‹ Fourier, sa vie et sa théorie (volume 2)Chapitre 25 sur 39 · S XXIV · texte numérisé non relu

S XXIV

Cinquième Période sociale,

CIVTLISAnON.

Alors vient la. Civilisation, quand Tindustrie barbare a préparé les provisions dont a besoin, pour s'engager dans une voie nouvelle, cette autre caravane de rHumanité qui cherche son destin, la Civilisaiion. Mais ce ne sera là.en'* core qu'un émissaire envoyé en reconnaissance, et faisant les apprêts d'autres excursions qui sont au-dessus de ses forces et que pourront seules accomplir des Sociétés d'une constitution plus saine et plus robuste. Aussi, malgré tous ses efforts, la Civilisation ne parvient pas à entraUier dans ses sentiers détournés et pénibles la majorité des ba^ bitants du Globe.

Mais il importe de s'entendre bien d'abord sur le sens du mot.

. Suivant quelques-nns, Civilisation ei Progrès êWèïent synonymes. Des lors il faudrait admettre qu'il n'y a que les peuples civilisés qui soient snsreptibles de progrès , et

que, dès qu^un peuple fait un progrès quelconque, *si minime que soit ce progrès , il est par cela même civilisé. G^est se mettre en contradiction avec tout le langage bis* torique. Les écrivains de la Grèce et de Rome ont toujours, et avec raison, Appelé Barbares des peuples tels que les Perses du temps de Xerxès, qui, pour mettre sur pied les innombrables armées de ce- prince , et pour donner lieu à tout le luxe de sa cour, devaient avoir accompli déjà d'assef notables progrès. Nos historiens modernes , à leur tour, maintiennent ce nom de Barbares aux Turcs et aux Orientaux en général , bien qu'on ne puisse méconnaître , chez ces peuples, au moins quelques faits du même ordre que ceux qui sont décorés du nom de progrès chez nous.

Si enfin Civilisation veut dire , et dans un sens absolu , la meilleure organisation des relations sociales ^, il n'y a point à ce compte dé peuples civilisés sur la terre, car tous présentent dans cette organisation des vices nombreux, et d*autant plus sentis, en quelque sorte, que ce qu'on appelle communément leur civilisation est poussé trop loin.

Veut-on seulement parler de la meilkure organisation relative? Il faut alors distinguer. Nos institutions sociales , à nous autres Civilisés, sont généralement supérieures sans doute à celles des Barbares, des peuples mahométàns j>ar exemple. Ceux-ci, toutefois , .ne ^onl pas, ainsi que kioas, nations civilisées, atteints de cette plaie du paupérisme qui va: croissant avec la civilisation, comme en Angleterre, ni de cette autre plaie des naissances illégitimes , des enfants trouvés et abandonnés , dont la proportion est si grande en France et dans quelques Etats de l'Allemagne. A Dieu ne plaise que nous conseillions comme remède à ces maux l'adoption des coutumes de ces peuples à sérails et à pachas, qui en sont plus exempts que nous! li n'en est pas moins vrai que, par ce côté et-par quelques

I M. Guhot, Biêtoirt de U HriligatUm en Kurope.

THÉORIE SOCIRTAIRE. 333

autres encore, leur mécanisme social n*ouvre pas la porte à des fléaux qui font irruption dans le nôtre. Etablissez de même la comparaison entre des pays très-civilisés, tels que la Grande-Bretagne, et d*autres qui le sont moins, tels que FEspagne et le Portugal , et vous trouverez que , sous le rapport de la misère de^ classes inférieures et du nombre des crimes (contre les propriétés particulièrement), tout ravantage est en faveur dn pays le moins avancé en civilisation *.

Comment donc admettre avec M. Guizot , Tbistorien et Fapologiste de la Civilisation , qu*un des caractères de cette société soit la distribution plus équitable du bien-être entre tous les individus? Et si, comme Taffirme avec raison le même auteur, un monde mieux réglé et plus juste rend l^ homme luirméme plus juste , qu*y a-t-il à conclure de la proportion de voleurs et de malfaiteurs de toute espèce que produisent les contrées les plus civilisées ?

D^autres écrivains , moins occupés de faire une théorie de la Civilisation que de constater les faits, les résultats qu'elle présente, ont jugé beaucoup moins favorablement son influence quant à la répartition des moyens du bienêtre 2.

* On a dit , cboM bien vraie , qa« de toutes lei nations du monde , la nation anglaise ^tait celle qui avait le plus travaillé et le plus jeûni,

* Fourier , avec son admirable talent d'analyse , a fait toucber an doigt et à rceil le vice de notre société sous ce rapport.

« De tous les indices , dit-il , qui de^aicul faii-ti suspecter l'industrie actuelle, il n'en est pas -de plus frappant que celui de l'échelle simple eu répartition. J'entends par timple-^ une échelle qui ne croit que d'un cAté et non de l'autre : en voici un exemple adapté aux cinq classes :

moyenne , aisée , riche.

» La ligne A représente l'origine des sociétés , oà la différence des fortunes était peu saillante , où la classe pauvre , figurée par zéro, n'existait pas.

» A mesnre que la fortune publique s accroît , comme on le voit aux ligue»

panvre,

gén<

33i^ SECONDE PAETIE.

«Lei ouvriers, dit M. De«tutt-Tracy, ne revivent que le trop-plein de tous le» autres. »

Un philosophe d'uuQ autre école, M, de Bonald, fait une remarque de la niême nature :

u A eonsidérer uadme la richesse dans les nations , ïex^ >y (rôme misère né toùche-t^elle pas à T extrême opulence? » Et la nation qui compte le plus de millionnaires n*est* » elle pas toujours celle qui renferme le plus d'indigents? »

a La question , suivant M. Blanqui , en est venue à ce » point, qu'on se demande s'il faut s'applaudir ou s'in- » quiéter des progrès d'une richesse qui traîne k sa suite » tant de misères, et qui multiplie les hôpitaux ei les pri«

> sons autant que les palais. » (Histidre de l'économie poliiique,)

J.-B. Say lui-mdme, l'apôtre de la libre coneurrence, et par conséquent de la licence commerciale et de la Civilisa» (ion, consigne l'aveu suivant dans les premières pages de son Traité :

ttUn riche Sybarite, habitant à son choix son palais de )) ville ou son palais de campagne, disposant des bras et

> du talent d^un nombre considérable de serviteurs , peut r trouver que les choses vont assez bien... Mais dans les » pays que nous nommons florissants , .on voit Textènua*-

B, C, D. K, il faudrait que la classe pauvre y participât selon U proportion indiquée dans chacune de ces lignei , c'e8t4 -dire que , dans un degré de richesse E, le riche ayant 12S fr. à dépenser par jonr. le pauvre aurait au moina H fr. : dans ce cas l'échelle gc/ait composée, croissant proportionnéinenf punr les cinq classes.

>> Mais , en civilisation l'échelle ne croissant que d'an oAté , la daue pauvra en reste toujours à séro. de sorte que, ai la richesse est parvenue au â" degré K. lardasse riehe obtient bien son lot de 128 , et la pauvre féro seulement , ear rlle a toujours moins que le nécessaire ; de sorte que l'échello civillbée suit b ligne transf ersale 0. 2. 8 , 32 . 128 ; et la multitude ou classe pauvre . loin de participer à l'accroissement de richesse , n'en recueille qu'un surcroît de privations, car elle voit une plus grande variété de biens do9t dlA ne peut pas jouir; elle n'est nas même assurée d'obtenir le travail répugnant qui fait son supplice cl qui ne lui offre d'autre avantage que de ne pas mourir de faim, a

( VPf r«riH MmtHê tn^'iulHef. )

THKORll!: SOGIETAIRK. :).15

» tion de la misèt^ & côté de Teitibonpoint de Toptilencc , » le travail forcé des uns compenser Toisivelé des autres. »

Appréciant la distribution des richesses, telle qu'elle résulte de rinduslrie civilisée » «les efforts, n dit de son cdté M. de Sisinondit « sont aujourd'hui séparés de leur n récompense : ce n'est pas le même homme qui travaille » et qui jouit ensuite. » [Nouv, princ. d'eu, pol.)

Veut-on enfin un dernier témoignage? C'est M. Duchâtel, l'ami , Je collègue de M. Guiaot, qui nous le fournira.

tt La part des ouvriers, dit^il, ne peut pas être afAti*tt bile; car le salaire ne suffit en général qu'à Tentretien n de la population ouvrière* «^ Autant il peut vivre d*oua vriers, autant, pour ainsi dire^ il en sort de terre; de \h » résulte que, dans le tnarché qui se débat entre Pouvriei' n et celui qui l'emploie, le prix duiravail Se limite sur le » nécessaire. » (£>e lu thariU dans iei tapporti avec tétai moral et le biên-^tre dei cla9$eê infèrieureê^ par T. Du*châlel.)

Et, lorsque, la prudence conjugale, récoinikiandée par l'auteur aux ouvriers ^ ayant fait défaut, ou par suite de toute autre cause beaucoup moins personnelle à cette classe , elle ne se trouvé pluâ numériquement en rapport avec la somme des capitaux employés en salaires , com^ ment se rétablit l'équilibre ? « La misère , dit M. Duchâtel , porte la faux dans ses rangs, i [Ouwagt cité,)

En confessant ces odieux rèsnltats, on se garde communément de nommer la Civilisation. Chacun regarderait liomme une sorte de blasphème de les lui imputer. Autant Vaudrait accuser Dieu lul^méine de tous les crimes qui se ^Ht dans le monde. La Civilisation, en eRbt, c'est l'idole, c'est la Divinité de bien des gens, dont quelqueS'-uns même sont asses civilisés pour n^en reconnaître pas d^autre ^

Par suite de ce respect superstitieux qui s'attache au

■ t.'atlicisme est une maladie da l'esprit q«i est partîcaltM* i i« société vhi- \\è^^. Il if'v a point d'ii)htH>A vhef. Un ftt^«p\n.\m\i»rp*.

mot GiviLisation , Ton a coutume de faire deux paris daus les phénomènes que présente notre état social. Tout ce qui, dans ces phénomènes, paraît un bien, c^est de la civilisation; mais le mal, le mal évident, incontestable, ce n'est plus ce qu'il faut appeler civilisation , seul mot qui existe cependant pour caractériser notre état actuel de société.

Ainsi Fon a donné au mot Civilisation un sens tout arbitraire. La plupart y ont vu , comme M. Guizot, leur idéal en fait de société. Mais voici qu'un observateur rigoureux est venu, sans préventions d'aucune espèce, étudier, démêler, classer les faits; distinguer ce qu'il y a de réellement bon par rapport aux sociétés précédentes dans cet ordre de relations sociales qu'on .nomme Civilisation; ce qu'il offre de réellement mauvais, soit par rapport à un idéal de société calculé sur les penchants de l'homme etsur les conditions du monde où il est placé, soit même par rapport aux états sociaux inférieurs , tels que la Sauvagerie et la Barbarie.

Ce qui différencie surtout la Civilisation de la Barbarie à laquelle elle succède , c'est la substitution de V astuce à la violence ouverte, qui est le mode général d'action .chez les Barbares. La violence ou contrainte (ce qui est au fond une même jchose , la première n'étant que la forme et le moyen de la seconde) subsiste bien toujours en Civilisation. Il ù'en pourrait être autrement, puisque cette société a besoin d'exiger de ses membres des choses contraires à leurs passions et leurs goûts. Mais cette violence, qui n'est pas la dernière raison des rois seulemient, et qui est aussi celle de toute autorité civilisée, du père et du magistrat, par exemple, aussi bien que du monarque, est colorée par des motifs plus ou moins spécieux. De là toutes ces théories de droits et de devoirs, à l'aide desquelles on tâche d'obtenir des individus, sans recourir à la force , ce qu'ils ne seraient pas disposés à faire ou à accorder. Sans doute , c'est sous

THEORIE SOCIETAIRE. 337

certain rapport un avantage', un progrès , que Temploi de ce ressort nouveau qui épargne d* autant Tusage direct de la force; mais à raison de la contradiction, pour ainsi dire constante , qui existe entre les devoirs de la société actuelle et les impulsions de la nature , ce progrès tend à introduire de la fausseté dans les relations sociales. Aussi la fausseté joue-t-elle un bien plus grand rôle dans le mécanisme civilisé que dans le mécanisme barbare; et le ton qui règne dans tout le cours de la période, c'est Villusion, source de déceptions continuelles.

Fourier commence par distinguer à la Civilisation, qui n^est pour lui, comme nous Tavons vu, que la 5* période sociale, placée dans Téchelle entré la Barbarie 4, et le Garantisme 6 , des caractères successifs et des caractères permanents. Voici le tableau des premiers : c'est une page d'histoire qui en dit plus, à elle seule, que bien des centaines de volumes.

BB6 ^ âECOiVUK PARTtîi.

TABLEAU toi' MOUViEMENT DE LA CIVl LI8ATW) W.

Germé iinipk, Mariage exclusif ou moiiôgamîc. — composé , P^éodaïité patriarcale ou nobiliaire. „• Pivoï, Droits civUs de r épouse, % Contre-poids, Crauds vassaux fédères.

I Ton, lUùsioiis chevaleresques.

< ^ ; ADOLESCENCE OU 3^ PHASB*

I Gfrmê Sknple, Privilèges communaux.

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