D. ARRÊTÉ DU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU
Au citoyen Fourier, secrétaire de l’Institut, au Kaire.
Au quartier général du Kaire, le 17 fructidor an vint de ja République française.
Mexnou, général en chef, Au citoyen Fourier, Secrétaire perpétuel de l’Institut.
Citoyen, prenant entière confiance en votre zèle, vos lumieres et votre attachement à la république française, je vous ai nommé à place de conseiller au conseil privé d'Egypte.
La première séance aura lieu le 1° vendémiaire an 9 de la république. | Je vous salue.
Signe : Asp. J. Menou.
* Document N° V. (Page 8.)
Réunion du bureau de l’Institut du Kaire el des deux Commissions de la haute Égypte.
Cejourd’hui trois frimaire an huit de la république française, le bureau de l’Institut ayant réuni les membres de la Commission des sciences et arts dans la salle des séances de l’Institut, la séance a été ouverte sous la présidence du citoyen Nouet, le plus ancien d'âge. Le citoyen Jollois, l’un des assistants , a été désigné par l’assemblée pour secrétaire.
Le secrétaire de l’Institut a fait à l’assemblée la lecture de la lettre suivante :
« Au quartier général du Kaire, le 1° frimaire an vu. « KLEBER, général en chef, au président de l’Institut national.
Je crois, citoyen président, devoir charger l’Institut de transmettre aux deux commissions qui ont visité la haute Égypte, le témoignage de ma vive satisfaction sur la manière dont elles se sont acquittées de cette mission, en attendant que je puisse en rendre compte au Directoire exécutif en leur payant le tribut d’éloge qui leur est dû.
On ne peut qu’applaudir à l’activité surprenante, à l’union qui a régné et au partage bien entendu des travaux entre les membres des deux commissions, et surtout à l’idée vraiment libérale et patriotique de confondre tant de belles choses dans un seul et grand ouvrage et de déposer les objets qui en sont susceptibles dans les collections nationales.
Ceux des Français qui, avant la formation des commis-
sions, ou pendant leurs recherches, ont visité la haute Égypte sous le rapport des sciences , des arts, ou qui en ont allié l'étude à d’autres occupations, doivent aussi se réunir aux commissions, car l’objet est le même: celui de recueillir pour répandre l'instruction et concourir à élever un monument digne du nom français.
Je désire, en conséquence, que l’on prenne des mesures promptes pour assurer la rédaction des différents travaux, pour distribuer les matières, et désigner celui qui sera chargé d'ordonner l'ensemble de ce beau travail et d'en lier toutes les parties.
. L'Institut sentira la nécessité d’une introduction générale partant d’un seul jet, de même que tous les artistes conviendront que les monuments et les dessins doivent être tracés de la même main quandil sera question de les livrer au burin.
L'Institut pèsera avec la sagesse qui lui est propre, les . intérêts des sciences et des arts que je ne puis mieux faire que de lui confier sans réserve.
Je vous salue.
Signe : KLÉBER. »
Sur la proposition d’un membre, il a été arrêté que l'on s’occuperait sur-le-champ de fournir à l’Institut les moyens de répondre au général en chef.
Plusieurs membres de l’assemblée ont successivement demandé la parole et ont énoncé des opinions tendantes à suivre à l'égard des travaux des voyageurs français les usages adoptés par les Académies pour la publication de leurs mémoires.
Le citoyen Coutelle a donné des développements à cette opinion ; il a rappelé les formes établies dans les sociétés littéraires; il est entré dans quelques détails sur le plan général de l'ouvrage que l’on se propose de faire. Il a fait remarquer la nécessité de laisser aux artistes la plus grande liberté
dans la confection de leurs ouvrages; il désire que les artistes en soient les dépositaires en prenant l'engagement de les communiquer au gouvernement sur la demande qui en serait faite. Il a fait sentir combien il serait important pour assurer l'exécution de l'ouvrage projeté, de nommer une personne qui remplirait auprès de la Commission des arts les fonctions attribuées au secrétaire dans une société littéraire : elles consistent, a-t-il dit, à écrire l’histoire de la formation de la société, à faire précéder chaque volume du précis des mémoires qui y sont contenus. C’est aussi le secrétaire qui enregistre les écrits des auteurs et dont la signature est consultée lorsqu'il s'élève une contestation sur la priorité d’une invention. Celui de nos collègues que je vous propose de nommer aurait, outre les occupations dont j’ai parlé, d’autres devoirs à remplir. Il serait pour ainsi dire le centre de notre société; il serait chargé aussitôt notre arrivée de correspondre avec les membres et d’être en quelque sorte l’éditeur de l’ouvrage que le public attend de nous. En conséquence de toutes ces considérations, le citoyen Coutelle a proposé un projet dont tous les articles ont été successivement discutés et adoptés ainsi qu’il suit :
1° Tous les travaux de la Commission des sciences et arts seront réunis sous la forme des collections des sociétés savantes et suivant le mode adopté par elles.
2° Lorsque les travaux des divers auteurs seront près d’être achevés, la société nommera une commission suffisamment nombreuse, qui exercera sur chacun des ouvrages le droit de contradiction que les sociétés savantes se réservent sur les écrits qui doivent entrer dans leurs collections.
3° La société nommera aujourd'hui l’un de ses membres pour jouir par rapport à elle et à ses collections de toutes les attributions dont jouissent les secrétaires des sociétés savanies.
4° Le secrétaire sera chargé en outre de correspondre avec
les diverses personnes de la société aussitôt après leur retour en France. Il donnera le plus tôt possible un compte rendu des travaux faits, et annoncera ceux que les membres de la Commission se proposent de faire.
5° Il instruira le bureau de l’Institut des dispositions ci-dessus qui formeront une partie de la réponse à faire au général en chef, réponse dans laquelle ik est nécessaire d’observer que , quelque zèle que les membres de la Commission apportent à la confection de leurs travaux, ce zèle ne peut produire aucun résultat dans un pays où les auteurs origipaux et les moyens de tous les genres manquent totalement. Il appellera sur cet objet toute l'attention du général en chef, dont la bienveillance connue, et l’attachement pour les arts, a fait concevoir à la Commission les plus heureuses espérances.
On a passé à la nomination de la personne qui, aux termes de l’article:3 de l'arrêté ci-dessus, doit remplir auprès de la Commission des sciences et des arts les fonctions de secrétaire.
Sur quarante-sept votants, le citoyen Fourier a réuni quarante-cinq voix, le citoyen Villoteau une, et le citoyen Girard une, Le citoyen Fourier a, en conséquence, été proclamé par le président, secrétaire de la Commission des sciences et arts.
La séance a été levée à huit heures et demie.
Signé : Nour, président.
Signé : JozLors, secrétaire.
Document n° VI. (Page 9.)
Hinute autographe du projet de traité avec Mourad-Bey, rédigé par Fourier. (Floréal an vrir.)
Au nom de Dieu tout-puissant.
Le très-honoré et très-illustre parmi les princes, Mourad Bey Mohammed, ayant témoigné le désir de vivre en bonne intelligence avec l’armée française en Égypte; et le général en chef Kléber voulant lui donner des preuves de l'estime qu'ont inspirée aux Français son courage et la loyauté de la conduite qu'il a tenue à leur égard,
Il a été convenu ce qui suit :
Le général en chef de l’armée française Kléber, au nom de son gouvernement, reconnaît Mourad Bey Mohammed en qualité de prince de la haute Égypte.
K Il lui concède à ce titre les revenus du territoire de la haute Égypte depuis et y compris... sur l’une et l’autre rive.
. Les conditions de cette concession sont : 1° qu’il payera à la république française le myry dû au souverain de l'Égypte, et cette redevance sera déterminée comme il suit :
Les revenus de la douane de Cosséir sont compris dans les concessions faites au prince du Saïd. Ce poste sera occupé par des troupes françaises au nombre de deux cents hommes conjointement avec les Mameluks : cette garnison sera approvisionnée aux frais de Mourad Bey et la double solde qu'elle doit recevoir sera acquittée en déduction de la redevance déterminée dans l’article précédent.
La jouissance des revenus étant attribuée au seul gouverneur de la haute Égypte, il ne disposera d’aucune propriété en faveur des personnes qui lui seraient attachées et pourvoira à leur entretien comme il le jugera convenable.
Les propriétés légitimement acquises par les particuliers sont garanties par le gouvernement français et il ne pourra y être porté aucune atteinte.
Le général de l’armée française garantit à Mourad Bey la jouissance des revenus de son gouvernement et lui fournira en cas d'attaque les moyens de les conserver. Si le territoire occupé par les troupes françaises est menacé d’une agression ennemie quelle qu’elle soit, Mourad Bey sera tenu de fournir un corps de troupes auxiliaires jusqu’à la concurrence de la moitiéde ses forces. La subsistance de ces troupes sera fournie par le gouvernement français.
Les cultivateurs de chaque village ne pourront point se réfugier du Saïd sur le territoire occupé par les Français, et réciproquement.
Les déserteurs d'une armée à l’autre seront à l'avenir renvoyés de part et d'autre.
Document N° VII. (Page 228.)
Discours sur les sciences, prononcé par Fourier, à l’ouverture d’une séance publique de la Société des sciences et des arts de Grenoble.
Le plus éloquent des philosophes de la Grèce recommande l'étude des sciences, parce qu’elles sont amies de tous les hommes. C’est en effet vers les avantages généraux de la société humaine que les sciences dirigent leurs efforts. Elles appartiennent en propre à toutes les nations, à tous les âges. Elles subsistent au milieu des générations qui s’écoulent; elles forment leur patrimoine commun. Si les progrès des sciences intéressent chacun de nous, si toute découverte importante est un bien offert à nos semblables, les hommes illustres à qui nous en sommes redevables, trouvent dans
Jeurs propres succès la plus noble et la plus glorieuse des récompenses. |
L'occasion de procurer un bienfait à un seul homme est par elle-même précieuse et désirable, et l’on s’estime heureux de ne point la laisser échapper; quelle sera donc la satisfaction de celui dont les travaux immortels peuvent servir l’humanité tout entière ?
Mais on a contesté l'influence favorable des arts; elle est devenue l’objet de discussions dans le sein même des nations civilisées. Il ne fallait qu’interroger les contrées du globe où la lumière des sciences n’a point encore pénétré : c’est là que l’on peut distinguer les effets inévitables de l'ignorance; que le droit de gouverner n’est que le pouvoir de nuire et consiste en effet dans l’exercice impuni d’une autorité sans principe et sans frein; que les peuples, devenus la proie des passions les plus abjectes, ne jouissent d'aucune sûreté ni pour les biens ni pour les personnes ; que la qualité d'homme, enfin, n’inspire aucun respect et qu’on ne lui accorde pas même la pitié. Il faut ajouter que ces peuples sont privés des avantages immuables qui résultent de l’ingénieux concours de la nature et de l’art ; que leur propre territoire leur est, pour ainsi dire, étranger, en ce qu’ils ne peuvent ni le défendre pendant la guerre ni l’embellir pendant la paix.
Les arts et les sciences que l’Europe a cultivés offrent sans doute des ressources précieuses à la société civile, mais un plus grand bienfait peut-être est de rendre les nations sensibles et polies , d'élever l'âme et. d’ennoblir l’usage de la raison. Pour ne citer que les sciences dont l’exactitude ne peut être contestée, on a mesuré les dimensions et la forme du globe que nous habitons ; on a découvert les forces physiques qui déterminent sa figure ; et les observations recueillies dans les derniers voyages à l’équateur et aux pôles ont confirmé les résultats du calcul. On a décomposé l’air que nous
respirons , l’eau qui paraissait un élément formé de vapeurs élastiques, et jusqu’à la lumière du jour. On connaît les propriétés de l’air, sa nature et son poids ; on a soumis au calcul les mouvements dont il est agité, soit qu’il propage plusieurs sons, soit qu'il les transmette aux échos qui les réfiéchissent, ou qu’il retentisse des impulsions harmoniques des corps sonores. La subtilité et la vitesse immense de la lumière ne s’est point dérobée à nos recherches ; elle a été divisée en rayons diversement colorés, et l’on sait exactement combien elle emploie de minutes pour parvenir du soleil jusqu'à nous. On a expliqué l’influence des astres sur les mouvements périodiques des eaux de l’océan, et ses effets les plus variés peuvént être calculés et prévus ; les causes qui tendent à troubler l'équilibre des mers et celles qui les arrêtent et les remettent dans leur lit. Il n’y a dans les sciences aucun espace où les regards de l’homme ne se soient portés. Il a inventé des instruments pour suppléer à l’usage naturel de ses organes ; il a découvert des corps célestes qui semblaient devoir échapper à tous ses sens. Non-seulement nous avons observé le cours des astres et mesuré les distances inaccessibles qui les séparent, mais ce qui est plus encore, nous connaissons les lois générales auxquelles tous leurs mouvements sont assujettis. Nous retrouvons le principe universel dans les oscillations et la stabilité des mers, dans l’aplatissement du globe vers les pôles, et les irrégularités apparentes de sa figure dans la libration de la lune et les mouvements insensibles de l’axe de la terre, dans l'ordre constant des révolutions célestes , et jusque dans leurs perturbations les plus variées. Ainsi l’homme embrasse dans une pensée commune tous les phénomènes passés et à venir, quoique séparés par des intervalles de temps immenses. II assiste à ce grand spectacle comme si la nature l'avait fait le contemporain de tous les états successifs du ciel.
Qui pourrait refuser son admiration à ces efforts sublimes
de notre intelligence et soutenir qu'il est plus utile de laisser oisive cette faculté précieuse que Platon appelle une émanation de l'intelligence divine ? On objecte que l'ignorance est préférable à la fausse doctrine, que l’esprit de recherche a des abus considérables, qu'il inspire l’orgueil, qu'il peut s'élever contre la vérité elle-même et propager des erreurs funestes. Il est vrai que la raison humaine est exposée à des illusions sans nombre, mais elles ne sont point le fruit de l’étude, elles sont plutôt une conséquence de notre nature. Les nations barbares n'en sont point exemptes ; elles ont l'ignorance de plus. Où d’ailleurs les fausses doctrines sont opposées, elles se détruisent mutuellement, et le triomphe de la droite raison, quelquefois tardif, est toujours assuré. Les abus de l'esprit sont passagers, les mœurs de la barbarie sont durables. Quant à cette disposition vicieuse de l'âme qui nous porterait à la présomption et à l’opiniâtreté, il faut être persuadé que rien n’est plus contraire à l’esprit des sciences. Le propre de l'ignorance est de ne jamais hésiter , l’homme le plus instruit est le plus circonspect dans ses décisions. Pour être indulgent envers les autres il faut seulement comparer ce que l’on sait avec ce que l’on ignore et n’avoir point oublié combien de fois on s’est trompé, car la science n’est pour ainsi dire que le souvenir et l'observation attentive de nos erreurs. Non-seulement les sciences nous éclairent sur les intérêts généraux de nos semblables, elles excitent encore en nous la bienveillance universelle qui les fait chérir ; elles nous portent à défendre la cause de l’humanité toutes les fois qu’elle est offensée. Mais quelque généreux que soit ce sentiment, la raison lui prescrit des limites, elle nous défend de préférer à nos proches les générations à venir, de bannir de notre âme les affections tendres que la nature y a placées, pour la remplir d'une passion confuse dont le genre humain serait l’objet ; elle veut que nous soyons amis zélés, citoyens fidèles et utiles, et que si notre profession et nos goûts nous
ÿ portent, nous consacrions aux sciences tout ce qui nous reste d'efforts et de loisirs.
Cultivons les arts parce qu'ils embellissent le songe de la vie, qu’ils nous garantissent des fautes de l’oisiveté et nous consolent de toutes les injustices; parce qu’ils sont bienfaisants envers tous les hommes et jettent quelques fleurs sur le chemin pénible qui les conduit tous de la naissance à la mort. ee
Cultivons-les aussi pour honorer notre nation, qu'ils servent à immortaliser notre reconnaissance pour les héros défenseurs de notre patrie. Que tous les arts s’allient pour célébrer dignement , s'il est possible, la gloire du monarque illustre qui remplit le monde entier de sa gloire et de celle du nom français, dont le premier éloge est prononcé par les monarques qu'il a vaincus, dont les promesses ont surpassé toutes nos espérances, dont les actions ont surpassé toutes les promesses. Que les accents de la reconnaissance person-. nelle s'unissent aux hommages publics ; que le bronze, quoique moins durable que sa mémoire, conserve ses traits immortels, Que celui qui a mis un terme à nos dissensions civiles vive longtemps pour réparer les malheurs qu’elles entraînent : qu'il vive pour la paix et la prospérité de la France. Et vous, Messieurs, vous vous livrerez à l’étude des sciences sous l'influence libérale d’un gouvernement modéré, vous cultiverezet vous aimerez les arts, parce qu'ils réunissent et concilient tous les hommes, parce qu'ils sont bienfaisants, pacifiques et consolateurs : (Scientia amica omnibus. Plato, de amicitid ).
Document N° VIIL (Page 57.)