L^INVENTELR DE LA VÉRITÉ SOCIALE
l'architecte du bonheur sur la terre!
L*otiviuiGE dont je publie aujourd'hui la froisiëme édiiion a été écrit, dans Tannée qui suivit la mort de Fourier, sur des documents qui m'ont été, en majeure partie , communiqués par son premier disciple^ M. Just Muiron. La correspondance de Fauteur de la Théorie sociétaire est la principale source où j'ftt puisé les éléments de cette biographie , pour laquelle je n'ai d'ailleurs négligé aucun genre d'infotmations et de recherches qui fàt à ma portée. C'est ainsi qtte je me suis mis en rapport, autant qu'il a dépendu dé moi, avec toutes les personnes qui avaient connu Fouriei*, depuis ses quelques amis d'enfance qui survivaient encore jusqu'aux amis de son âge mûr et de sa vieillesse.
Je ne sais st j'aurai fidèlement rendu Timpression qui est résultée pour moi de l'ensemble des renseignements que j'ai pu recueillir et du dépouillement minutieux de tous les documents que j'ai eus entre les mains concernant Fourier. Mais il n'est pas possible d'éprouver plus de sympathie , plus d'admiration et de respect que m'en ont inspiré ces révélations intimes de l'homme, qui le font voir tel qu'il était bien réellement, et non pas seulement tel qu'il pouvait lui convenir de se montrer au public. J'aurai donc bien mal réussi à exprimer mes propres sentiments , si , après m' avoir lu , on ne se sent pas forcé soi-même d'aimer et de respecter Fourier, non-seulement pour son
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incomparable génie , mais aussi pour les qualités de son cœur.
Et qui ne serait touché de tant de dévouement à la grande tâche du bonheur de Tespèce humaine, de tant d'infatigable persévérance, de tant de résignation et de courage sublime? Quarante années employées sans rélâche à combiner les moyens du bien général , puis à en proposer l'application , voilà ce que nous offre Texistence de Charles Fourier. Et jamais, jusqu'à son dernier jour, il ne laissa échapper une occasion de renouveler sa proposition et ses instances, nonobstant mille rebuts déjà essuyés, nonobstant les dédains, les outrages, les . calomnies , salaire unique de la grande découverte et de cette obstinée poursuite de sa réalisation sociale dans l'intérêt et pour la félicité de tous.
Malheur à celui qui , voyant Fourier tel qu'il apparaît dans tout le cours de sa vie, aurait encore le courage de jeter l'insulte à un tel homme !
D'où vient la force qui les soutient, ces grandes âmes , au milieu de leurs rudes et cruelles épreuves?
Cette force vient d'en haut, elle est religieuse avant tout.
C'est que leur passion à elles , leur passion surdo^ minante j dirai-je en me servant d'une expression de la technologie de Fourier, est de faire régner, à l'exemple de Dieu, l'ordre et le bonheur dans le monde : deux conditions inséparables l'une de l'autre, le bonheur de tous étant non moins nécessaire à Tordre parfait, que l'ordre est lui-même nécessaire à la félicité générale.
Suivant l'expression d'un grand orateur, glorieu-
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sèment célèbre à plus d*un titre ^ a Topposition dans un pays (dans une société), c'est tout ce qui souffre. »
Tout ce qui souffre ! ne l'oubliez pas , vous qui avez en mains une part quelconque de la puissance sociale. Oui , partout où il y a malaise et froissement, partout aussi une opposition se rencontre , opposition de tous les moments, intentionnelle sinon déclarée, et très-embarrassante , ne fût-ce que par sa force d'inertie. Pénétrez-vous de ce mot qu'on attribue à un souverain de la Chine : a Quand le peuple est dans ]a misère, il faut voler à son secours comme à une inondation ou à un incendie. »
Rendre les hommes plus heureux, c'est les rendre meilleurs, ainsi que l'avait constaté, par sa propre expérience sur les paysans d'un petit canton d'Allemagne, un savant physicien, le comte de Rnmford, chez lequd une vraie philanthropie s'unissait à ]a science *. Personne n'est méchant parce qu'il le veutj\ disait déjà, il y a plus de deux mille ans, le sage Platon * ; et peut-être ne serait-il pas sans fruit que les chefs de la Société eussent quelquefois présente à l'esprit cette pensée, mise dans la, bouche d'une femme par une femme qui est elle-même un de nos plus gracieux écrivains : a Les méchants doi- 9 vent être des malheureux que personne n a aimés \»
Voilà des vues dont il conviendrait que s'inspiras-
1 M. de Lamartine, séance de la Chaiobre des Députés du 23 mars 1843.
' Voyez les Efsais politiques du comte de Rumford, p. 42.
3 Dans le Tintée^ t. xir, p. 232, des Œuvres de Platon traduites par M. Cousin.
^ Madame Ancelot, Marie, act. I«^, se. iir.
sent aussi nos philanthropes de profession, afin qu*on ne fut plus réduit à se dire, à leur sujet, ce qu* écrivait Fourier, après beaucoup de tentatives faites auprès d'eux , toujours vainement : a En général , il » faut peu compter sur ces prétendus amis des classes » pauvres; ils ne veulent que morigéner le peuple , )) et non pas le rendre heureux ; ils s irritent à Fidée » du bonheur du peuple, n (Lettre du 22 mai 1830.)
Oui , la chose est triste à dire, mais elle est vraie : aux yeux de bien des gens qui se donnent de beaux dehors de philanthropie et jde charité , le tort de Fourier, le nôtre, à nous ses disciples, c'est de proclamer le droiLdfilJPa^BQft au hnnhenr, en même temps que nous enseignons les moyens d'édifiier. ce bonheur géiléraXdont4ilusjiUCUûe classç ne.jgerait exclue. C'est que, parmi les favoris du sort, parmi ceux qu'on nomme les heureux du monde, gens presque tous incrédules dans la valeur des moyens nouveaux dont il s'agit, et qu'ils n'ont jamais pris la peine d'examiner, il y a de prudents égoïstes qui sentent bien que, dans l'état actuel^ leur bonheur particulier, leurs jouissances exclusives sont un vol sur la part des masses déshéritées qui languissent en proie au dénûment. Qu'ils se rassurent ! l'ordre sociétaire saura donner à ceux qui n'ont pas, sans rien prendre à ceux qui ont, et en ajoutant, au contraire, immensément à tous les biens que ces derniers possèdent déjà.
Chez Fourier, l'idée de la solidarité marche toujours de front avec celle du bonheur, u Dieu, » écrivait-il dans son premier ouvrage , a Dieu ne voit dans » la race humaine qu'une même famille dont tous les » membres ont droit à ses bienfaits ; il veut qu'elle
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D doit heureuse tout entière , ou bien nul peuplé ne » jouira du bonheur, n
Mais j'abandonne le développement de ces généreuses idées de sympathie universelle, qui ont dirigé constamment le génie scientifique de Fourier dans toutes ses explorations, et j^arrive à dire quelques mots de cet écrit, si peu à la hauteur de son objet par les qualités^ littéraires.
Le titre annonce la Théorie de Fourier, et Fou^ vrage ne contient qu'un résumé de cette Théorie, rè* sumé suffisant, si je ne mé trompe, pour en donner une juste idée , mais qui ne saurait suppléer Fétude d-expositions plus complètes , et spécialement deâ écrits de Vinventeur. Néanmoins , sentant bien qu'une exposition qui accompagne la vie de Fourier ne pouvait rester muette sur aucun des grands aspects de sa doctrine , je les ai k peu près tous abordés , sinon dans le cours même de l'exposition, du moins dans les notes qui la suivent.
Mais y a-t-il bien ici doctrine j théorie scientifique dans la véritable acception du mot ? Y a-t-il même lieu à théorie, et les phénomènes sociaux, objet des spéculations de Fourier, n'échappent-ils pas à toute application des méthodes rigoureuses de la science ?
Je n'hésite pas à répondre que tout , dans le domaine du DÀonde moral aussi bien que dans le domaine du monde physique , tout se produit suivant des lois certaines qu'il est donné à l'esprit de l'homme de saisir. L'ordre de succession des faits , le lien qui les unit entre eux, le rapport de cause à effet , en un mot, ne font pas plus défaut dans la vie de l'homme et des sociétés que dans les autres modes d'activité du
monde , que dans les autres sphères du mouvement* universel.
Écartons donc tout d'abord la fin de non-recevoir qu*on oppose au fond même de la théorie sociétaire, et réduisons à sa valeur Tobjection banale du scepticisme contre toute recherche des moyens d'harmonie sociale. Je cite dans ce but les paroles suivantes du profond et religieux physiologiste Charles Bonnet, dont les vues générales sur la nature présentent parfois un si remarquable accord avee celles qui servent de base au système phalanstérien : a H ne D faut jamais que Fignorance universelle sur le çom- D ment d'une chose soit un titre suffisant pour im- 9 prouver celui qui le cherche. Avait-on soupçonné » qu un morceau d'ambre qui attire une paille con- D duirait à la théorie du tonnerre ? Avait-on entrevu » que des fruits qui tombent' d'un arbre nous dévoi- » leraient le système des cieux?... Quand je réfléchis » un peu profondément sur tout cela, je ne décide » que de l'impossibilité des contradictoires, et je » m'attenids à chaque instant à la découverte d'un V nouveau monde ^ »
Je ne chercherai point, du reste, à prendre acte, en faveur de la découverte de Fourier, de ces derniers mots que Ton dirait eu quelque sorte prophétiques. Je demande seulement qu'on se place, pour la juger, à ce sage point de vue du doute, qui ne rejette à pnorilsL possibilité d'aucune solution, si merveilleuse qu'elle puisse paraître. Je demande qu'on examine la solution donnée du problème social comme
^ ContemplaHan de la Nature, par G. Boniuct; Amsterclitm ,
'on examinerait celle d*un problème d'un ordre différent ; et qu'an sujet de Tharmonie annoncée de tous les intérêts , de toutes les passions , Ton ne fasse pas comme ce roi de Siam, qui niait Texistence de la neige et de la glace , parce qu'il n'en avait jamais vu : roi dont l'histoire, fait observer Herder, est dans mille circonstances notre propre histoire.
C'est une prétention étrange et bien hardie , sans doute, que celle de justifier toutes les passions humaines , de montrer comment les causes terribles de tant de crimes et de désordres vont devenir des gages d'union , de paix et de bonheur, et les précieux ressorts des vertus les plus utiles à la société. Mais c'est ici surtout qu'il faut se pénétrer de cette autre belle et religieuse pensée du naturaliste que j'ai cité pins haut : a Nous disons : Cela est sage , donc Dieu Fa V fait. Disons plutôt : Dieu l'a fait, donc cela est T> SAGE. D N'est-ce pas là toute la méthode et toute la logique de Fourier dans l'étude des passions ?
Qu'on cesse donc enfin de se prévaloir de la portée même de sa conception pour lui dénier un examen sérieux. Elle y a d'autant plus droit , et préférablement à tant d'oiseuses spéculations métaphysiques, qu'elle aboutit à des conclusions pratiques d'une importance extrême, qu'il est de notre intérêt, à tous sans exception , de voir confirmées par l'expérience. Pour moi , quand je songe qu'il n'y a aucune de nos sciences positives dont les principes ne soient en plein accord avec les fondements de la doctrine sociétaire ; aucune de nos sciences qu'on pourrait spécialement nommer d'application, qui puisse, avec les dispositions actuelles des sociétés même les
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pins avancées, produire pour le bien des masses le quart ( je devrais dire la centième partie ) des avantages indiqués , démontrés par là théorie de chacune de ces sciences , -^ je me persuade que le moment approche où nos savants arriveront , chacun au nom de la branche qn il cultive de Tarbre scientifiqae, à demander une à une et en détail peut-être , mais à demander cependant toutes les innovations synthétiquement proposées par Fourier dans Tordre des relations industrielles et sociales. Interrogez le médecin , le physicien, le chimiste : demandez au premier comment la population tout entière pourra être pla^ cée dans les meilleures conditions hygiéniques ; aux deux autres comment pourront être utilisées, pour les besoins de tous les arts , y compris les arts domestiques , tant de notions récemment acquises sur la puissance d'une foule d'agents naturels, — et vous verrez qu'ils seront tous conduits forcément , de déduction en déduction , aux combinaisons mêmes que Fourier a décrites, aux dispositions essentielles du régime sociétaire, A l'association domestique-agricole.
Dans l'exposition de la théorie, j'ai beaucoup employé les tableaux et les formules de Fourier, parce que rien , à mon avis , ne saurait remplacer, pour la justesse et la concision, cette sorte de langage algébrique qu'il s'était créé.
On trouvera que la partie critique a une étendue peut-être disproportionnée. Mais je crois qu'il importe de prouver sans cesse que nous connaissons mieux la société actuelle que ceux qui prétendent l'améliorer sans on changer la base , le morcellement
AVANT-PROPOS. il
ou ménage familial. Je sais convaincu , en outre , qu'une fois la critique de Fourier comprise et acceptée, ses vues organiques le seront pareiUement. 11 n^est pas donné à tous les esprits de pouvoir rester dans ce vide absolu de croyances , où se complaisent nos dandys de la littérature et nos roués de la politique. JBntre beaucoup de reproches que je sens bien qu on pourra m' adresser, il en est un fort déplaisant que je crains d'avoir encouru par mes citations multipliées : c'est celui de pédantisme , celui
D^ cloacr des auteurs à me? moindres propos.
Je m'y suis exposé nn peu systématiquement, je Tavoue. Jusqu'à présent, Von nous a pris volontiers, nous autres phalanstérîens, pour des gens qui n'ont rien lu, qui ne connaissent rien que leur Fourier, et dont l'enthousiasme s'expliquerait uniquement par cette ignorance de tout ce qui n'est pas la parole du maître. Je ne serais pas fâché , j'en conviens , de contribuer à faire un peu revenir de cette opinion certaines personnes très-estimables, auprès desquelles la multitude des livres est une recommandation dont on ne peut se passer : bien différentes en cela de ce grand docteur de l'Eglise qui craignait surtout, disait-il, Vhomme éCun seul livre*
D'autres considérations encore, et d'une nature plus sérieuse, me portaient à ne pas négliger, chemin faisant, les secours que je pouvais tirer du dehors à l'appui de la thèse de Fourier, thèse contre laquelle tant de gens se récrient avec une vertueuse indignation, avant même d*en avoir saisi l'énoncé. Parmi ceux qui condamnent la cause sociétaire, combien
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s'en trouve-t-il, eu eCTet, qui Faient jogée eu elle-même et après informé suffisant? La plupart se sont bornés à prononcer contre elle , sans la comprendre, et avant tout examen , un arrêt de mise hors de cour pour raison prétendue d'indignité.
Eh bien ! je pense qu il ne serait pas difficile de produire en sa faveur les témoignages les plus imposants. Il n y a pas , en effet , dans ce que nous ont légué les ten)ps anciens et modernes, il n'y a pas une parole de sagesse ou de vérité (sagesse et vérité sont au fond la même chose) qui n abonde , plus ou moins directement, dans le sens de la conception de Fourîer. Tout, chez les écrivains sacrés aussi bien que profanes, tout ce qui est juste en soi fait écho à la voix de ce génie audacieux, et du point de vue de sa découverte, apparaît illuminé tout à coup d'une clarté nouvelle.
Justifions par deux exemples une assertion qui pourrait ne sembler, au premier abord, qu^un paradoxe.
La doctrine de Fourier (je le demande aux esprits qui Font bien saisie) ne peut-elle pas être considérée comme le savant commentaire de ces paroles du Psalmiste : Magna opéra Dominij exquisita in otnnes roluntates. Grandes sont les œuvres du Seigneur; elles sont proportionnées à toutes ses volontés. Ps. 110. Et combien d'autres passages des Ecritures, qui sont, comme celui-ci, en accord avec la science harmonienne?
D^un autre côté, ne dirait-on pas que c'est Fourier lui-même qui parle et qui pose les prémisses de sa Théorie , quand on lit dans le plus éloquent des philosophes de l'antiquité païenne :
(c II est une loi animée, une raison droite, conve-
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» nante à notre nature, répandue dans tous les esprits, » loi constante, éternelle..., loi à laquelle on ne peut » en opposer aucune autre ou déroger, et qui ne sau- » rait être abrogée; ni le sénat, ni le peuple n'ont le » pouvoir de nous affranchir de ses liens; elle n'a be- » soin ni d'explication , ni d'interprète autre qu'ellemême.
9 n serait bien étonnant que, dans l'immense chaîne » des êtres, où tout est assujetti à des lois distinctes, V fixes et immuables, l'homme échappât seul à cette 3) volonté nécessaire de l'auteur de la nature , qui , » pour me servir des expressions d'un beau génie, » obéit toujours à ce quil commande une fois. C'est y> en vain qu Amphlon et Oi'phée auraient accordé To leur lyre, s'il n'y avait point eu d'unisson con*es- 1» pondant dans la nature humaine. »
Et voilà aussi pourquoi le succès de nos efibrts, à nous, disciples de la science attractionnelle , est sûr, est infaillible, quoiqu'il puisse être lent, au grand dommage de cenx'-là mêmes qui nous font obstacle et qui nous combattent. Toutes les puissances du dedans et du dehors sont pour nous. En vain vous résistez, retranchés dans vos préjugés comme dans une citadelle inaccessible : chaque désir de votre cœur est un avocat qui plaide notre cause plus éloquemment que nous ne le saurions faire. Dégagez-vous enfin d'une défiance injurieuse envers la Providence divine et envers Vos semblables. Élargissez votre âme jusqu'à vouloir pour autrui, pour tous, ce que vous voulez intimement pour vous-mêmes : alors le règne de la justice et de l'harmonie, le règne de Dieu, en un
mot, ne sera pas loin.
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Déjà les signes se manifestent, plus nombreux chaque jour, et chaque jour moins équivoques, des tendances de la société vers une heureuse transformation.
L*école sociétaire excite partout dans les cœurs généreux de vives sympathies ^ Ses principes pénètrent dans tous les canaux de Fart et de la science , où ils vont porter les éléments féconds d*une vie nouvelle. La politique et la religion elle-même s'en imprègent. 11 n*y a désormais parti, école, ni secte qui n'emprunte à Fauteur du Traité de Vassociation telles ou telles de ses vues, sans même en soupçonner quelquefois la source. Qu'on y puise à pleines mains et de toutes parts, tant mieux ! Il y a dans la conception de Fourier une assez grande variété de moyens au
^ Nous devons avouer cependant avec regret qjie ces sympathies sont loin, généralement, d'être en raison de la position sociale occupée par les personnes qui les manifestent. Quoique la Théorie sociétaire sauvegarde pleinement tous les droits acquis et leur apporte même des garanties jusque-là iocouiaes, une partie de ces classes supérieures , desquelles il dépend quf sou heureuse application , en comblant Vabîme de la misère , ferme à' tout jamais le cratère des révolutions ; une partie des classes supérieures et pourvues ne sort de son indifférence au sujet de nos efforts , que pour en prendre ombrage et organiser 4M>fltre eux une résistance aveugle et malveillante. Quoi qu'il en. soit de cçlte disposition trop commune des privilégiés de Tétat social actuel, nous ne chercberons pas à nous l'expliquer en retouiv nant contre eux le mot de TertuUien : Cœsares christiani esse non possunt, quia Cœsares. ( Les Césars ne peuvent être chrétiens, parce qu'ils sont des Césars.)
L'observation , sujet de cette note , comme toutes les opinions émises dans cet Avant-Propos, avait été publiée bien des années avant la révolution de février, qui a fourni de nouvelle^ et tristes confirmations du jugement ici porté.
service de toutes les bonnes intentions , pour que chaque opinion paisse en tirer profit dans Fintérét du bien partiel quelle a en Tue;-— ^ et assex de puissance en même temps pour que, en dépit des efforts qui tenteraient de fausser Temploi de quelques parties de cette conception, cet emploi, même faussé, achemine Fhumanité néanmoins vers sa destinée heureuse.
Nous n*avons donc guère sujet de craindre, ni que des obstacles, quels que soient ceux qn on lui oppose, arrêtent beaucoup désormais la marche de la Théorie sociétaire, ni qu*elle puisse être déviée de son but*
Mais dussent , par impossible , la raison et le sentiment, qui s'accordent également Tun et Vautre pour proclamer le dogme de V Attraction, ne pas parvenir de longtemps, ne parvenir jamais à triompher dans les sociétés humaines de ce petit globe encroûté de supenititions philosophiques et autres, nous nous sentirions encore plus forts que tous nos adversaires : chacun de ces mondes innombrables qui brillent audessus de nos têtes , chaque rayon de soleil^ chaque fleur qui épanouit, chaque aspiration de Tâme, ne sont-ils pas autant de témoins actifs qui attestent et accomplissent à la fois la grande LOI de F univers , contre laquelle, enorgueilli d'une fausse sagesse, FHomme seul d'ici^bas voudrait ridiculement se tenir en rébellion I
Oui, LfiS ATTRACTIONS SONT PROPORTIONNELLES AUX
DESTINÉES ! Cela est vrai pour tous les êtres sans exception. C'est donc dans la voie vers laquelle il se sent appelé par les Attractions départies à son espèce qu*il faut chercher la destinée providentielle de FHomme.
Ici j'entends opposer à Fourier les noms mal famés d'Épicure et de tous ceux qui, ayant pris pour devise : Jouissez, passent, à plus ou moins juste titre, pour avoir exercé une influence dissolvante et Funeste sur la Société.
Mais, - — outre quMl faut distinguer, suivant la remarque du grand Bacon, entre la doctrine qui a pour objet la réunion même des hommes en société , et la doctrine qui les façonne et fait d'eux des instruments commodes pour la société telle quelle qui se trouve établie , — il y a une différence essen* tielle entre Fourier et tous ces apôtres simplistes de la doctrine du plaisir.
L'auteur de la Théorie de l'Attraction passionnelle n'a jamais conseillé à personne de se livrer quand même à Fessor de ses passions ; ce que n ont pas fait eux-mêmes , d'ailleurs , la plupart des philosophes de Fécole amie de la volupté ' : bien plus, il n'a jamais admis qu'il fût bon, ou seulement licite dans le grand nombre des cas, les choses étant sur le pied où elles se trouvent dans la société actuelle, d'obéir au penchant qui nous porte vers le plaisir. Mais ce qui distingue surtout Fourier de tous ceux avec lesquels on voudrait le confondre, c'est que, avant d'ériger en précepte et en droit la satisFaction individuelle, il a conçu, il a
* Clamât Epicunis is , quem vos nimis voluptatibns esse deditum dicitis, non possc jucunde vivi, nisi sapienter, honeste jnsteque vivalur : oec sapienter, honcste, juste, nisi jucunde. Gic, Definibus. (Il vous crie, cet Kpicurc que vous dites trop adonné anx voluptés, qu'on ne peut vivre avec agrément, à moins de vivre avec sagesse, honnêteté et justice; et quon ne peut non plus vivre sage, honnête et juste, à moins d'avoir une vie agréahle. )
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calculé nn milieu social dans lequel cette satisfaction , le plaisir, en un mot , serait lui-même un instrument de Tordre et de la prospérité générale \ Oîi s*applique-t-il d^abord à faire naître le plaisir? où lui assigne-t-il son premier emploi? Au sein même et dans lexécntiou de ces travaux indispensables pour lesquels TAntiquité avait des esclaves. Des esclaves ! c'est-à-dire des populations humaines exclues de tous les droits de Thumànité, et du sort desquelles ni le philosophe, ni Tbomme d'État ne s'avisaient de prendre souci. Je me trompe : on prenait souci des esclaves quelquefois ; mais c'était uniquement dans l'intérêt de la sédurlté des maîtres.
Chez Fourier, la condition du libre essor passionnel est toujours subordonnée à celle autre condition préalable : Réaliser telle forme de société qui rende attrayant le travail producteur de la ri^ chesscj et qui, pour premier gage de sagesse et de justice, commence par garantir à TOUS les pre^
^ Peut-être est -il bon'^e faire, dès à présent, remarquer comment Tinventeur du régime sociétaire parvint à sa découverte. II né cherchait, dans le principe, que les moyens de mettre un terme aux abus et aux scandales du commerce. Ceci le conduisit à spéculer- éor 1* Association agricole, dont il vit que toutes les dispositions s'accordaient merveilleusement avec les goûts, les instincts, les passions de Tbomme. De là l'idée de faire servir l'analyse et la synthèse de l'Attraction passionnelle à la détermination de l'Ordre naturel des relations sociales. C'est ainsi que de Fétnde d'un problème particulier, Fourier s'est élevé successivement à la Théorie de l'Unité universelle, réalisant magnifiquement ce mot d'un savant de la classe dite positive : « Rarement on consulte la nature avec un peu de persévérance > sans y trouver plus qu'on ne cherche. » (Baron Ramond, ^f^^
moire sur la formule barométrique.)
mières nécessités de la vie^ par procurer à TOUS le bien-être, un hiénrêtre gradué *
Quel est celui de ces philosophes auxquels on vendrait assimiler Fonrier, et de Texemplè desquels on prétend se faire une arme «outre lui » qui ait , je ne dis pas résolu le problème ainsi posé , mais songé seide* ment à le poser en de pareils termes. Lequel d'entre eux a^ comme Tinventeur de la Théorie sociétaire, fait dépendre le bonheur de chacun du bonheur col« lectif » du bonheur étendu à Thumanité entière ?
Aussi longtemps que les privations et la souffrance demeurent le lot du grand nombre, il est bien certain que la vertu consiste à prendre pour soi le plus qu'on peut du pénible fardeau , afin de diminuer d^autant la part qui en revient à nos frères. Fille des dures nécessités du régime incohérent et subversif, pourquoi cette loi survivrait - elle aux circonstances d*oii elle tire sa raison d'être et son utilité? Pourquoi serait-elle définitive, si ces circonstances elles-mêmes ne sont pas fatalement étemelles ? — Or, nous savons désormais que les circonstances dont il s'agit ne sont point inhérentes aux conditions essentielles de la nature de rhomme et du monde : elles proviennent du mauvais arrangement , de l'agencement mal entendu des éléments sociaux, faussés dans leur. emploi ou entravés dans leur essor. Ainsi la ifisàaE , ainsi l'antagonisme haineux des classes et des individus, ont bien évidemment leur cause dans l'opposition des intérêts, dans le couflit des volontés , dans la duplicité dac^ tion qu'établit partout le régime morcelé.
Relativement au seul état de société qu'aient jusqu'ici connu les nations policées de notre globe , soit
dans les temps anciens, soit dans les temps modernes, on peut dire d'une manière générale que les doctrines de liberté et de plaisir ont été toujours dangereuses, les doctrines de répression et de sacrifice toujours inefficaces : les premières ne pouvant être mises en pratique par quelques«>un8 qu'aux dé* pens de la masse , les secondes n*étant jamais observées volontairement que par une insignifiante minorité. Tracer des règles de sagesse pour l'individu avant d'avoir pourvu aux conditions élémentaires de la sagesse sociale , c'est bâtir en l'air, c'est vouloir élever un édifice qui manque de base.
Faut-il s'étonner dès lors que Fourier ait traité avec dédain les philosophes et les moralistes, qu'il voyait s'obstiner à cette tâche stérile , au lieu d'entre^ prendre, au lieu d'encourager du moins la seule qui pût assurer le succès de leurs efibrts en faveur de la justice et du bien? Il n'en est pas moins vrai que tous les principes d'équité sociale que les sages aient jamais proclamés, Fourier seul les a rendus pratiques: sa Théorie en est l'expression, en est, si l'on peut ainsi parler, le Verbe qui a pris corps et âme. Aussi, en faveur de l'accomplissement de tous leurs bons désirs, les philosophes doivçnt-ils pardonner à l'auteur de la Théorie sociétaire quelques boutades qu'il s'est permrses contre eux\ comme lui-même leur par-
* Les philosophes, après tout, se traitent-ils donc entre eux avec plus d'égards que ne les traite Fourier lui-même? Non assurément : témoin Zenon, le chef des Stoïciens, qui appelait Socrate le bouffon d'Athènes (AUicum scurram)^ au rapport de Gicéron ( De nai. Deor. , lib. I , c. 34) ; témoin Cicéron luimême, fadroirateur de la philosophie , lui qui se faisait gloire
donnait l'hostilité dont il était on dont il ^ç croyait
l'objet de leur part.
u Puisse , disait-il , la corporation des philosophes, n après une expérience de trois mille ans qui a snffi- » samment décelé tous lés vices de la Civilisatién , » opiner à la facile espérience de l'état sociétaire, dont les bienCails se répandront par torrents sur 'I cette classe de savants qui, avant de le connaître, V s'en déclarent antagonistes ! N'est-ce pas le cas de >' leur répliquer par ces paroles de.Jésns-Christ : Mon n Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils > font? y,
■ Encore un mot, et je l'adresse aux hommes de foi et de charité : Seraient-ils chrétiens, je le leur demande, ceux-là qui prient le Père céleste de leur donner le pain de chaque jour, si , pouvant eusmémes le procurer, I'assurer à tous leurs frères, ils négligeaient les moyens qne leur offre la science d'accomplir le premier, le plus sacré des devoirs? Répéter aujourd'hui la prière que Jésus a enseignée à ses disciples, c'est s'obliger à concourir de tout son pouvoir à fonder l'association : l'ASSOCIATION qui donne à tons le pain quotidien et fait. arriver le règne de Dieu sur la terre !
cTtlti-c llnterprèle de lu philasophte auprès de ses compatriote!, et qui dit pourlant : // n'y a pax d'absurdité gui n'ait été avanri-e par quelque ptûlatophe. {De divinat, IU>. H, c. 58.)
II jugeait 1m Imbiiiiot satraBt Imtt atiwe, «4 «if tootef léf tardm ^| t Uvwt dcM I'Aqm, il n'to coupait a«ciiii« , mais il lat aoeordaii tontes.
•liav-PAin. lUann. TtUm,
J*as la ton trançlmt sur ma sciaice . «C ja céda la paa sur tonte antre.
Pooana.
Il est des hommes qui influent sor le monde par la pari directe quUls prennent t^ux événements de leur époque. D'autres {lommes se contentent de lui laisser leur pensée , puissance en germe, longtemps imperceptible aux yeux de. la foule, et qui doit cependant exercer, par la suite, un ^ien autre empire sur les destinées de FHumanité que toute cette bruyante activité des premiers, activité qu'enserrent toujours dans des limites assez étroites les conditions d'esp^ce et de temps suivant lesquelles il lui est donné de s'exercer. Prenez, en effet, sous ce double rapport, la car-^ riëre la plus vaste que Ton puisse supposer : qu'est-ce, après tout, que la dufée d'une vie d^homme? qu'est-ce que l'étendue d'un empire, si on compare Tune et l'autre, soit à l'existence de l'Humanité, soit à la surface du Globe*?
i Celta diithietioa mm a rappaU caUé q« rftafaUsiaieot las ancieos antre laa konnenré hér&ifutê décerli^ aux ioiidatanrs d'^ls , ans législatenra » aox pères de la patik ( par enmple Tktfsi^. Miaos» Romains), al les konnenrs dwpu ré* aarv^ ans invantenrs des arts (Ciids^ Bacdins, ApoHon). • Les services des pre* miers, fait remarquer la chancelier Bacon, fenferm^ dans les limites d'an âge. d'une seule nation » ressemblant à ces plnies bienfaisantes qui viennent à pro-
r^ PldàflÈRE i»AllTlE.
Les hommes de la première catégorie, ce sont par exemple les hommes d'état, les grands ministres, les grands princes, qui de leur vivant, -ou du moins tant que subsiste leur pouvoir, ont une hante itnportanco et occupent presque seuls les cent voix de la renommée. On pourrait rapprocher d'eux, sous ce dernier rapport, les écrivains dont le talent s'exerce sur les idées reçues. Pour peu qu'ils sachent mettre brillamment en œuvre des données fournies par l'esprit de leur siècle , qui ne heurtent pas ses habitudes intellectuelles, les écrivains parviennent assez promptement à occuper une place élevée dans l'opinion publique. A notre époque, au surplus, les deux genres de cette première catégorie se confondent souvent : ainsi, chez nous, les Chateaubriand, les Guizot, l«s Thiers, ont été à la fois les représeatants du génie littéraire et les dépositaires de la puissance gouvernementale. Quel usage, hélas ! en ont-ils fait ? . .
Les hommes de la deuxième catégorie , ce sont les penseurs vraiment originaux, dont l'avenir seulement doit adopter et appliquer les idées ;' ce sont les inventeurs surtout^ gens souvent obscurs pendant leur vie, mais dont la gloire va ensuite grandissant sans cesse, parce que leurs travaux et leur^ découvertes profitent à tous les siècles et à tous les lieux. Quel sbuverain du treizième ou du quinzième siècle pourrait se flatter d'avoir mis dans la balance des destinées de l'Europe et du monde un poids égal à celui qu'y sont venus jeter lés inventeurs de la poudre et de
pos. mais qui ne sont utiles que dans le temps ot dans l'étendue de terrain on oUes tombent, au lieu que les bienfaits des derniers, semblaUes à ceu da soleil et aux présents des cicnz, sont infinis par le temps et par le lieu. » Je ferai observer cependant qu'une fois la vraie constitution sociale trouvée , cette décou* verte doit avoir le mène caractère d'universalité que les inventions jugées dignes des faonneura divins. 11 ne s'agit point ici d' expédients politiques | de combinai-* sons législatives plus ou moins ingénieuses , plus ou moins efficaces , mai» de 1« création d'une science et d'un art, de la aeienco et de l'art qui importent le plus incomparablement an bonheur des kommei. Nulle gloire n'est an-dessns de relie-là. .
VIE DE FOLRIKR. 25
rimprîmerie, Iioiumes ignorés de leur temps, dont la postérité a eu peine à retrouver les noms pour les gloriOer, pour leur rapporter Thonneur des immenses résultats de ces deux forces prodigieuses dont ils Tout dotée ^
Je rappelle à dessein ces exemples , parce qu^ils prouvent que Topinion des contemporains n est pas toujours la mesure de la célébrité à laquelle un homme a droit et que lui rés>erye la justice plus éclairée des âges suivants.
Il m'a paru opportun de faire précéder de ces con* sidérations ce qui va être dit de Fourier. Car s*il y eut jamais quelqu'un qui, par la nature et Tobjet de ses travaux, par la forme qu'il leur a donnée, se soit mis dans le cas de n'être pas apprécié de là société qui l'entourait , c'est, assurément l'homnie extraordinaire auquel cette notice est consacrée. Vivant toujours par la pensée dans ce monde harmonique dont il a trouvé les lois , l'auteur de la Théorie sociétaire ne s'est aucunement mêlé aux choses de son temps. Et comment l'aurait-il pu faire, les voyant, les jugeant du haut de sa magnifique utopie ? On s'est étonné qu'il n'y ait pas eu, comme dans certains personnages doublement illustres, et par leur rang dans le monde et par leurs écrits, tels' que les Thomas Morus, les Fénelon, dont l'esprit s'était aussi évertué à tracer des dispositions sociales différentes de celles qu'ils voyaient adoptées, on s'est, dis-je, étonné qu'il n'y ait pas eu deux hommes dans Fourier: celui de la vie réelle, et celui dii système ; l'un employant une part de ses éminenfes facultés à conquérir une position qui fût en rapport avec elles ; l'autre s'adonnant au système, s*y complaisant comme dans une agréable distraction. Mais il eût fallu pour cela qu'à l'exemple des écrivains que l'on cite, Fourier n'eût vu dans son système qu'un jeu de l'imagination, et, au Contraire, il y avait une foi absolue. Celait pour lui une scienco positive, dans la
constitution de laquelle il ne procédait que par des calculs rigoureux; et Ton peut dire que jamais comptable n*japporta, dans rétablissement de ses chiffres, le quart des scrupules' qu* apportait Fourier dans la détermination mathématique des conditions de Tordre social dont il traçait le plan.
Ainsi, après avoir, du premier coup d*œil en quelque aorte, aperçu le vice radical, constitutionnel, irrémédiable dé la Civilisation ; — se tenant complètement en dehors de tout ce qù^elIe pouvait lui offrir, Fourier a, pendant toute sa vie, appliqué uniquement son intelligence à la détermination d'un ordre social inverse de celui qui existe et qui est admis, pour ainsi dire, comme le seul possible, tant nous sommes à cet égard esclaves de la routine. Enfin Texpérience, qui seule eût été concluante aux yeux du grand nombre, Texpérience, objet de tous ses vœux, but de tous s^s efforts, Fourier vivant n'a pu l'obtenir pour sa théorie. Il ne faut donc pas s'étonner s'il est mort connu de nom à peine de la foule qui ne peut apprécier que les faits ac<^ complis. Mais à ceux-là qui , par l'étude approfondie de ses ouvrages , ont suivi ce génie novateur dans les voies brillantes qu'il ouvre à l'Humanité et qu'il a jalonnées avec tant de certitude et de précision, à ceux-là, dis-je, de devancer sur son compte le jugement de la postérité! A ceux-là de préluder aux acclamations qui , de toutes les parties du Globe, heureux et glorieusement transformé par la parole de Fourier, salueront un jour en lui le rédemp^ teur social ! le plus grand nom qu'il soit donné d'écrire dans les annales de îa Terre I
L'histoire de Fourier serait courte et de peu d'intérêt , st) abstraction faite de ses travaux intellectuels, on la bornait aux événements de sa lie, obscurément passée dans ies occupations subalternes ou dans le silence de l'élude et de la méditation. Cependant ^ rien qu'à l'envisager sOus
€6 rapport et comiii6 expression de mœors , combien elle offrirait de traits piquants d'originalité, d'anecdotes en* rieuses, peignant, les unes, la constante préoccupation d'esprit du DêmUmrgoi du monde sociétaire; les autres , le caractère de Thomme, caractère tout particulier, tout exceptionnel; plusieurs aussi, la bonté native de son cœur; la plupart enfin, son inaltérable bienveillance pour les in* dividus, au milieu même de ses préventions systématiques, hélas! trop bien fondées, contre les Civiliiéê, préventions qu'il poussait jusqu'à la misanthropie. Mais il ne faudrait pas se laisser tromper sur le fond de l'âme de Fourier par ce dernier trait de mœurs. Jamais, en effet, le désir de voir heureuse toute la race humaine s'est-il manifesté d'une façon plus large et plus tenace que chez celui qui employa sa vie entière à rechercher et à combiner les moyens du bonheur universel ? Et ne faut-ll pas que ce qai revêt en«- SHJte la forme du système soit d'abord parti du cœur, d'un cœur animé au plus haut point de l'amour des hommes ?
Malheureusement on sait peu de choses sur ce qui concerne personnellement Fourier, par suite de l'habitude 06 il était de ne jamais parler de lui-même. Pî quelquefois il racontait un des incidents de sa vie, c'éi. ît uniquement dans le but d'appbyer par un fait telle ou ttile de ses vues théoriques sur la nature de l'Homme et sur la Société. Cet éloignement j^our occuper les autres de lui-même était poussé si loin que les disciples et les amis les plus intimes de Fourier n'ont su qu'après sa mort comment il avait perdu, dans le siège de Lyon, en 1793, sa fortune patrimoniale, qui était assez considérable. Cette circonstance, qui a grandement influé sur Tétat de gêne dans lequel est resté jusqu'à la fin de ses jours l'inventeur du phalanstère, eût été pour un autre la source d'amers, d'intarissables regrets. Fourier, lui, n'en avait jamais dit un mot aux personnes qui lui portaient le plus d'intérêt. Stoïque sans affectation , il n'avait pas même songé à leur parler de la cause
2a PREMIERE PARTIE.
première d'une vie tonte de privations et de- contrainte qu'il a subies, lui, le messie de Fère d'aboiidance et de liberté, de Favénement du confort et du luxeponr tous, du règne de la loi d'attraction sur la Terre!
François-MarierCharles Focrier, fils de Charles et de Marie Muguet,^ est né à Besançon le. 7 avril 1772, à 6 heures du matin ^ Son père^ négociant aisé , avait un magasin dé draps dans la maison de la Grande-Rue qui fait un des angles, celui de Test, avec la rue Baron, aujourd'hui rue Moncey ^. 11 jouissait d'une assez grande considération, car il fut élu premier juge consulaire pour l'année 1776, et prêta serment en cette qualité, le 1 ] mai de la même année, entre les mains de M. Perrene^f de Grosbois, premier .président du Parlement de Franche- Comté. Les fonctions dont fut investi M. Fourier père correspondaient à celles de président du Tribunal de commerce. L'auteur de la Théorie sociétaire fut le quatrième et dernier enfant de ses parents ; les trois autres étaient des filles.
Je ne sache pas qu'il eiListe aujourd'hui aucun parent de Fourier du côtn le son père, qui était originaire de Dampierre-sur-Salo'i, chef-lieu de canton situé à trois lieues de la ville de Gray.,
La famille Muguet, celle de sa. mère, était en 1789 la première famille du commerce bisontin. Ce fut M. François Muguet, l'un des frères de madame Fourier mère, qui donna le premier, à Besançon, l'exemple des grandes opé-
' Le pèro de Fourier et les autres membres do U famille signaient Fourrier avec deux r. Quant à lui , dès l'Age de dix-huit ans , il retranchait nn r à son nom ; nous en ignorons le motif.
^ Celte maison a été démolie en 18-il pour la construction de la belle et large rue qni a remplacé l'éfroife et sale ruelle Baron. Jaloux de conserver le souvenir de tout ce qui a rapport à l'existence du fondateur de l'Kcolo soriélaire, un des hommes qui font le plus d'honneur à cette Kcole , mon ami le capitaine Ilippolyte Renaud , l'auteur de SoHdarité. a levé le plan et dessiné la façade de la maison où naquit Fourier.
rations commerciales; c^est de lui que date, en quelque sorte, rimportànce de cette place 80U3 ce rapport. 11 acheta en 1780 des lettres de noblesse, et laissa en mourant deux millions' de fortune. Des fils de ce dernier, Fan, M. Muguet de Nantoux, a été membre de TAssemblée constituante; deux autres, MM. Félix et Denis-Louis Muguet, ont présidé le Tribunal de .commerce et la Chambre de commerce de Besançon. Ib étaient cités {>our la variété de leurs connaissaQces , pour leur intégrité, pour la fermeté de leur caractère , non exempt toutefois de quelques bizarreries..
On a souvent'imprimé que Fauteur de la Théorie sociétaire était né d'une famille pauvre. €*est une erreur. Le père de Fourier, mort le 21. juillet 1*781 , laissa une for^ tune évaluée par inventaire à 200,000 livres , déduction faite dn passif ejL des créances douteuses. Il avait par testament institué son fils Charles héritier pour deux cinquièmes , et ses trois fîUes chacune pour un cinquième de ses biens , 'dont Tusufruit était dévolu à leur mère.
Dès Tàge le plus tendre, Fourier montra cette volonté décidée , cette raison indomptable qui ne s*inclina jamais devant aucun de nos préjugés sociaux. Pour rapporter un trait caractéristique à' cet égard, empruntons quelques-unes des paroles qui, aux obsèques de Fourier, furent prononcées sur sa tombe par notre ami M. Victor Considérant.
tt Chose inouïe ! c'est à Fâge de cinq ans qu'il faut
« remonter pour trouver dans sa tête Forigine de la grande y) révélation qu'il a faite au monde ; et dont les développen ment» ont été le labeur de toute sa vie. Nous Favons soun vent entendu raconter comptent, frappé pour la première » fois de la fausseté des relations commerciales, dans une » occasion où il fut puni par Ses parents potir avoir dit la » VËdlTE, il avait fait à cinq ans, contre le commerce, le n serment d'AnnihaL Qui a bien connu le gépie el le ca-
» ractère de Fourier le trouve déjà tout entier, caractère et n génie, à cet âge.
» Ce serment, qu'il a si bien tenu, est Torigine de sa » découverte ; car c'est en cherchant lés nioyens d'intro- » duire la vérité et la loyauté dan& le mécanisme commer* » cîal, qu'il arriva plus tard à V Association agricole^,., »
Une autre disposition qui se manifesta pareillement chex Fourier dès Tenfance^ ce fut la haine de toute injustice, de toute oppression. S'élevait*i1 une querelle, une rixe entre ses petits camarades ? -Fourier ne pouvait s'empêcher de prendre parti pour le Bon droit et pour la faiblesse. Cette tendance irrésistible à' se faire Redresseur de torts et protecteur dés plus petits contre les plus grands, loi valut pins d*une fois des horions qui ne Te corrigeaient pas. Du reste, il n'était ni méchant, ni taqUin, et il ne se battait que pour défendre ses camarades. II. était d'une constitution plutôt débile que robuste ; néanmoins, comme il suppléait à la force par l'ardeur et la résolution , il était redouté même de ceux qui étaient plus vigoureux et plus âgés que lui.
L'obstination de Fourier, quand il croyait avoir raison, était invincible. Un différend' ayant éclaté un jour entre lui et un de ses meilleurs amis de classe, on se rendit, pour le vider, au fond de la promenade de Cbamars, près du rempart de la ville de Besançon. Fourier, plus faible, fut renversé sous son adversaire, et les deux champions, se tenant toujours par les cheveux, continuaient ainsi le combat L'ami de Fourier, qui avait l'avantage, lui frappait la tête contre le sol, en lui disant : « Conviens. que tu as tort, demande merci. » Mais Fourier répondait toujours : « Non, non, je n'en ferai rien; » et il fallut que, de guerre lasse, le vainqueur lâchât cet indomptable vaincu auquel il ne put arracher un mot de faiblesse. Nous tenons ce
> JoQrnul U Phàlangt, 2« livraiion d'octobre 1837.
Vie de rouRiER. si
trait de la bouche même de Tadversaire de Fourier en cette circonstance. Il va sans dire que les deux champions se réconcilièrent et n'en furent pas moins bons amis par la suite. Fourier, suivant le même témoignage, était excellent camarade et très-affectueux.
Déjà possédé de cet esprit d'inductionr et de calcul qui fut rinstrument de ses grandes découvertes, Fourier eut une enfance réfléchie, sans enjouement, fantasque, mais appliquée et studieuse. Bien avant l'Age de raison , il voulait se rendre compte de tout ce qu'il voyait ou entendait, et jamais enfant ne se montra moins disposé à rien admettre sur parole. Mais parmi les enseignements que reçoivent nos premières années , il en est dont on nous interdit, sous les peîiies les plus effrayantes, d'oser examiner et suspecter le fondement, à supposer que la pensée puisse alors nous en venir. Tel est celui qui consiste à nous peindre Dieu comme un tyran cruel et jaloux , punissant par des supplices atroces et sans fin les moindres peccadilles des hommes. L'imagination de Fourier enfant travailla sur cette monstrueuse donnée : il fut vivement impressionné par des terreurs religieuses, et lui-môme raconte comment, sous l'influence de ces terreurs, il fut conduit à faire, à sept ans, k t^onfession la plus étrange de la part d^un pénitent de cet âge (1).
Voici un fait qui témoigne de la précocité de son intelligence :
Étant âgé de huit ou neuf ans, Fourier eut le chagrin de voir n)ourir un pâtissier du voisinage , dont il estimait fort les produits. Aussitôt l'enfant se sent poète, et, inspiré qu'il est par la reconnaissance, dans une petite pièce, demisérieuse, demi-plaisante, en vers ou en prose, je ne suis pas fixé sur ce dernier point, il fait l'apothéose du digne serviteur de Cornus. Cette production tomba entre les mains des professeurs du collège, qui, étonnés de tout ce qu'elle
renfermait dldées , ne voulurent pas croire qu^élles sortissent de la tête d\]n enfant.
Foûrier, dont la facilité pour tout était extrême, fit de bonnes études au collège de Besançon. Nous lisons dans un ancien Annuaire de cette ville pour 1786, le seul de ce temps-là qui ait mentionné les prix du collège, qu^en 1785, il remportait les deux premiers prix de thème et de poésie latine dans la classe de troisième.
On voit par une lettre d'un M, Martinon, ami de la fa* mille, lettre datée de Paris, 21 octobre 1785, et adressée à madame veuve Fourier, que celle-ci Pavait consulté sur le projet d'envoyer son fds terminer ses études à Paris. Le correspondant exprimait un avis opposé, se fondant sur les dangers auxquels sont exposés les jeunes gens au Sein de la capitale. On lui avait parlé du vif désir que témoi* gnait le jeune Cliarlcs de faire sa logique et sa physique; à quoi M. Martinon répondait que cela n'était pas néces-> saire pour un négociant. Mais il ajoutait : u Vous croyez » que votre fils a du goût pour le commerce, je cra-ins le » contraire* » 11 recommandait, fort sagement d'ailleurs, à madame Fourier, de ne point forcer la volonté de son fils quant au choix. d'un état.
L'étude pour laquelle Fourier montra dès son bas âge le plus d'inclination était la géographie. L^argent qu'on lui donnait pour ses menus plaisirs était employé à acheter des cartes et des atlas sur lesquels il passait des nuits entières.
Un autre goût se manifesta également dès lors chez Fourier, celui de la culture des fleurs. Mais il. fallait qu'il eût toutes les variétés de chacune des espèces qu'il cultivait, et qu'il essayât tous les modes de culture dont elles étaient susceptibles. Il n'y avait d'ordinaire dans sa chambre qu'un sentier de libre, au milieu, pour aller de la porte à la fenêtre ; tout le reste était occupé par ses pots
VIE I»: FODRIER. 33
de fleurs, offrant eux-mêmes une série graduée de grandeurs, de formes et même de qualités; il y en avait de terre commune, il y en avait de porcelaine de Chine. Un de ses camarades. lui brisa un jour un de ses pots et dérangea cette belle disposition. A la yue du dégât produit, Fourier «ntra en fureur et sauta à la gorge du maladroit
La musigue était aussi un des objets de prédilection du jeune Fourier ; il aimait passionnément cet art et il rapprit sans maitres. Non-seulement il jouait de plusieurs in-> struments , mais il composait lui-même ; il possédait surtout à fond la théorie -musicale. Son plus intime ami de collège (amitié qui subsista longtemps plus tard) était M. Jean -Jacques Ordinaire, que nous avons connu recteur de TAcadémie de Besançon. Celui-ci pinçait de ia guitare, et Fourier, dont la voix était juste, qui lisait la musique la plus compliquée à la première vue, arrivait à tout moment auprès de son condisciple, lui demandant Taccompagnement de tel ou tel air favori qu'il se mettait à chanter. L'aptitude de Fourier pour les arts et les sciences tenait du prodige, s'il faut en croire Fimpression qu^en avait gardée son ancien camarade de classe et de jeunesse. Or le témoignage de M. le recteur de TAcadémie était d'autant moins suspect à cet égard , que , loin d'être partisan du système ■ de Fourier, il l'avait toujours repoussé comme une folie ^. Ce fut même, sans qu'il y eût pour cela
> A ce pi^poi . noua ne laorions mieux faire que do citer ici l'admirable chaaton de Bëranger, intitnlée : Le» Fou», chef-d'omvre de raiflon non moins qae de poésie.
Vieux soldats de plomb que nous sommes ,
Au cordeau nous alignant (on».
Si des rangs sortent quelques hommes ,
Nous crions tons : A bas les fous !
On les persécute , on les tue ,
Sauf, après un lent e)iamen ,
A I(!nr dresser une statue
Pour la gloire du gcnrehoniain.
94 PRBIflÈRB PARTIE.
rupture entre les deux ftmis, du moment où da coneeptiob sociale fat devenue la préoccupation exclusive de Fourieifi que leurs relations s'affaiblirent, jusqu'à cesser enfin à peu près complètement
Le socialiste n'avait d'ailleurs rien négligé pour gagner à ses idées le suffrage de son ancien condisciple.' Il lui avait envoyé, en 1808; la Théorie des quatre Mmvements qui venait de paraître. Ayant, un ou deux ans plus tard, revu son ami dans un voyage qu'il fit à Besançon , et le trouvant beaucoup plus disposé à rire de quelques détails de Touvrage qu'à en juger sérieusement le fond et Fen^ semble, Fourier le suppliait d'écouter une exposition com* plëte de ses vues , afin de les discuter ensuite en connais*sance de cause. Mais tout fut inutile : J.<^J. Ordinaire répondait aux raisons par des traits d'esprit et par des plaisanteries. Son frère puîné , M. le docteur Désiré Ordi» naire, qui a été recteur de l'Académie de Strasbourg et di« recteur de l'Institut royal des sourds«>nmet8 de Paris, fut par compensation l'un des premiers qui surent appréeier
Fonrier nons dit' : Son de \t fange , Peuple en proie tax déceptkms , Travaille, groopë par phalange, Dang un cercle d'attractiong ; La terre , après tant de dësastrei , Forme arec le ciel on hymen , Et U loi qai régit le* aitres Donne la pais au genre homain.
Qui découvrit un nouveau monde?
Un fou qu'on raillait en tout lien ;
Sur la croix que gon lang i&o&de ,
lin fou qui meurt nom Ugve nn Diett.
Si demain , oubliant d'^Iore ,
Le jour manquait , eh bien ! demain
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.
VIE Jm KOURIBR. 8ft
et reconnaître le fondement solide, la houle portée de la conception sociétaire.
Mais revenons encore sqr la première jeunesse de Fourier, pour raconter un trait qui nous révélera peut-être uiie des deux sources de sa découverte, une des deux causes promières du cours que prirent par la suite tontes êe$ idées, LHine de ces causes, nous l'avons vue dans la Iwine du mensonge qui 'éclate ehex lui avec tant de force dès Tâge de cinq ans, et qui le conduit plus tard au calcul de la vérité supposée dans les relations sociales. L'autre cause, il faut la rapporter, suivant nous, à* la sympathie pour les malheureux ^ qui , au lieu de rester ches Fourier à Tétat de- sentimentalité impoissante, revêtit le caractère systématique propre à son génie, et se changea en une science positive donnant les moyens efficaces d abolir, autant' qu'il est en la puissance de Thomme, la souffrance sur la terre.
Pendant une partie de sa vie d'écolier, Fourier avait pris rbabitode de partir pour la classe emportant daqs une de ses poches le pain de son déjeuner, et il avait soin d'en prendre un morceau copieux , quoiqu'il ne fût pas grand mangeur. Il y joignait, suivant l'occufrence , un morceau de viande froide enveloppé dans du papier, ou quelque autre mets. Un beau jour, lorsqu'il eut quitté Besançon pour la première fois, un pauvre, infirme, qui stationnait à quelque distance de la demeure àe ses parents, vint ches eux demander le petit monsieur, et s'il était malade ou absent Quand on eut compris qu'il voulait parler du jeune Gharies, on lui dit qu'il. était parti. Là-dessus le pauvre dô se lamenter. Hélas I son déjeuner de chaque jour s'en était allé avec le petit tnoim^iir. La famille se chargea de continuer le bienfait qui lui était ainsi révélé.
Au sortir dfes études classiques, le jeune Fourier entra
U VUEMimE PARTIE.
dans le commerce des étoffes. Il avait, comme nous Tavons dit, perdu son* père depuis quelques années., et sa mère, restée veuve, s'était associée à M. Antoine Pion, son beau- frère, entre les mai as duquel elle remit toute sa fortune et cdie 4e ses enfants. Celte association, dissoute en 1784, fut préjudiciable aux intérêts de la famille Fourier, que Pion remboursa beaucoup plus tard en assignats, lorsque ce papier-monnaie était déjà tombé en discrédit Un procès en revendication fut dans la suite intenté par les enfants Fourier, agissant d'accord avec leur mère. Repoussëe par le tribunal civil du Doubs, accueillie par le tribunal d'appel de Besançon , leur réclamation échoua définitivement devant celui de Dijon^ où l'affaire avait été renvoyée par arrêt du tribunal de cassation du 17 messidor an XL
En entrant dans le commerce , Fourier , suivant la remarque mentionnée plus haut d'un des amis de sa mère , ne prenait pas la carrière de' son choix. Il y en avait une autre qui lui souriait Lien davantage , et pour laquelle il éprouvait une véritable passion. C'était nne vocatiop résultant elle-même dé son goût pour les études géographiiques. Mais le corps dans lequel Fourier voulait entrer, celui des ingéiUeùrs militaires, exigeait alors des conditions de naissance que le jeune candidat ne présentait pas. L'école des ofGciers du génie, dont le siège était à Mézières, n'admettait que des nobles. Fourier se. flatta que la difficulté serait levée, grâce à sa parenté avec un personnage béatifié par l'Église, Jean-Pierre Fourier, de Maltaincourt, fondateur et réformateur d'ordres religieux des deux sexes. Mais il fallait, pour faire valoir ce titre, une dépense à laquelle la mère de Fourier se refusa. Il dut renoncer à l'espoir qu'il avait nourri quelque temps, et ce ne fut pas sans un vif regret (!2).
Lorsque, beaucoup plus tard^ sur la tin de sa vie. Fou-
VI£ DE FOUiUER. 97
rier parlait de cette eircoDstaoce, il se félicitait au contraire de n'avoir pas pu embrasser la profession dMngénieur qu'il avait tant désirée. Elle Teût absorbé, disait-il, et détourné par conséquent des études sur le. mécanisme social, qui Font conduit à sa découverte.
. C'est à Lyon que Fourier fut. envoyé pour faire son apprentissage dans le conounerce. Nous voyons cependant, par deux lettres de lui à la date de 1790, que dès cette année il visita Paris et résida à Rouen. U eut pour compagnons de voyage, dans sa visite à la capitale, M. Rubat, son beau-frère, et le futur auteur de la Physiologie du goût, le spirituel Brillai-Savarin. L'impression que fit sur Fourier la vue de Paris se trouve consignée dans une des lettres l[ue nous venons de signaler. U écrivait à sa mère , le 8 janvier 1790, c'est-à-dire à. une époque où il n!avait pas encore atteint sa dix-huitième année :
u Vous me deiilandez si j'ai trouvé Paris à mon goût. 9 Sans doute ;'et moi, qui ne m'étonne. pas aisément, j'ai » été émerveillé de voir le Palais-Royal. » Suit l'énuiûération de tout ce qui a. frappé l'imagination du jeune voyageur.
Une autre lettre de Fourier, antérieure de quelques jours à celle dont nous venons de citer les premières lignes,* nous apprend qu'il fut placé chez uù négociant de Rouen , M. Cardon. Mais, son séjour dans celte ville ^ qu'il trouvait affreuse, ne fut pas de longue durée. En 1791, nous le retrouvons à Lyon, et il y était depuis assez longtemps déjà pour qu'on eût apprécié ses qualités, et pour que son patron, M. Bousquet, rendit sur son compte le témoignage le plus flatteur, u Je vous conGrme, Madame, — » écrivait ce négociant à la mère de Fourier, — que rien » n'égale la bonté du caractère de M. votre fils; il est » doux^ honnête et instruit ; il m'a fait le plus grand plai- » sir dans nos voyages. Il a gran.dc envie de connaître le
» commerce de Marseille, où il désirerait que je lui pro-
«curasse une- place ; j^ ai coiûBatta cette idée. Cependant, » s*il persiste, je m'y emploierai de mon mieux. »'
Le goût de Fourier pour les voyages lui fit saisir toutes les- occasions qui se présentèrent d'échanger le séjour du comptoir pour un genre de vie qui donnât plus d^aliment à son esprit curieux et observateur.
A répoque dont nous parlons, le commis -voyageur n^était pas répandu comme on Ta vu de nos jours. On se connaissait pas ces nuées dé porteurs d'échantillons, que le commerce a lancés depuis sur le pays ; ce qui est un des mille symptômes de la complication abusive des relations commerciales. C^était alors pour un jeune homme une marque de haute confiance de la part de ses patrons, que de l'envoyer en mission loin de leur établissement:
Possédé d'ailleurs de la passion des voyages, Fourier ne se contenta pas d'en faire dans un intérêt commercial et pour le compte d'autrui. Les ressources quMl tii^ait de sa famille lui permirent de visiter à son gré la plupart des villes , non-seulement de la France , mais aussi de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Hollande, et de s'arrêter dans les lieux qui pouvaient lui offrir de l'intérêt. Par suite du même penchant à tout voir, à tout connaître, il changea souvent de maison et même de branche de commerce, malgré les propositions avantàgeuçes que lui firent plusieurs de ses patrons, dans le but de le fixer auprès d'eux. G*est ainsi qu'on le trouve employé alternativement à Rouen, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux.
il lui était resté de ces voyages la connaissance la plus minutieuse d'une foule de localités. Climat, culture, habitants, édifices publics et particuliers, rien n'échappait à son observation. Tout prenait place dans sa prodigieuse mémoire pour n'en plus sortir désormais. Combien de fois ne l'ai-je pas vu , lorsque j'étais avec lui au bureau de la Réforme industrielle j jeter dans Tétonnement les personnes qui venaient le visiter, en leur rappe-
vm m FOURiEiL ai
lant les moindres particularités de leur pays, do lieu de lear naissance on de leiir domicile! Ce n^était parfois qu'une bourgade; nlmporte, Fourier leur en disaii, avec une exactitude qu'ils étaient souvent loin de- posséder eux* mêmes, la topographie, la population; il citait les noma des principales rués, en indiquait les dispositions vicieuses ou favorables.
Ce goût pour les connaissances géographiques se liait» il chez Fourier é la mission que la Providence lui avait départie, de découvrir Tordre sodd approprié à la nature de rhomme et destiné à s'établir sur toute la surface du Globe ? £st«-ce ausd en vue du même objet qu'il prenait tant d'intérêt aux dispositions architecturales, et qu'il ne pouvait voir un édifice ni .même une maison un peu re* marquable sans en étudier les proportions et la distribution? Il n'y avait ni à Paris, ni dans les autres villes de France, presque pas un monument d'architecture dont Fourier ne fût en état d'indiquer sor-le*champ, de mémoire, les diverses dimensions. Dans ses promenades, on le trouvait Qccnpé parfois à mesurer, avec sa canne métrique, on au pas , telle ou telle façade d^un édifice, tel ou tel côté d'une placé, d'un jardin public, etc.
Autant que le lui avaient permis les occupations qui assuraient sa subsistance, et dont il ne-fut jamais à même de s'affranchir entièrement depuis la perte de sa fortune dans le désastre de Lyon sous la Terreur, Fourier cultiva tous les genres de connaissances. L'étude de& langues est la seule qui paraît, n'a voir eu pour lui aucun attrait II regardait leur diversité comme un des signes de l'état d'incohérence sociale de notre Globe, comme un.des nombreux indices, comme une des preuves de ce fait irrécusable que le genre humain n'y était pas constitué encore dan» la vraie destinée sociale. Sa théorie, qu'il aurait fallu, disaitil, intituler Théorie de l'Unité unwerselie, présente comme
Tun des premiers résultais généraut qu*elle doit produire, rétablissement de Tu ni té dé langage par toute la terre. Rationnellement, on ne peut , en effet, que trouver déplorable qu'il faille, par suite de la diversité des langues, que les hommes de pays différents perdent d'abord un temps fort long dans une étude pour ainsi. dire toute mécanique et sans valeur intrinsèque, avant de se mettre en état de communiquer ensemble par la pai*ole, dont iLs ont tous cependant le même appareil d'organes. C'est que tout ce qui est l'œuvre de la natâre porte le divin caractère de TllNiTé, qui n'exclut pas d'ailleurs la variété, et n'a rien de, commun avec l'uniformité et la monotonie ; tandis que la duplicité, partout où elle s'élève , n'est que le fait de l'homme faussé par des sociétés radicalement fausses, arbitraires et directement opposées aux vues de Dieu, comme aux lumières de la raison, cette autre émanation de l'esprit divin.
Fourier attachait, au contraire, nn grand prix à l'étude dès sciences vraies, qui interrogent la nature, au lieu de lui dicter de prétendues lois dont elle se joue depuis des milliers d'années. Aussi s'était-il occupé, autant que sa position le lui avait permis, de Fanatomie, de l'histoire naturelle, de la physique; et, sentant ce qui lui manquait sous ce rapport, il témoignait souvent le regret de n'avoir pu donner plus de temps à la culture de ces sciences, ainsi qu'à l'étude de la chimie^ de l'astronomie ^ qui cadrent par toutes leurs données avec sa théorie sociale, et peuvent lui serrir de confirmation sur une foule de points. C'est qu'il y a, comme il l'exprimait, accord de toutes les sciences vraies entre elles, tandis que les sciences restées jusqu'à présent dans le faux (moralisme, économisme, philosophie, politique) se. contredisent à chaque pas, et ne sauraient supporter l'japplication des méthodes rigoureuses qui servent de moyen d'avancement et d'épreuve aux premières.
Du moment qu'il entamait un sujet d'étude quelconque.
Foorier 8Y'<^^*<^>^'^^^ compiétement Cétait pour lui comme une idée fixe à laquelle rien ne pouvait Tarracher, et qui ne lui laissait ni repos ni trêve qu'il ne 1 eût approfondie sous toufr les rapports et menée à la dernière limite dans tous les sens. Il y songeait jour et nuit; il en était exclusivement dominé à tous les instants ei partout Jamais homme ne posséda, ^eut-étre à un plus haut degré la fa«* culte de concentrer son attention. Aussi aurait-il pu répondre, comme Newton, à ceux qui lui demandaient comment il avait fait sa découverte, que c'était à force d*y penser.
Le génie de Tinvention se manifesta chez Fourier de bonne heure. A dix-neuf ans, il eut l'idée du mode de locomotion que les chemins de fer ont réalisé depuis , à la grande admiration du dix-neuvième siècle. Mais des ingénieurs auxquels le jeune homme communiqua son idée et ses. plans lui dirent que c'éUiitimpoisibk, et il céda. En racontant ce fait quelques années avant sa mort, Fourier ajoutait; «A dix-neuf ans, il est encore permis de se » laisser déconcerter dans une invention par les tot/NMiîn bilvtes; mais, plus tard c'est autre chose '• »
L'idée de l'ordre sériaire a aussi germé dans la tête de Fourier bien longtemps avant qu'il s'avisât d'en faire l'application aux choses sociales. IVous avons vu , à propos de son goût pour les. fleurs, qu'il voulait avoir, non -seulement une série d'espèces , mais encore toutes les variétés
' D'après une note recueillie par moa ami M. Wladimir Gagneur , dam nno conversation avec Foorier, ce fut en voyant un cabriolet rouler rapidement, sans presque anetm effort de traction , sur use allée de jardin parfaitement sablée , que ce dernier imagina des rails de bois uni et ensuite do fer, avec des cibles lemorqoenrs, destinés k régulariser la marche dans les montées et dans les descenties. « Le moniieur , disait Foorier , à qni je parlai de eette idée , se moqua beaucoup de moi. '
A l'occasion de la pomme de Ncwiôn, Fourier disait encore qne, lui aussi, il avait commencé sa décooverttf de la Théorie de l'Association à l'oocaslon d'une pomme. 11 venait d'un pays où l'on donnait 1iuit pomn^es pour un soii. A Paris, il trouva que les niêmcs pommes su vendaient jusqu'à dix sous pièce. Il en conclut qu'il y avait un vice radical dans U distribution des fHrodoit» de la terre.
49 PR1BMIËRE PARTIE.
des espèces qu^l cilltiirait Vers la fin de ses études, il acheta une boîte de couleurs, et se mît & étudier, pendant plusieurs mois, toute Téchelie de nuances qu'il pourrait produire à Taide de leurs combinaisons diverses. Il était parvenu à obtenir une assez grande variété pour permettre de distinguer, par la couleur seule du passepoil , chacun des régiments de Tarmée.
Mentionnons encore au nombre des inventions faites par Fonrier, celle d'un nouveau mode de notation musicale, qui facilite singulièrement la lecture de la musique et supprime la complication résultant de la pluralité des clefs. Ce système est apprécié par beaucoup d'hommes compétents comnie un progrès capital.
Après quelques années d'absence, Fonrier revint à Besancon vers le commencement de 1793.
Quelles impressions faisait 'naître en lui le spectacle des grands et glorieux événements, mais aussi des hideuses saturnales de cette époque? A en juger par quelques passages de ses écrits, Fourier, quoique profondément synw pathiqae à la cause du peuple, avait gardé on souvenir plus vif du mal qu'avait occasionné la révolution dans son cours Orageux que du bien qu'elle avait produit. Il lui était resté des malheurs de ce temps-là des préventions excessives, qui le rendaient souvent injuste envers le parti démocratique. Rien ne le faisait sortir de son sang-froid, comme d'entendre attribuer à sa Théorie la moindre affinité avec les projets et les doctrines des révolutionnaires. Il fallait voir avec quelle chaleur , avec quelle indignation il repoussait tout rapprochement de cette nature, quelque bienveillant qu'il pût être. J'entends encore ce non si accentué ^t si énergique par lequel , au premier mot dit dans ce sens , il coupait la paroie à. son interlocuteur : « Non, non, répétait-il de plus en plus fort, mille fois non^ma doctrine n'a rien de commun avec les rêveries de ces gens-là, ni avec leurs projets de bouleversenaent. » — Dès qu'on avait
' VIE DE FGOBIER. J|8
toQché cette corde, il était impossible de loi faire admeltre la moindre observation. Qn^on pût le prendre pour un républicain ou pour un philosophe moraliste, voilà ce qui le désobligeait parwlessos tout, ce qui Texaspérait quelquefois; et il aurait repoussé non moins vivement ces qualifications, qu*il se fût trouvé dans un club de la société des Droits de Thomme, ou au sein de FAcadémie des sciences morales '.
Ce qu'il y a de bien certain , quant à cette période de la vie de Fourierqui répond à lii tourmente révolutionnaire, c'est qu'il se tint complètement en dehors de tous les partis, et qu'il ne .4e fit jamais illusion sur l'insuffisance de oe grand, mouvement, signalé par tant d'héroïsme, accompagné de tant de désastres, pour une amélioration décisive dans le sort des masses laborieuses.
Peut-être les crimes de. cette sanglante époque Tétonnërent^ils .moins que beaucoup d'autres, lui qui, malgré son extrême- jeunesse, avait déjà profondément réfléchi à Fantagonisme de .tous les intérêts an sein de notre Société, et qui avait entrevu' ce que pouvaient allumer de haines et de besoins de vengeance, ce que pouvaient faire germer dans les cœurs d'envie et de basses et méchantes passions, Thostilité des différentes classes entre elles, l'oppression, l'humiliation prolongée des unes par les antres, enfin le contraste choquant des jouissances imméritées du riche et du dénûment absolu du pamrre.
A l'honneur du futur socialiste , nous devons constater
> U ne faudrait pai croirt , ftà 8ii.i|>liif. que- ce fAt telle cm (elle fenne de gouvernement que F.onrier entendait condamner en m séparent n rëralument des réppblicains. La question de forme gouvernementale ëtait à ses yeux à peu prAa oompl^temont indUfcrente. Ce qu'il réprouratt^, comme ^tant propre à détourner i)o l'étude et de l'expérimeutation des plans rationnels de réforme sociale, c'était l'agitation politique entretenue au nom du principe républicain. Tout porte k penser que , la république une fois établie , Fonrier n'aurait pat jugé plus favorablement les menées monarchiques dirigées contre elle, qu'il ne jugeait en 1833 et en 1834 les tentatives des républicains contre le gouvernement alors existant ( Note do la 3« édition. )
que , bien qu'il eût embrassé avec enthousiasme tous les principes de liberté et d'équité, toutes les idées généreuses sous Finspiration desquels avaient été entreprises les réformes civiles et politiques en 1789^,- il ne donna jamais dans aucun de ces excès de réaction contre le passé », dont il y eut tant de déplorables exemples. Il réprouvait ouvertement tout ce qui avait .un tel caractère. Un jour, quelques-^uns de ses camarades, avec lesquels il se promenait, se livrèrent dana une église à un acte de profanation ignoble. Loin de les imiter , Fourier se montra indigné de leur conduite. Ces mêmes hommes qui, en 93, allaient souiller la pierre.de Fautel, on les a vus, -vingt-cinq ans plus tard, porter les cordons du dais aux processions , aussi exagérés dans leur ferveur de réaction dévote qu'ils l'avaient été duns leyr cynisme d'impiété révolutionnaire.
Fourier quitta de nouveau Besançon après un pu deux mois de séjour^ emportant en portefeuille sa succession patrimoniale qu'il avait réalisée et qui s'élevait à quarante et quelques mille livres. Il se rendit à Lyon , et fit venir de Marseille des denrées coloniales pour la totalité des valeurs qu'il possédait. Cette unique spéculation qu'ait jamais tentée Fourier pour son compte personnel avait lieu à la veille d'affreuses catastrophes.
La ville de Lyon se trouvait, partagée en deux camps plus tranchés que partout ailleurs : d'un côté, les hommes qui voulaient précipiter le char de la révolution ; d'un autre côté, ceux qui voulaient le retenir. Là, Chàlier faisait avec sa parole enflammée ce que Marat faisait à Paris avec sa plume. Mais à Lyon la classe moyenne, le parti de la Gironde, l'emporta momentanément, et Chàlier paya de sa tête ses prédications incendiaires.' Ce n'est pas tout : indignée des excès de la tyrannie démagogique qui régnait en souveraine dans Paris et de là semait la terreur et le deuil sur toute la France; excitée en outre par les agents du fé-
VIE DE FOURIBR. «5
déralisme et de la royauté, la viUe de Lyon Tonliit secouer le joug de la capitale et s'insurgea contre la Convention. On sait les suites de cette tentative, le blocus, le siège, la prise de la ville insurgée après un bombardement terrible et une longue résistance, eniin sa démolition qui faillit élre con* sommée. Heureusement pour elle, le temps manqua aux bommes implacables, vandales par fanatisme patriotique, qui gouvernaient alors la France.
Dans ce désastre de la ville de Lyon , la fortune de Pourier, héritée du côté paternel, périt en majeure partie. Ajoutons tout de- suite que le surplus fut englouti dans le naufrage d'un bAtiment de. Livoume quelques années plus tard.
Pendant le siège, on fit servir ses balles de coton à protéger des travaux de défense; on s'empara de ses autres denrées, telles que riz, sucre, café, pour les hdpîlaux et pour la nourriture des assiégés combattants. H dut luimême porter les armes et faire le méfier de soldat. Sa vie fut exposée dans plus d'une rencontre; il courut notamment le plus grand péril lors d'une sortie dans laquelle fut taillée en pièces et presque eptièrement détruite par la cavalerie des assiégeants, la petite colonne dont il faisait partie. Il échappa au carnage, et parvint, avec un trèspetit nombre de ses compagnons, à rentrer dans la place.
Une fois Lyon tombé au pouvoir des troupes conventionnelles, ce qui arriva seulement le 9 octobre 1793, après un siège de plus de soixante jours, Fourier, loin d'obtenir du parti victorieux aucune indemnité pour ses marchan* dises consommées ou détruites , faillit encore payer de sa tête la part plus ou moins volontaire qu'il avait eue aux événements. 11 fut incarcéré, et il n'échappa que par l'effet du plus grand bonheur soit à l'échafaud , soit à la mitraille qui lui avait été substituée comme plus expéditive. Qui ne se rappelle, en effet, comment les impitoyables proconsuls, envoyés par la Convention, se chargèrent d'exercer
sur la popfilation lyonnaise ce quils nommaient la vindicte ou même la justice nationale * ?
Plusieurs fois dans la même journée, Fourier fut sur le point de faire partie d'un de ces convois de prisonniers qu*on envoyait recevoir la mort en masse. Ce fut , comme il se plaisait à le conter» un mensonge qui le sauva; et il ajoutait qu il ne lui était jamais venu le moindre scrupule de ce mensonge-là, en dépit de tout ce qu*ont pu avancer certains moralistes rigides, sur ce qu^il n*était en aucun cas permis de faire le plus petit mensonge, fût- il tout à fait innocent et dit eu vue du plus grand bien \
1 Quelques leoteorf de la première ^ditioii noos ont reprocha le (on de notre langage inr la phaae b pins oragense de la période révololionnaire/ et à l'^gwd des hommes qui ont conduit la grande crise de 1793.
Autant qu'un autre . nous iLdmirons l'énergie des efîorte qui ont à cette égo>que mùatenn l'unité nationale et repousse l'invasion ëtraagàn. Hais loraqn'oa fait honneur do ce double résultat au régime et aux agents de la Terreur, noua croyons, malgré les jugements contrdres qui ont été portés k ce sujet et qui ont trouvé un certain crédit, nous croyons, diaona-nons; qne Ton est oomplétemoat dans le faux.
Ce n'étaient point 'les égorgeurs de Paris , de Lyon ou de Nantes qui onfent le mérite de sauver la France en 1793. Partout, au contraire, oè donûntil l'influence de (Ses gens-là , partout la République essuyait des revers. Etaient-ce les bandes indisciplinées do Rossignol et de Ronsin , ces deux héros des sociétés populaires de la capitale , qui triomphaient de la Vendée? Non , o'élaient quelqoes noyaux de vieilles troupes, telles que l'héroïque garnison de Mayenoe conduite par les Kléber et les Marceau. Etaient-ce les Jacobins et les Cordeliert qui refoulaient au nord et au midi les armées de la coalition? Non , c' étaient d* braves soldats qui n'avaient guère fréquenté les clubs.
Que ceux qui , sur la foi de quelques historiens , admettent l'opinion contraire à la nôtre , prennent des informations auprès des vient militaires qui ont servi à l'époque dont noos parlons, soit dans la Vendée, «oit aux Irontières , et ils recueilleront des témoignages peu favorables au système des biologistes de la Terreur. Quant à nous , nous pensons que l'on peut trèo>bien respecter . ainmr, admirer la Révolution pour les immortels principes qu'elle a proclamés et qui sont loin d'avoir reçu leur application sincère et complète , sans être tenu , sous peine d'inconséquence , de respecter . d'aimer et d'admirer aussi les Fouquier- Tinviile et les Hcrmann , les Hébert et les Chaumette , les Carrier et les Lebon, les CoUot-d'Herbois et les Fouché. Ces deux derniers furent, avec leur collègue Maribon-Montaut , les membres de la Convention qui reçurent la mission do châtier les Lyonnais vaincus, et ils s'acquittèrent do leur tâche avec un luxe dû cruauté qui restera éternellement et justement flétri.
' Croira-t'on qu'il se soit trouvé quelqu'un qui ait pu faire un grave sujet de blâme à Fourier d'avoir menti aux inquisiteurs terroristes, afin d'échapper i la mort en leur évitant un crime? A ce moraliste puritain , nous opposerons l'opinion sensée de Voltaire , qui s'exprime ainsi : ' Noos avons attacha
VIE DE FOIJRIER. 47
Sorti nne première fois des mainï de oenx qui l'avaient arrêté, Foariei* se vit, les jours suivants, ressaisi, puis relâché à diverses reprises., et demeura de la sorte , quelques semaines durant, sous le coup d'une menace conti-> nuelle de mort. IL subissait jusqu'à trois visites domiciliaires par jour, et à chacune d'elles il fallait faire aux agents de la tyrannie, hommes non moins cupides que sanguinaires , le sacrifice de quelqu'un des objets qui restaient encore en sa possession. C'est ainsi qu'il y eut nécessité pour lui de leur abandonner même sa montre, même en dernier lien une fort belle collection de. caries géographiques, à laquelle il tenait beaucoup. 11 parvint enfin à se dérober aux persécutions des inquisiteurs terroristes, et gagna la campagne où il se tint caché quelque temps; puis, se croyant peu en sûreté dans la viiie de Lyon et dans le voisinage, il revint à Besançon, dans sa famille.
11 avait beaucoup souffert pendant le siège et pendant le mois qui suivit la prise de Lyon. Sa santé en était quel« que peu altérée. Quant .an chagrin des pertes pécuniaires qu'il avait faites, il ne s'en montrait dès lors nullement affecté.
» d'autant pim d'iofamie au meiuoago qu»t d« tontes les maavaiaea actioiia, » c'est la plus facile à cacher et celle qui coâle le moins à commctlrc ; mais a d*iu combien d'occasions le mensonge ne devient-il pas une action k^ique? » Quand il s! agit , per exemple , de sauver in ami » celui qui , en ce caS) dirait ■» U vérité , serait couvert d'opprobre ; et nous ne mettons guère de difliéronce
• entre un homme qui calomnierait on innocent, et un frère qui, pouvant con- » lerver la vie à son frère per un mensonge , ûmenît mieux l'abandonner en « disant viâi. La mémoire de M. de Thon , qui eut le ooa conpé poor n'avoir » pas révélé la conspiration de Cinq-Mars, est en bénédiction chei li^ Français i
• s'il n'avait point monti , elle aurait été en horramr. • (MirsrH. De la vertu et du vice. )
En mentant aux bourreaux pour sauver sa vie , Fonrier , aam doute , ne faisait pas un acte héroïque, mais il ne eommiattait rien non plus qnë n'eAt fait à sa place l'homme le plus scrupuleux? A moins d'être en démence , qui denO irait « sans utilité aucune , livrer sa tête è des foos furieux? Il ne s'agissait ici pour Fonrier ni de désavouer un principe, ni de trahir nne sainte cause. Avanil, oui on non, pris volontairement lea armes contre le parti triomplian^? Voilà U létnmé det qneaftions qui loi étaient poséea.
48 PRËlilËRË PARTIE.
De retour dans jsa ville natale^ il se crut dispensé de la prudence qui Tavait porté à se cacher tant qu'il était encore à Lyon ou dans les environs. Malgré les conseils de ses proches et de quelques amis , il se dédonunagea de la contrainte quHl venait de subir en allant librement partout; il se montra sans précaution en public.
Cette conduite lui valut d'ôtre arrêté de nouveau. Le crédit d'un personnage alors influent, son beau-frère, M. Léger-Clerc, Tun des membres les plus* redoutés du comité révolutionnaire de Besancon , le fit mettre ^n liberté.
Quon ne s'imagine pas, du reste, que Fourier s' empressa de recourir à l'intervention de sa famille ou de ses amis. Craignant, soit de compromettre ceux à qui il ft*adresserait, soit de causer dés alarmes à sa mère, il s'abstenait de faire connaiti'e sa position aux persomies qui pouvaient le tirer de ce mauvais pas. Ce fut à son insu , par la femme du concierge de la prison, que sa famille fut avertie. . ' '
Il était resté huit jours sous les verrous, passant le temps, sans 'trop d'ennui, à jouer du violon ou à pincer de la guitare. ,
11 fut relâché; mais on ne le tint pas absolument quitte, et il dut entrer au service.. II se trouvait, on effet, sous le coup de la grande réquisition et dans la catégorie de ceux qui étaient appelés à marcher les premiers : catégorie embrassant, comme on sait*, tout ce que la France comp-
' Décret de la Convention nationale du 23 août 1793. — Ifeat coriens d« lire les termes do décret qhi ordonnait cette mesure presque unique dans l'histoire d'une grande nation.
« Article 1^. Dès ce moment jusqu'à ceint où les ennemis auront été cbaisés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition petrmanente pour le service dçs armées.
« Les jeunes gens iront an combat ; les hommes mariés forgeront les anoeo et transporteront IcS sirbsistances ; les femmes feront des tentes , des habits et •serviront. dans les bôpitaut ; les enfants mettront les vieux Knges en charpie ; lea vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République.
" jlrt. 2. Les maisons nationales seront converties «n casomes, les places pu-
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tait alors d* hommes de Tdge de 18 à 25 ans. Moisson ma-. gnifiqiie de sept années fécondes s^il en fut, el dans laquelle étaient comprises tant d^ illustrations futures de tous les genres !
Fourier, qui devait longtemps encore attendre la célébrité, fut incorporé dans les chasseurs à cheval, 8'' régiment. Le colonel était un M. Brincour, qui avait épousé une demoiselle Pion, cousine de Fourier; et ce fut cette circonstance qui fit entrer celui-ci dans la cavalerie légère. Jeu bizarre de la .destinée ! se figure-t-bn Thomme de la science sociale, Fauteur dq Nouveau Monde induitrUl, sous le frac de chasseur à cheval? Il existe encore un portrait de Fourier qui le représente avec son uuiforme militaire. Le. propre de Vhomme de génie étant dé tirer parti, pour le but supérieur qu il a en vue, des circonstances les plus communes et quelquefois même les plus contraires en apparence à ce but, Torganisaleur du Phalanstère n*a-l-il pas puisé dans les souvenirs du chasseur quelques-unes des dispositions qu'il appliqua par la suitç à sa Pelile Horde, à cette corporation d'enfants qui, à titre de milice sainte du dévouement et de la charité sociale, joue un si beau rôle dans le système harmonien et qu'il nous montre, dans les jours de parade^ manœuvrant sur ses chevaux nains, à la tête de toutes les séries de la phalange ?
Le métier des armes avait, du reste, peu d'attrait pour notre penseur;, il était moins favorable encore que tout autre à ses études et à ses méditations. Fourier rentra dès
bliquei on ateliers d'arme* , le sol des caves sera Umvé pour ea extrair* le salpêtre.
3 Art. 7. lia levée sera générale. Lès citoyens non mariés on veafs sans enfants, de dix-huit à vingt-cinq ans, marcheront les premiers; ils se rendront sans délai au chef-lieu de leurs districts , oA ils s'exerceront tous les jours au maniement des armes , en attendant l'heure dn départ.
> La bannicrc de chaque bataillon organisé portera pour inscription : Le peufle français debout contre les tyrans !
• Art. 8. Le présent décret sera porté dans lea départements par des roar* ri ers extraordinaires, i
quMi le put dans la vie civile. Un congé de réforme, motivé sur ravis du conseil de santé de Besançon , lui fut délivré le 3 pluviôse an iv, à Vesou], où $e trouvait le dépôt de son régiment, qui faisait partie de Tarmée de Rhin et Moselle. Il était entré dons ce corps le 22 prairial an ii.
Vers cette époque le génie de Fourier s*exerça aussi sur les moyens d'assurer à notre patrie Fàvantage dans la lutte qu^elle. soutenait pour la liberté contre les rois coalisés de FEurope. Nous avons sous les yeux une lettre «ignée Car* not) datée du 10 messidor an iv, et contenant ce qui suit :
tt Le Directoire executif au citoyen Fourier, à Besançon, n département du Doubs.
» Le Directoire à reçu, citoyen, votre lettre du 3 mes- » sidor.
n II accueille avec reconnaissance les observations imn portantes qu^elle renferme sur là célérité qu^on pourrait n donner à la marche des troupes républicaines pour leur » passage du ' Rhin aux Alpes et des Alpes au Rhin. Ces n observations ont fixé son attention particulière. »
Les projets qui occupèrent alors la pensée de Fourier ne se bornaient pas, s*il faut en croire le témoignage d^ùn de ses amis, à Fobjet spécial traité dans sa lettre du 3 messidor au Directoire. Ils embrassaient, tout ce qui concerne le mode de subsistance et même d'orgànisation^de Tannée « aux dépens de laquelle^ s'élevaient tant de fortunes scan-^ daieuses*
Fourier vint à Paris en 1797 pour laire etaminer ses projets;
il parait que les plans dès lors conçus par lui ne ten-» daient à nen de moins qu^k une réforme sociale, dont il Qe Connaissait toutefois pad encore le procédé scientifique ; il le découvrit seulement deux années plus tard. Ce qui
VIE DR POCnUER. 61
BOUS fait juger ainsi de la portée de ses projets, c'est que le député auquel il s'adressa pour leur présentation au Gouvernement, s'excusait de ne pas s'employer activement en leur faveur^ par ce ïnotif qu'ils s'écartaient trop des idées reçues et des données de l'ordre établi. Ce député, M. Briot (de Besancon), membre du conseil des Cînq*Gents et qui fut l'un des opposants au coup d'Etat du 18 bru* mairci était d'ailleurs trop absorbé dans la tâche législative et dans les- intérêts pplitiques du moment, pouf étudier à fond lés plans de Fourier. U n'ép méconnaissait pas absolument la valent*, mais il ne leur voyait d'application pos-» sible qne dans on avenir éloigné.
Rebuté enfin de l'inutilité de ses démarches pour obtenir que ses vues fussent mûrement examinées , Fourier quitta la capitale, après un séjour de quelques oiois, et alla re» prendre ses fonctions de voyagenr du commerce.
Au commencement de 1799, nons le trouvons à Marseille, chargé^ par la maison dans laquelle il élait employé, d'une mission qui eut une influence décisive sur sa découverte. Il s'agissait de faire jeter Secrètement à la mer une cargaison de riz que ses patrons avaient, par une odieuse spéculation, laissé pourrir, plutôt que de verser cette denrée sur la place pendant une famine qui avait précédé. Ayant accaparé presque tous les grains qui approvisionnaient le pays, ils s'étaient crus plas intéressés à maintenir la dierté, à jouer à. la hausse! Une baisse survint qui trompa leur calcul.
C'est de cette année 1799 que date la découverte capitale de Foujpier, magnifique couronnement de l'œuvre humanitaire du ' dix*huitîème siècle! 11 la fit en cfaerchant les moyens de mettre un terme aux crimes du commerce contre la Société, en spéculant sur des dispositions et des combinaisons capables d'introduire la vérité dans cette branche importante du mécanisme social. Mais nous reviendrons
52 PHElinèRE PARTIE.
plus tard sur les travaux de Fourter comme réformateur et socialiste. Continuons Texposé de sa vie. -
Fourier fit encore un voyage à Paris dans Tannée 1800. U revint habiter Lyon les années suivantes.
Afin d'avoir plus de. liberté et plus de temps pour ses recherches, il se fit courtier marron, c'est-à-dire courtier sans brevet légal ni cautionnement : profession plus commune alors qu'elle ne Test devenue depuis, à- raison des prohibitions de plus en plus rigoureuses dont elle a été Fobjet, mais qui existe encore de fait dans toutes les grandes places de commerce. Elle y est protégée sous main par les négociants, qui sont aises de pouvoir se soustraire ainsi aux exiglBnces des courtiers officiels. Cette occupation, ëans lui prendre tout son temps, procurait. à Fourier des émoluments sufîisants pour son existence. 1.1 s'exprimait d'ailleurs sur ce rouage du mécanisme commercial avec la même franchise que sur tous les autres. « Un courtier, disait-il, est un homme qui colporte lès metisonges d'autrui auxquels il ajoute les siens, n •
Personne, aussi bien que lui, n^avait* percé les mystères de notre état industriel. Sur les procédés- et usages du trafic, du négoce et des manufactures, sa conversation était toujours instructive, ingénieuse, piquante.
De sa modeste position , Fourier jetait par instants les yeux sur la scène politique, et il jugeait à sa façon la marche des événemeVits. Les horoscopes qu'il osait en tirer frappèrent d'étonnement Facteur même qui jouait alors le premier rôle dans le monde et qui fit interdire, par la voie de l'autorité, ces indiscrétions du courtier lyonnais, trouvées compromettantes apparemment pour les desseins ultériem^ du consul Bonaparte. Voici & quelle occasion l'attention du futur empereur fut un moment attirée sur l'obscur seT^ gent de boutique, comme Fourier se désignait lui-même.
VIE DE FOIRIER. 53
Dans le Bulletin de Lyon du 25 frimaire an xii (17 décembre 1803 ) avait paru un article ainsi conçu :
t Triumvirat eontinenial et paix perpétuelle sous trente^ ans,
> Les grands événements qui ont signalé la fin du dix-hnilième siècle né sont que des bagatelles en comparaison de ceux qui se préparent L'Europe touche à une catastrophe qui causera une guerre épouvantable, et qui se terminera par la paix perpétuelle.
> A ce mot, Ton se r^>peUe la. vision de Tabbé de Saint-Pierre ; mais il ne s'agit pas ici d*un plan de pacification , il s*agit d'une crise forcée par les circonstances.
« Le genre humain passera d'abord à une paix temporaire et générale par l'efTet du triumvirat continental. 11 ne reste sur le continent que quatre puissances marquantes, France, Russie, Autriche et Prusse. La plus faible des quatre , la Prusse , peut être conquise et démembrée, selon l'usage établi depuis un demi* siècle de se réunir pour écraser le plus faible. La Prusse , malgré sa belle armée, n'«st qu'un Etat paralytique. Ouverte de toutes parts y elle sera partagée par ceux des trois autres qui voudront se ligner pour l'envahir. Elle prévoit le choc qui la menace , elle n'ose rien entreprendre. En vain grossit-elle ses armées; la pauvre Brasse ne peut pas tenir une campagne conjtre deux des trois grandes puissances liguées.
> Si l'une des trois grandes puissances, conune la France, se trouve. embarrassée par une révolution ou autre incident, les deux autres se ligueront et attaqueront la Prusse, qui sera anéantie par une seule bataille perdue. Dès lors l'Europe sera réduite au triumvirat, France, Autriche, Russie. On sait quelle est l'issue de tout triumvirat, un dupe et deux rivaux qui se déchirent. Il est bien probable que l'Autriche jouera le rôle de Lepidus. Elle se trouve resserrée entie deux prétendants. La France et la Russie. partageront l'Autriche, et disputeront sur son cadavre l'empire du globe. Ainsi, pour donner au globe la paix générale, il faut former le triumvirat par l'ancautissement de la Prusse ; dix ans après, il ne restera qu'un seul maître.
» Je compte pour rien l'Angleterre dans cette lutte. Celui qui commandera à l'Europe enverra une armée prendre possession
de rinde, fermera aux Anglais les ports d'Asie tX d'Europe; il fera incendier toute ville qui recevrait le& produits anglais, même indirectement ; alors cette puissance , purement mercan* tile, sera anéantie sans coup férir.
V Lé souverain de l'Europe imposera tribut aa globe entier, et établira la paix temporaire sur toute la terre. Il reste & savoir par quels moyens il pourra perpétuer cette paix. Atant de les expliquer, j'observe que les philosophes, gens qui qnt la vus courte , n'ont pas encore entrevu le principe de la pmx tempo* raire. Ce principe est la formation du triumvfrat , d'où résulte le choc ultérieur et l'unité du continent. Quel est l'empire barbare qui résisterait au madtre.-de l'Europe! Serait-ce la. Chine , que huit mille Russes ont fait trembler et que lord Clive se flattait de conquérir* avec vingt mille Anglais ? Lorsque les Romaiitt et Charlemagno ont possédé l'Europe, ils ne pouvaient pas rëdiiir le globe, parce qu'ils n'avaient pas,comifie nous, la tactique et l'art de la'navigafton, devant lesquels tout empire bariiare n'est qu'un pygmée. Tout occupés de calculs mereantilés \ nos savanta ne s'aperçoivent pas que la civilisation marche àce dénoûmàit, au triumvirat , et qu'il faudra bientôt débattre le sceptre de l'En* rope. Que serviront alors les îles à sucre? Qui aura le plus dé colonies sera le plus confus ; tout sera la proie du triumvir victorieux; et la France, au lieu de s'exténuer dans ces luttes colo« niales et mercantiles , devrait prencire ses mesures pour pouvoir tenir le dé dans le triumvirat dont la formation est prochaine et inévitable. Mais, si la France s'arrête plus longtemps aux chU mères commerciales , elle* sera jouée par la Russie , qui ne tan* dèra pas trente ans & réaliser la prédiction de Montesquieu.
« Je n'ignore pas combien les esprits sont prévenus en faveur de la France , et combien ses triomphes récents lui inspirent de sécurité. Mais ceux qui volent un peu ioin ne se laisseront pas éblouir par cet éclat. Je pourrai démontrer dans d'autres articles que, si le triumvirat se formait dans la conjoncture actuelle, la France serait perdue; la Russie poun*ait, après la chute de l'Autriche , occuper toutes les régions situées en arrière de l'Elbe et de l'Adriatique, et armer contre la France deux millions de soldats rassemblés dans l'Europe et l'Asie. Voilà le coup qui menace l'Occident. Et vous , poblicistes , qui ne prévoyes pas cette
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erise, n'étes-vom pat des eofaoti à renvoyer à Tëcole? Combien d antres ëvéneraents se préparent et dont vons n'avez rien prévu I Votre crédit touché à sa fin. Vous sièges dans les académies à côté des hommes qui enseignent la vérité, h. côté des physiciens et géomètres; préparez-vous À rentrer dans le néant. La vérité que vous cherchez depuis deux mille cinq cents ans va paraître pour votre confusion ; les sciences politiques et morales ont plus duré qu'elles ne dureront. >
Un pareil langage était propre à liaire impression» surtout à une époque où 1«| presse avait peu Thabilude de s^exprimer avec hardiesse sur les hautes questions poUtiques. Peu de jours après la* publication de Tartide, le pre* mier consul fit pi^ndre des informations sur Fauteur. M.Dnbois, commissaire général de police à Lyon, s^adressa dans ce but à Pimprimeur qui éditait le journal et qui n*étaii autre que M. fiallanehe, aussi inconnu «lors que son col-» laborateur. u Je lui dis — écrivait à ce sujet M. Ballanche— - » je lui dis qui était Fonrier, un homme modeste, étranger .» â toute 'espèce d* ambition et jouissant parmi nous autres» n jeunes hommes de ce temps, d*une grande réputation de y> science géographique. » L'affaire en resta là; seulement Péditeur du Bulletin dé Lytm fut invité à ne plus publier les communications de Fauteur du Trwmnrat continental quand elles auraient pour objet la politique.
A cette occasion, il fut, ditH^n aussi, proposé à Fourier un emploi an ministère des affaires étrangères; mais Po»rier refusa. Il tenait trop à sa liberté pour Téchanger contre une place.
D'autres articles de lui parurent encore dans la feuille lyonnaise; ils traitent de certains points d'économie politique alors controversés. Un de ces articles, à la date du 27 nivôse an xii (18 janvier 1804), a trait à Vaeceptattùndee lettres de change. Il commence ainsi : « Cette innovation, » si longtemps rejetée, va devenir inévitable; elle sera éta«r> bile de. droit par le nouveau Codé commercial. J'entre^
» prends de prouver que T^yon e»i intéressé à ade)>ter au » plus tôt Vacceptathn cVlaquelle il faudra souscrire tôt on » tard, n Non-seulement la prévision de Fourier fut* justifiée par la publication du Code de commerce qui imposa Tacceptation comme loi générale , mais il arriva en outre que, le commerce de Lyon ayant voulu ^ par suite de ses habitudes d^excessive prudence, persévérer dans les anciens usages de non-acceptation , un assez grand nombre de maisons de Genève vint s'établir dans la ville même pour pratiquer l'acceptation à laquelle répugnaient les maisons lyonnaises.'
Parmi les insertions signéesdu nom de Fouri^ ou de ses initiales G. F., qui ont été découvertes dans le recueil du Bulietin de Lyon, grâce aux redie relies de M. Olivier Barbier, il en est qui portent sur des questions cosmogonl-^ ques; on trouve aussi quelques pièees^c vers d'an caractère léger et satirique. .
On voit qu'indépendamment de l'élaboration persévérante de sa théorie, Fouricr alliait une assez^ grande' diversité de travaux d'esprit aux occupations triviales de son emploi de courtier marron.
Soit qu'il désirât se donner une position plus régulière,* soit quMl eût principalement en vue de provoquer la création d*une institution utile, Fourier adressa au préfet du Rhône. lîn mémoire tendant à ce qu'il fût établi, près la bourse de Lyon, des courtiers spéciaux pour le transport, et il demandait à être inscrit sur la liste qui serait dressée à cet effet. Ge mémoire porte la date du 30 janvier 1808 et est signé c( Charles Fourier, voyageur de commerce, à Lyon, rue Saint-Côme, n*" 74 » L'auteur y expose : a Que r.art. 82 du Code de commerce établit incompatibilité en-> tre les fonctions de courtier de marchandises et courtier de transport par terre et par eau; que , ces fonctions étant cumulées par les courtiers , titulaires de Lyon, il y avait lieu à la création d'entremetteurs spéciaux pour le trans-
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port » Fonrier développe ensuite les motifs qal militent en faveur de sa proposition , tels que Flmmensité dn roulage et du transit dont Lyon est le siège, principalement en temps de gnerre maritime; Timpossibilité où se trouvent les dix courtiers commissionnés pour la marchandise de vaquer aux négociations du transport, moins lucratives et plus pénibles que celles qui les occupent. Pour justifier la nécessité actuelle de là classe d'agents dont il réclame Tinstitution', le pétitionnaire signale les changements survenus, depuis la révolution, dans le mécanisme commercial, par la multipKcation des agents et la subdivision des affai* res; double circonstance qui exige, suivant -lui, de nouveaux moyens d'information régulière.
La pièce dont n^ons entretenons le lecteur est un modèle du MyVe clair et concis qui convient aux affaires , bien qu'elle révèle aussi, à plus d'nn trait, le profond observateur du mouvement social. Il ne parait pas d'ailleurs qu'il ait été, par l'administration , donné aucune suite à la proposition de Fourier.
Ce fut à cette époque, c'est-à-dire vers la trente-cinquième ou trente-sixième année de son ûge , que Fourier mit ail jour la première publication où ses idées aient été réunies en corps de doctrine. Eii 1808 il fit imprimer à Lyon la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, écrit quil donnait seulement comme annonce et prospectus de sa découverte ^
Ce premier ouvrage de Fourier est celui de tous peutêtre qu'on lit avec le plus de charme. Il est moins didactique que ceux qui le* suivirent. 11 respire toute la confiance de la jeunesse. Fourier, lorsqu'il l'écrivit, avait foi dans le bon sens des hommes ; il regardait sa découverte comme
* Théorie dei qtuUre numtements et des destinées générales. — Prospeetui et Annonce de la Découterte. —^ A Leipsig . 1808. — Cette Totitte indication témoigne de la liberté dont jouissait la presse sous le régime impérial. L'ouvrage avait été imprimé à Lyon. Un seul journal du temps , la Gasette fit France . en rendit compte dans ses ii«* des 1 . 4:. et 1 i décembre 1808.
sûre d^étre accueillie avec Fempressement et rentbousiasme que méritait une si grande et si heureuse chose. La naïveté de son assurance h cet égard est vraiment curieuse. Elle est consignée dans les dernières pages de cet écrit de 1808^ où Ton trouve un chapitre intitulé : AvU aux CivUUéi re» lativement à la prochaine métamorphose sociale, u Ne cou- )i struisez aucun édifice,» leur conseillait Tauleur; u la » distribution des bâtiments civilisés n'est point compatible ».ayec les habitudes de Tordre combiné.-^ .En propriétés » rurales, recherchez préférablement les bois de haute fu- » taie et les carrières : il faudra subitement construire uoe » infinité de nouveaux édifices.... Ne formez aucun.établis- » sèment lointain : ne songez point à vous expatrier, par » appât de la fortune ; chacun sera heureux dans son paya. » — Faites des enfants; il n'y aura rien de plus précieux, 1) au début de Tordre combiné, que les petits enfants de 9 trois ans et au-dessous,. parce que, n'étant pas encore » gâtés par Téducalion civilisée, ils pourront reeuûllir toas » les fruits de Téducalion naturelle et s'élever à la perfec- V lion de. corps et d'esprit. En conséquence, ub enfant de » deux ans sera bien plus précieux qu'un .d^dix^t...,. n
< Noui craindrioai cependant de donner une iàie fansio de la diapoiition d'esprit où se trouvait Fourier relativement & l'accueil qui serait fait à sa tbëorle , si nons nons bornions an pusage prëettë. En votoi' un second , tiré p«nnl<* lement du premier ouvrage de Fourier, et qui montre qu'il ne s'aveuglait nullement sur les préventions que l'annonce de sa découverte devait rencontrer :
Lorsque j'apporte l'invention qui va délivrer le genre Jinmain dn cbaot » civilisé , barbare et sauvage , lui aunrer plui de bonbeur qu'il n'en eftk oad » souhaiter, et lui ouvrir tout le domaine des mystères de la nature d'oà il se
> eroyatt à jamais eieln, la raoltitnde ne manquera pas de m'aoenier de cli*rift« » taoerie, et le« hommes sages croiront user de modération en me traittnt sen- » lement de visionnaire.
> J'ai signalé les préjugés que l'ioforlnne générale et4'orgn«il fcieotifiqat » élèveront contre moi ; j'ai voulu par là prévenir le lecteur contre les sarcasmea
> de cette multitude qui prononoe tranchément sur ce qa'elle ignore » et qni • répond aux raisonnements par des jeux de mots dont û manie a gagné jua- 9 qu'au petit peuplé et répandu partout l'habitode du persiflage. Lorsque les » preuves do ma découverte seront produites et qu'on verra s'approcher l'instant
> d'en recueillir le froit ; lorsqu'on verra l'unité universelle prête à s' élever rar
VIE DE FOCJRiER. M
Dans la citation que je viens de faire, je ne me dissi* mule pas qu'un mauvais plaisant pourra trouver sans peine un beau sujet d*escrime.' Je ne prendrai pas le soin de repousser des railleries qui, comme on Fa dit^ ne prouvent rien , pas même le plus souvent Fesprit de celui qui les £aît On peut se dispenser désormais de défendre Foorter contre des attaques de ce genre.
Au. surplus i que témoigne Tillusion dans laquelle était rinventeur sur la prochaine et pour ainsi dire immédiate réalisation de ses viiès sociales? Elle témoigne qull était sûr du 'résultat de- ses combinaisons, quMl se sentait prêt d5s lors pour la mise en pratique de sa Théorie, et 'qu*il jngraît les hommes doués d* assez de bon sens pour ne pas négliger une tentative qui n^était rien au prix des efforts gigantesques i au prix des sacrifices énormes que venaient de faire les nations civilisées, et notamment la France ,' dans Fespoir d'une amélioration de la condition sociale des usasses , amélioration trop vainement, hélas ! poursuivie & travers tous les fléaux de la guerre et des révolutions. Auprès de tout ce que dévoraient, chaque année , ces luttes qui épuisaient TEurope de sang et de richesse; auprès de ces levées d^hommes et d*argent sans cesse renouvelées pour la destiniction , ce qu-exigeàit la tentative d^organisatîon pacifique proposée par Finventeur du procédé sociétaire était assurément peu de chose : el pourtant cette tentative, dans Fhypothèse d*un succès même partiel , apportait aux hommes plus de biens qu'au* Cun d'eux, avant Fourier , n'avait osé en espérer pour ses semblables!
Je le demande donc, de quel côté était la déraison? du
• lë§ ralnM de U btrtMfle ef de là eivHIratioii/les cntiquei piiieHmt labite* 9 mfent d» di^io à rivreMO; iU voodront ériger l'inventoar en demi-dieu^ et
• il* l'aviliront de rechef par des excès d'adulation, comme ils vont s'avilir par > été railleries inoonsidërées.
■ Quant aiu hommes impartiaux, qni composent le très-petit nombre, j'aime « leur déGance , et je la provoque. »
dO PREMIERE PAR'HE.
côté de Fourier se persuadant que Tidée d'uae simple expérience sur lin petit canton agricole serait, facilenoient accueillie* puisqu'elle, promettait tous Içs avantages sociaux qu'on avait si malencontreusement cherchés dans les grapdes expériences politiques appliquées à tout un peuple ; ou du côté de ses contemporains , de ses compa^ trioteSf qui ont préféré courir de nouveau , avec le profit que chacun sait, la chance des vicissitudes politiques? Il faut le dire , un particulier qui conduirait ses affaires comme les. nations en général conduisent les leurs, lorsqu'il' s'agit- d'innovations à. opérer, serait à bon droit considéré comme atteint de folier Je suppose un agronome, par exemple : s'il veut tenter un essai en culture» ira-t-il, à moins dé démence évidente /l'appliquer tout d'abord à la totalité de ses terres? Ainsi font cependant les nations; elles placent leur fortune sur un seul dé dans le jeu jdes révolutions. Les expériences sociales qu'elles tentent sont nulles, pai'cc. qu'elles ne sont ni méthodiques ni complètes, parce qu'elles ne s'appliquent ^onimunément qu'à. l'ordre administratif qui n'est qu'un 4es rouages du mécanisme et le moins imparfait peut-être; elles sont extrême* ment onéreuses, parce qu'elles se font d'emblée sur 33 millions d'hommes, sur 28,000 lieues carrées, de pays. Si la chimie expérimentale procédait de la sorte, elle s'exposerait tous les jours à. faire sauter nos villes. Et pehse-t-ou que les hommes politiques connaissent mieux les éléments sur lesquels ils opèrent^ que les chimistes ne connaissent ceux qui font l'objet de leurs expériences ?
Pour conclure sur cette digression, qui a bien son importanc^î, car la question est la même aujourd'hui qu'en 1SQ8, je ferai observer que, si Fourier est le plus audacieux des réformateurs, il est de tous aussi le plus .prudent, celui dont le système, fût-il erroné de tout points peut être essayé avec le moins d'inconvénients , et sans péril aucun pour la fortune des peuples, si souvent compromise de
VIE DE FOIRIER. 61
nos jours par les révolutions et par les réactions qui les suivent
Il est à remarquer d^aiileurs que ce uVsl pas aux peuples que le choix est laissé entre la voie révolutionnaire et la voie expèrimenlale pour arriver aux réformes et à une bonne constitution de la société. Quand les réformes dont la né* cessité est à la fois évidente et urgente sont opiniâtrement refusées, combattues par de mauvais gouvernements, que reste-t-il aux peuples , sinon le. recours à la force contre des gouvernements traîtres à leur mission ? Avant d*en venir là, combien n*a-t*on pas fait d'appels infructueux à la justice, au bon sens, à Fintérét même de ces gouvernements entêtés et aveugles!
En annonçant sa découverte, Fourier ne négligea pas de s* adresser à Napoléon, en qui Von saluait alors Thomme du siècle, l'arbitre des destinées du. monde. Après avoir vivement retracé les symptômes précurseurs de la métamorphose sociale, Tauteur, dans un morceau où sa forte pensée a pris une allure presque lyrique, entonne Thymne de Fespcrance, destiné à consoler les peuples partout gé« missants sous le faix de Finfortune. Ce morceau est Fun des plus magnifiques qui soient sortis de la plume de Fourier.
. La Théorie des qttatre mouvements, livre admirable de style dans plusieurs passages, admirable de pensée d'un bout à Vautre, offre une critique vigoureuse de la société actuelle , critique qui n'a pas été surpassée depuis , soit en verve, soit en profondeur. C'est là, c'est dans les premières pages de ce livre , qu'il faut aller chercher le secret de la méthode de Fourier, le principe de tous les jugements qu'il porte, et dont quelques-uns peuvent paraître étranges, si l'on n'est pas remonté avec lui jusqu'à son point de départ. Ainsi rien de plus commun que de trouver des gens qui se récrient de prime abord sur le langage que tient Fourier à l'encontre des philosophes et de la Civilisa-
6î prï:mikre partie.
lion. Pour prévenir toute méprise à cet égard, il faut se laisser orienter par lui. Or, voici la boussole que, tout en commençant, Fourier remet aux mains de ses lecteurs :'
« ....Sous le nom àe philosophes , je ne comprends , dit- )) il, que les auteurs des sciences incertaines, les poli- I) tiques , moralistes , économistes et autres dont les théo- » ries ne sont pas compatibles avec Texpérience et n*ont n pour règle que la fantaisie des auteurs. On se rappellera h donc , lorsque je nommerai les philosophes, que je n'enn tends parler que de ceux de la classe incertaine et » non pas des auteurs des sciences fixes, n (Théorie des quatre mouvements^ Discours préliminaire.)
Ayant, à la suite de considérations qu'il expose, adopté pour règle dans ses rechercbes des moyens de remédier aux misères sociales, le douté^ absolu et Vécart absolu, il a, comme il Vexplique , appliqué le dout^ à la Civilisation , société qui traîne tous les fléaux à sa suite , indigence , privation de travail, fourberie, guerre, etc. « Quoi de » plus douteux, s'est -il dit, que la nécessité et la.perma- » nence de cette Civilisation? n'est-il pas probable qu^elle » n^est qu'un échelon dans la carrière sociale?... » (Ibid.)
Mais notre objet n'est pas pour le moment de donner une analyse de la Théorie des qttatre mouvements , ni du système pbalanstérien ou sociétaire, plus complètement développé dans les publications suivantes de l'inventeur* Terminons en disant que ce premier i3uvrage contient déjà toute la doctrine de Fourier sur les propriétés fondamentales de l'Attraction passionnelle, et fait entrevoir toutes les splendeurs de l'ordre futur. Combinaison des travaux de ménage, de culture et de fabrique, organisation des travailleurs par Groupes et Séries, ou, comme l'auteur les appelait alors , par Sectes progressives , voilà le fond pratique de la Théorie des quatre mouvements , aussi bien que des autres écrits de Fourier. C'est le livre qui sera le plus goûté, dans quelques-unes de ses parties, de la majorité
des lecteurs. L^édiUon, qui était restée fort longtemps au fond du magasin d^un libraire de Lyon , est épuisée depuis 1834
11 en a été publié une seconde en I&41 , avec des corrections indiquées par Fourier lui-tnéme, et avec des notes sur quelques points à Tégard desquels il avait ultérieurement modifié sa Théorie. Ces modifications ne portent nullement d'ailleurs sur les principes fondamentaux, qui sont restés invariablement les mêmes ^
Malgré le mauvais accueil fait à ses idées» dont le grandiose p^tssait ponr de la folie aux yeux mêmes des hommes les plus bienveillants pour Tauteur, celui-ci n^en continua pas moins d'élaborer en silence toutes les parties de la science nouvelle dont il avait trouvé les bases.
Fourier fit un voyage en Suisse dans le courant de 1809. Mais il continua de résider habituellement à Lyon. Nous voyons par des lettres de lui, aux dates de 1812 et 1813, qu'il demeurait dans cette ville, rue de Clermont, n** 27, puis n* 15.
. Il avait été nommé, en 1811 , par le préfet du Rhôn'* , M. dé Bondy, expert vérificateur chargé de -recevoir Jes livraisons de drap qui se faisaient aux magasins militaires de Sainte-Marie-des-Chaînes, à Lyon. D'une probité à toote épreuve , connaissant à fond toutes les roueries commerciales, bon appréciateur, en outre, de la qualité des
* Dan» ton ouvrage de 1808 , Fourier pofo ainsi lot Juisea de sa mëtapby- BÎque :
a La nature . y dit-il , Mt eonipoiëtf de trois prîncipcg ^terneb , inertes et indestructibles :
» 1° JHeu ou V esprit, principe moteur;
1 2<* La ilatiére , principe passif et mû ;
» 30 La Juttiu ou les mathématiques s principe régulateur du mouvement • P. 50, édit. de 1808.
Voltaire avait ëooncd le troisième principe en ces termes : « C'est évidemment une mathématique générale qui dirige toute la nature. " (Prilosopnir. Commentaires sur MaUbranche. )
étoffes, personne mieux que Fourier ne pouvait convenir à la fonction de contrôle qui lui avait été attribuée.
Dans le commencement de mai 1812, il perdit sa mère, décédée à Besançon qu'elle n'avait pas cessé d'habiter. D'une piété méticuleuse et peu éclairée , madame Fparier n'avait pas vu sans alarmes la tendance des idées de son fils. La publication de son premier ouvrage , dont elle eut avis non par lui, mais pai" des étrangers, fut pour elle un sujet de chagrin et d'inquiétude. Néanmoins elle conserva tou* jours à son Charles toute son affection, et elle lui laissa en mourant une preuve de sa tendre sollicitude. Sachant combien il était insouciant pour ses propres intérêts et pour tout ce qui le concernait personnellement, la mère de Fourier lui légua par préciput une pension pnnuelle et viagère de 900 francs, payable par ses trois autres enfants solidairement C'est à cette prévoyante sollicitude du cœur maternel que le créateur de la Science sociale a dû peut-être d'échapper aux atteintes de la misère, et de pouvoir accomplir la sublime tâche qui lui était imposée y -r son génie.
Je n'ai aucune autre donnée sur la vie de Fourier jusqu'à l'époque où commencèrent ses rapports avec M. Just Muiroi), en 1816. Je sais seulement que pendant lesCent- Jo'urs, son homonyme-, M. le comte Fourier, nommé préfet du. Rhône par Napoléon à son retour de l'Ile d'Elbe, le plaça à la tête du bureau de statistique de cette préfecture.
Les maux d'une double invasion pesaient sur la France à l'époque (fin de 1815) où nous sommes arrivé» de la vie de Fauteur du système phalanstérien. Foprier, bien qu'il spéculât toujours dans ses travaux sur le bonheur de l'Humanité entière, était animé cependant d'un sincère et sérieux patriotisme, — non pas, à la vérité, de ce misérable esprit de parti, sentiment mesquin, le plus souvent contraire au bien de la patrie elle-même, et auquel on a
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trop prodigué de tout temps , et particulièrement de nos jours,, ce beau nom de patriotiiirae. Aussi, plus sensible en réalité aux revers et à rabaissement- de la Fùince qull n'affectait de Te paraître, Pourier déplore en plusieurs endroits de ses écrils, avec une amertume qui, pour avoir revêtu une forme misanthropique, n*en révèle pas moins un profond amour du pays; Fourier, dis-je, déplore que ses compatrioles n'aient pas su se soustraire aux cala«mités dont ils ont été accablés depuis, en mettant à Fessai sa découverte dès qu'elle leur fut annoncée. Par cette opération, qui eût été rapidement imitée de toutes parts, le monde aurait passé, suivant lui, en quelques années, à un état social supérieur à la Civilisation , état qui devait rendre impossible désormais tonte espèce de guerres, aussi bien internationales que civiles. Voici à cet égard ce qu'écrivait en ]$18 l'auteur de la Théorit des quatre mauve-' tnents, dans une Introduction mise en tête d'un e^ein<plairë de son livré : ;
u J avais déjà résolu quelques-uns des problèmes prin- » cipaùx, entre autres celui de la formation des séries » passionnelles et de la distribution d'une pbalange d'barn monie domestique à 810 caractères contrastés; je tenais » déjà le secret de la répartition équilibrée. On pouvait n donc, dès celte époque, sortir de la Civilisation] Les '} Français ont préféré y rester : elle leur a valu depuis » une perte de 1,500,000 têtes dans les combat», des bu- » mîliations et des spoliations de toute espèce; le tableau y>- de ces désastres est la meilleure réponse à leurs plaisanr teries , dont ils ont été si bien punis. » .
Je sfiis qu'en l'absence des preuves de l'infaillibilité de ses combinaisons sociétaires, ce langage de la part de Fourier peut sembler -étrange, pour ne pas dire plus. Mais lorsqu'on s'est initié à la connttissance de toutes les ressources qu'il a su faire découler du principe d'Association; lorsque, par des exemples tirés même de la société ac-
tuelle, on juge de toutes les merveilles que va opérer dans latnain de cet enchanteur la baguette magique de TAttraotîon à laquelle nous obéissons tous; lorsqu^on voit, grâce à une simple transformation des conditions du travail, chacune de nos. passions, lors même qu^elle nfe chercherait que sa satisfaction propre , concourir en raison même de son intensité à F harmonie et à la prospérité sociale; lorsqu'on a suivi Tinvénteur dans ces détails" minutieux de dispositions et de calculs où tout a été prévu, où pas une des forces qui se trouvent dans la Nature et dans THuma* nité n^a été omise, ;t^ oh! alors Fétonnement, disons mieux Tébahissement , subsiste toujours ^ans doute ; mais Id possibilité de la réalisation de tous ces biens apparaît aussi, et quiconque ne veut pas faire abnégation de son intelligence , ni laisser étouffer la voix de son cœur et de sa raison sous Tautorité des* maximes qui depuis trois mille ans président aux malheurs dé la terre, demeure convaincu que Fourier a bien réellement ti^ouvé les lois de la destinée sociale de l'Homme, et donné à la génération con<tempoi'aine les moyens dVntrer dans- cette destinée heureuse' ; destinée telle en un mot que Ta dû préparer pour ses enfants un Dieu souverainement bon.
Ces considérations, je le sens bien, pourront ne pas paraître à leur place dans une notice biographique. Mais , quand on est imbu de la sublime doctrine de Fourier ^ comment parler de Fauteur sans chercher & faire sentir le prix de sa découverte à tous les esprits larges et à tous les cœurs généreux ? à tous les hommes enfin , car tous , sans exception, ont le même intérêt que nous à Fapplicalion de cette découverte, un intérêt de bonheur collectif et de bonheur [ifarticulier?
Dans Fhiver de 1815 à 1816, Fourier quitta Lyon et se retira & Talissieu, village du Bugey, dans le département de FAin , chez les enfants de sa sœur, niadame de Rabat »
VIE DE FOCRIEiL 9t
dont le mari était niort sous-préfet de Beiley. Il habitait aussi cette dernière ville une partie du temps, chex une autre sœur, madame Parrat*Brillat : presque toutes ses lettres de cette époque sont datées de Belley, où bientôt il résida exclusivement, s*étant brouillé avec les Rubat, qu*il cessa de voir. C'est là que, pendant les cinq années qui vont suivre, Fourier mûrira sa découverte et élaborera les diverses brancbes de sa Théorie. La plupart de ses cahiers manuBcrits ont été rédigés dans cet intervalle de temps , aussi bien ceux qui sont restés inédits que ceux qui servi» rent à la composition du Traité de VAstodatwn*,
L*année 1816 fut importante pour Tayenir de la Doctrine harmonienne '. £Ue mit en rapport avec Fourier rhomme qui avait le premier compris toute la valeur de sa conception , et qui devait lui procurer les moyens de la mettre au jour av^c les développements que laissait à dé» sirer Fouvrage de 1808. Cet homme était Just Huiron, dont le» titres ne sont ignorés d'aucun de ceux qui sHntéressent aux idées phalanstériennes.
Doué d'une de ces natures chercheuiu du vrai dont parle Montaigne, mais peu satisfait de tout ce qu'avaient pu lui enseigner les livres des savants , des philosophes , des mo* raliates, des économistes, de tous ceux, en un mot, qui prétendent expliquer le monde et la destinée humaine, Just Muiron sentait qu'il- allait être atteint de. ce scepti** cisme mortel , fruit trop ordinaire de l'étude de ces sys-* tèmes fragmentaires- et contradictoires, lorsqu'en 18141a Théorie des quatre mouvemenU lui tomba entre les mains. Ce fut pour lui le trait de lumière qui dissipa les ténèbres du chaos philosophique amassé dans sa tête. 11 se mit àus»
^ Les premiers se publient depais 1845 dans la Phalange, revtie fondée par racole lOciiKaira. (.Vote d§ la 3« idU,)
* OocUrine haraièBiaiine , Syitème phakiul^rieD , Tb^«ri« lociéUira , expreasiona qai désignent une seule et même chose dana le langage de Fourier et o« ion école.
sitôt en qu$te de rhommé qui apportait une solution si merveilleuse de tous les problèmes sociaux, et qui donnait pour gage de la réaiilé de sa découverte des aperçus d^une telle portée, qu'il était impossible de n'être pas frappé de la puissance en quelque sorte divine de son génie. Mais la recherche n'était pas facile; car pour toute indtcatioh, le livre portait : S'adresser à l'auteur (Charles, à Lyon). Néanmoins le zèle de Tadcplc parvint à découvrir le nom et la résidence du maitrc auquel il^put écrire en 1816, pour lui faire part de Timprcssion qu'il avait éprouvée de la lecture de son premier ouvrage, et lui demander quelle suite il avait donnée ou il se proposait de donner à ses idées.
lia réponse de Fourier fut simple; polie, bienveillante. 11 y indiquait les obstacles qui4'avaient ou empêché ou détourné de tenter de nouvelles publications depuis celle de 1808, ajoutant qu'il vrnaitrde se retirer à Belicy pour s'occuper d'un traité complet de sa4héorie de l'Attraction, mais qui ne devait pas paraître avant deux années au plus tôt.
La correspondance était engagée : Muiron n'eut garde de ta laisser fmir, avide qu'il était et de connaître tous les développements donnés par l'inventeur à sa théorie et.de coopérer soit à l'œuvre de la propagation , soit aux préparatifs d'une réalisation si désirable* pour le bien de lliu*manité. Cette correspondance entre Fourier et son premier disciple sera nn des documents les plus précieux pour l'histoire de l'évolution de l'idée sociétaire dans le monde. Lorsqu'elle commença, Fourier était bien revenu de l'opinion (s'il l'avait jamais eue) qu'il ferait admettre aisément les vérités- par lui découvertes. « \e croyez pas, n écrivaitil à Muiron en reproduisant les expressions d'une lettre de ce dernier, « ne croyez pas à V extrême faciliU avec la^ n quelle je dissiperai tous les doutes. On a de la peine à n éclairer ceux-là mêmes qui ont, comme vous,- Tin telliyy gence et l'intention; que sera-ce de ceux qui n'ont ni K l'une ni l'autre? n Vno chose frappe aussi tout d'abord
VIE DE POURIEtl. 09
dans les communicatioDs du mailre; c* est sa rigueur impitoyable pour les subtilités métapbysiques' sans but utile; c est son attention continuelle , sa persistance, obstinée à ran)ener toujours la question pratique et importante, celle du bonheur social, et par conséquent de Forganisation industrielle qui peot seule le procurer.
Fourier avait dès lors arrêté le plan de son grand ouvrage qui devait avoir neuf volumes. Pour donner une idée de Timmensité du champ qu*il embrassait, nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs le tableau suivant. Cest la distribution d^ Fouvrage telle que Fauteur Favait établie, et F indication des matières quMl devait traiter dans chacun des neuf tomes. #
1. Doctrine ahitraitt d« l'Attraction paanonnée. -— Doctrine mixte, Amo< cialion et Attraction.