disait-on; bien convaincus aussi que les vaisseaux anglais, reconnaissant cette noble neutralité, ne leur fermeraient point la route des mers! |
Tous ces savants quittérent le Kaire et se rendirent au quartier général d'Alexandrie : Fourier fut chargé de négocier en leur nom cette affaire délicate avec le général en chef, et il existe sur ce sujet une correspondance officielle qui, par son objet, intéresse sans nul doute l’histoire littéraire générale des sciences, aussi bien que celle de l'expédition française en Égypte.
Je puis donner quelques extraits des lettres du général Menou :
« 20 floréal(19 mar). Un bâtiment est accordé; « le préfet maritime le désignera.
« On ne peut emporter aucune collection « scientifique; elles appartiennent toutes à la « république.
« Les notes et renseignements sur le pays se- « ront déposés au quartier général, afin qu’ils « ne tombent pas au pouvoir des Anglais.
« Tous les titulaires de places à la nomination « du gouvernement en Égypte, donneront leur « démission en forme, puisqu'ils quittent volon- « tairement le pays.
« Les ingénieurs des ponts et chaussées et les « ingénieurs géographes appartiennent à des « corps dépendants du gouvernement ; leur titre « de membres de l’Institut ou de la Commission « des arts n’est qu'accidentel; ils ne peuvent « pas s’en prévaloir pour quitter l’armée, sans « un ordre particulier du général en chef. »
Ces décisions parurent fort rigoureuses; Fourier fut chargé de les discuter avec le général Menou, de les combattre au nom de tous ses collègues, et il est très-vraisemblable qu’il s’acquitta de cette mission avec quelque ardeur : c'est du moins ce que portent à penser quelques passages de la réponse du général en chef, datée d'Alexandrie, le 1° prairial an IX (21 mai) :
« Le GÉNÉRAL EN CHEF au citoyen Fourier.
« Citoyen, mon intention n’est et n’a jamais
été de priver qui que ce soit de ce qui lui appartient; la seule que je puisse avoir est d’empécher que les ennemis de la république ne profitent d’aucuns renseignements utiles sur le pays que je suis chargé de défendre jusqu’à la mort. Je me borne donc à demander à chacun des membres de l’Institut et de la Commission des arts, leur parole d'honneur par écrit, qu’ils n'emportent rien qui, tombé entre les mains des ennemis, puisse leur donner des notions utiles sur le pays, politiquement, militairement ou financièrement.
« Quant à ce qui a rapport aux antiquités ou à l’histoire, c’est un bien qui appartient à l’univers entier, je n'ai pu ni dû avoir l’intention d’en frustrer qui que ce soit.
« Quant aux collections de plantes, de graines, d'histoire naturelle, et d’objets qui ont , subi une préparation quelconque pour être transportés en France, j'en autorise l’exportation, à la condition qu’on me donnera parole de les déposer en France (si elles y arrivent) dans les établissements publics qui sont destinés è à les
recevoir.
« Quant aux collections, d’antiquités, de minéralogie, etc., etc., il est évident qu’elles appartiennent au gouvernement et qu'elles doivent être déposées.
« Vous me mandez, citoyen, que vous n’avez
ni la volonté, ni la force de résister à un ordre que je donnerais : je tâche de n’en donner que lorsqu'ils sont rigoureusement dans la classe de ceux utiles à la chose publique; vous auriez donc pu vous dispenser de m'écrire cette phrase, qui supposerait une injustice de ma part:
« Il n’y a, citoyen, aucune parité dans les circonstances que vous me citez et celles qui existent aujourd'hui.
« Lorsque les citoyens Monge et Berthollet partirent, il n'y avait pas un seul bâtiment ennemi devant Alexandrie; aujourd’hui il y en a 150; d’ailleurs je necommandais pas en Égypte.
« Lorsque le citoyen Tallien est parti, il n’y avait alors que peu de bâtiments en croisière; d’ailleurs comme c’était une véritable peste dans le pays, j'aimai mieux courir les risques d’un moindre mal, qui a pu arriver s’il a emporté des notes qui soient tombées entre les mains des Anglais.
« Je n’ai pointenvoyéen France le citoyen D.., de guerre lasse, je lui ai permis de partir; je ne savais pas qu'il eût une collection de minéraux; si je l’eusse su, il l'aurait déposée.
« Quant au citoyen Costaz, je lui ai donné l'ordre de partir, et il n’a point emporté les notes qui auraient pu être utiles aux ennemis.
« Quant à la dernière circonstance, personne
ne sait ce que j'ai fait à cet égard.
« Vous savez, citoyen, que les Anglais s'étaient déjà expliqués une fois sur les monuments et autres objets qu'on voulait emporter. M. Smith luimême avait dit que cela ne se pouvait pas; je pense qu’ils regarderont tout cela comme droit de conquête. Il n’en est pas de même d’un voyage qui, séparé de toute expédition militaire, n’a pour objet que l’avancement des sciences; alors, je crois que les Anglais rendraient tout; mais, dans les circonstances actuelles, ils vous regarderont comme une portion de l’armée d'Orient; et si vous tombez entre les mains ou des Turcs ou des Barbaresques, c’est à vous d’en tirer les conséquences.
« Quant anx commissions dont vous avez été chargé lors de notre arrivée en Égypte, rappelezvous qu’Épaminondas et Plutarque, les hommes les plus célèbres et les plus éminents de leur temps, furent commissaires de police dans leurs villes natales. Mon prédécesseur a su vous estimer, je me suis empressé de l’imiter.
« Citoyen, je ne témoignerai aucun mécontentement de votre départ ni à l’armée ni au gouvernement.…. Votre départ dans les circonstances actuelles m'a paru, mé parait encore et me paraîtra toujours mal chléulé et peu mesuré; mais la manière vive dont je me suis expliqué sur cet objet avait entièrement pour motif votre intérêt personnel... Signé: Asp. J. Mexow. »
Le 11 du même mois (1 juin) le général en chef annonce que tous les passeports seront prêts pour le 13 (3 juin), et qu'use commission est chargée de recevoir les objets laissés en Égypte; la défense d’emporter des copies, soit des mémoires, soit des cartes et plans, est renouvelée, et Fourier est chargé de la surveillance de l'exécution de cet ordre.
Le 19 (9 juin) le général recommande, pour l'heureux succès du voyage en France, de faire un règlement de police obligatoire à bord, pour tous les passagers de l’Oiseau. On doit se eoncerter à cet égard avec le préfet maritime et le capitaine Murat : ce règlement sera visé par le général en chef.
On partit. Mais à la sortie du port d’Alexandrie, l’escadre anglaise, ne reconnaissant pas une neutralité trop facilement imaginée, arrèta et retint le bâtiment français, malgré ou peutêtre même à cause de la nature inaccoutumée de sa cargaison, et à la grande surprise de tant d'hommes distingués, naturellement faciles à s’émouvoir, non moins prompts à la défense, mais dont les argumentations furent sans succès. Voici ce que j'ai appris des circonstances de cet événement singulier, fait inoui dans les annales des sciences, dans celles de la guerre, et dans les fastes de la marine, qui n’avait jamais jusque-là capturé une cargaison de savants.
Le commodore sir Sidney Smith commandait en chef les forces navales anglaises sur les côtes d'Égypte; il lai fut rendu compte de ce qui se passait, nos compatriotes le firent prier de les entendre; il reçut à son bord ceux qui furent chargés de demander libre passage, et Fourier fut du nombre des commissaires.
Le commodore anglais déclara d’abord le bàtiment l’Oiseau prise de guerre, et toutes les personnes qui le montaient, ses prisonniers. Mais, ami des lettres et des hommes, savant mathématicien, doué d’un esprit élevé et d’une imagination facile à toutes les nobles séductions, le commodore se décida, sur les plaidoyers de Fourier, d’abord à ne pas faire de prisonniers de guerre, ensuite à relâcher le bâtiment et toute sa cargaison, à la condition rigoureuse qu'il rentrerait immédiatement dans le port d'Alexandrie, et en retenant Fourier à son bord comme otage de l'exécution de ses volontés.
Ce grave mécompte de nos savants voyageurs les affligea ; mais il n’était qu’un avant-goût de ceux qui leur étaient encore réservés par la destinée : lorsque le bâtiment français de retour se présenta devant Alexandrie, le général Menou lui refusa l'entrée, ordonna de tirer dessus s’il approchait du port : il avait touché avec l’ennemi.
L'Institut et la Commission d'Égypte étaient
ainsi placés entre des feux ennemis, et toutes les circonstances extérieures étaient contraires; car Menou, qui avait vu leur résolution avec déplaisir, et leur départ contre ses avis avec un secret dépit, n’était peut-être pas fort sensible à leurs peines, et Fourier leur avocat était à bord du vaisseau amiral anglais, retenu en otage.
Sir Sidney Smith le garda en effet plusieurs jours ; et il nous disait fort gracieusement à Paris, en présence de Fourier, qu’il ne l'avait retenu que pour avoir bonne compagnie à son bord, et-à cause du charme de sa conversation. Il le laissa libre enfin, quand ses camarades eurent obtenu grâce de leur général en chef; mais le commodore garda, par le droit de la guerre, tous les papiers de Fourier, fruits précieux de ses méditations mathématiques. L'amiral en était fort curieux, el dans cette occasion à cause de leur auteur.
Je dois ajouter, comme un des souvenirs les plus honorables pour la mémoire de l'amiral anglais, que le comte Otto, ministre plénipotentaire de France en Angleterre, obtint de lui, en 1802, la restitution de ces papiers, et que le chevalier Smith les remit de la meilleure grâce du monde comme lui ayant été confiés par Fourier. Tels sont en effet les termes de la lettre du comte Otto (5 vendémiaire an XI, 27 sept. 1802), et ils rappellent un service éminent rendu aux sciences,
car depuis l’année 1787 Fourier ne s'était jamais séparé de ses manuscrits sur la résolution des équations algébriques.
Bientôt après, la colonie française d'Égypte rentra en France à la suite des conventions conclues au Kairele 8 messidor an IX (27 juin 1801) et à Alexandrie le 13 fructidor suivant, 31 août.
Fourier, débarqué à Marseille, se rendit à immédiatement à Paris ; il y retrouva, toujours remplis pour lui d’une estime tout affectueuse , Monge, Berthollet et tous ceux de ses collègues de l’Institut d'Égypte qui étaient les mieux placés dans le gouvernement consulaire et dans les bonnes grâces du premier consul. Ils les dirigèrent attentivement sur Fourier. L’illustre Berthollet écrivit un jour ce billet à l’illustre Monge : 4
« Je te prie, mon cher ami, de faire chercher « le citoyen Fourier et de l’engager à se trouver « chez toi ce soir entre huit et neuf heures. J’ai « à lui faire une proposition de la part du pre- « mier consul, et c'est un objet qui presse. Je « t'embrasse.
Le Signé : BERTHOLLET. »
Quel charme, quelle admirable simplicité! et quel admirable assemblage de grands noms en si peu de lignes! Peu de jours apres, Fourier fut nommé préfet du département de l'Isère, et quand le temps fut venu (le 27 frimaire an XI, 20 déc. 1803), membre de la Légion d'honneur :
c'est le grand conseil de l’ordre qui les nommait alors.