‹ Fourier et son systèmeChapitre 4 sur 10 · I MIL SOCIALE · texte numérisé non relu

I MIL SOCIALE

lages, de villes plus ou moins médiocres, et d'une capitale monstre , vampire qui suce le sang et la substance de tout le reste du royaume, accapare les plus riches productions de l'industrie, monopolise les beaux-arts et l'intelligence, pour n'offrir, en résultat , que le bourbier et l'égout de tous les vices et de toutes les corruptions réunies.

La commune , comme l'entend Founer , c'est d'être à la fois tout et partie , centre et extrémité ; c'est d'offrir l'image d'une petite société et d'une grande famille parfaitement organisées, d'avoir une existence intérieure complète par ellemême, et de se rattacher aux autres communes par des liens d'échange et de services réciproques qui ne permettent à aucune de dominer sur une autre , de l'exploiter , de l'écraser.

Dans cette nouvelle organisation sociale , ce n'est;plus la commune qui est fiction , ce sont les provinces , royaumes, Etats, puisqu'ils ne font que figurer un certain nombre de communes , et qu'il n'y a plus sur la terre que des phalanstères ou communes. Les ressorts de l'administration, sans] secousse ni révolution,

CIIAP1ÏHL V

s« trouvent singulièrement modifiés et simplifiés; chaque commune, administrant elle-même ses affaires, n'a de rapport avec l'administration générale , soit du royaume , soit du globe , que pour payer régulièrement et en masse ses impôts ou quotes-parts aux dépenses publiques , et envoyer ses députés aux assemblées de provinces , de royaumes , de la capitale du globe (*).

La destructive et immorale prépondérance des capitales d'aujourd'hui cesse d'exister , en même temps que le danger du'n système anarchique de fédération. La terre est partout peuplée également : on ne voit plus des populations amoncelées sur un point , et tout à côté de vastes campagnes sans habitants ; on ne voit plus , pour quelques contrées florissantes , les trois quarts du globe déserts, incultes, abandonnés aux animaux et à quelques peuplades barbares, quelques hordes errantes. Les haines nationales s'éteignent dans la division régulière des communes , qui , donnant à chacun les premières attaches d'une grande famille , d'une petite pa-

(*) L'emplaeenienUlcCotistantinopie, selon Fumier.

trio , ouvre l'àme à l'amour de la grande famille sociale, du genre humain. La commune est le pivot de l'unité sociale. Le souverain du monde ne pourrait établir l'unité que par la formation de la commune.

L'organisation de la commune , d'après le système de Fourier , est une société nouvelle à introduire dans la société , non point une société qui conspire pour renverser violemment ce qui existe , mais une société qui se met à part , donne exemple et engage à l'imitation. La civilisation ne peut se sauver par elle-même , elle n'a pas de voie,, pas d'issue. Une société nouvelle se formant dans son sein , sans la froisser ni la heurter , dégagée de tous ses vices, ayant des éléments propres , respectant tout ce qui existe , mais prenant toujours plus d'extension par le puissant attrait de concorde , de bonheur et d'harmonie dont elle offre le spectacle ; cette société seule peut détruire les vices de la civilisation et en conserver le magnifique développement industriel , artistique et scientifique ; elle seule peut amorcer six cents millions de sauvages et barbares ; car, s'ils sont restés jus-

100 fTfVHTp.r \

qu'aujourd'hui rebelles à la civilisation avec ses travaux répugnante et son cortège de gendarmes, sbires , geôliers, bourreaux , ils se laisseront aisément attirer et séduire par le tableau de la liberté et du bonheur.

l<e i*Iialans*ère on eosaïamiflie.

Mobilisation «lia capital.

Le système de Fourier, basé sur des principes fixes, se prête, dans l'application, à toutes les sortes de tentatives , à tous les genres d'essais , selon les moyens pécuniaires et le but des premiers fondateurs. Fourier indique lui-même un système d'harmonie à tous les degrés, depuis la demi-association ou garantisme , qui est une transition de l'état civilisé à l'état harmonien , jusqu'à l'harmonie simple qui peut s'appliquer à quatre-vingts familles ou quatre cents villageois, et la grande harmonie qni exige une lieue

carrée de terrain, et quatre cents familles, environ mille huit cents personnes.

J'indiquerai plus tard quelques méthodes de garantisme et reviendrai à la phalange simple , qui serait, à proprement parler, une ferme agricole industrielle. Pour le moment , je vais esquisser la phalange de pleine harmonie que décrit Fourier , toutefois en laissant de coté la majeure partie des détails.

Remarquons qiîe le moindre nombre de personnes avec lesquelles on puisse constituer la phalange est de quatre cents , environ quatrevingts familles. L'harmoniene pourrait pas naître d'un plus petit nombre ; au contraire, on verrait la discorde bientôt éclater. D'un autre côté, on ne doit pas beaucoup dépasser le chiffre de mille huit cents personnes , environ quatre cents familles. Le jeu des passions serait également entravé par un plus grand rassemblement. La science sociétaire est toute basée sur des calculs qui ont toujours une raison concluante. Il entre dans mon plan de donner seulement les résultats.

Supposons donc , pour un essai de grande harmonie , une lieue carrée de terrain où s'élè-

PHAT.WSTi.RE 01 COMMUNE. 10?)

vera une grande habitation commune à quatre cents familles , environ mille huit cents personnes d'aptitudes et de spécialités différentes, de fortunes inégales , mais, autant que possible, graduées. Tout le système de Fourier est basé sur les différences et inégalités naturelles et sociales^ Dans la nature, rien n'est semblable, tout se rapproche et tout diffère; dans l'humanité , comme dans la création entière , toute l'organisation physique, morale et intellectuelle diffère , dans chaque individu , par des nuances qui se touchent , se confondent , se graduent et s'éloignent. C'est pourquoi on ne peut introduire dans la société une égalité incompatible avec le développement des facultés , la spontanéité des penchants. ?S ous devons croire , au contraire, et Fourier le prouve irrécusablement, que , dans un ordre sagement combiné, les inégalités naturelles et les inégalités sociales, qui en découlent , seront les plus sûrs gages de concorde et d'harmonie.

Chaque famille ou , pour mieux dire , chaque individu , homme , femme , enfant , vieillard , apporte sa part de capital, de travail , de talent , soit les trois ensemble , soit l'un des trois : la

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phalange fait avance , à celui qui n'apporte que son travail, du minimum, table, logement, vêtements , dits de troisième classe ; car il y a des logements de dimensions différentes, et trois sortes de tables pour les diverses fortunes. La phalange est remboursée de ses avances, au bout de l'année , quand vient la répartition générale des bénéfices, sur l'excédant du minimum assuré à tout travailleur. Chacun entre bientôt , à des degrés différents , dans la répartition des trois facultés, capital , travail, talent, puisque, dès la seconde année , ceux mêmes qui n'ont apporté à la phalange que leur travail peuvent avoir des économies à placer , et que chacun , embrassant un grand nombre de travaux divers (*) , comme on le verra dans le mécanisme des séries passionnées , peut se distinguer par le talent dans l'une on l'autre branche. Des enfants de quatre à cinq ans sont déjà capables de rembourser l'avance du minimum et faire des économies qui leur procurent un capital toujours croissant; ils peuvent aussi , en se distin-

(*) La division du travail facilite l'application de chacun à un srand nombre de travaux.

pjivr. \\<ii:Rr: or commise. 105

guant dans les fonctions attribuées à leur âge et à leurs forces , participer à la rétribution du talent. Les vieillards , quand ils auront vécu dans le phalanstère , à mesure que leurs forces décroîtront et qu'ils auront une part moindre dans la rétribution du travail , en auront une plus forte dans la répartition du capital qui se sera accru , pour eux , en mesure des années , et dans la répartition du talent qu'ils auront acquis par une grande pratique et une longue expérience. Jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans, les enfants sont entretenus aux frais de la phalange ; les malades et les infirmes le sont également; quant aux fainéants, on se convaincra qu'il ne peut s'en trouver dans le système sociétaire non-seulement parmi les pauvres , mais encore parmi les riches.

Les fonds , ou tout autre immeuble que chacun apporte dans la phalange , et qui forment la propriété de tous , sont représentés par mille cent vingt-huit actions transmissibles et hypothéquées sur les meubles et immeubles du canton , sur le territoire , les édifices , troupeaux , ateliers , etc. La phalange délivre à chacun des actions ou coupons d'actions en équivalent des

objets qu'il a fournis ou des capitaux qu'il a versés.

Le capitaliste de la phalange peut être interne ou externe ; s'il est interne , il verra son lot , ou répartition du capital , s'accroître de la répartition du travail et du talent. Si l'on ajoute à ce gain positif le bénéfice négatif de n'avoir pas la charge d'un ménage et l'entretien d'une femme, d'enfants , domestiques , on pourra évaluer l'intérêt d'un fonds , placé dans la phalange par un sociétaire interne , à cinquante pour cent. Si le sociétaire reste externe , il a l'option d'un intérêt fixe à huit pour cent ou d'une part aux dividendes attribués au capital. Il trouve , dans ce placement de ses fonds , un avantage immense que la civilisation ne peut lui donner , celui d'avoir ses capitaux à la fois garantis et mobilisés, et portant un intérêt, qu'on ne retire, dans l'état actuel > qu'avec les risques et périls de tout perdre.

En civilisation , non-seulement le travail est difficile , répugnant , toutes les professions sont encombrées , mais encore le capitaliste , le rentier n'ont aucune garantie du revenu , ni même du fonds. Une révolution , une faillite peuvent

PIIALA.VSILKL 01 COMMUNE. 107

les ruiner ; le propriétaire même , qui , pour la garantie du fonds , est forcé de se contenter du deux e«t demi , du trois pour cent , est exposé , par les chances de mauvaises récoltes , à devoir assister ses fermiers au lieu d'en recevoir de l'argent. Aucun placement n'assure le revenu ni le capital en civilisation ; principalement , lorsqu'on veut se conserver un capital mobile , on court des risques si nombreux , que les Anglais placent en dépôt chez un banquier , sans aucun intérêt et pourtant avec péril de banqueroute , pour le seul avantage de remboursement exigible à volonté. La fortune donne autant d'embarras et de soucis à conserver qu'à acquérir ; jamais de paix et de sécurité en civilisation , jamais l'heureuse insouciance qui appartient au sauvage ; toujours un état précaire et incertain.

Les harmoniens , possédant le minimum, assurés de l'accroissement de leur fortune par le travail, entièrement tranquilles sur leurs fonds confiés à la phalange , dont ils conservent la propriété et qu'ils peuvent réaliser immédiatement, les harmoniens jouissent de la sécurité du sauvage , de l'insouciance du lende-

main; tout entiers au bonheur présent, ils ne sont point troublés et inquiétés par les terreurs perpétuelles de l'avenir. C'est la phalange qui gère leur fortune comme elle gère leur ménage , comme elle gère l'éducation des enfants.

La phalange peut offrir l'intérêt de huit pour cent aux capitalistes externes, par l'économie et l'accroissement des richesses qui ressortent de l'état sociétaire ; elle donne la plus sûre hypothèque en présentant à chaque capitaliste, pour garantie , l'ensemble de ses propriétés , bâtiments, usines, troupeaux, récoltes, et la terre même ; elle rend le capitaliste propriétaire , puisque les actions, qu'il reçoit en échange de ses capitaux , constituent un droit réel de propriété; elle mobilise le capital, puisque ces actions sont échangeables , rachetables , sans jamais perdre de leur valeur , et touchent leur dividende de lot , ou intérêt fixe, dans quelques mains qu'elles se trouvent. La phalange , en assurant de si grands avantages aux capitalistesy propriétaires de tout ce qu'elle possède , double en même temps la valeur de sa richesse ; elle la double positivement ; puisque cette richesse

PHALANSTERE OU COMMUNE. 109

existe pour valeur égale eu immeubles et eu actions mobiles. Et c'est bien elle qui retire le profit de cette propriété double , puisque tous ses coassociés , ses coactionnaires , tant internes qu'externes , ne sont autres qu'ellemême ; que son intérêt est celui de tous , et qu'aucun intérêt contradictoire ne saurait s'élever dans son sein.

Et c'est parce qu'il y a effectivement association , et non pas exploitation , coalition.

La phalange , dans la répartition des bénéfices , traite avec chacun de ses membres individuellement. Il est loisible aux parents , aux époux , aux amis , de mettre en commun ce qu'ils possèdent ; mais la phalange ne connaît que des individus , et dans ses relations avec eux ouvre au grand-livre un compte à chacun, même à l'enfant de cinq ans. Les bénéfices de ce dernier ne sont point donnés au père ; l'enfant est propriétaire des fruits de son industrie , ainsi que des legs , hoiries et intérêts que la phalange lui conserve et garantit sans frais jusqu'à sa majorité , fixée à dix-neuf ou vingt ans.

Voici comment Fourier indique le taux de répartition aux trois facultés industrielles :

Cinq douzièmes au travail manœuvrier ; Quatre douzièmes au capital actionnaire ; Trois douzièmes aux connaissances pratiques et théoriques.

Nous reviendrons plus tard au mode de répartition.

Fourier donne une description détaillée du phalanstère ; toutefois , il prévient que le plan doit se modifier d'après les circonstances particulières , telles que la situation , le terrain , les localités , les fonds qui seront à la disposition du fondateur ou de la société actionnaire , et surtout d'après ce qu'indiqueront plus tard la pratique et l'expérience. On peut en faire un édifice très-simple ou très-compliqué , trèsmodeste ou très-magnifique.

Il suffit d'avoir en vue le but du phalanstère, qui est l'association des ménages et des travaux industriels et agricoles. Le phalanstère doit se prêter, dans toute son architecture, à la gestion unitaire du ménage et des travaux, aux manœuvres des groupes et séries , et en même temps à la liberté individuelle. On conçoit que le plan doit différer prodigieusement du chaos de maisonnettes qui rivalisent de saleté et de diffor-

mité dans les bourgades , et généralement de toutes les habitations morcelées. Le système sociétaire prête tellement à l'élégance et au luxe , en même temps qu'à l'économie , que le phalanstère procurera aux plus pauvres des avantages qu'on ne peut se procurer aujourd'hui dans l'aisance, et les riches verront leur fortune et leurs jouissances augmenter en même proportion. La loi d'association n'ôte rien à personne et favorise tout le monde : en accroissant les richesses indéfiniment pour tous , elle augmente comparativement le bien-être de chacun ; en pleine harmonie , lorsque la terre sera couverte de phalanges , le plus pauvre des harmoniens possédera des jouissances inconnues aujourd'hui au plus puissant des monarques, telles que des communications abritées, échauffées ou rafraîchies , selon la température , dans tout le phalanstère. « Le roi de France n'a pas même un porche pour monter en voiture à l'abri des injures de l'air : quelle est comparativement la pauvreté d'un plébéien qui, à l'armée, est obligé de bivouaquer sur la neige ou dans la boue ; tandis que, dans l'état sociétaire, il ne travaille en plein air qu'en temps opportun , et trouve ,

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sur tous les points du canton , des belvédères et kiosques , où sont déposés des tentes et habits spéciaux, et où Ton amène, à la fin de la séance d'une heure et demie ou deux heures , des rafraîchissements , puis des voitures en cas de pluie, etc. (*). »

Le même paysan qui, aujourd'hui, est obligé de porter ses sabots à la main , de peur de les user (coutume des paysans de la belle France) , ou le salarié qui n'a pas même un grabat, comme le lazzarone de Naples , réduit à coucher dans la rue , aura , en harmonie , l'admission gratuite dans les voitures de minimum sur toutes les routes du globe, puis le gîte, et le minimum de tables et de vêtements dans toutes les phalanges , car les harmoniens exercent partout l'hospitalité. Le plus pauvre des harmoniens jouira donc de huit cent mille palais beaucoup plus agréables que les palais de Paris et de Ptome, où l'on ne peut pas trouver le quart des agréments que réunira un phalanstère.

Mais ne laissons pas enflammer notre imagination par ces magnificences de l'avenir, et tra-

(T) Traité à' association.

cons brièvement , d'après Fourier , le plan d'un phalanstère d'harmonie, composé comme on pourrait l'élever des aujourd'hui.

« Le centre doit être affecte auxfonctions paisibles, aux salles de repas, de bourse, de conseil, de bibliothèques, d'études, etc. Dans ce centre sont placés le temple , la tour d'ordre , le télégraphe , les pigeons de correspondance , le carillon de cérémonie , l'observatoire , la cour d'hiver , garnie de plantes résineuses et placée en arrière de la cour de parade .

» L'une des ailes doit réunir tous les ateliers bruyants , comme charpente , forge , travail au marteau ; elle doit contenir aussi tous les rassemblements industriels d'enfants , communément très-bruyants.

» L'autre aile doit contenir le caravansérail avec ses salles de bal et de relations des étrangers , afin qu'ils n'encombrent pas le centre du palais et ne gênent pas les relations domestiques de la phalange.

» Le phalanstère, outre les appartements individuels , doit contenir beaucoup de salles de relations publiques : on les nommera sc-

114 r.ji\riTP.r. vi.

ristères ou lieux de réunion et développement de séries passionnelles.

» On aura soin de tenir , à proximité de la salle à manger, des cabinets pour les divers groupes qui voudront s'isoler des tables communes.

» En toute relation on ménage à côté des séristères , ou grandes salles , des cabinets adhérents qui favorisent les petites réunions.

» Les étables , greniers , magasins doivent être placés , s'il se peut , vis-à-vis l'édifice. L'intervalle situé entre le palais et les étables servira de cour d'honneur ou place de manœuvre.

» Derrière le centre du palais, les fronts latéraux des deux ailes devront se prolonger pour ménager et enclore une grande cour d'hiver, formant jardin et promenade emplantée de végétaux résineux et verts en toute saison ; cette promenade ne peut être placée qu'en cour fermée et ne doit pas découvrir la campagne.

» Pour ne pas donner au palais un front trop étendu , des développements et prolonge-

PIIALINSTERE OU COMMUNE. 115

mente qui ralentiraient les relations, il conviendra de redoubler les corps de bâtiments en ailes et centre , et laisser , dans l'intervalle des corps parallèles contigus , un espace vacant de quinze à vingt toises au moins , qui formera des cours allongées et traversées par des corridors sur colonnes à niveau du premier étage , avec vitrage fermé et chauffé ou ventilé suivant l'usage de l'harmonie.

» Si ces cours allongées entre deux corps de logis parallèles avaient moins de quinze toises , elles ne pourraient pas comporter de plantations et seraient inadmissibles en harmonie, où l'on doit réunir partout les agréments de toute espèce.

» Les jardins doivent être placés, autant que possible, derrière le palais , et non pas derrière les étables, au voisinage desquelles conviendra mieux la grande culture.

» Le palais doit être percé d'espace en espace , comme la galerie du Louvre , par des arcades à voitures , conservant ou coupant l'entre-sol.

» Pour épargner les murs, le terrain et activer les relations , il conviendra que le palais

gagne en hauteur, qu'il ait au moins trois étages et la jacobine ou logement de frise, outre le rez-de-chaussée et Fentre-sol , qui sont logements des enfants et des vieillards très-avancés en âge.

» La phalange n'a point de rue extérieure ou voie découverte, exposée aux injures de l'air ; tous les quartiers de l'édifice peuvent être parcourus dans une large galerie , qui règne au premier étage et dans tous les corps de bâtiments ; aux extrémités de cette voie sont des couloirs sur colonnes ou des souterrains ornés, ménageant, dans toutes les parties ou attenances du palais, une communication abritée, élégante, et tempérée en toutes saisons par le secours des poêles et des ventilateurs. De la sorte , on peut en harmonie parcourir en janvier les ateliers , étables , magasins , salles de bal , de réfectoire , d'assemblée, etc., sans s'apercevoir s'il pleut ou vente , s'il fait chaud ou froid,

» La rue-galerie ne peut s'adapter au rez-dechaussée , qu'il faut percer en divers points par des arcades à voitures.

» Les rues-galeries d'une phalange ne prennent pas jour des deux côtés, elles sont adhé-

rentes à chacun des corps de logis; tous ces corps sont à double file de chambres , dont une file prend jour sur la campagne et une autre sur la rue-galerie.

» Les portes d'entrée de tous les appartements des premier, deuxième, troisième étages sont sur la rue-galerie , avec des escaliers placés d'espace en espace, pour monter aux deuxième et troisième étages. Deux grands escaliers latéraux conduisent au quatrième étage.

» Il convient de donner environ huit toises d'épaisseur au corps de logis, la galerie non comprise , afin de pouvoir ménager , dans les deux files de chambres, des alcôves et cabinets, qui épargneront beaucoup d'édifice; car une alcôve profonde de huit pieds et garnie de son cabinet vaut une seconde chambre. Le minimum de logement , pour la classe pauvre , sera donc une chambre à alcôve et cabinet pour chacun (*).

» Les appartements sont loués et avancés par

(*) Nous parlons ici d'un phalanstère de pleine harmonie; car, en harmonie simple , une cellule suffit à chaque villageois ou travailleur.

la phalange à chacun des sociétaires. Les séries d'appartements doivent être distribuées en ordre composé et engrené, jamais en simple; c'est-à-dire que, s'ils sont de vingt prix chfférents , depuis 5o,ioo jusqu'à i ,000 francs , il faut éviter la progression consécutive continue , celle qui placerait au centre tous les appartements de haut prix et irait en déclinant jusqu'à l'extrémité des ailes. Cette progression simple rassemblerait toute la classe riche au centre et tout le fretin sur les ailes ; il arriverait que les corps de logis d'aile seraient déconsidérés et réputés classe inférieure. En engrenant les appartements de divers prix, on évitera cet inconvénient , et on mélangera les diverses classes de fortune dans chaque quartier (*). »

Jetons maintenant un coup d'œil sur les économies et augmentation de bénéfices dont un ménage sociétaire est susceptible.

O Fourier , Traité d'association domestique et agricole.

Economies et bénéfices lin ménage sociétaire.

Le premier principe de Fourier, association des ménages , était si aisé à découvrir , qu'il est étonnant qu'on ne l'ait pas déjà appliqué dans un siècle où l'on tâtonne et fait tant d'essais en association industrielle. Il tombe sous le sens que, pour ce qui concerne l'économie et la production, il y aurait d'énormes avantages à tirer de l'association de trois à quatre cents ménages qui peuvent composer la commune dans l'état

actuel. Il est d'autant plus fâcheux que l'on n'ait pas fait cet essai, qu'il eût probablement amené la réalisation complète du système sociétaire. Fouiier affirme que l'organisation du travail par groupes et séries est tellement dans la nature , qu'il eût suffi d'une réunion fortuite de deux à trois cents ménages de fortunes graduées , entièrement libres dans le choix et le mode de leurs travaux , pour que cette organisation en naquît spontanément , et qu'on vît les passions s'harmoniser par les inégalités et les discords des caractères.

Esquissons , d'après Fourier , les économies et bénéfices du ménage sociétaire.

« Les trois cents greniers qu'emploient aujourd'hui trois cents familles villageoises ( quinze à seize cents habitants) seront remplacés par un grenier vaste et salubre , divisé en compartiments spéciaux pour chaque denrée, et même pour chaque variété d'espèce : on s'y ménagera tous les avantages de ventilation , de siccité , d'échauffement , d'exposition , etc. , auxquels ne peut songer un villageois ; car souvent son hameau tout entier se trouve mal placé pour la conservation des denrées. Une phalange, au

LCOAOMIES LT BÉ.XÉlICES. 121

contraire , choisit un local favorable , soit pour l'ensemble , soit pour les détails , caves , greniers , etc.

» De même, la phalange, soit pour ses vins , soit pour ses huiles et laitages , n'aura qu'un seul atelier. La cave, en pays de vignobles, contiendra tout au plus une dizaine de cuves au lieu de trois cents. Il suffit de dix pour classer les qualités de vendanges , même en supposant la cueillette faite en deux ou trois fois, comme elle le sera lorsque l'association qui prévient tout risque de vol permettra de cueillir à terme les trois degrés de fruit , vert, mûr et passé , qu'on est obligé de confondre et vendanger à une seule époque dans l'état actuel ; dès que la cueillette sera répartie en trois actes, il n'existera plus ni vert ni passé.

» Quant aux futailles , il suffira d'une trentaine de foudres au lieu d'un millier de mêmes tonneaux qu'emploient les trois cents familles : il y aura donc , outre l'éfconomie de neuf dixièmes sur l'édifice , une économie de dix-neuf vingtièmes sur la tonnellerie, objet très-coûteux et doublement ruineux pour les civilisés ; souvent , avec de grands frais , ils ne savent pas

maintenir la salubrité dans les vaisseaux de leurs caves , et exposent le liquide à la corruption par mille fautes qu'évitera la gestion sociétaire.

» Il n'est pas d'économie reconnue plus urgente que celle du combustible ; elle devient énorme dans l'état sociétaire. Une phalange n'a que cinq cuisines , au lieu de trois cents , savoir : la commande ou extra; les première, deuxième , troisième classes ; les préparations pour animaux.

h Leur ensemble peut s'alimenter de trois grands feux qui, comparés aux trois cents feux des cuisines d'une bourgade , portent l'économie du combustible à neuf dixièmes.

» Elle n'est pas moins énorme sur les feux de maître ; les groupes , soit en relations d'industrie interne ou manufacturière, soit en relations de plaisir , bal, exercent toujours en réunions nombreuses et dans des salles consécutives ou séristcrcs, servies par des poêles à vapeur qu'on ne chauffe que trois heures pour vingtquatre. Les feux particuliers sont très-rares , excepté au fort de l'hiver , chacun ne rentrant guère chez soi avant l'heure du coucher, où il

se borne à un petit brasier pour ie déshabillé.

» D'ailleurs, le froid est insensible dans l'intérieur du phalanstère ; il y règne dans tous les corps de logis , comme nous l'avons vu , des galeries couvertes et chauffées à petit degré, au moyen desquelles on communique partout , à l'abri des injures de l'air. On peut aller aux ateliers, aux réfectoires, aux bals et réunions, sans besoin de fourrures, ni bottes, sans risque de rhumes ni fluxions. La communication fermée s'étend même du phalanstère aux étables par souterrains sablés ou par couloirs élevés sur colonnes à la hauteur de premier étage.

» La gestion combinée donne lieu à une foule d'économies. Cent laitières qui vont perdre cent matinées à la ville seront remplacées par un petit char suspendu portant un tonneau de lait. Cent cultivateurs qui vont, avec cent charrettes ou ânons, un jour de marché, perdre cent journées dans les halles et les cabarets, seront remplacés par trois ou quatre chariots que deux hommes suffiront à conduire et servir. Au lieu de trois cents ménagères , dix femmes

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suffiront à la préparation des aliments et aux détails domestiques.

» Que l'on compare spéculativement les cultures d'un canton sociétaire gérant comme une seule ferme, et les mêmes cultures morcelées , soumises aux caprices de trois cents familles. L'un met en prairie telle pente que la nature destine à la vigne , l'autre place le froment là où conviendrait le fourrage : celui-ci, pour éviter l'achat de blé, défriche une pente roide que les averses déchausseront l'année suivante ; celui-là, pour éviter l'achat du vin, plante des vignes dans une plaine humide. Les trois cents familles perdent leur temps et leurs frais à se barricader par des clôtures et plaider sur des limites et des voleries ; toutes se refusent à des travaux d'utilité commune qui pourraient servir des voisins détestés ; chacun ravage à l'envi les forêts, et oppose partout l'intérêt particulier au bien public. Les précautions contre les insectes et les animaux sont illusoires, parce que la masse n'y coopère pas ; les battues de loups n'empêchent point que ces animaux ne foisonnent. Si , à force de soins , vous détruisez les

rats de vos greniers, vous serez bientôt assailli par ceux des greniers voisins et des champs qu'on n'aura pas purgés par mesures générales, impossibles en civilisation , où l'on ne peut pas même effectuer l'échenillage, ordonné tous les ans et jamais exécuté.

» Le risque de vol oblige trois cents familles d'une bourgade, ou du moins les cent plus aisées, à une dépense improductive de cent murs de clôture , barricades, fermetures , bornes , chiens, fossés, surveillants de jour et de nuit. Analysons, quant au fruit seulement, les dommages du vol. Chacun a pu voir, dans les villes populeuses , les marchés garnis de fruits verts et très-malsains, surtout ceux à noyau. Si l'on reproche aux paysans cette cueillette prématurée, ce meurtre végétal, chacun d'eux répond : On me les volera, si j'attends qu'ils soient mûrs. Nous avons vu que la crainte du vol vicie également la qualité de tous les vins , par la coutume de cueillette intégrale et simultanée , dite ban de vendange. Le vol vicie de même la qualité des autres fruits en forçant à la cueillette prématurée. A défaut de récolte faite en temps opportun et en trois degrés , pour éviter les

mélanges de vert, mùr et passé, il devient difficile et même impossible de conserver les fruits : cet inconvénient concourt , avec le défaut de bons fruitiers et procédés scientifiques, à réduire au vingtième la masse des fruits conservés et à réduire en même proportion la culture de ces végétaux. Une perte encore plus ruineuse, et qu'on peut estimer au vingtuple de la récolte , c'est le dégoût de plantations, à cause des avances, des frais, de la crainte d'être trompé , volé , mal secondé ; enfin tous les inconvénients du système de culture morcelée.

» La pèche et la chasse seraient églement susceptibles , en gestion unitaire , d'un accroissement considérable en produits.

» Le poisson de rivière est d'autant plus précieux, qu'il n'exige aucun soin, et que sa multiplication extrême n'est pas , comme celle du gibier, préjudiciable aux récoltes. Quelle serait l'abondance du poisson dans le cas de concert général sur l'intermittence de la pêche et les doses à laisser dans chaque rivière ! Cet accord est une des propriétés de l'ordre sociétaire. J'ai oui dire à des experts dignes de foi qu'on prendrait, année commune, vingt fois plus de pois-

son dans toutes les petites rivières si l'on pouvait se concerter pour ne faire la pèche qu'en temps opportun, en quantité mesurée sur les convenances de reproduction, et si l'on donnait à la chasse aux loutres le quart du temps qu'on emploie à ruiner la rivière. C'est ainsi qu'opère l'association , qui ajoute au produit des rivières celui des viviers à courant , servant à conserver et engraisser, dans une série de réservoirs, les sortes distinctes.

» Les naturalistes admirent la munificence de la nature dans la colonne de harengs qu'elle nous envoie chaque année , grâce à la barrière des glaces polaires qui les garantit de nos poursuites pendant le temps où ils multiplient. Supposons que cette barrière n'existât plus, et que le pôle fût parcouru et péché en tout temps par nos vaisseaux, il est certain que l'avidité et la Jalousie des pécheurs priveraient le Nord de cette manne céleste. On tirerait à peine du hareng le vingtième produit que nous garantit sa paisible multiplication sous ces glaciers, gages de vingtuple récolte.

» Le gibier est à la fois l'ornement des campagnes , la richesse de l'homme et le destiuc-

teur des insectes malfaisants. S'il faut éviter l'excessive pullulation de quelques espèces , il faut prévenir de même leur destruction. Les cultivateurs se plaignent que l'afïluence des chasseurs encombre de chenilles toutes les cultures, en détruisant les oiseaux qui mangent les vermisseaux : le chasseur ne tue pas le moineau qui consomme beaucoup de blé ; mais il tue les oiseaux qui mangent les insectes.

» Eu spéculant sur un ordre de choses où le travail agricole deviendra plus attrayant que la chasse , qui par suite sera négligée et réduite au nécessaire , on trouvera les résultats suivants :

» Bénéfice négatif , ou augmentation du gibier sans aucun soin , les neuf dixièmes en sus.

» Bénéfice positif, ou destruction des insectes.

» Dans ces aperçus de richesse , je n'ai pas mentionné le principal , qui est la santé de l'homme et des animaux, le perfectionnement des races et la longévité des individus, principalement de l'homme et du cheval, qui sont les

êtres les plus coûteux à élever, et dont pourtant la politique sacrifie des légions comme on sacrifierait des moucherons.

» Si l'association élève tout produit à sa plus haute perfection, celle de l'homme devra atteindre au moins au triple effectif en force, en longévité, en intelligence. L'association a vertu d'extirper tous les venins pestilentiels, et toutes les maladies essentielles, goutte, fièvre, épilepsie, rhumatisme et autres qui naissent du régime vicieux des civilisés, et seront presque inconnues en harmonie, par suite d'une vie active et de plaisirs variés sans excès.

» On conçoit quelle sera, en association, l'amélioration des races d'animaux, par exemple du cheval. Quand on le voit prospérer en Ara • bie, dans quel pays ne prospérera- 1- il pas, moyennant les soins convenables? Tel canton qui ne contient aujourd'hui que des rossinantes, comme les Ardennois, valant à peine i oo francs, les aura remplacés, sous vingt ans, par des chevaux de 3,ooo francs, prix actuel ; et toute phalange saura, même en terrain aride, se pourvoir de bonnes races et de bons pâturages. En conséquence, l'Ardenne, sur la seule amélioration

des chevaux, atteindra, sous vingt ans, à la trentuple valeur du produit; et ainsi des moutons, bœufs et autres animaux, dont le perfectionnement produira partout d'énormes bénéfices.

» L'association jouit de la propriété d'apprivoiser plusieurs espèces encore indisciplinées, comme castor et zèbre : aussi les laines de castor et de vigogne y seront-elles abondantes, comme aujourd'hui celles de mérinos. Les castors y construiront en sûreté leur édifice dans des vallons palissades. Les zèbres, séduits, et non pas domptés, par des méthodes impraticables aujourd'hui, serviront docilement de monture aux enfants de dix à douze ans, formant des escadrons de petite cavalerie (puissant moyen d'émulation pour cet âge). Le zèbre et le quagga, deux porteurs magnifiques, supérieurs au cheval en vélocité, égaux à l'âne en vigueur , sont une conquête impossible à la civilisation : lors même qu'elle connaîtrait le procédé nécessaire à les apprivoiser, elle n'en pourrait pas faire usage, parce qu'elle manque de tout ce qui peut se prêter aux convenances instinctuelles de ces quadrupèdes.

économie H j;lnefices. ]31

» Mettant à part ces brillants résultats, il suffit des accroissements de richesses que promet l'association pour stimuler à en chercher le procédé. Comment a-t-on pu tarder trois mille ans à poser en principe que c'est l'association, et non le morcellement , qui est destinée de l'homme, et que, tant qu'on ignore la théorie de l'association domestique, l'homme n'est point parvenu à sa destinée ?

» Pour apprécier la justesse de ce principe, réfléchissons sur l'immensité de connaissances qu'exige l'agriculture, et sur l'impossibilité où est le villageois de réunir seulement le vingtième des moyens qui constitueraient le parfait agronome : il faudrait qu'à de grands capitaux il put ajouter les lumières disséminées sur cent têtes savantes, et deux cents praticiens consommés ; en outre , il faudrait rendre immortel l'agronome doué de ces nombreuses connaissances qu'on voit aujourd'hui éparpillées parmi trois cents théoriciens ou praticiens. Si le propriétaire dont il s'agit mourait sans avoir un successeur d'égal talent, on verrait aussitôt péricliter les dispositions qu'il aurait faites, et le canton décliner rapidement.

» Ce n'est que dans l'association qu'on pourra réunir à perpétuité les talents et les capitaux dont je viens de supposer le concours ; l'association est donc le seul mode sur lequel le créateur ait pu spéculer, car en la supposant appliquée à des cantons d'environ quinze cents habitants, elle rassemblera dans chaque canton cette masse de lumières qui se perpétueront par transmission corporative. Un fils n'hérite point des connaissances de son père ; mais , sur un canton de quinze cents habitants, il se trouvera des sujets aptes à hériter du talent des habiles sociétaires à l'école de qui ils auront été formés. Ces transmissions de talent sont une propriété inhérente à la série passionnelle, disposition qui préside à tous les détails industriels de l'état sociétaire (i). »

Venons à la distribution agricole d'un canton sociétaire. J'ai parlé du matériel de ses édifices, des économies et des bénéfices de la gestion unitaire. Donnons une idée générale de ses campagnes, de là nous passerons au mécanisme des séries qui exploitent le canton.

(*) Foiuïer , Association agricole et domestique.

Culture sociétaire.

« On vante nos progrès en agriculture ; on les admire comparativement à l'impéiitie des barbares : est-ce donc marcher à la perfection que d'être un peu moins stupide qu'un voisin ignare? Si nous pouvions voir les cultures des harmoniens au bout d'un demi-siècle , temps nécessaire pour la restauration des forêts , qui ne peuvent pas croître , comme les choux , d'une saison à l'autre , nous serions bien surpris de reconnaître que la civilisation, avec son jargon de perfectibilité , est pleinement sauvage en di-

verses branches de culture , comme les prairies, et que , sur d'autres objets d'intérêt très-majeur, notamment les eaux et forêts , nous sommes fort au-dessous des sauvages ; car nous ne nous bornons pas à laisser , comme eux , les forêts incultes et vierges , nous y portons la eognée et le ravage, d'où résultent l'éboulement des terres, le déchaussement des pentes et la détérioration du climat. Ce vice , en détruisant les sources et multipliant les orages , cause en double sens le désordre du système aquatique. Nos rivières toujours alternant d'un excès à l'autre , des crues subites aux longues sécheresses causent des dégâts périodiques , et ne peuvent nourrir que très-peu de poisson , qu'on a soin de détruire dans sa naissance et réduire au dixième de ce qu'il devait produire. Ainsi nous sommes pleinement sauvages sur la gestion des eaux et forêts.

» Combien nos descendants maudiront la civilisation en voyant tant de montagnes dépouillées et mises à- nu , comme celles du midi de la France , que les armées d'harmonie seront obligées de recouvrir et boiser à grand'peine pendant plusieurs siècles I Ce dégât , tout récent ,

CCLTLRE SOCIÉTAIRE. 135

est principalement l'ouvrage des temps qu'on appelle beau siècle des lettres sous Louis XIY, et beau siècle de philosophie sous Louis XV ; ces deux beaux âges modernes seront nommés , dans l'avenir , les deux Atlilas de l'agriculture et des climatures qu'ils ont dévastées , en nous donnant pour consolation de belles théories , bien impraticables , sur l'aménagement des forêts.

» La culture sociétaire comporte trois modes amalgamés :

i° L'ordre simple ou massif;

2° L'ordre ambigu ou vague ;

3° L'ordre composé ou engrené.

» i° V ordre simple ou massif est celui qui exclut les entrelacements ; il règne en plein dans nos pays de grande culture , où tout est champ d'un côté , tout est bois de l'autre , quoiqu'on voie , dans la masse des terres à blés, beaucoup de points qui pourraient convenir à beaucoup d'autres cultures , et surtout aux légumineuses ; de même que , dans la masse des bois , on trouve beaucoup de pentes douces qui pourraient convenir à une clairière cultivée, en améliorant la forêt où il faut ménager des

13G CIÏAPÏTRE AIN.

espaces vides par le jeu des rayons solaires , la circulation de l'air et la maturité du bois.

2° L'ordre ambigu ou vague et mixte est celui des jardins confus qu'on nomme anglais et qu'on devrait nommer chinois } puisque l'Angleterre a emprunté des Chinois cette méthode fort agréable quand elle est employée à propos, mais non pas avec la mesquinerie civilisée qui rassemble des montagnes et des lacs dans un carré de la dimension d'une cour. L'harmonie , étant ennemie de l'uniformité , emploiera , sur divers points d'un canton et notamment dans les pays coupés , comme le pays de Yaud , cette méthode chinoise ou vague et ambiguë qui rassemble , comme par hasard , toutes sortes de cultures et de fonctions ; elle formera un contraste piquant avec les massifs et lignes engrenées.

» 3° AJ ordre composé et engrené est l'opposé du système civilisé, selon lequel chacun tend à se classer et s'entourerait volontiers de bastions et batteries de gros calibre. Chacun, en civilisation, veut se retrancher et faire une citadelle de sa propriété. On a raison en civilisation, parce que cette société n'est qu'un ramas de voleurs

iTÏ.TÏP.r, SOCTKTUftE. 137

gros ou petits , dont les gros font pendre les petits ; mais , en harmonie , où l'on ne peut pas essuyer le moindre vol , on emploie , autant qu'il se peut, dans les distributions de culture , V ordre composé ou méthode engrenée, selon laquelle chaque série s'efforce de jeter des rameaux sur tous les points , engage des lignes avancées et des carreaux détachés dans tous les postes des séries dont le centre d'opération se trouve éloigné du sien.

» L'ordre massif est le seul qui ait quelque rapport avec les méthodes grossières des civilisés ; ils réunissent toutes les fleurs d'un côté , tous les fruits de l'autre : ici , toutes les prairies, là toutes les céréales ; enfin ils forment partout des masses dépourvues de lien ; leur culture est en état d'incohérence universelle et d'excès méthodiques.

» D'autre part , chacun , sur son terrain , fait abus de la méthode engrenée ; car chacun voulant recueillir, sur le sol qu'il possède , les objets nécessaires à sa consommation, accumule vingt sortes de cultures sur tel terrain qui n'en devrait pas comporter la moitié. Un paysan cultivera pêle-mêle blé et vin , choux et raves ,

138 CHAPITRE VIIF.

chanvre et pommes de terre , sur tel sol où le blé seul aurait convenu ; puis le village entier mettra en blé exclusivement quelque terrain éloigné qu'on ne peut pas surveiller contre le vol et qu'il aurait convenu de mélanger de diverses plantations.

» En harmonie , les distributions de culture s'établissent en pleine convenance avec le terrain , et rien n'empêche qu'on répartisse à chaque sol ce qui lui est assorti. Cette répartition s'opère selon les trois modes indiqués plus haut : le massif , le vague et l'engrené. L'état sociétaire , exploitant un vaste canton comme s'il était domaine d'un seul homme , et sans risque de larcin, peut admettre combinément l'emploi des trois modes. Leur amalgame garantit l'utile et l'agréable ; il réunit les avantages du produit à ceux du coup d'œil , à la faculté de marier les groupes de travailleurs en réunion locale , de combiner leurs travaux , les activer par l'émulation ; c'est l'union du beau et du bon.

» A cet effet , chaque branche de culture cherche à s'entrelacer et pousser des divisions parmi les autres, Ainsi le parterre et le potager,

Cl LITRE SOCIÉTAIRE. 139

qui sont parmi nous les deux divisions voisines de l'habitation , ne sont point , dans une phalange , rassemblés et confinés aux attenances du palais : tous deux poussent dans les campagnes de fortes lignes , ou des masses détachées de fleurs et de légumes , qui diminuent par degrés , s'engagent par détachements successifs dans les champs , vergers , prairies et forêts dont le s^l peut leur convenir ; et , de même , les vergers , qui sont plus éloignés du phalanstère ou palais , ont , à sa proximité , quelques postes de ralliement , quelques lignes d'arbustes [et d'espaliers engagées dans le potager ou entre les lignes de fleurs et de légumes. >»

Cet engrenage , en même temps que flatteur à l'œil , favorise le mécanisme du travail par groupes et séries passionnées , ou industrie attrayante , dont nous allons exposer succinctement la théorie. L'association intégrale , multipliant indéfiniment les richesses , n'est que le coté matériel du système ; l'homme n'est pas fait seulement pour produire et consommer . il lui faut les jouissances de l'âme , le développement des facultés , l'essor des passions ; il lui

140 chapitre vin.

faut la liberté , les lumières , l'enthousiasme du beau , l'amour du vrai. C'est par la découverte de l'attraction passionnée que Fourier nous assure tous ces biens.

industrie attrayante.

Le libre déploiement des facultés et des forces pour chacun constitue la liberté vraie et l'égalité naturelle dans les sociétés civilisées ; même dans les pays constitutionnels, la liberté est purement illusoire, puisque nous sommes tous, à très-peu d'exceptions près, attachés à des travaux répugnants, et nullement libres de suivre notre volonté, notre inclination. La vie se passe à faire ce qui plaît le moins. Il est surtout deux sujétions pour la classe la plus utile des travailleurs : la misère et l'ignorance. L'éduca-

tion commune, le développement de toutes les facultés, de toutes les aptitudes, la carrière ouverte à toutes les vocations, peuvent seuls réaliser l'égalité des droits, classer chacun selon sa capacité. Les républicains l'ont compris : l'éducation unitaire hase leur système ; mais comment est-elle possible dans une société qui n'est point, comme celle de Sparte, fondée sur l'esclavage? comment engager aux travaux grossiers et la domesticité des hommes élevés dans la culture des sciences, des lettres et des arts ? Si on ne les y engage point, on\es forcera donc ? Ce serait, au lieu de liberté et d'égalité, le plus odieux despotisme et la plus intolérable oppression.

En civilisation, presque tous les travaux sont répugnants. Que l'on consulte les travailleurs dans toutes les professions, et, à peu d'exceptions près, chacun témoignera ennui et dégoût. Depuis le manœuvrier, le cultivateur, l'ouvrier, l'ouvrière, s'abrutissant dans la monotonie d'un travail toujours semblable qui endort les facultés pensantes , jusqu'au marchand dans son comptoir, le soldat qui fait l'exercice et l'officier qui le commande, le pédagogue dans sa chaire,

l'artiste qui travaille pour vivre, depuis le dernier des salariés de l'Etat jusqu'au ministre, le plus grand nombre est mortellement ennuyé et fatigué de travaux insipides qui, chaque jour, recommencent avec une invariable et éternelle monotonie. Chacun soupire après le repos, et ne recommence sa tache de chaque jour que par la nécessité de pourvoir à des besoins qui vont toujours s'élargissant par la charge d'une famille, l'éducation et l'établissement des enfants. La civilisation serait détruite subitement si elle ne faisait du travail une nécessité rigoureuse, si elle n'utilisait quelques passions au cœur de l'homme, telles que la vanité, l'ambition, l'amour des richesses, du plaisir, du luxe, des liens de famille. Il faut, ou la faim, les besoins physiques, ou plusieurs passions mises en jeu, pour vaincre au cœur des civilisés le dégoût et la répugnance au travail ; et il n'est presque aucun qui ne souhaite ardemment un changement de fortune qui lui permette de croiser les bras et ne rien faire que s'amuser. Et cependant, si les travaux de la civilisation généralement rebutent et tiennent le cœur dans un désir perpétuel de changement, les oisifs, à quelque classe qu'ils

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