FIN DE LA TAULE
Des divers systèmes toiieltsmt la destinée humaine.
L'homme ici-bas a soif de bonheur, c'est un désir incessant qui le tourmente et le pousse à la recherche des biens qu'il ne possède pas. Le bonheur n'est pas fait pour cette terre, ont dit les moralistes, et tous ceux qui souffrent de répéter : Le bonheur n'est pas fait pour cette terre ! Et cependant, le désir en reste impérissable au cœur de l'homme ; il ne cesse de s'agiter dans sa vaine poursuite, et si un moment il l'atteint, s'il est en possession de jouissances vives et continues, il lui semble avoir répondu
aux besoins de sa destinée, être en accord avec la création. Le bonheur n'est pas fait pour cette terre I Eh I qu'est-ce qui le prouve ? Cette terre si fleurie , si féconde, si magnifique dans ses aspects variés, si susceptible d'être embellie par les arts, les sciences et l'industrie, pourquoi ne deviendrait-elle pas un séjour fortuné? Les passions de l'homme, dit-on, y portent le ravage; mais ces passions mêmes ne sont-elles pas source des jouissances les plus exquises? L'amitié , l'amour, la gloire, les affections de famille ne remplissent-ils pas le cœur de sentiments enivrants I Tous les éléments de bonheur, d'un bonheur approprié aux désirs, aux facultés des hommes , sont ici-bas à notre portée, en nous, hors nous. Le sentiment seul de la vie, respirer un air pur , admirer la création , est déjà un bonheur. Si Dieu avait voulu faire de la terre une vallée de larmes , une triste prison , l'aurait-ii embellie de charmes si puissants que l'homme y tient en dépit des maux que luimême se crée? Aurait-il donné à l'homme, pour but positif de sa destinée , d'améliorer constamment sa demeure par les prodiges des arts et de l'industrie ? Si ce monde n'était véri-
lablcment qu'un passage , un temps d'épreuve, ne verrions-nous pas le genre humain , dédaigneux des biens de cette vie et impatient d'arriver au terme de sa carrière, se croiser les bras , fixer les yeux au ciel , seul but désirable , et tout au plus arracher au sol quelques racines pour sa maigre subsistance ? Ne verrions-nous pas , pour vertus uniques, la résignation, l'inertie et la passivité ? La vie ne deviendrait-elle pas semblable au sommeil , si la mort était le seul but? Mais loin de là, les hommes ne souffrent qu'impatiemment la misère , la servitude, l'injustice, tous les maux qui accablent l'humanité. Pleins d'activité , d'ardeur , le repos absolu les accable ; ils ont besoin d'emploi à leurs facultés; ils exercent l'industrie et les arts; ils poursuivent le bonheur. Les philosophes, les législateurs, les moralistes eux-mêmes, dans leurs lois , leurs préceptes , leurs systèmes , travaillent à l'amélioration de la condition humaine , même en ignorant le but, même en niant le bonheur. Ce besoin instinctif de félicité ici-bas, ce concours simultané de tous les efforts pour la posséder individuellement et collectivement, ne
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nous sont-ils pas gages que Dieu nous l'accordera , et ne devons-nous point croire que les destinées sont proportionnelles aux attractions?
Toute l'antiquité , à l'exception de quelques sectes philosophiques , fut instinctivement amie des richesses et des plaisirs. En Orient, en Grèce, dans la belle Italie , un ciel riant , une atmosphère tiède , une terre féconde , semblaient inviter les hommes à jouir sans fatigues , à se laisser aller mollement au bonheur de vivre. La religion païenne, joyeuse et couronnée de fleurs, s'enivrant d'ambroisie, excitait au plaisir et donnait le libre essor aux passions , par l'exemple même des dieux. Mais qu'arriva-t-il dans des sociétés toutes basées , même avec leurs beaux noms de républiques, sur la plus grande iniquité humaine, l'esclavage? On les vit, tiraillées en tous sens par les intérêts divergents , n'offrir que discorde, anarchie; on vit l'avidité des jouissances enfanter un hideux égoisme, les vices les plus honteux, un débordement effroyable des passions. On vit tous les maux fondre à la fois sur ces sociétés , les foudroyer , les broyer, les dissoudre, jusqu'à ce qu'elles
disparussent en quelque sorte de la terre , ne laissant que des débris , mémoire de leur chute et de leur grandeur.
Les sectes philosophiques qui prêchèrent les austérités lurent une digue élevée par la nécessité des temps , qui vainement s'opposait aux désordres des passions , entraînant les peuples dans l'abîme. Des législateurs essayèrent également de les réfréner ; ils ne connurent que la contrainte et la répression. Lycurgue seul donna, jusqu'à un certain point, essor aux passions, en absorbant les unes au profit des autres, en exaltant le patriotisme , et ne laissant pas de prise à la cupidité ni à la sensualité. Sa république , longtemps modèle aux peuples de tous les âges, subsista cinq siècles : elle devait périr, entachée de l'esclavage , de la soif des conquêtes, d'un esprit étroit de nationalité et d'une égalité entièrement factice. Cependant Lycurgue fut de tous les législateurs celui qui connut le mieux le cœur humain.
Les doctrines d'Epicure et de Zenon se partagèrent le monde ancien. Ce dernier, qui fonda la secte des stoïciens , au lieu de chercher un remède aux maux de l'humanité, se contenta de
nier la douleur , de prêcher le mépris des richesses , d'amortir les passions , de faciliter le suicide en faisant de la vie même le néant ; il ne s'apercevait point qu'en prétendant tuer les passions il ne faisait que les absorber aux dépens d'une seule, l'orgueil. Au contraire, la doctrine d'Épicure, favorisant les plaisirs, donnait essor aux passions , encourageait à toutes les jouissances et ne prêchait la modération que dans le sens du raffinement. Doctrine égoïste , exclusive en faveur des riches et des puissants , considérant la masse du peuple et des esclaves seulement faits pour souffrir et travailler.
La charité universelle fut le cachet divin du christianisme. En trouvant sur la terre une poignée de privilégiés , d'oppresseurs et une immense multitude d'opprimés , de souffrants , de misérables , Jésus ne s'adressa pas aux premiers , mais aux derniers : il comprit dans sa charité l'humanité entière ; il donna aux maux présents la plus puissante consolation en révélant le dogme consolateur de l'immortalité de l'âme , resté inconnu au judaïsme. Les principes sublimes de sa morale , en offrant un secours , une consolation , une règle de tous les
moments , basèrent une société meilleure , plus équitable , la société de l'avenir. Les hommes , qui abusent de tout , ont pu interpréter forcément les doctrines chrétiennes ; ils ont pu , au nom du Dieu de paix et d'amour, ensanglanter la terre des fureurs du fanatisme , et élever les bûchers de l'inquisition ; ils ont pu réduire l'abnégation en passivité , la résignation en obéissauce sei vile , et étayer le despotisme spirituel et temporel des doctrines de liberté et de fraternité. Mais qu'importe l'interprétation abusive des hommes ? La morale du Christ , le principe magnifique de charité universelle , fut et restera la source de tous biens et de toute vérité. Ce fut le Christ qui introduisit une société nouvelle dans la société antique croulant de toutes parts ; ce fut le Christ qui posa les premiers principes d'association , laissant aux hommes la recherche du code social , qui en permettrait la plus large et la plus juste application.
Les philosophes , moralistes , publicistes et économistes modernes , au lieu de s'attacher invariablement , selon le principe chrétien de charité universelle , aux moyens d'amélioration du sort de la classe la plus pauvre et la plus
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nombreuse , se perdirent trop souvent dans le dédale des doctrines et systèmes factices et stériles de l'antiquité. Tous , influencés à leur insu par les traditions et le spectacle de l'esclavage, au lieu de remonter à sa source inique , la violence et la contrainte , et de les effacer du code social , les acceptèrent comme inhérentes à la nature humaine. Tous furent d'accord pour morigéner , contraindre et punir l'homme , façonner son caractère et son esprit , dompter et réprimer ses passions , l'adapter de force aux sociétés humaines. Quelques-uns , amalgamant la législation de Sparte avec les utopies de Platon et les doctrines de Zenon , ont condamné les richesses comme alimentant la cupidité et toutes les discordes. Plaçant l'âge d'or dans la simplicité des mœurs , ils ont rêvé l'égalité absolue des fortunes , la communauté du vivre. D'autres , se rattachant au système épicurien , ont préconisé la richesse , excité au plaisir , prêché la doctrine de l'intérêt personnel : matérialisme absurde et dégoûtant qui souilla le réveil de la raison au xvme siècle , se mélangeant singulièrement avec la reconnaissance des droits inaliénables de l'humanité. Les masses , en 93.
prenant an pied de la lettre tontes ces doctrines incohérentes d'égalité absolue , d'intérêt personnel et de souveraineté d'un peuple meurtfaim , en firent en même temps qu'une parodie sanglante une effroyable justice.
Le système utilitaire de Bentliam , dernier écho de la doctrine stérile de l'intérêt personnel , vante la richesse et n'oppose de bornes aux passions de l'individu et de la multitude que la crainte des revers et des châtiments , perpétuant de la sorte la lutte de l'homme avec les institutions. Les économistes, secte moderne, posent franchement pour but à leur science la richesse et le bien-être général ; mais ils se contentent de raconter et d'analyser les faits , sans que leurs calculs sur la valeur des choses et le juste équilibre entre la production et la consommation indiquent un ordre social où les masses ne seraient plus condamnées à la misère et aux privations, et où la richesse serait équitablement répartie. Les philanthropes sont encore une catégorie toute récente des philosophes ; ils forment une continuation , une épuration des libéraux , en laissant à part les questions politi"
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ques , pour s'occuper exclusivement d'améliorations sociales.
Les partis politiques ont la plupart en vue la destruction du despotisme , l'extension des libertés publiques , l'amélioration au sort des classes laborieuses ; mais leurs efforts restent stériles et n'aboutissent guère qu'à un changement de personnel dans l'administration ; ils compromettent la cause même qu'ils prétendent servir en l'exposant aux bouleversements et vicissitudes des révolutions ; ils risquent de retourner au despotisme par l'anarchie , et aggravent la misère et la servitude du peuple par un redoublement de l'impôt et de la dette publique.
Le parti républicain , généralement animé de sentiments généreux , offre un si grand nombre de nuances , qu'il est difficile de le préciser ; il ne s'accorde guère que dans le mécontentement de ce qui existe , et l'espoir d'un meilleur ordre de choses. Les uns ne portent pas leurs vues plus loin qu'à une forme de gouvernement tellement libre , que tous les citoyens , par une sorte de suffrage universel , puissent être appe-
les à manifester leurs vœux et à exprimer leurs opinions ; il ne veulent , à vrai dire , que la liberté politique la plus large, pensant que tous les biens doivent naturellement en résulter. Les autres prétendent procéder immédiatement à une réforme radicale des choses approchant plus ou moins du système de Babœuf ; ils pensent arriver à la justice par l'égalité absolue. Empruntant les coutumes Spartiates , moins l'esclavage et la conquête , ils espèrent réaliser l'égalité par l'abolition de la propriété , l'éducation unitaire , la communauté du vivre , la médiocrité générale. La difficulté à résoudre , c'est que les hommes n'ont point d'attrait pour la médiocrité ni pour l'égalité : de goûts , de penchants , d'aptitudes , de génies divers , ils sont inégaux par nature ; on ne saurait les réduire à l'égalité que par la contrainte et l'anéantissement de toute liberté.
Les saint-simoniens , plus avancés dans les doctrines sociales , ont compris que l'homme ne doit dédaigner aucun des bienfaits de la Providence , et que le devoir de la société est d'en faire part à tous ; ils se sont posé le but de V amélioration au sort de la classe la plus pauvre
et la plus nombreuse , et de la répartition des récompenses à chacun selon son travail et sa capacité. Toutes les difficultés sociales étaient renfermées dans le principe ainsi posé ; mais les saint-simoniens n'y ont trouvé de solution que l'abolition de l'héritage , et la richesse sociale entière remise aux mains du pouvoir. Ils n'ont su donner aucun plan d'organisation du travail ; par opposition aux principes excessifs de liberté et de libre concurrence , ils se sont jetés dans l'extrémité opposée , la hiérarchie , l'obéissance passive , le despotisme théocratique amenant une sorte d'inquisition dûns la vie privée , dans les pensées et les affections intimes , la conscience , la foi. Leur système tendait à détruire toute liberté , toute dignité humaine ; ils ont néanmoins produit un bien immense par la justesse de leur critique ; ils ont fécondé les principes généreux de Saint-Simon et tenu en éveil toutes les attentions sur le problème humanitaire , amélioration au sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse.
Owen est un de ces hommes généreux qui , bien qu'au nombre des privilégiés, sympathisent avec le pauvre ? gémissent sur la misère pu-
blique , et avant de condamner le coupable , examinent ce qui a pu le pousser au crime. Owen , en voyant sous ses yeux d'un côté la richesse , les lumières , les manières polies , de l'autre la misère , l'ignorance, la mendicité, trop souvent accompagnées de la paresse, de l'ivrognerie et du vol , pensa que les vices étaient non pas le résultat de la nature de l'homme , mais de l'éducation et de l'organisation sociale ; en un mot , des circonstances qui agissent sur l'homme , du milieu où il se trouve dès sa naissance. Il crut qu'en assurant aux pauvres le travail , et leur donnant une éducation convenable , on pourrait extirper tous les défauts qui affligent aujourd'hui cette classe , et établir insensiblement sur la terre le règne de l'égalité ; jouissant de la confiance de ses compatriotes , et possédant une grande fortune , il parvint en partie à la réalisation de ses principes qui , véritablement , donnèrent d'étonnants résultats : réunissant , dans une association libre , des mendiants, des ivrognes, des hommes sortis de prison , il sut les accoutumer au travail , et changer toute cette classe corrompue en ouvriers honnêtes , habiles , laborieux. Les
partisans des doctrines de Babœuf purent croke qu'Owen allait réaliser complètement leur système d'égalité et de communauté ; mais l'œuvre d'Ouen ne renfermait point des principes d'organisation durable ; elle n'était qu'un palliatif, un remède contre la faim : les membres de jNew-Lanaik (*) , arrachés à la misère , s'adonnaient au travail , ne volaient point , ne s'enivraient point , mais ne trouvaient qu'ennui et dégoût dans la monotonie de leurs travaux et la règle uniforme de la communauté : ils étaient domptés , mais non pas heureux.
Owen ne se rebuta point ; il pensa qu'il fallait préparer la réforme sociale par celle de l'éducation , en prenant l'homme dès l'âge le plus tendre. Il fonda des établissements poulies enfants ; mais il échoua de nouveau , parce que son système est oppressif et prétend passer le niveau sur les penchants des hommes , tandis que Dieu nous les a donnés à tous en différents genres et en diverses mesures.
Fourier est venu , par la découverte de la loi d'attraction , concilier tous les partis , satis-
(*) Kom de la fondation d'Owen,
faire toutes les opinions : sa doctrine est basée sur l'analogie universelle ; c'est à la vue de l'ordre et de l'harmonie de la création dont Newton a révélé la loi divine dans le monde matériel , que Fourier , plein de foi en l'auteur de notre être , pensa que le même ordre et la même harmonie devaient découler d'une loi semblable dans le monde moral. Partant de ce principe, tous les désordres et tous les maux de l'humanité lui furent expliqués par l'oppression et la contrainte substituées à l'attraction, et engendrant la subversion des sentiments naturels. Ce fut par de profondes études et des calculs rigoureux qui élèvent sa doctrine au rang des sciences exactes , que , dévoilant le mystère des destinées humaines , il découvrit un nouvel ordre social où toutes les passions deviendront naturellement gages de paix , de concorde et d'harmonie , où l'homme jouira de la seule liberté réelle et possible , en obéissant à la loi d'attraction , loi divine , régissant les globes et l'univers. La doctrine de Fourier ne s'arrête point à telle race d'hommes , à telle partie du monde ; mais elle comprend toutes les races , la terre entière , elle base l'unité > elle détruit
l'esclavage , tout emploi servile , tout travail obligatoire ; elle assure à tous la richesse , le bien-être , le développement complet des facultés ; elle donne double garantie à la propriété , garantie du fonds et garantie du revenu ; en même temps qu'elle vient au secours des misérables , elle augmente infiniment la fortune et les jouissances des riches ; elle fait naître la concorde de l'essor même des passions ; elle établit sur toute la terre l'unité des mesures , du langage , des mœurs , des travaux , de l'administration ; elle détruit toutes les contagions par des quarantaines générales , elle restaure la climature et perfectionne tous les produits de la terre et toutes les races d'animaux par la culture universelle ; elle rend ce monde un séjour enchanté , réalisant les vertus de l'âge d'or , unies aux jouissances du luxe , au développement illimité des arts , des sciences et de l'industrie ; enfin elle console l'homme de mourir par la certitude de l'immortalité et de la transmigration des âmes dans ce monde et dans toutes les planètes qui peuplent l'univers.
Et comment parvenir à l'unité du globe.
comment établir l'harmonie sur cette terre actuellement semblable au chaos ? Il faut simplement démêler dans ce chaos les éléments d'association , et en former , d'après le système qu'indique Fourier , un nouveau mécanisme social dont l'effet naturel est d'assurer à tous le bien-être , et de rendre les passions instruments de concorde et d'harmonie.
Ce mécanisme social est d'une réalisation ^ simple , aisée , offrant des avantages immédiats; il n'exige pour essai qu'une lieue carrée de terrain, et quatre cents familles, environ mille huit cents personnes réunies dans une même habitation, et associées intégralement d'intérêts et de travaux. Une association de ce genre offrirait un tel spectacle de bien-être et de bonheur que la société entière se constituerait bientôt sur des bases semblables , et cet exemple serait suivi de toutes les nations de la terre.
Les ouvrages de Fourier renferment toute sa doctrine : dès 1808, il l'exposa en partie dans la Théorie des quatre mouvements. En 1822, il publia Y Association domestique agricole , œuvre d'un génie colossal , embrassant toutes les questions de l'esprit humain , et leur donnant à
toutes la plus complète et la plus satisfaisante solution. C'est principalement dans cet ouvrage, renfermant le système complet d'association , qu'il faut étudier Fourier. Le Nouveau monde industriel, et la Fausse industrie, publiés en 1829 et i835, ne font que donner de nouveaux développements à la pensée immuable de sa doctrine.
La destinée de Fourier offre un nouvel exemple de l'injustice et de l'ingratitude qui se sont attachées dans tous les siècles aux plus beaux génies , aux bienfaiteurs de l'humanité. Celui qui découvrit le mode d'association qui doit transformer la société et régir le monde vécut pauvre et obscur (*); sauf de rares amis et quelques disciples , il ne recueillit que des mécomptes et des dégoûts; ses ouvrages furent peu lus et point compris ; on s'étonna de voir les destinées sociales, jusqu'alors objet de rêveries et d'utopies, transformées en science exacte, et
(*) Fourier, né à Besançon, le 7 avril 1772, est mort à Paris, le 10 octobre 1837. Fils d'un marchand, élevé dans le commerce, dès son enfance il conçut la plus forte répugnance pour cet état, qu'il ne put cependant abandonner qu'à l'âge de soixante ans.
précisément ce qui devait donner foi et admiration découragea et déconcerta les esprits paresseux . La critique , le sarcasme , la dérision crucifièrent Fourier durant sa pénible et laborieuse carrière , et pis encore , l'indifférence le tua. Toute sa vie , il espéra trouver un fondateur, un homme riche et puissant qui réalisât son système; cette attente fut trompée; Fourier mourut sans que jamais .un doute vînt obscurcir à ses yeux la magnificence et la certitude de sa découverte , mais sans avoir vu même de loin la terre promise, sans qu'un essai de réalisation vînt porter la joie et la consolation à sa grande âme , en lui faisant entrevoir le terme prochain des maux cuisants de l'humanité.
Une année (*) ne s'est pas écoulée depuis la mort de Fourier, et l'on commence généralement à rendre justice à son génie , à rechercher avidement ses œuvres. Les amis, les partisans qui l'entouraient se sont accrus , et poursuivent avec persévérance leur œuvre de propagande et de réalisation. Une école est constituée , un
£T (*) La première édition a été publiée en 1838.
journal est fondé : des ouvrages ont été publiés sur sa doctrine, dans le but de la simplifier, l'éclaircir, la résumer. J'ai voulu ajouter mon tribut aux travaux qui déjà ont été faits. Dans cet écrit, je m'attache spécialement à la réalisation : laissant de côté la partie abstraite , je m'efforce de donner une idée claire du mécanisme d'association , d'eu montrer les ressorts, le jeu, les résultats. J'ai surtout pour Lut de faire , en quelque sorte , toucher au doigt et à l'œil la simplicité du système, la facilité d'exécution , la richesse et le bien-être qui en découlent immédiatement. Fourier, comme Colomb, a découvert un nouveau monde par la profondeur de sa science , la vue perçante de son génie ; mais, de même qu'au xve siècle, une fois la route frayée au nouveau continent par l'homme prodigieux qui l'avait deviné , il appartint à tous d'en suivre les traces ; aujourd'hui il appartient à tous de fonder le nouvel ordre social et d'en recueillir les fruits. A Fouriei il fallut les profondes recherches , les études immenses pour le créer en esprit ; à ses successeurs il ne faut qu'apprécier les résultats et pratiquer sa théorie. A Fourier les dégoûts, les désappoin-
tements et les tortures morales ; à ses successeurs, ceux qui prendront l'initiative de la réalisation , les avantages immédiats de la fortune et de la plus haute gloire.
Ne nous étonnons pas qu'il ait fallu tant de siècles pour une découverte si simple et si féconde. Il en a été ainsi de la plupart des inventions humaines. Trois siècles datent la boussole , l'imprimerie, le système planétaire, la configuration du globe; la vapeur est d'hier; même les découvertes les plus simples , les plus urgentes, ont échappé aux hommes pendant trois mille ans. La brouette fut inconnue jusqu'à Pascal ; la soupente et l'étrier sont d'invention moderne. Ne nous étonnons pas non plus des retards et des difficultés apportées à la réalisation de la doctrine sociale : tous les glands hommes sont nécessairement en opposition avec leur siècle, par la raison même qu'ils sont plus avancés. Fourier fut martyr ainsi que Copernic, Galilée, Colomb; et, comme eux, son courage et sa foi restèrent inébranlables ; comme eux, il comprenait que la grandeur même de sa découverte devait exciter le doute et le sarcasme chez les esprits routiniers. Il se
comparait à un homme qui, au siècle d'Auguste, aurait inventé la poudre à canon et la boussole, et après en avoir, durant vingt ans, calculé les effets, se fût présenté aux ministres de l'empereur, et une cartouche et une houssole à la main, leur eût tenu ce discours :
« Je vais, avec la matière contenue dans ce brimborion (la poudre), changer la tactique des Alexandre et des César : je puis avec cette matière faire sauter en l'air le Capitol e (par une mine) ; foudroyer les villes d'une lieue de loin (par la bombe et la couleuvrine) ; réduire, à minute nommée, la ville de Rome, en un monceau de décombres (par l'explosion d'une mine de poudre); détruire à 5oo toises de distance toutes vos légions (par l'artillerie); égaler le plus faible soldat au plus fort (par la mousqueterie) ; porter la foudre dans mes goussets (par le pistolet de poche; ; enfin je puis, avec cette autre gimblette (la boussole), braver, dans l'obscurité, l'orage et les écueils, diriger un vaisseau aussi sûrement qu'en plein jour, et l'orienter partout où l'on ne verra ni ciel ni terre (*). » A ce discours, les
(*) Fourier, Traité d'association domestique et agricole.
DIVEKS SYSTÈMES. 23
graves personnages de Rome, les Mécène et les Agrippa, auraient pris l'inventeur pour un visionnaire ; et pourtant il n'aurait promis que des effets très-possibles et connus aujourd'hui des enfants mêmes.
Il en est ainsi du système d'association qui doit changer la face du inonde, en se substituant au mode social actuel dont le genre humain n'a recueilli que douleurs et misères ; nous allons en développer le mécanisme, après avoir jeté un coup d'ceil sur la civilisation.
liai actuel des sociétés.
Quand on nous parle de pays sauvages , tels que les Samoièdes , où les hommes , entassés dans des huttes , couverts de vermine , n'ont d'industrie que pour satisfaire leurs besoins les plus pressants , n'ont de joie que l'assoupissement et l'inertie des facultés ; où les femmes , considérées comme immondes , sont assujetties aux travaux pénibles et journellement maltraitées, nous comprenons toute l'horreur de cette condition , et que ce n'est point la destinée providentielle de l'homme. Quand on nous parle de
LIAT ACTUEL. 25
barbares , tels que les Tatars , Ralmouks , Indiens du Nord , Arabes du Midi , qui , dans leur vie errante , n'ont également de soin que la nourriture quotidienne , et de but que la guerre , le ravage et le pillage ; où les femmes sont traitées avec- rigueur et mépris , parce qu'elles sont moins robustes que les hommes , nous ne pouvons encore voir dans cette condition qu'un état malheureux et purement transitoire. Quand on nous parle d'une demi-civilisation comme en Turquie , en Egypte , où l'industrie , les arts et les sciences sont en enfance , où les femmes , asservies , ne prennent aucune part au mouvement social , où l'humanité est foulée aux pieds , où règne un despotisme écrasant , l'on comprend aisément que cet état de choses tient encore à la barbarie , n'est également que transitoire , et doit amener une régénération ou une décadence complète. Enfin, quand nous examinons un pays dit civilisé , comme la Russie , où une aristocratie brillante pèse de tout son poids sur la multitude opprimée , esclave , abrutie , l'on comprend que cette civilisation n'est toujours qu'une barbarie déguisée , et que , si elle n'abolit l'esclavage en
son sein , elle périra par l'esclavage. Quand alors , par comparaison , on jette un regard superficiel sur les pays constitutionnels , où les dernières traces de l'esclavage effacées , l'industrie, les arts et les sciences en honneur , les hommes déclarés égaux devant la loi , les femmes participant à la liberté sociale , semblent attester d'immenses progrès , des pays tels que la France et l'Angleterre , qui , sous deux faces différentes , offrent le plus haut degré de la civilisation moderne , on est tenté de considérer cette dernière comme un bienfait , et de de^ mander aux sociétés de continuer à marcher dans cette heureuse voie qu'après tant de siècles de maux atroces la Providence leur a enfin ouverte.
Et cependant , c'est cette même civilisation , si nous l'analysons , si nous en approfondissons toutes les iniquités , qui ne nous offrira encore , comme les autres périodes de la barbarie , que misère , oppression , fourberie , carnage , toutes les douleurs et toutes les corruptions , ne lui donnant également d'alternative que sa réédification sur des bases entièrement nouvelles , ou bien sa décadence et sa ruine complètes.
ÉT\T ACTl-EL. 27
Aussi loin que remonte la tradition des sociétés humaines , d'après les phases successives qu'elles ont parcourues , et qui subsistent encore simultanément , la sauvagerie , la barbarie et la civilisât ion , nous voyons effectivement un progrès immense opéré dans les arts et l'industrie. A la vue d'un vaisseau de haut bord, on admire avec justice l'industrie progressive des hommes. Les inventions de l'imprimerie , la boussole , la vapeur , les découvertes de Colomb , Newton , donnent aux modernes une immense supériorité sur les anciens. Mais le progrès existe-t-il dans l'organisation sociale ? Les hommes sont-ils meilleurs? sont-ils plus heureux ? Ce qu'ils ont gagné d'un côté , ne l'ont-ils pas , en quelque sorte , perdu d'un autre ? L'esclavage est aboli dans quelques pays pour faire place à la plaie honteuse du prolétariat ; et encore l'esclavage des blancs et l'esclavage des noirs régnent de fait sur les trois quarts du globe. Quelques pays des âges modernes ont secoué le joug du despotisme ; mais , dans les pays les plus libres , à la vue de la cupidité, de Pégo'isme , de la corruption qui gangrènent les sociétés actuelles , on se prend à regretter
quelques vertus et les semblants de grandeur de Rome et d'Athènes ; l'on se prend à regretter la barbarie et l'anarchie du moyen âge , qui , du moins , se prêtait au merveilleux , au goût des aventures , à l'esprit chevaleresque ; et , d'ailleurs , le despotisme , comme l'esclavage, règne sur les trois quarts du globe. L'industrie fait des prodiges , mais l'art est perdu ; l'art n'est plus lui-même qu'une industrie. Où sontils les temps de l'ancienne Grèce et de l'Italie du xvie siècle , où l'art trônait , entretenant parmi les hommes le feu sacré de la religion , de l'amour , de l'enthousiasme ? Les mœurs sont adoucies , les lois plus humaines ; mais les sociétés languissent : il n'y a plus chez les hommes ni vigueur ni énergie. La torture et l'inquisition sont abolies , mais les prisons subsistent avec des tortures plus lentes , une agonie plus cachée. L'espionnage agrandi à mesure des prétendus progrès de la liberté ; la misère du peuple est devenue plus effrayante en mesure des prétendus progrès de l'égalité. La guerre n'a point cessé ses fureurs , elle est permanente, comme la misère et la corruption. La superstition et le fanatisme sont affaiblis ; mais en même
temps toutes les croyances se sont éteintes au cœur des hommes ; l'or est devenu leur dieu unique. Ils sont morts à tous les sentiments pieux , à toutes les affections saintes , à toutes les joies de l'âme. Depuis trois mille ans , les sociétés , sous toutes les formes , n'ont cesse d'être en proie à L'indigence , l'oppression , la fourberie , le carnage , d'où résultent la cupidité et l'égoïsme général.
Ces maux de toutes les époques sont encore accrus par quatre fléaux tout récents :
Le eboléra-morbus, qui, de même que toutes les maladies contagieuses , ne sera extirpé que dans le système unitaire ;
L'intempérie continue, effet du déboisement ;
L'esprit révolutionnaire , stérile dans ses efforts ;
L'accroissement des dettes publiques et de l'agiotage.
Fléaux formant un cercle vicieux , car tous s'engendrent l'un l'autre , entretenant leur source commune, la misère, qui elle-même naît du morcellement industriel et de l'incohérence des intérêts.
La société entière, dans ses rapports exté-
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rieurs et ses relations intimes , nous offre le spectacle de la discorde et de l'anarchie. Nous
vovons, dans toute l'histoire, divisions et guerres entre les nations ; nous voyons la barbarie et la civilisation dans un choc constant ; et les sauvages , troisième division sociale , armés contre les deux premières ; nous voyons chaque société déchirée de guerres intestines , bouleversée par les partis et les révolutions. Et si nous approfondissons l'organisation intime des sociétés , le même spectacle d'anarchie et de violence frappe nos regards : tous les intérêts sont divergents , contradictoires ; chacun est forcé de songer à soi , au détriment d'autrui ; si un lien d'association se forme, ce sont des intérêts coalisés contre d'autres intérêts ; riches et pauvres, grands et petits , toutes les classes , toutes les industries et tous les membres de chaque industrie sont en concurrence , en guerre , forment des ligues , des coalitions , s'attaquent , se déchirent et ne peuvent soutenir leur propre existence qu'à ce prix.
« Partout , dit Fourier , on voit chaque classe intéressée à souhaiter le mal des autres , et l'intérêt individuel en contradiction avec
l'intérêt collectif. L'homme de loi désire que la discorde s'établisse dans toutes les riches familles j et v crée de bon s procès ; le médecin ne souhaite à ces concitoyens que bonnes fièvres et bons catarrhes ; le militaire souhaite une bonne guerre qui fasse tuer moitié des camarades , afin de lui procurer de l'avancement ; le pasteur est intéressé à ce que la mort donne, et qu'il v ait de bons morts, c'est-à-dire des enterrements à 1,000 francs; le juge désire que la France continue à fournir annuellement quarante-cinq mille sept cents crimes ; l'accapareur veut une bonne famine qui élève le prix du pain au double et au triple ; item du marchand de vin qui ne souhaite que bonnes grêles sur les vendanges et bonnes gelées sur les bourgeons ; l'architecte , le maçon , le charpentier désirent un bon incendie, qui consume une centaine de maisons pour activer leur négoce. »
Dans toutes les carrières sociales, chacun est en rivalité et en jalousie avec autrui , et ne fait son chemin qu'au préjudice de ses concurrents.
Si nous pénétrons plus avant, nous trouvons , dans le support de la société , la famille, même discorde , même anarchie : époux , enfants ,
parents, frères, sœurs, trop souvent n'offrent que divergence de sentiments et d'intérêts ; les enfants sont victimes des querelles des époux , des désordres des ménages ; les vieillards sont à charge aux familles ; l'héritage qui procure un bien au prix d'un mal corrompt l'âme en y faisant naître des vœux contraires.
Dans une telle organisation où toutes les passions sont nécessairement désordonnées et subversives par le conflit des sentiments et la contradiction des intérêts , en un mot où l'àme est à rebours comme la société , la contrainte et la violence peuvent seules maintenir un semblant d'ordre, et empêcher les hommes de se voler , se combattre , se déchirer. Les sociétés se sont formées comme au hasard , sans plan régulier. Les sauvages, plus libres, plus heureux que les civilisés, sont enfants d'une nature grossière ; ils possèdent la liberté, mais ignorent les arts qui embellissent la vie. Les barbares n'ont acquis quelque industrie qu'aux dépens de leur liberté. Tous les peuples civilisés de l'Europe ont été soumis aux barbares , ont passé sous le joug de la conquête , ont été asservis et dominés par la force brutale. Nos lois,
nos mœurs , nos institutions continuent à en porter le stigmate. Avec le temps, les classes se sont jusqu'à un certain point confondues, mélangées , maîtres et esclaves , conquérants et conquis ; mais tous ensemble n'en sont pas moins restés asservis à un ordre de choses basé primitivement sur l'injustice et l'iniquité. De là, aucun plan , aucune prévoyance dans l'organisation des sociétés. Lois, mœurs, institutions ont été vainement modifiées , renouvelées par le temps et par les révolutions ; toujours elles se ressentent de leur origine première. De là vient que toute amélioration n'est qu'un palliatif ; que de la destruction des abus naissent de nouveaux abus , et que la civilisation tourne dans un cercle vicieux où les maux engendrent les maux , sans qu'aucune amélioration partielle puisse leur donner issue. C'est ainsi qu'on voit le perfectionnement de l'administration en compliquer les rouages et augmenter le nombre de ses agents, consommateurs improductifs; c'est ainsi que la misère des populations accroît en proportion des prodiges de l'industrie , et la mendicité en mesure des secours qu'on lui accorde Les révolutions politiques faites au nom du
peuple aggravent sa misère, augmentent la dette nationale , les charges publiques , par suite les impôts , et donnent ainsi prétexte à de nouvelles révolutions qui ne font toujours que rendre la misère plus incurable et les révolutions plus imminentes. La pénurie fiscale est ordinairement la source des révolutions ; si Louis XVI n'avait pas dû quatre milliards , son règne se fût peut-être passé avec tranquillité. Le commerce, faute de quarantaines générales, répand et entretient sur tout le globe les pestes et toutes maladies épidémiques. L'excès de culture, par le dessèchement des sources et le déboisement des forêts , détériore le climat , et donne plus d'intensité au froid et à la chaleur, dont les deux excès sont également contraires à la santé de l'homme et à la fertilité du sol. Enfin le progrès des sciences et la propagation des lumières n'enfantent que le découragement , l'incrédulité, excitent l'ambition et toutes les convoitises ; l'égoïsmé et la cupidité trônent , sont les dieux de l'époque ; le suicide est devenu la ressource commune de toutes les désillusions , de tous les désappointements. A mesure que les maux s'ag gravent par suite même des perfectionnements
LIAT ACTUEL. 35
de la civilisation ( développement industriel et propagation des lumières ) , la contrainte et la violence, qui constituent dans leurs bases toutes nos sociétés modernes , accroissent en même proportion et étendent leurs agents nuisibles et improductifs, gendarmes, espions, geôliers, en augmentent leur attirail, tribunaux , bagnes et prisons.
La liberté est le premier besoin de l'homme, son vœu le plus cher, le seul gage de son développement moral. Si l'homme est contraint, il se corrompt, il est malheureux. L'esclave est le plus corrompu des hommes ; il n'a aucune sorte de moralité. Il ne s'étourdit de son malheur et ne se sauve de l'excès du désespoir que par l'abrutissement. Nous sommes tous plus ou moins contraints , plus ou moins esclaves : esclaves de nos besoins , et par conséquent de nos travaux ; esclaves de nos passions en contradiction avec tout ce qui nous entoure ; esclaves des préjugés , des lois , des institutions , qui nous captivent dès notre enfance , sont en guerre avec nos penchants , nous mettent dans une lutte perpétuelle avec nous-mêmes et la société , sans que nous sachions jamais, dans l'incertitude de
36 CIIAPITHE II.
toutes choses , où est la justice, où est la raison. Asservis à une sorte de fatalité, nous sommes entraînés au mal, forcés au bien, sans que notre volonté soit arbitre, sans que nous puissions discerner le bien du mal. Tous les préceptes de conduite, dictés par la morale , par la raison , par la philosophie , restent vagues , incertains , contradictoires ; toutes les notions du bien et du mal se confondent dans l'application. L'homme ne sent qu'une chose distincte , c'est qu'il n'est pas libre; la société entière le tient sous le joug , et mille liens de servitude physique et morale l'enlacent depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Combien de créatures humaines passent leur vie entière enchaînées à des travaux , à des habitudes diamétralement contraires à leurs goûts, à leurs penchants ! combien chez qui la faculté de penser n'a pu même se développer, chez qui la pensée a été totalement stérile ; qui , avec l'amour des choses généreuses et du dévouement , n'ont pu être généreuses , ni dévouées ! La pensée même et le sentiment peuvent être tellement comprimés , étouffés , qu'ils meurent sans avoir jamais pu éclore. La contrainte et l'esclavage de l'homme social se révèlent siu-
tout dans les masses , dans les dix-neuf vingtièmes des populations civilisées , qui , courbées sous le poids du travail , condamnées à toutes les misères et à toutes les privations , n'ont véritablement ni le corps , ni l'esprit , ni la pensée libres, et ne peuvent, comme la plante attachée au sol , que croître , végéter et mourir.
Encore ces lois , mœurs , institutions qui prétendent façonner les hommes et les assortir au inonde civilisé , tout l'attirail de bourreaux , gibets , prisons , ont-ils atteint le but des moralistes , des législateurs , ou plutôt des conquérants barbares qui , les premiers , les imposèrent aux sociétés? parviennent-ils à contenir les passions subversives, à maintenir l'ordre social ? Non ; le travail est forcé , l'obéissance est forcée ; chacun , mécontent de sa position , n'a d'idée que de s'y soustraire ; les passions sont plus implacables par la contrainte et les obstacles ; les crimes redoublent par les châtiments. Aujourd'hui surtout , l'impatience a gagné tous les esprits. C'est une inquiétude générale , une révolte sourde contre toute contrainte , toute oppression. On est las de souffrir; chacun veut sa part de jouissances, la morale, la législation
sont aux abois , les trônes vacillent, le sacerdoce est ébranlé , les riches s'effrayent ; les masses , dont la soumission est le seul gage de tranquillité, ne supportent plus qu'en frémissant le fardeau de toutes les fatigues, de toutes les corvées ; les passions débordent , les pouvoirs s'écroulent, et la société entière menace d'une prochaine dissolution.
Ce que les hommes veulent , ce qu'ils ont voulu dans tous les temps et tous les pays , sans en avoir même une idée précise , sans être capables de le définir, c'est la liberté, c'est Y aisance, c'est Y égalité des droits. C'est l'emblème des partis et des sectes les plus opposés. Sparte, Athènes , Rome, armant leurs milliers d'esclaves , combattaient pour la liberté : ce fut le cri de ralliement de toutes les républiques anciennes et modernes qui ne la possédèrent jamais ; ce fut la base des théories philosophiques de tous les siècles. Aujourd'hui , dans les pays constitutionnels , on prétend que tous les hommes sont égaux devant la loi ; qu'ils sont libres par la garantie que la loi assure aux droits de tous.
Mais ce ne sont là que des mots tant que le législateur n'assure pas aux masses le minimum
ou nécessités de la vie , ou du moins le droit au travail. Sans ce droit , il n'y a point de liberté ; le salarié de nos pays libres est aussi assujetti que l'esclave ou le serf attaché à la glèbe. La société , dite civilisée , est même organisée de sorte à ne pouvoir, nonobstant les progrès de l'industrie , assurer aux masses le droit au travail , le minimum, et encore moins l'aisance , qui cependant peuvent seuls engendrer l'ordre et la liberté. C'est en approfondissant le mécanisme social qu'il nous sera démontré qu'il ne renferme en lui-même aucune issue à la misère et à l'oppression. Cet examen fera l'objet du chapitre suivant.
Economie soeiale.
La loi , comme la société même qu'elle garantit , est basée sur la propriété , elle est tutélaire et bienfaisante pour tous ceux qui possèdent ; mais elle n'assure aucun droit, ne garantit aucun bien à ceux qui ne possèdent pas. Or, dans l'état le plus avancé de la civilisation , environ les dix-neuf vingtièmes de la société ne possèdent pas. Dès lors que fait à la masse, à la classe la plus pauvre et la plus nombreuse , au peuple proprement dit, une égalité prétendue devant la loi? Que lui fait une prétendue liberté
éco.wmte sociale. 41
sociale , quaud il ne possède point la liberté corporelle, qu'il est courbé sous le poids des besoins et d'un travail journalier qui abrutit l'intelligence et use les forces? Que devient pour lui le principe chrétien de charité universelle , régissant prétendument les sociétés , quand il est nu , misérable , qu'il n'a point de pain à donner à ses enfants, et qu'il a sous les yeux les somptueux hôtels, les magnifiques équipages, les riches vêtements , les mets exquis des classes supérieures? Que lui importent les merveilles des arts , des sciences et de l'industrie , quand son corps et son esprit restent également privés au milieu des produits du luxe et des trésors de l'intelligence? Leur vue ne fait que l'affamer, que l'irriter, le pousser à la convoitise et au crime : n'est-il pas mille fois plus malheureux que le sauvage qui s'empare de ce qu'il désire , jouit du droit de pèche , de chasse , de cueillette , de pâturage , de ligue intérieure , de vol extérieur; qui prend une compagne sans souci du lendemain, et ne s'inquiète pas du sort de ses enfants? car l'éducation n'est pas coûteuse dans la vie des bois , et l'existence y est assurée parle libre exercice des droits naturels! La so-
42 CITAriTRE ÎTI.
ciété a tout ravi à l'homme, s'est emparée , dans les contrées où elle a porté la civilisation , de tous les produits de la terre , des eaux , et de l'air même; elle a frustré l'homme de ses droits naturels, des droits du sauvage , droits divins, sans lui rien offrir en compensation que la garantie des lois, illusoire pour celui qui ne possède pas. L'homme vient au monde plus nu, plus misérable que l'animal ; il a moins d'instinct pour se conduire. Dans l'état sauvage , son instinct se développe, et la nature lui fournit les moyens de subsistance. Dans l'état de société , il vient également au monde nu et misérable, ne peut s'abandonner à son instinct et ne trouve point de moyens naturels d'existence , puisque la société s'est emparée de tous et le frustre de ses droits. Ne serait-il pas d'une justice rigoureuse que la société lui donnât un dédommagement équivalent à la perte des droits naturels ? N'est-ce pas pour elle un devoir sacré d'assurer à tous ses membres le minimum , le droit au travail et l'éducation ou développement des facultés qui rendent l'homme apte à participer aux bienfaits des arts, des sciences et de l'industrie, cachet de la civilisation?
Il n'en est rien dans l'état actuel. La classe la plus nombreuse, asservie, par le besoin, à tous les travaux pénibles et grossiers , n'est pas même assurée, pour prix de ses fatigues, de travail ni de pain pour le lendemain ; elle n'a aucun moyen d'éducation pour les enfants , pas même de soins physiques. Quand une mère pauvre n'a pas de lait pour son enfant, qui donc le lui donnera ? quand elle doit aller vaquer aux travaux qui lui procurent la subsistance , qui donc le soignera ? Les pauvres petits meurent par milliers, faute de soins dans la première enfance ; et s'ils grandissent , qui leur donnera les notions morales , le développement des facultés , l'apprentissage d'un métier ? Tout est abandonné au hasard. Hommes, femmes, enfants , vieillards , malades , infirmes , devenez ce que vous pouvez. La loi garantit des droits imaginaires de liberté , d'égalité ; mais elle ne garantit ni le travail , ni le pain quotidien , ni l'éducation, ni secours, ni appui pour l'enfance , pour la misère , les maladies , la vieillesse. Si nous voyons des dépôts de mendicité, des hôpitaux , ce n'est point par mesures préventives, par le sentiment de ce que la société
doit à chacun de ses membres, mais par égo'isme, par mesure de conservation , par protection pour le riche , car, enfin , on ne peut laisser les petits enfants , les malades , les infirmes , les mourants geindre dans les rues , étaler les plaies de leur misère , crier la faim et crever sous les yeux des passants. Force est bien à la société de déblayer les voies publiques , d'ouvrir quelques asiles à ces malheureux , de les entasser comme des animaux , en même temps qu'elle les utilise pour la science ; en un mot , de pallier la misère hideuse qu'elle ne sait ni prévenir, ni effacer.
La charité publique s'émeut aisément quand la sécurité du riche est menacée. C'est ainsi que, dans le temps du choléra à Londres , la mortalité fut moins grande parmi les indigents qu'en temps ordinaire , à cause des secours qu'on leur prodigua. La peste faisait moins de ravages que la faim. En résumé , voici le fait général : les deux tiers des populations vivent dans un état précaire de misère et de souffrance; la société ne s'en inquiète point , ne s'en informe point; ou , si elle s'en émeut , c'est pour réprimer , punir , châtier des misérables qui , n'ayant rien
reçu de la société , ni soins physiques , ni notions morales , ni moyens de subsistance, ne lui doivent rien et ne devraient pas être passifs de ses lois. La liberté pour le peuple , c'est de mourir sur un grabat , abandonné comme un chien. L'égalité , c'est d'aller pourrir en terre près de son semblable.
La misère est le problème actuel qui préoccupe tous les esprits élevés , toutes les âmes généreuses. Pourquoi la misère réside-t-elle au sein de la société civilisée? n'encourage-t-elle pas les travaux de l'agriculture ? ne fait-elle pas honneur aux classes laborieuses ? La misère n'est point dans le vœu des gouvernants , elle n'est point dans le code des lois , elle n'est point dans l'intérêt des riches. Pourquoi y a-t-ii des misérables ? La richesse n'est-elle pas là pour que chacun la saisisse suivant son labeur? Ne voit-on pas des pauvres qui acquièrent l'aisance, et même qui deviennent millionnaires ? Les voies d'industrie sont ouvertes à tous , il y a libre concurrence ; n'est-ce point ainsi qu'il faut interpréter la sage égalité devant la loi? Elle ne protège , à la vérité , que ceux qui possèdent ; mais elle permet à tous de posséder. Elle brise
46 cn.vriTRE ni.
les chaînes , elle rompt les entraves qui séparaient les hommes en diverses casies ; elle donne droit à tous de participer aux lumières, aux richesses générales.
Effectivement, l'on voit de constants bouleversements dans les fortunes ; les uns s'enrichissent , les autres se ruinent ; c'est une fluctuation perpétuelle des richesses qui passent de mains en mains. Sous ce rapport . la loi est rigoureusement juste; elle ne garantit aucune classe contre la pauvreté , et se contente de protéger la propriété dans quelques mains qu'elle se trouve. Seulement , en résultat , la masse des misérables reste la même ; il y a vicissitudes dans les fortunes , secousses , bouleversements; ce ne sont pas toujours les mêmes hommes qui jouissent au détriment des autres , mais toujours la société offre , en définitive , le mênie spectacle de quelques privilégiés regorgeant de richesses, de la classe moyenne qui végète et languit , et des deux tiers de la population , ne connaissant de la vie que les souffrances et les privations. On est tenté de se demander , à l'aspect de cette classe sacrifiée qui , sous le nom d'esclaves , de serfs , ou de peuple , a existé dans tous les
temps et tous les pays , si la misère n'est point un vice organique dans la création même , si la terre fournit aux besoins de tous , si l'industrie est capable d'y satisfaire; en un mot , si la population ne déborde tellement la totalité des produits qu'il ne soit dans la loi de Dieu même que les hommes , ainsi que les animaux , ne puissent vivre qu'aux dépens les uns des autres, que les enfants du peuple ne soient emportés au berceau par milliers , que la misère , lèpre permanente , ne les gangrène et dévore à tout âge , et qu'enfin la guerre et la peste ne déciment à la fois riches et pauvres , enfants et vieillards.
Le doute seul est un blasphème envers Dieu ; c'est tenter de le rendre auteur des iniquités humaines , tandis que la moindre observation nous atteste les bienfaits immenses de la Providence. Jetons un regard sur la terre , nous la voyons aux trois quarts dépeuplée , appelant les bras des hommes pour les enrichir de ses produits. Des pays , comme le nord-est en Afrique, autrefois magasins du monde , aujourd'hui abandonnés aux Barbares s sont presque incultes et déserts. Les pays les plus fertiles , comme
l'Italie , l'Espagne et les Indes orientales, où la terre produit presque d'elle-même , où une nature luxueuse et féconde accorde spontanément ses bienfaits , entravés par des gouvernements égoïstes , nous apparaissent engorgés de produits qui moisissent dans les greniers , en face de populati-ons misérables et clair-semées. Nous voyons d'autres nations , comme la Russie et la Pologne , où des terrains immenses restent sans culture , où la misère accable les populations au milieu de l'abondance , où tous les travaux languissent par le vice de l'esclavage. Dans les pays les plus avancés en agriculture et en industrie , la Fiance , la Belgique , l'Angleterre , l'Autriche , la Prusse , les Etats-Unis , il reste à faire d'immenses progrès en culture et dans toutes les branches d'industrie , et nous voyons ces pays prospérer en rapport de leur population , en rapport des bras qu'ils occupent au travail. C'est ce qui a eu lieu dans tous les temps et dans toutes les contrées : la prospérité et la richesse des nations croissent proportionnellement à la population , et cette dernière afflue en raison directe de la protection accordée par les lois , des vues sages des gouverne*
ments et de la direction salutaire imprimée aux travaux.
Loin donc que la population déborde la terre, les bras manquent aux trois quarts du globe ; partout la terre produit en proportion aux travaux de l'homme , et par conséquent à ses besoins ; les progrès dont restent susceptibles l'industrie et l'agriculture , par l'association et les découvertes , sont incalculables , même dans la petite partie du globe qui est cultivée et peuplée. Nulle part la population ne regorge ; dans les îles Britanniques , par exemple , où l'Irlande , l'Ecosse et même l'Angleterre offrent des parties incultes et presque désertes ; en France et en Belgique , où les villages et les villes sont clair-scmés , où des landes et des bruyères appellent des colonies intérieures et ne demandent que le bras de l'homme pour se transformer en contrées riantes , couvertes de riches cultures.
Et cependant , dans ces mêmes pays où la richesse relative est le produit des travailleurs ; tandis que de vastes terrains restent incultes et déserts , faute de bras , des esprits éclairés se plaignent de l'excès de population , la consi-
dèrent comme un fléau , comme source d'une misère qui va toujours grandissant; on les voit chercher les moyens de l'arrêter , la faire décroître , principalement chez la malheureuse classe ouvrière , qui , vivant au jour le jour, ne peut subvenir aux soins d'une famille , n'a pas de quoi élever des enfants , ni se soutenir ellemême dans la vieillesse. Effectivement , singulière anomalie dans une société où d'immenses travaux appellent le bras des hommes et qui ne prospère que par sa population , où la richesse regorge , où la terre fournit abondamment pour tous, et , dans ses productions rares , est suppléée par l'industrie et le commerce ; dans cette même société , une classe nombreuse , la classe même d'ouvriers et d'agriculteurs , la plus utile et la plus laborieuse , languit dans la misère , devient une charge énorme quand elle tombe dans la classe des mendiants ou bien des malheureux repris de justice , et menace de déborder la société 'en Angleterre) , de la changer en un vaste dépôt de mendicité , ou bien en une caverne de voleurs , par le fléau toujours croissant d'une masse d'enfants excédant les moyens de chaque famille pauvre , et devenant ainsi
une nouvelle charge à un gouvernement déjà obéré par une immense dette nationale. Londres seul contient deux cent trente mille mendiants, vagabonds , filous et gens sans aveu. Un secours annuel de près de 200 millions n'empêche pas que le pays ne fourmille d'ouvriers sans pain , émigrant par milliers. A Liverpool , le nombre des pauvres s'élève au tiers de la population , vingt-sept mille indigents sur quatre-vingt mille ; et cependant Liverpool est au nombre des cités opulentes , le commerce maritime y est en pleine activité. M. Huskinson , en 1826 , dénonça à la chambre des communes la pauvreté des enfants, quon fait travailler à coups de fouet > dix-neuf heures par jour , à cinq sous et demi. L'assemblée des maîtres ouvriers de Birmingham déclare: « Que la frugalité de l'ouvrier ne peut pas le mettre à l'abri de la misère ; que la masse des salariés agricole est nue ; qu'elle meurt réellement de faim dans un pays où il existe surabondance de vivres. »
La pétition de Boorislon en Irlande, en i835, dit que cette paroisse , sur onze mille six cent soixante et onze habitants , en a sept mille huit cent quarante réduits à huit deniers par jour
(deux sous de France) ; quatre mille sont dénués des vêtements les plus nécessaires ; neuf mille huit cent trente-huit n'ont aucune espèce de lit et couchent sur la paille ou le jonc , la plupart sur la terre.
En France , le mal est le même , quoique moins saillant , par une moindre inégalité dans les fortunes , et un plus vaste territoire qui permet aux misérables de se disséminer. Lyon offre , concentrés et ostensibles sur un point , les maux éparpillés et cachés dans le reste du pays. Paris , semblable à Londres dans son opulence vaine et sa déplorable misère , renferme en son sein cent soixante-dix mille pauvres , dont moitié est à la charge des comités de bienfaisance.
D'après cet aperçu , n'est-il pas évident que la société humaine , dans son organisation intérieure et dans ses relations extérieures , présente l'image du chaos , et que l'association du genre humain dans une loi unitaire peut seule régulariser le monde , y faire naître l'ordre et l'harmonie ? Tant que les nations différeront de lois , de mœurs , de langages , et se feront la guerre . comment les peuples pourront-ils se
disséminer par tout le globe? Comment la terre entière pourra-t-elle devenir cultivée et habitée? Tantque les sociétés n'offriront clans leur sein que morcellement et incohérence , comment la richesse pou rra-t-el le être répartie équitablement, et la production devenir proportionnelle à la consommation ? Jusque-là on voit les populations amoncelées dans quelques capitales , quelques villes industrielles , quelques points fertiles et commerçants, se nuire, se déchirer, s'écraser par leur entassement , tandis que le reste du pays est clair-semé de population , et que des contrées entières sont désertes. On voit , dans les campagnes florissantes , la misère ; on voit , dans les villes , la misère et le luxe écrasant. On voit toutes les carrières sociales regorger de produits , sans trouver de consommateurs , de débouchés. Les talents languissent, faute d'emplois ; la richesse sociale reste exubérante ; la richesse même est cause de misère. C'est un phénomène curieux à étudier et qui suffit à faire apprécier toute la fausseté du mécanisme social.
Dans toutes les professions , depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées , ce que chacun
demande , c'est un plus large emploi de ses facultés, du travail et de l'avancement. On prêche beaucoup contre les oisifs , mais ce n'est point dans l'oisiveté que consiste le plus grand mal ; les oisifs volontaires sont peu nombreux , ia grande majorité appelle le travail. L'ouvrier, l'artisan , le cultivateur demandent de l'ouvrage ; l'artiste , le médecin , l'avocat désirent la clientèle ; l'industriel veut des commandes , le marchand attend des pratiques ; les femmes, les enfants, les vieillards ne demanderaient pas mieux que de s'utiliser. Ce n'est pas que le travail en civilisation soit attrayant, il s'en faut de beaucoup ; les trois quarts des travaux sont pénibles , grossiers , abrutissants. Toute profession en civilisation est pénible , par cela seul qu'elle offre un travail continu , monotone et forcé ; d'un autre côté , s'il n'était forcé par le besoin , la nécessité , personne n'y voudrait consentir. Le mécanisme social est tel que , depuis les plus petites fortunes jusqu'aux plus grandes , tout le monde est en quelque manière force à travailler pour vivre , pour soutenir son rang. L'affaire de vivre , de gagner , d'amasser, de conserver ou d'accroître sa fortune est néces-
sai renient le premier soin de chacun. Ni riches, ni pauvres ne peuvent s'y soustraire. La vie est très-coûteuse en civilisation ; les objets de première nécessité sont déjà chers et hors de proportion avec le salaire de l'ouvrier. Dans toutes les classes , les désirs sont excités par les jouissances des classes supérieures, et chacun cherche à élargir le cercle de sa fortune. D'ailleurs, quand on a une famille à élever , à soutenir , à établir , aucune fortune ne suffit, on est poussé à toujours l'agrandir. C'est ainsi que les besoins de la civilisation rendent à tous la vie matérielle une préoccupation constante de l'esprit; ils font naître nécessairement la cupidité, comme' la concurrence fait naître l'égoisme ; la cupidité et l'égoisme deviennent même vertus. \ Il faut de l'or , et il faut songer à soi , c'est un devoir. La société est comme une immense arène où chacun se pousse , se culbute ; malheur à qui tombe I il sera écrasé. Le but de la lutte , d'un combat permanent , c'est l'or : il en faut pour tout ; non-seulement pour se nourrir, se vêtir, s'abriter , mais encore pour les actions généreuses , pour l'accomplissement des nobles pensées. Prenez garde d'avoir du génie , de faire quelque
56 r.UAPiTRï: tu.
sublime découverte ; si vous n'avez Je l'or , vous resterez étouffé dans la foule. Prenez garde d'être bienfaisant , d'être bon , si vous n'avez de l'or ; car les paroles sont vides quand un ami est dans le besoin , et les plus nobles sentiments restent stériles , si on ne peut les faire suivre d'effets qui , en résultat , doivent être vulgairement aidés de la bourse. Gardez-vous de devenir époux et père si vous n'avez de l'or, car rien de si triste qu'un ménage gêné et privé ; rien de si coupable que le père qui n'assure point l'éducation et l'avenir de ses enfants. Il en est ainsi de tous les actes de la vie sociale : affections , facultés , sentiments ne se manifestent que par l'or; l'or ne sert pas seulement aux jouissances , mais il permet la vertu, il devient la vertu même. Egoisme et cupidité , c'est le cachet de la civilisation , nul ne peut s'y soustraire.
C'est pour sentir le prix et la nécessité de la fortune, que, nonobstant la répugnance au travail , chacun demande emploi à ses facultés , implore le travail , la pratique , la clientèle , la commande. C'est une double contrainte que la société exerce incessamment sur tous ses mem-
bres : contrainte de la loi , contrainte du besoin. La loi réprime , le besoin assujettit. Le besoin est le plus* puissant ressort de la civilisation , puisqu'il force au travail sans lequel la société civilisée ne pourrait se maintenir. ]\ous sommes tous des galériens attachés au boulet , mais l'habitude nous façonne tellement au joug et au travail répugnant , que la plus haute ambition de la majorité est non pas de s'exempter , mais de trouver du travail. Et, singulière bizarrerie , c'est la grande difficulté de l'ordre social. Il semblerait vraiment , au premier abord , qu'il y eût plus de travailleurs que de besoins, plus de produits que de besoins, plus de facultés , de talents que de besoins , car les travailleurs chôment faute d'ouvrage , les produits engorgent les magasins faute de débouchés , les talents languissent , se flétrissent faute d'emploi. Et cependant , en face , en regard de cette exubérance des richesses , la classe la plus pauvre et la plus nombreuse se meurt de privations et de besoins. Par la modicité du gain et l'excès de la misère , elle ne peut participer aux jouissances du luxe , ni se procurer même les objets de nécessité. La misère de cette
58 CHAPITRE m.
classe appauvrit le corps social entier , entrave la circulation des richesses et nuit à la production. Par le seul fait que cette classe goûterait l'aisance et pourrait offrir des débouchés aux produits , de la pratique et de la clientèle à toutes les professions , la société entière se trouverait plus à Taise et enrichie.
Il est aisé de concevoir qu'une société bien ordonnée devrait offrir le spectacle de tous ses membres à la fois producteurs et consommateurs, rétribués équitablement chacun selon son apport de capital, travail, talent, échangeant leurs produits , à l'aide d'un signe unitaire représentatif et s'offrant ainsi mutuellement les uns aux autres des débouchés certains par un gain et une consommation réciproques. C'est le principe le plus simple d'économie sociale, et cependant il reste irréalisable dans la société actuelle , par le système d'incohérence dans les travaux et de morcellement dans les ménages , engendrant une foule d'agents improductifs, qui forment au moins les deux tiers de la population. C'est la source incessante de misère , de corruption et de désordre.
Pour que tous les membres du corps social
ÉCOXOMIE SOCIALE. 59
fussent à la fois producteurs et consommateurs, il faudrait que tous fussent travailleurs productifs; or la société est organisée de telle sorte que la grande majorité de ses membres travaille improductivement, ou même nuit et porte dommage par ses travaux. J'ai déjà avancé qu'il y a peu d'oisifs volontaires , de rentiers qui ne s'occupent que de leurs plaisirs. Ils sont en trop petit nombre pour causer un grand préjudice , et d'ailleurs ils se rendent utiles par le seul placement de leurs capit, ux. La vraie plaie sociale, engendrant l'extrême inégalité des fortunes, le luxe effréné et la misère hideuse, ce sont les travailleurs improductifs , destructifs , pernicieux et nuisibles , dont la plupart vivent nonseulement aux dépens du corps social qu'ils empestent , mais encore donnent exemple de ces fortunes subites et colossales décourageant les travailleurs laborieux, qui rarement élèvent leur sort au-dessus de la médiocrité. Au premier rang des professions inutiles et destructives , nous plaçons les armées : on dira qu'il en faut pour défendre le pays des agressions étrangères. Oui, dans l'état actuel; mais peut-on croire que |a lutte sanglante des nations , les combats
acharnés entre les hommes , les armées permanentes, qui n'ont de but que la destruction, soient dans les destins providentiels de l'humanité , et que cet état de choses n'aura pas de terme? Rien loin de le penser, considérons plutôt les horreurs de la guerre et l'entretien écrasant des armées , comme des voies indiquées aux esprits sages pour sortir de la civilisation en cherchant à tout prix un ordre social où les armées destructives se changeront en armées industrielles , qui se répandront sur la terre pour l'embellir et la féconder dans toutes ses parties. Quoi qu'il soit de cet avenir, contentonsnous aujourd'hui de poser le fait de l'élite de la jeunesse la plus robuste , la plus vigoureuse , arrachée aux travaux de l'agriculture et de l'industrie , pour devenir une charge aux travailleurs , et dont les exercices et les fatigues sont purement improductifs en temps de paix , et en temps de guerre purement destructifs.
En seconde ligne d'emplois inutiles , dépensant en pure perte les bras , les talents , les facultés , vient la foule de commis , d'agents , d'employés dans les diverses administrations , le commerce, le fisc, les douanes, les tribunaux.
Les seuls agents du commerce, marchands, négociants , banquiers , agents de change , intermédiaires improductifs qui achètent et revendent , basant leurs opérations sur la fraude , le monopole , l'usure, l'agiotage , pourraient aisément être réduits au dixième, ainsi que les agents de transport. Le commerce entier est basé sur un système mensonger. Ce ne sont point le talent et la probité qui y conduisent à la fortune; tout y est hasard, ruse, filouterie , chance de ltausse et de baisse , jeu de bourse. Ce n'est plus concurrence, c'est écrasement réciproque. Le commerce n'est qu'un perpétuel agiotage qui abîme l'agriculture et l'industriel On a vu des maisons de banque gagner quatrevingts millions en un an. Combien de malheureux ruinés par contre-coup I Le commerce, tel qu'il est constitué , n'offre qu'injustice, fourberie, iniquité; les plus honnêtes sont entraînés à la fraude , sont menacés de la honteuse banqueroute. L'agiotage forme un second pouvoir dans l'Etat , tenant le gouvernement sous son influence immédiate ; il est le moteur indirect des troubles, révoltes, commotions politiques.
C'est un corps purement parasite , qui attire à
b2 CHAPITRE III.
lui la meilleure substance. Le nombre de ses agents accroît, chaque jour, par les chances du gain ; de sorte que la corruption attachée au commerce accroît en même proportion. Toutes les tentatives d'association de l'agriculture el de l'iudustrie sont entravées par les menées de l'agiotage. Le crédit et la confiance se perdent par le commerce, qui devrait les baser. La société croulera par le commerce mensonger , tenant l'industrie et l'agriculture dans un état constamment précaire , attirant à lui tous les capitaux , menaçant les gouvernements , aggravant. par ses secours intéressés, la dette et les charges publiques , dépravant les mœurs et les institutions ; la société croulera si elle ne lui substitue le mode véridique indiqué par Fourier et ressortant naturellement du système sociétaire.
Les tribunaux sont nommés, à juste titre, un antre de chicanes. La loi se plie à toutes les interprétations , se prête à tous les détours : d'ailleurs, quel droit la société a-t-elle, dans son organisation vicieuse, de juger , de condamner? quelle éducation donne-t-elle à ses membres ? quelles sont ses mesures préventives pour em-
économie sociu.f. G3
pêcher la misère et le désespoir? quel est son critérium des passions? Le joueur , l'ivrogne , le tartufe , le débauché , l'adultère , le faussaire , l'usurier , le banqueroutier échappent à la vindicte des lois , s'ils se contentent de ruiner et déshonorer les familles , sans donner sur eux prise judiciaire ; et le malheureux qui aura été leur victime , s'il se venge ou si , par excès de misère , il vole , il sera puni , marqué , flétri , envoyé aux galères , à Péchafaud. Que d'innocents punis , que de coupables qui échappent ! Sait-on à quel point l'homme vertueux peut être entraîné fatalement, et comment le scélérat peut se mettre au-dessus des lois ? sait-on combien il y a de nuances dans le crime, et comment le criminel peut narguer les tribunaux et étaler impunément sa bassesse et son atrocité ? A-t-on calculé comment on peut voler , ruiner, déshonorer , calomnier , assassiner hautement , à front découvert , sans être passible des lois ? Tout le système de justice sociale est un amas d'iniquités. Dieu seul a le droit de juger et de punir ; la société ne l'a point : c'est elle-même qui , par ses mœurs , ses lois , ses institutions , engendre tous les vices et tous les désordres qui
64 CHAPITRE m.
la troublent. Elle n'a pas la possibilité de punir et châtier justement , car il faudrait supposer les juges capables d'une perspicacité divine pour pénétrer les pensées , remonter aux causes , distinguer les mille nuances qui confondent vices et vertus , passions généreuses ou subversives. La justice humaine ne peut jamais être qu'égarement et mensonge. La société n'a qu'un droit, c'est de traiter les prétendus criminels , ceux qui troublent son repos , qui nuisent à autrui , comme des malades , des aliénés , avec toute sorte de soins et un régime moral ; car les méchants ne sont que des malheureux poussés au mal ou privés de raison : ils peuvent exciter la pitié , mais jamais la vengeance dans l'être abstrait qu'on nomme société. Quand la justice humaine ose punir , flétrir , tuer , elle offense la justice divine et méconnaît ses lois toutes de bonté et d'amour.
Les tribunaux sont comme les armées .
comme le commerce , comme les diverses administrations, le fisc, les douanes, des nécess tés dans l'ordre actuel , prouvant , par leurs abus inévitables , le cercle vicieux de la civilisation , employant des armées d'agents improductifs
qui . dans l'ordre sociétaire , se réduiront au dixième , et se transformeront en agents productifs. Aujourd'hui , ils vivent aux dépens de l'agriculture et de l'industrie, qu'ils n'assistent point , qu'ils imposent sans leur rien rendre en compensation , ou , pour mieux dire , a qui ils portent entrave et suscitent journellement mille obstacles , mille dégoûts.
Parlerons-nous des agents de police, agents secrets , des espions , immondice sociale , dont l'égout accroît en mesure des progrès de la civilisation ? parlerons-nous des intrigants de tous genres, des escrocs, chevaliers d'industrie, des courtisanes de haut et bas étage , des mendiants valides , de cette foule qui n'a ni emplois licites, ni moyens d'existence, et qui vit cependant par quelque trafic caché, quelque métier infâme , source permanente de corruption et de désordre? On comprend, par cette peinture bien insuffisante , comment les travailleurs productifs sont écrasés par la masse des industries inutiles, destructives et nuisibles ; on comprend l'impossibilité absolue , dans l'ordre civilisé , de remédier à cet état de choses. Comment simplifier à la fois les rouages de toutes les admi-
fi.
nistrations , le commerce, le fisc, les douanes? comment réformer les tribunaux, les prisons? comment résoudre le problème de l'application des armées aux travaux publics? et surtout , comment empêcher la corruption effrayante des mœurs provenant des institutions , du mécanisme social , et achevant de le gâter, de le dissoudre? Loin de remédier à la corruption et de prétendre l'extirper , la civilisation l'organise , l'arrange, l'ordonne , lui donne un code de lois spécial ; elle en use avec les vices immondes comme avec les autres infirmités sociales ; elle pactise avec eux , entre en accommodement , leur fait leur part , à condition de conserver une certaine surveillance , de garantir de leurs miasmes fétides les privilégiés. Aux espions , les fonds secrets ; à la débauche , les maisons tolérées ; aux enfants trouvés, aux infirmes , aux vieillards, les hôpitaux; aux criminels, les prisons, les bagnes, Téchafaud , aux malheureuses filles du peuple , entraînées dans le gouffre d'une effroyable dépravation, les prisons , les hôpitaux : mais pas un seul établissement de prévoyance , pas un asiie , pas un refuge , pas un secours, pas une seule institu-
ECONOMIE SOCÎALE. 67
tion préservatrice lorsqu'une malheureuse jeune tille s'arrête devant l'abîme, recule d'horreur, et cherche avec désespoir une branche de salut. Des jeunes filles de onze ans sont vouées à une vie infâme par l'excès de la misère; des jeunes filles pures n'ont consenti à l'infamie qu'après avoir enduré trois jours la faim et le froid (*). Maudite soit la civilisation qui enfante de telles horreurs et n'y cherche point le remède !
Hôpitaux , prisons , bagnes , échafauds , gendarmes, police secrète, voilà ses remèdes, voilà les bases des sociétés civilisées ; voilà , en regard des sciences, des arts , de l'industrie , ce qu'elle possède de plus que les sauvages et les barbares. Quant à extirper les maux , les vices qui les nécessitent , prendre des mesures préventives de la misère et des crimes qu'elle enfante , trouver l'issue de cet ordre de choses qui n'est qu'un cercle d'iniquités se soutenant les unes par les autres, c'est à quoi philosophes, législateurs, moralistes , philanthropes ne songent point ; leurs bienfaits se bornent à améliorer les prisons , les hôpitaux ,
(*) Parent-Durhaielct.
68 Qunm m.
les bagnes , et non pas à en renverser le système destructeur et à organiser un nouveau monde où il ne faudra ni hôpitaux , ni bagnes, ni prisons. Un homme seul a voulu , non pas améliorer des choses iniques en elles-mêmes , mais réédifier un inonde où toutes les institutions soient préventives des maux , des vices , des crimes, et rendent de la sorte inutile toute mesure répressive ; cet homme , c'est Fourier.
Écoutons sa parole éloquente.
« Nations civilisées ! tandis que les barbares, privés de vos lumières , savent maintenir, pendant plusieurs mille ans, leurs sociétés et leurs institutions, pourquoi les vôtres sont-elles anéanties si proinptement, et souvent dans le même siècle qui les a vues naître? Toujours on vous entendit déplorer la fragilité de vos œuvres, et la cruauté de la nature , qui fait écrouler si rapidement vos merveilles. Cessez d'attribuer au temps et au hasard ces bouleversements ; ils sont l'effet de la vengeance divine contre vos criminelles sociétés , qui n'assurent point à l'indigent des moyens de travail et de subsistance. C'est pour vous amener à l'aveu de votre ignorance que la nature promène le
glaive sur vos empires et se plaît à leurs décombres.
» Je veux être un moment l'écho de vos élégies politiques : que sont devenus les monuments de l'orgueil civilisé? Thèbes et Babylone, Athènes et Carthage sont transformées en monceaux de cendres; quel pronostic joour Paris et Londres, et pour ces empires modernes dont les fureurs mercantiles pèsent déjà à la raison comme à la nature ! Fatiguée de ces sociétés , elle les renverse tour à tour, elle persifle indistinctement nos vertus ou nos crimes ; les lois réputées pour oracles de sagesse , et les codes éphémères des agitateurs , nous conduisent également aux naufrages politiques.
» Pour comble d'afïronts , nous avons vu la législation grossière de la Chine et de l'Inde braver, pendant quatre mille ans , la faux du temps, lorsque les prodiges de la philosophie civilisée ont passé comme l'ombre. Nos sciences, après tant d'efforts pour consolider les empires , semblent n'avoir travaillé qu'à fournir des jouets au vandalisme , qui renaît périodiquement pour détruire en peu de temps les travaux de plusieurs siècle-.
70 CTTAPITttE HT.
» Quelques monuments ont survécu , mais pour la honte de la politique. Pvome etByzance, autrefois capitales du plus grand empire , sont devenues deux métropoles de ridicule : au Capitole, les temples des Césars sont envahis par les dieux de l'obscure Judée ; au Bosphore, les basiliques de la chrétienté sont souillées par les dieux de l'ignorance. Ici , Jésus s'élève sur le piédestal de Jupiter ; là , Mahomet se place sur l'autel de Jésus. Rome et Byzance , la nature vous conserva pour vous dévouer au mépris des nations que vous aviez enchaînées; vous êtes devenues deux arènes demascarades politiques, deux boîtes de Pandore , qui ont répandu à l'Orient le vandalisme et la peste , à l'Occident la superstition et ses fureurs. La nature insulte, par votre avilissement , au grand empire qu'elle a détruit : vous êtes deux momies conservées pour orner son char de triomphe , et pour donner aux capitales modernes un avant-goût du sort préparé aux monuments et aux travaux de la civilisation.
» Il semble que la nature se plaît à élever cette odieuse société pour le plaisir de l'abattre, pour lui prouver, par une chute cent fois réité-
ECONOMIE SOCIALL. 71
rée, l'absurdité des sciences qui la dirigent. Image du criminel Sisyphe , qui gravit vers un rocher et tombe au moment d'y atteindre , la civilisation semble condamnée à gravir vers le bien-itre idéal , et retomber dès qu'elle entrevoit le terme de ses maux. Les réformes les plus sagement méditées n'aboutissent qu'à verser des flots de sang. Ccpeudant les siècles s'écoulent, et les peuples .gémissent dans les tourments, en attendant que de nouvelles révolutions replongent dans le néant nos empires chancelants et destinés à s'eutre-détruire tant qu'ils se confieront à la philosophie , à une science ennemie de la politique unitaire , à une science qui n'est qu'un masque d'intrigue , et qui ne sert qu'à attiser les ferments de révolution à mesure que le temps les fait éclore.
» A la honte de nos lumières , on voit se multiplier, chaque jour, les germes de désorganisation qui menacent ces frêles sociétés. Hier, des querelles scolastiques, sur l'égalité , renversaient les trônes , les autels et les lois de la propriété : l'Europe marchait à la barbarie ; demain , la nature inventera contre vous d'autres armes , et la civilisation , mise, à de nouvelles
72 CIÏAl'ITllL III.
épreuves , succombera encore. On la voit friser la mort à chaque siècle : elle était à l'agonie quand les Turcs assiégeaient Vienne ; elle eût été perdue si les Turcs eussent adopté la tactique européenne. De nos jours , elle a été à deux doigts de sa ruine : la guerre de la révolution pouvait amener l'envahissement de la France , après quoi l'Autriche et la Russie se seraient partagé l'Europe ; et , dans leurs débats postérieurs , la F.ussie (qui a des moyens inconnus de tout le. monde et d'elle-même) aurait pu écraser l'Autriche et la civilisation. Le sort de cette criminelle société est de briller pendant quelques siècles pour s'éclipser bientôt , de renaître pour tomber encore. Si l'ordre civilisé pouvait faire le bonheur des humains, Dieu s'intéresserait à sa conservation , il aurait pris des mesures pour l'asseoir inébranlablement.
» Cessez de vous étonner si vos sociétés se détruisent entre elles, et n'espérez rien de stable sous des lois qui viendront de l'homme seul , sous des sciences ennemies de l'esprit divin , qui tend à établir l'unité sur le globe comme au firmament. Un roonde privé de chef unitaire,
de gouvernement central , ne ressemble-t-il pas à un univers qui n'aurait point de Dieu pour le diriger, où les astres graviteraient sans ordre fixe ets'entre-choqueraient à perpétuité, comme vos nations diverses , qui ne présentent aux yeux du sage qu'une arène de bêtes féroces acharnées à se déclarer, à détruire mutuellement leur ouvrage ?
» Quand vous vous êtes apitoyés sur la chute successive de vos sociétés, vous ignoriez qu'elles fussent opposées aux vues de Dieu ; aujourd'hui que la découverte de ses plans vous est annoncée, n'ètes-vous pas, dès ce moment, désabusés sur l'excellence de la civilisation? ne reconnaissez-vous pas qu'elle a usé la patience humaine , qu'il faut un nouvel ordre social pour nous conduire au bonheur; qu'il faut, pour se rallier aux vues de Dieu , chercher un ordre social applicable à la terre entière , aux six cents millions de sauvages et de barbares qu'elle contient en dehors de la civilisation ; qu'il faut enfin étudier les vices sociaux du genre humain , et non pas ceux de la civilisation , qui n'est qu'une parcelle du genre humain?
» Apôtres de l'erreur, moralistes et politi-
CilAPITRE III.
quesl après tant d'indices de votre aveuglement, prétendez-vous enccre éclairer le genre humain? Les nations vous répondraient : « Si vos scien- » ces, dictées par la sagesse, n'ont servi qu'à per- » pétuer l'indigence et les déchirements , don- » nez -nous plutôt des sciences dictées par la » folie , pourvu qu'elles calment les fureurs , » qu'elles soulagent les misères du peuple. »
» Ah! loin de ce bonheur que vous promettiez , vous n'avez su que ravaler l'homme audessous de la condition des animaux : si l'animal est parfois privé du nécessaire , il n'a pas l'inquiétude de pourvoir à ses besoins avant de les ressentir. Le lion , bien vêtu , bien armé , prend sa subsistance où il la trouve , et sans se mettre en peine du soin d'une famille ni des risques du lendemain. Combien son sort est préférable à celui des pauvres honteux qui fourmillent dans vos cités, à celui des pauvres ouvriers qui, privés de travail, harcelés de créanciers et de garnisaires, parviennent, après tant de dégoûts, à la mendicité , et promènent leurs plaies , leurs nudités et leurs enfants affamés à travers vos villes, qu'ils font retentir de lugubres complaintes ! \ oilà, philosophes, les fruits amers de vos
sciences; L'indigence et toujours l'indigence :
cependant vous prétendez avoir perfectionné la raison , quand vous n'avez su que nous conduire d'un abinie dans un autre. Hier vous reprochiez au fanatisme la Saint-Barthélémy , aujourd'hui il vous reproche les prisons de septembre : hier c'étaient les croisades qui dépeuplaient l'Europe, aujourd'hui c'est l'égalité qui moissonne trois millions de jeunes gens, et demain quelque autre vision baignera dans le sang les empires civilisés.
» Vous faites parade de vos théories métaphysiques ; à quoi donc les employez-vous si vous dédaignez d'étudier l'attraction qui tient le gouvernail de vos âmes et de vos passions? \os métaphysiciens se perdent dans les minuties de l'idéologie. Eh ! qu'importe cette broutille scientifique? Moi qui ignore le mécanisme des idées, moi qui n'ai jamais lu ni Locke ni Condillac , n'ai-je pas eu assez d'idées pour découvrir le système entier du mouvement universel , dont vous n'aviez découvert que la quatrième branche , après deux mille cinq cents ans d'eiforts scientifiques?
» J'ai fait ce que mille autres pouvaient faire avant moi ; mais j'ai marché au but , seul , sans moyens acquis , sans chemins frayés. Moi seul j'aurai confondu vingt siècles d'imbécillité politique , et c'est à moi seul que les générations présentes et futures devront l'initiative de leur immense bonheur. Avant moi , l'humanité a perdu plusieurs mille ans à lutter follement contre la nature; moi, le premier, j'ai fléchi devant elle en étudiant l'attraction , organe de ses décrets; elle a daigné sourire au seul mortel qui l'eût encensée ; elle lui a livré tous ses trésors. Possesseur du livre des destins , je viens dissiper les ténèbres politiques et morales, et sur les ruines des sciences incertaines j'élève la théorie de l'harmonie universelle (*). »
(*) Fourier, Ttiéorie des quatre mouvements.
A4 tract ion. Association.
Dieu n'a pu vouloir que les sociétés humaines fussent abandonnées éternellement au désordre, à la misère, au carnage, à l'oppression; il a du leur donner un code divin dont la nature fut l'interprète, la révélation permanente. Les hommes ont-ils jamais recherché ce code? aucune volonté explicite a-t-elle originairement jeté les bases aux sociétés? non; le hasard et la fatalité des circonstances y ont seuls présidé. L'organisation de toutes les sociétés barbares et civilisées a été le produit de la conquête et de la
force brutale, qui leur ont donné pour bases l'injustice et l'iniquité. Les sauvages offrent seuls l'image d'une société primitive et naturelle : généralement, on les voit libres , n'obéissant qu'à ce qui leur plaît. Mais partout faibles et , en quelque sorte , désarmés , ils ont dû fléchir sous le joug de la conquête, ou se laisser refouler dans les bois et les cavernes. Jusqu'à ce jour, la liberté s'est montrée sauvage et grossière , les arts et l'industrie ont été unis à l'oppression. Il a été dans la destinée de l'homme de passer par Védénisme (l'âge d'or des poètes), qui le laissait en quelque sorte sommeiller dans l'existence , et de n'être initié aux arts et à l'industrie que par la force et la contrainte (*). Le petit nombre a rendu le travail obligatoire au grand nombre ; de cette oppression générale sont résultés les maux effroyables qui ont désolé l'humanité. La justice et L'équité n'ont été pour rien dans l'organisation sociale : la force et la violence ont tout fait.
(*) Il faut toujours supposer un huitième d'exception. C'est une loi générale dans la doctrine sociétaire. L'exception confirme la règle.
VTTRACTTON. ASSOCIATION. 79
De tout temps les masses ont souffert impatiemment , et , de temps à autre , ont soulevé leurs chaînes , excitant de la sorte d'effroyables convulsions sociales ; de tout temps des esprits généreux ont cherché infructueusement remède aux maux de la multitude. On s'est attaqué aux gouvernements , on s'est attaqué aux religions. Les formes ont été modifiées , des abus ont été détruits , la foi aveugle a disparu sans retour , et cependant l'oppression et la misère continuent à accabler les masses. Les réformes administratives , gouvernementales, religieuses, n'atteignent point le mal dans sa racine; car toutes ne prétendent qu'à modifier un ordre social entièrement vicieux en lui-même.
Fourier, écartant les préjugés de contrainte et d'esclavage qui nous sont inculqués depuis des siècles , n'a consulté que Dieu sur les lois qui doivent régir les hommes. C'est du système d'analogie universelle qu'il fait découler un nouveau mécanisme social, nous assurant à tous le bien-être et la plus large liberté. 11 n'a recherché qu'une loi , celle qui régit les mondes , la loi d'attraction.
La loi d'attraction gouverne l'univers depuis
le brin d'herbe, l'insecte, jusqu'aux astres accomplissant leur marche régulière. Les animaux
obéissent à un code divin révélé par l'instinct , par l'attrait ; la nature entière se groupant , s'associant dans un concert harmonieux, accomplit sa tâche passionnément , avec amour. L'homme seul , méconnaissant cette loi divine, reste en lutte avec ses instincts , ses penchants, ses passions. Au milieu de l'association des êtres et de l'harmonie des mondes , les sociétés humaines n'offrent qu'incohérence, discorde , désharmonie ; leurs travaux sont une tâche pénible , leurs relations présentent luttes et déchirement. L'attraction, pour n'être pas obéie , devient à l'homme souffrance et châtiment. Le sentiment de ses maux s'aggrave par l'idée des biens qu'il ne possède pas. Semblable à l'abeille qui , transportée sur un rocher aride , souffre et languit de la privation- des fleurs et des parfums , l'homme , pour être en dehors de sa destinée , n'en reste pas moins propre à l'accomplir , et souffre en proportion de ce qu'il est plus éloigné de l'harmonie et de l'unité.
« L'attraction est dans les mains de Dieu une baguette enchantée qui lui fait obtenir par
VTTRACTION. ASSOCIATION. 81
amorce d'amour et de plaisir ce que l'homme
ne sait obtenir que par violence. Elle transforme en jouissance les fonctions les plus répugnantes. Quoi de plus rebutant que le soin d'un enfant nouveau-né , criant , hébété et souillé de déjections ? Que fait Dieu pour transformer en plaisir un soin si déplaisant? Il donne à la mère attraction passionnée pour ces travaux immondes ; il ne fait qu'oser de sa prérogative magique : IMPRIMER ATTRACTION. Dès lorS les dégoûts
les plus motivés disparaissent et sont changés en plaisirs.
» jNous voyons Dieu se fixer au seul levier de l'attraction pour diriger les planètes et soleils , créatures immensément supérieures à nous : l'homme serait-il donc seul exclu du bonheur d'être guidé au bien social par attraction ? Pourquoi cette interruption dans l'échelle du système de l'univers ? pourquoi l'attraction, interprète divin près des astres et des animaux , et suffisant pour les conduire à l'harmonie, ne suffit-elle pas à l'homme qui est créature moyenne entre les planètes et les animaux? Où est l'unité du système divin si le ressort d'harmonie générale , si l'attraction n'est pas appli-
cable aux sociétés du genre humain comme à celles des astres et des animaux , si l'attraction ne s'applique pas à l'industrie agricole et manufacturière , qui est le pivot du mécanisme social ?
» L'industrie , supplice des salariés et des esclaves , fait pourtant les délices de diverses créatures , comme castors , abeilles , guêpes , fourmis , qui sont pleinement libres de préférer l'inertie ; mais Dieu les a pourvues d'un mécanisme social qui attire à l'industrie et fait trouver le bonheur dans l'industrie. Pourquoi ne nous aurait-il pas accordé le même bienfait qu'à ces animaux? quelle différence entre leur condition industrielle et la nôtre ! Un Russe , un Algérien travaillent par crainte du fouet et de la bastonnade ; un Anglais , un Français, par crainte de la famine qui talonne leur pauvre ménage ; les Grecs et les Romains . dont on nous a tant vanté la liberté , travaillaient par esclavage et crainte du supplice, comme aujourd'hui nos nègres des colonies.
» Yoilà quel est le bonheur de l'homme , en l'absence d'un code industriel attrayant ; voilà l'effet des lois humaines; elles réduisent l'hu-
inanité à envier le sort des animaux industrieux pour qui l'attraction change les travaux en plaisirs. Quel serait notre bonheur si Dieu nous eût assimilés à ces animaux, s'il nous eût imprimé attraction passionnée pour l'exercice de tout travail , auquel nous sommes destinés ? Notre vie ne serait qu'un enchaînement de délices, d'où naîtraient d'immenses richesses ; tandis qu'à défaut du régime d'industrie attrayante nous ne sommes qu'une société de forçats , dont quelques-uns savent échapper au travail et se coaliser pour se maintenir dans l'oisivetéjlls sont haïs de la masse , qui tend , comme eux , à s'affranchir du travail : de là naissent les ferments révolutionnaires , les agitateurs, qui promettent au peuple de le rendre heureux , riche et oisif, et qui, une fois parvenus à ce rôle par quelque bouleversement , pressurent la multitude et l'asservissent de plus belle pour se maintenir au rôle d'oisifs ou directeurs des industrieux , ce qui équivaut à l'oisiveté (*). »
(*) Fouriei*, Traïlv d'asocial ton agricole d domestiqui'.
D'après la loi d'unité , analogie de V homme avec la création , le code divin , révélation permanente , consiste dans une loi d'industrie attrayante, découlant d'un mode d'association où tous les intérêts s'accordent et s'harmonisent au lieu de se nuire et de s'entre-choquer comme dans l'état actuel.
A cette seule condition , l'unité de la création sera démontrée, l'homme sera en accord avec Lui-même, avec l'univers , avec Dieu.
Tous les êtres, dans la nature, par impulsion attractive , s'associent , s'entraînent et s'harmonisent dans les sociétés humaines ; [es germes d'association sont partout semés : c'est un besoin absolu des hommes ; ils s'associent par intérêt , par affection , instinct social , impulsion irrésistible.
Toute société est une association large dont la famille , le plus bas degré d'association , est le pivot. Mille associations se forment au sein de chaque société ; les nations se groupent ellesmêmes et se liguent contre d'autres nations. L'homme n'a pu éluder entièrement sa destinée , l'association ; il subit la loi attractive qui le pousse irrésistiblement à s'unir d'intérêts , de
travaux, d'affections avec ses semblables ; mais, là défaut d'une base unitaire , d'un lien harmonieux , d'un principe d'équité , les sociétés humaines sont organisées de telle sorte que l'association n'a été , jusqu'à ce jour, que guerre , coalition d'intérêts , et n'engendre , à l'intérieur et à l'extérieur , que misères , luttes , désordres, déchirements , oppression , carnage.
La société est une harmonie faussée , une gamme en désaccord , dont les hommes s'opiniàtrent à tirer des sons faux et discordants , tandis qu'il ne faut que mettre les notes à l'unisson pour que le jeu se transforme tout d'un coup en séries d'accords justes, mélodieux et harmoniques.
La loi d'association découverte par Fourier est une suite du calcul newtonien sur l'attraction ; elle applique au monde social la théorie de Newton sur l'équilibre de l'univers.
Elle établit l'unité du globe sur la division
régulière du monde par commune , composée de
quinze à dix-huit cents personnes, se ralliant,
sous le rapport politique ou intérêts généraux ,
par voie élective , à une hiérarchie de congrès
représentant toujours un plus grand nombre
de communes, jusqu'au congrès d'unité sphérique , délibérant au nom du globe entier. i
Elle procure la multiplication des richesses et l'abondance générale par le double ressort de l'économie et du travail attrayant.
En respectant toutes les diverses aptitudes et penchants , et toutes les inégalités naturelles , d'où naissent les inégalités sociales , elle assure X égalité des droits , en rétribuant chacun selon les facultés , travail , talent , capital.
Elle utilise toutes les passions au profit de l'industrie , de la concorde , de l'harmonie. En conservantles liens et les affections de la famille, elle en détruit les intérêts exclusifs ; elle la confond tellement avec la grande famille communale ou phalanstérienne , que toute affection rétrécie disparaît ; elle fait que chacun trouve son intérêt dans celui de tous et s'attache ainsi sincèrement et passionnément à la chose publique.
Elle donne la seule liberté réelle , le développement des facultés et l'essor des passions ; elle allie véritablement la liberté avec l'ordre , puisque aucun ne saurait vouloir ce qui est au détriment d'un autre , et que chacun , ea voulant
son propre bien , contribue au bien de tous.
Dans l'application, la réunion d'un certain nombre de familles , environ dix-huit cents personnes , et la gestion unitaire des ménages , est le premier principe posé par Fourier.
Le second principe est l'exploitation intégrale des travaux agricoles , domestiques et manufacturiers , et la répartition des bénéfices selon les trois facultés industrielles : capital, travail, talent.
Le troisième principe est le travail rendu attrayant par la formation des travailleurs en groupes et séries , se relayant de deux en deux heures , et embrassant un grand nombre de travaux , au moyen de la division du travail , qui en rend la pratique extrêmement aisée.
» Il ne peut exister , dit Fourier , que deux méthodes en exercice d'industrie , savoir : l'état morcelé ou culture par familles isolées , tel que nous le voyons , ou bien l'état sociétaire, culture en nombreuses réunions qui auraient une règle fixe , pour répartir à chacun équitablement , selon les trois facultés industrielles , capital, travail, talent.
» On voit déjà l'association s'introduire dans
quelques menus détails d'économie rurale , comme \efour banal. Un village de cent familles reconnaît que , s'il fallait construire , entretenir et chauffer cent fours , il en coûterait en maçonnerie, combustible et manutention, dix fois plus que ne coûte un four banal , dont l'économie s'élèvera au vingtuple et trentuple , si la bourgade contient deux ou trois cents familles.
» 11 suit de là que , si l'on applique l'association à tous les détails d'exploitation domestique et agricole , on trouvera , en moyen terme, une économie des neuf dixièmes sur l'ensemble de la gestion , indépendamment du produit que donneront les bras épargnés et ramenés à d'autres fonctions. »
Tel est le principe simple de l'association des ménages et des travaux.
La répartition des bénéfices , selon le travail, capital , talent , en substituant Y association de l'ouvrier avec le maître et les capitalistes au salaire , efface la misère de la classe ouvrière et lui offre un bien-être toujours croissant , en même temps qu'elle augmente dans la même proportion la fortune des capitalistes et des maîtres.
Dès aujourd'hui , dans tous les pays où l'esclavage est aboli , il y a une sorte d'association, ou , pour mieux dite , d'engagement entre les capitalistes , les maîtres , les ouvriers ou paysans salariés. Dès aujourd'hui , dans toute industrie, toute exploitation , le capital } le travail et le talent sont rétribués ; mais ils le sont très-inégalement ; le capital a la part du lion et reste toujours maître. On ne peut rien sans argent. Le talent et le travail sont dans l'entière dépendance du capitaliste. Ce dernier , par le seul placement de ses fonds, voit sa fortune s'accroître ; il n'a besoin ni de travail , ni de talent ; sa fortune grandit par le seul fait qu'elle existe , l'argent attire l'argent ; c'est , en civilisation , comme une graine qu'on sème et qui pousse , et dont la moisson appartient presque entière à l'heureux possesseur. Le travail et le talent entrent en part dans les bénéfices de toute entreprise industrielle : mais , quels que soient les avantages qu'elle présente et les bénéfices dont elle gorge les principaux associés , la part de l'ouvrier est toujours la même ; il reçoit un modique salaire suffisant à peine à ses besoins journaliers , surtout s'il a une famille à sa charge ;
et encore ce salaire ne lui est-il pas assuré. S'il devient malade , si sa fabrique chôme par quelque crise commerciale , si une découverte utile à la société vient à remplacer les bras de l'ouvrier, il cesse de rien recevoir et tombe dans la misère la plus affreuse.
Par cet ordre de choses , tandis que la fortune des riches va toujours croissant , sauf les chances de mauvaises spéculations ou de commotions politiques , la situation précaire de la classe ouvrière ne change point , ne s'améliore point. Tous les prodiges de l'industrie , toutes les améliorations utiles exploitées par les capitalistes, vont toujours augmentant leurs capitaux , en même temps qu'ils amènent une crise pour l'ouvrier. Ce qui enrichit la société le ruine; il a tout à perdre à chaque amélioration , découverte, invention utile, dans les arts, les sciences et l'industrie , et jamais il n'a rien à gagner. La civilisation est sans issue pour sa misère ; ses merveilles ne font que l'accroître, Celui qui possède une invention utile , propre à diminuer la fatigue , le labeur de l'ouvrier , à remplacer ses efforts par l'emploi des machines , doit presque hésiter à en doter la société; car les capita-
listes seuls et quelques employés en retirent le profit , tandis qu'une masse d'ouvriers est jetée sur le pavé , sans pain ni travail : c'est la génération suivante qui retrouve un autre travail , mais qui ne sort point pour cela de sa misérable condition.
L'abolition du salaire et la répartition équitable des bénéfices entre le travail manœuvrier, le talent qui dirige et le capitaliste qui avance les fonds , sont le seul remède à cet ordre de choses.
Et encore , n'aura-t-il tout son effet que dans l'ordre sociétaire où l'exploitation intégrale de diverses industries agricoles et manufacturières, et l'association des ménages, permettront à la fois l'économie des ressorts et la multiplicité des produits. Dans ce système , tous les travailleurs inutiles , destructifs, nuisibles , auront disparu ; les travailleurs associes rivaliseront de zèle et d'ardeur , tandis qu'aujourd'hui on peut dire que les salariés rivalisent de lenteur et de négligence; la solidarité d'intérêts entre diverses industrie-; servira de garantie aux vicissitudes commerciales , en introduisant insensiblement le commerce véridique à la place du commerce
mensonger; enfin tons les travailleurs seront consommateurs ; on ne verra plus la misère à côté de l'abondance , ni des denrées qui pourrissent, faute d'acheteurs , aux yeux d'un peu» pie criant la faim. Tout le monde possédera l'aisance et le bien-être , et les riches mêmes jouiront d'un accroissement relatif dans leur fortune.
Le troisième principe , avons-nous dit , est le travail attrayant. Si Fourier n'eût trouvé que l'association intégrale et les richesses que ce nouveau mode social doit enfanter , sa découverte fût restée incomplète : dans l'ordre civilisé , les travaux généralement sont si répugnants , ils offrent si peu d'attrait , qu'il serait fort à craindre , si la richesse augmentait sensiblement , et que les plus pauvres fussent assurés du minimum ou nécessaire , que les travaux grossiers , fatigants , fussent sur-le-champ abandonnés , et qu'on ne trouvât plus de travailleurs pour l'agriculture, les manufactures , les mines, les travaux publics , les métiers et la domesticité. Beaucoup d'esprits voulant le bien ont pu être arrêtés dans la recherche des moyens d'extirper la misère par cette difficulté : comment ,
en effaçant la misère , conserver les travailleurs? comment les conserver sans emplover la force on despotisme? et cependant , d'un autre côté , comment maintenir la société et augmenter la masse des richesses sans travailleurs?
On a pu considérer cette dil acuité comme insoluble , et y voir une preuve de la nécessité de la misère et des calamités qu'elle engendre. C'est ainsi que , dans toute l'antiquité , nul ne songea jamais à abolir l'esclavage ; on ne pensait pas que les sociétés pussent subsister sans qu'une classe nombreuse, entièrement sacrifiée, esclave de corps et d'âme , fut asservie au travail par le fouet et les châtiments. Aristote remerciait les dieux de n'être ni esclave , ni femme , ni barbare ; il ne croyait pas qu'aucune verlu pût être à l'usage d'un esclave. C'est ainsi qu'au midi des Etats-Unis , en Turquie , en Russie , en Pologne , l'esclavage subsiste encore dans toute son horreur , toujours par le préjugé que le droit absolu du maître peut seul forcer la masse aux travaux grossiers. Dans les pays libres même , le mercenaire , le salarié sont-ils autres que des esclaves forcés par la misère ? Et cependant l'esclavage , la misère, ne sont- ils point d'odieuses
iniquités , une injustice flagrante , une source de vices , de maux , de calamités ? Dieu n'a pu vouloir cet état de choses , et a dû indiquer un moyen de faire concorder la liberté humaine avec le développement des arts , des sciences et de l'industrie. C'est parce que Fourier a eu foi en Dieu et sa justice éternelle , qu'il a trouvé dans la nature même de l'homme , en rapport avec l'harmonie et l'unité de la création , la solution à toutes les difficultés sociales dans le travail atl rayant ou théorie des groupes et séries passionnées.
Unité sociale.
Dieu dit selon la parole biblique : Que la hunier e soit , et la lumière fut. Dieu d'un souffle anima la création. Pour Dieu, il n'y a ni temps ni espace ; être infini , son existence est une sublime unité. L'homme, être fini, possède le sentiment de l'unité qui le rattache à Dieu ; mais, par sa nature, il est soumis au mouvement qui lui mesure l'espace et le temps , et à la succession des pensées qui lui mesure le champ de l'intelligence. L'homme, par la loi du mouvement , donne un commencement et une lia à toutes ses actions ; il n'atteint un but
que par des efforts successifs ; il doit mesurer , limiter, diviser ses plans , analyser ses conceptions , pour les rendre accessibles à autrui, pour les faire passer dans la réalité. Même, lorsqu'il aspire à quelque image de l'unité divine, il doit y préluder et la rendre partiellement.
L'unité est la destinée divine des sociétés humaines ; ce n'est qu'à ce prix qu'elles peuvent s'harmoniser avec la création. Le génie de Fourier embrasse cette unité ; soumis à la loi du mouvement, il ne peut la créer d'un coup ; mais il lui donne la pierre angulaire qui doit lui servir de base , c'est le phalanstère ou commune. Le système de Fourier n'est autre qu'une organisation nouvelle delà commune.
La commune est déjà un heureux élément en civilisation. C'est en divisant et subdivisant un royaume en provinces, comtés, départements, communes , qu'on est parvenu à centraliser le gouvernement , à lui donner quelque unité ; mais cette unité n'est qu'apparente. La commune, qui devrait être tout dans l'Etat , puisqu'elle en offre l'élément constitutif ,, n'est, à proprement dire , qu'une fiction. L'Etat n'en reste pas moins composé de sales et pauvres vil-