Répertoire et dictionnaire eu mode composé
Mais si pour un sujet aussi immensément vaste les matériaux étaient immenses dans la tête et dans les manuscrits de l'auteur, ses ressources pour faire face aux frais d'impression étaient loin d'y répondre.
Ce fut alors, en l'année 1818, que Just Muiron alla passer quelques mois à Belley, auprès de Fourier. 11 se faisait fort de pourvoir, avec l'aide de ses amis, aux avances nécessaires pour l'impression de l'ouvrage, et il décida l'auteur à choisir Besançon, leur ville natale à tous deux, pour le lieu où se ferait cette impression.
Fourier se rendit à Besancon sur la fin de décembre 1820, pour convenir des arrangements relatifs à la publication projetée, et pour la vente d'une maison qu'il y pos-
sédaît en commun avec ses sœurs. Lors de ce premier voyage, il logea chez Tune d'elles, madame Clerc, et son séjour à Besançon fut de trois semaines, à peu près.
Pendant ce temps , la liaison entre Muiron et lui devint plus intime. C'est à dater de cette époque , qu'en écrivant au disciple, le maître emploie dans ses lettres l'expression de mon cher ami.
Lors même qu'ils étaient l'un auprès de l'autre, les communications entre eux avaient lieu par écrit, Muiron étant demeuré , à la suite d'une maladie éprouvée dans sa jeunesse , atteint de surdité. Cette pénible circonstance a eu cependant un avantage : grâce à elle, les traces de leurs entretiens ont été fixées et subsistent; on a du moins une grande partie des réponses de Fourier aux questions que lui faisait le jeune adepte, empressé de pénétrer plus avant dans la science nouvelle.
Cette partie des communications du maître et du disciple n'en est pas assurément la moins curieuse. On s*étonne, en parcourant ces notes , écrites currente calamo , de voir comment Fourier se trouve toujours en mesure de répondre à la minute, avec une précision extrême, sur tant de points différents, sans que jamais la moindre contradiction apparaisse entre les solutions qu'il donne. Si quelqu'un doutait que Fourier possédât réellement une boussole invariable et sûre, il lui suffirait, pour s'en convaincre, d'examiner ces feuillets volants, ces bouts de papier griffonnés à la bâte, où cependant tout est si bien lié et coordonné, qu'on n'y saurait saisir l'ombre d'une incohérence quelconque , ni trouver une seule ligne ou un seul mot qui en contredise un autre.
Malgré leur rapidité, ces improvisations sont en général assez correctes de style. Fourier dit cependant quelque part, au milieu d'un de ces entretiens à la plume : a II » faut observer qu'en écrivant si promptement , je n'écris » pas en français; mais ceci n'est pas pour envoyer à l'im-
» pression, et il est permis cTy faire des solécismes. » Quoiqu'il répondît en général sans hésiter sur tous les problèmes les plus compliqués et les plus ardus, il s'en faut pourtant que Fourier parlât jamais au hasard. A Fégard de certaines questions qui lui étaient adressées, il déclarait ne savoir pas, n'avoir pas encore appliqué le calcul ou ne posséder pas les données nécessaires à leur solution , données que pourraient seules fournir des notions d'histoire naturelle, de physique, de chimie, etc., qu'il n'avait pas eu l'occasion d'acquérir.
Loin de se montrer défiant, il était alors ouvert et communicatif; loin d'éviter les demandes d'explication, il les provoquait lui-môme et se mettait à toute heure à la disposition du disciple pour résoudre les difficultés qui s'offraient à celui-ci. « Je répondrai toujours avec plaisir à vos » observations, » lui écrivait-il; u ne vous gênez pas de j> venir me questionner quand il vous plaira. »
Pendant co séjour de Fourier à Besançon , Muiron s'efforça de lui procurer les distractions qui convenaient à ses goûts. C'était la saison des soirées; Fourier assista à un ou deux bals : il aimait le bal, disait-il, pour jouir du coup d'oeil.
C^est pendant les quelques jours quHl passa alors à Besançon que Fourier conçut l'idée d'un projet d'assainissement et d'embellissemetit de cette ville, travail qu'il exécuta uû peu plus tard. Ce qu'il se proposait surtout par là, c'était d^intéresser ses compatriotes à l'ouvrage qu'il allait publier, et dans lequel serait développée sa Théorie socié^ taire. Les dispositions à prendre pour l'édition de son livre, les thances qu'elle présentait, voilà l'objet de ses préoccupations constantes, et le sujet de presque toutes ses conférences avec Muiron. Celui-ci pressait vivement la publication, comme le prouve un billet par lequel Fourier prenait congé de son ami :
72 PREAJIKRK PARTIE.
« Je vous préviens do mon départ, qui aura lieu demain ii cinq heures, et vous fais, avec mes adieux, mille renierciments des bontés dont vous m'avez comblé pendant mon séjour.
)) Vous avez gagné votre procès hier soir sur mon voyage à Bûle et Genève : il sera supprimé d'après Texplication que j'ai eue hier, et rien ne me détournera de mes transcriptions que cette affaire aurait pu déranger* pendant une vingtaine de jours.
yy Elles vont commencer dès que je serai réinstallé à Belley. Toutefois, j'y resterai le moins que je pourrai, et je tâcherai de revenir ici dès l'équinoxe, s'il est possible, n'ayant rien qui me retienne à Belley, dès que j'y aurai réglé les affaires relatives à la vente de la maison.
n J'ai employé aujourd'hui ma dernière matinée en promenades récréatives , où j'ai réglé tout ce qui se trouvait à examiner, d'après notre colloque avec M, Lapret^. Nous parlerons de cela en temps et lieu; cela ne serait d'aucun intérêt pour le moment.
» Lorsque je serai à Belley, je vous écrirai et recevrai avec plaisir de vos nouvelles. Peut-être que je passerai par Lyon; cela dépendra d'une lettre que je pourrai trouver à Bourg.
» Conservez-moi votre amitié et travaillons de concert à la grande affaire. «
Ce billet n'est pas la seule pièce de la correspondance qui témoigne des sollicitations pressantes de Muiron pour que l'impression de la Théorie n'éprouvât aucun retard.
Après avoir passé environ trois mois à Belley, occupé de la transcription de ses cahiers et de la mise au net des parties de sa doctrine qu'il allait livrer à l'impression, Fourier revint à Besançon vers la mi-avril 1821. L'époque de son retour nous est donnée par un billet adressé à
' M. Laprct était architecte de la ville et du département. Ce passage a trait Hii projet d'embclliRScment de Resanron.
VIE DE FOIRIER. 75
Muiroii^ sous la date de Besançon, IH airii, et (|iii commence ainsi*:
u Je me réjouis , mon cher ami, de pouvoir un peu converser avec vous, et, selon mon usage, vous écrire quelques lettres â bout portant , de la main à la main. »
Fourier, comme nous Tapprend ce même billet, loua une très -modeste chambre garnie dans la rue des Gninges, n** 75, et prit pension chez un traiteur de la ville, où il se vit, non sans regret, disait-il, obligé de subir la coutume parisienne, de dîner à Theure où nos pères soupaicnf. Par suite de cette contrariété, ou pour tout autre motif, il ne resta pas longtemps à cette pension, quoiqu'elle n'offrît, sous le rapport do personnel, ni Fun ni Tautre des inconvénients qu'il avait surtout voulu éviter, « une réunion de jouvenceaux ou une table entièrement composée de militaires. »
A peine installé, Fourier se mit à Fœuvre pour lu({Uf!lle il était venu à Besançon : le Traité de F Association doiiiestique^agricole (2 forts volumes) y fut imprimé chez madame veuve Daclin, et tiré à liiille exemplaires ^ Suivant la remarque de Fauteur, le vrai titre de Fouvrage eût été : Théorie de l'Unité universelle.
Comment donner en quelques lignes une idée de ce livre colossal?
C'est là que Fourier, prenant pour archétype de T univers Forganisation passionnelle de Fhomme, suivant celle pensée de Scheling, souvent citée par lui : L'univers est
' Cotto édition est ëpuisée. En 18i2, il en a été fait ane seconde on quatre volâmes, comprenant les Sommaires qae Fourier écrivit un an après la publication da TraiUi. Dans l'édition nouvelle , on a rétabli le titre qae l'aotcur avait d'abord destiné à son ouvrage. Théorie de l'L'nité univertdle, et qu'il avait remplacé par un autre moins compréhcnsif et moins exact, pour ne pas cffaroueher l'opinion prévenue contre les systèmes généraux. Les quatre vo'umes do la Théorie de l'UnUé universelle forment les 2«, 3«, 4^ et 5* tomes des œuvres complètes de Fourier, publiées par Tncole sociétaire. Le P' tome se rom|K>se de là Théorie des quatre mouvements.
fait sur le modèle de Vâme humaine, assigqe Tordre de distribution des mondes avec la même assurance que 8*il assistait aux conseils de Dieu même ; c*est là qu*appliquant partout sa loi de la série, il établit le lien des destinèBs de tous les êtres y parcourt Téchelle entière de la création, franchissant quelquefois d'un bond Tintervalle qui sépare les deux extrêmes, Tinfiniment grand et Tinfiniment petit, ne perdant jamais de vue d* ailleurs ni Tun ni Fautre dans ses spéculations, soit les plus grandioses , soit les plus mesquines et les plus triviales en apparence. Au milieu de ces courses audacieuses à travers Tespace, où Ton ne saurait le suivre sans éprouver le vertige, il n'oublie pas le but prochain et immédiat de son œuvre, FAssogiatigii. Ne croyez pas que, pour faire sentir les énormes avantages qu'aurait F état sociétaire sur Fétat actuel de morcellement agricole et domestique, il craindra de descendre dans tous les détails des travaux de culture et de ménage. Puis, lorsque, par un parallèle frappant des résultats de ces deux modes d'exercice de Fiudustrie, il vous aura bien convaincu de l'incomparable supériorité du mode sociétaire, il vous en révélera tout à coup la propriété la plus merveilleuse, V Attraction industrielle, la propriété de répandre tant de charmes sur les travaux, que chacun y soit entraîné par plaisir, par passion. Et ce n'est pas ici, prenez-y garde, un simple accessoire à la question principale, ou le rêve d'un auteur épris de son système et ne se faisant pas scrupule de lui attribuer une perfection de plus : l'Attraction industrielle ! c'est la condition vitale de F Associa^ tion , aussi bien que la condition de la liberté. La' liberté ne sera qu'un vain mot pour les masses, tant que les travaux auxquels elles sont vouées n'exciteront que répugnance et ne seront exercés que par crainte de la faim ou d'un châtiment corporel. Quant aux moyens de donner ce puissant attrait à la plupart des travaux utiles et de le compenser dans le petit nombre de ceux qui n'en sont pas
susceptibles, il suffit d*avoir lu la partie du Traité de VAt* sociation où Fourier les développe en regard des penchants qui leur correspondent et qui se font remarquer chez tous les hommes, pour rester convaincu qu^ils existent réellement , et que leur mise en œuvre serait le signal du ralliement volontaire et passionné de toutes les populations humaines, et, dans F Humanité, de tous les âges, de tous les sexes, de toutes les classes, à Tindustrie productive.
Augmenter la production, autrement la richesse, voilà le premier pas vers toute amélioration sociale. Aussi est-ce le premier résultat que Fourier signale de Tapplication de sa Théorie, u La découverte que je publie, ^ dit-il dans sa » dédicace aux nations endettées, — est la seule qui satis- » fasse le vœu le plus général, celui de la richesse. Elle D aura pour partisans tous ceux qui préfèrent trois ducats » à un ducat. La théorie d^ Association agricole enseigne le » moyen d* obtenir en valeur réelle un revenu de 3,000 fr. n de tel domaine qui ne rend que 1,000 fr«'dans Fétat acn tnel ou état de culture morcelée, insociétaire, qu^on voit » régner dans nos campagnes. » * " ; ."
Sur ce simple aperçu, j*en tends déjà se récrier tous nos sycophantes spiritualistes, gens quW voit cependant si âpres à la curée des places et des honneurs qui rapportent : tt Fourier, diront-ils, — s*ils osent enfin nommer cet homme qui a été mille fois plus loin qu^eux et leurs maîtres dans Finvestigation de tout ce qui touche aux destinées humaines y — Fourier matériaUse la société; il voudrait, comme Circé, changer les hommes en pourceaux! n
£h ! non , messieurs les champions du devoir pénible et des privations ( pourvu qu'elles ne vous atteignent pas ) : Fourier ne commence par assurer les besoins du corps qu'afin de mieux préparer et garantir le libre essor de toutes les facultés de Fâme ; il enlève de dessus Fâme humaine un poids qui Fétouffe, qui la resserre, qui la fait petite au point de n*y laisser de place qu'à Fégoïsme. On
76 pre&iiijrp: partik.
voit qu*il ne s*agit pas simplement pour lui de cette âmeintellect, âme neutre qui se perd volontiers dans les nébuleuses rêveries d'un farniente perpétuel, — mais plutôt de cette àme-désiry âme essentiellement active, foyer de nos affections, mobile de tous nos actes, qui n'a pas été seulement jugée digne d'une analyse méthodique de la part des psychologues et des métaphysiciens,, et dont la connaissance était pourtant la clef du système de Tunivers. C'est, en effet, sur l'étude des tendances de l'âme humaine ou de l'attraction passionnelle que Fourier base toutes ses spéculations, celles relatives à un autre ordre social, comme celles qui ont trait aux faits cosmogoniques, et qui sont moins explicitement admises par beaucoup de ses partisans. Il existe sans doute une grande différence entre les unes et les autres, sinon quant à leur degré de certitude, du moins quant aux preuves qu'il en a données, et lui-même était le premier à établir cette différence. Aussi a-t-il soin d'avertir, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, qu'il n'a mentionné les résultats cosmogoniques et analogiques auxquels il a été conduit par sa méthode qu afin de prendre date en sa qualité d'inventeur. Du reste, il ne demande à personne d'y croire ; il consent à ce qu'on regarde, si l'on veut, toute cette partie de ses écrits comme purement chimérique, pourvu qu'on n'en tire pas d'inductions (car elles seraient tout à fait mal fondées) contre la partie qui est positive et accompagnée de preuves que chacun peut vérifier, soit dans la société, soit sur lui-même. — Je n'ai pas besoin d'ajouter que cette seconde partie sert seule de base aux calculs sociétaires, et constitue par conséquent tout le côté pratique du système.
Lorsque Fourier pose à la Science sociale , pour premier but la RICHESSE, il est conduit là par l'étude des tendances de l'homme. La première de toutes le portç à désirer la richesse , ou , pour employer le langage de Fourier, le luxe : luxe interne^ qui correspond à la santé; luxe externe, à
VIE DE FOURIEH 77
la richesse. Cette tendance elle-même est la résultante des cinq passions sensitives, comme la tendance aux groupes, ou à former des liens affectueux, résulte des quatre passions a^er^ti;^^^ (amitié, ambition, amour, familisme), comme la tendance aux séries de groupes procède des trois passions dislributives , ou besoins de variété, d'émulation, d'enthousiasme. Enfin , pour résultante totale de toutes ces tendances partielles , nous aurions TuRrréiSME ou tendance à lUnité , à T harmonie. — Mais je m'arrête ; car je ne me suis engagé dans cet aperçu de l'analyse passionnelle donnée par Fourier qu'afin de montrer comment, lorsjnême qu'il ne parait s'occuper que de la partie toute matérielle de son sujet , il est toujours guidé par des vues générales qui se rattachent par un lien non interrompu 'à tout ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans l'homme, les affections, le sentiment de l'Unité ou sentiment religieux.
Ce qu*OD ne saurait trop admirer dans Fourier, c'est la féconde puissance de synthèse et d'analyse qu'il déploie dans toutes les questions avec une si indomptable logique. Si nous voulions en citer un exemple, nous renverrions k la notice ' où il démontre u l'excellence de l'Attraction » passionnelle, sa propriété d'interprétation divine perma- » nente, et la nécessité de la prendre pour guide dans tout r> mécanisme social où l'on veut suivre les voies de Dieu , n arriver à la pratique de la justice et de la vérité, et à n l'unité sociale. » C'est là qu'on trouve le tableau des garanties que l'Attraction établit entre Dieu et l'homme; celui des attributs de Dieu , qui sont :
u Distribution intégrale du mouvement ; » Économie de ressorts ;
* Les qutlre AfCpctîvM font ansn dites Passions eardinaUs. parce qu elles sont les véritables élëmeots de la sociabilité. ( Voyes Ja 2<> partie de l'ouvrage. )
' Traité de l'Association ou Théorie de l'UniU universelle, tom. I, pag 183 et sviv. de la 1>« édition ; tom II , pag. 239 de U 2*.
a Justice distributive ;
» Universalité de providence ;
» Unité de système ; »
attributs desquels Fourier déduit, par rapport à Tordre social, des conséquences si remarquables.
S'agit^il de tracer le cours du mouvement social et d'en caractériser les diverses périodes ? Quoi de plus frappant que ces quatre phases admises par Fourier, qui embras* sent toute la carrière sociale de F Humanité et qui corres* pondent aux quatre âges successifs de sa vie générale? La première de ces grandes phases, qui correspond à Fenfance du genre humain et dans laquelle nous sommes encore, comprend, outre la société primitive {Edénisme , période 1, que nous laissons hors ligne), les cinq périodes limbiques. Sauvagerie, Patriarchat, Barbarie, Civilisation, Garan^ tisme. Ces sociétés ont toutes un caractère commun, le ménage familial, et, pendant leur durée, le mal domine sous les formes suivantes : Indigence, fourberie, oppression, guerre, etc. A la première phase du mouvement social appartiennent encore les deux premiers degrés de VAssO' dation ou Ordre sociétaire, périodes 7 et 8. Mais le mal, qui avait déjà beaucoup diminué sous la 6*^ période ou Garantisme , a presque entièrement disparu , du moment qu'on est entré dans les combinaisons du régime sociélaire, qui rendent le travail attrayant et développent chaque individu suivant sa nature. Dissipant les ténèbres des temps d'infortune, Faube du bonheur a lui désormais pour Fhumanité. ( Voir la 2*' partie âe cet écrit , Exposition de la Théorie),
Remarquons, à propos de ces catégories qui n'ont rien d'arbitraire et dont chacune a ses caractères propres et parfaitement distincts , que Fourier est le premier qui se soit avisé de faire un classement régulier des diverses formes sociales. Pourtant ce n'est qu'au moyen d'un tel classement qu'il est possible de les comparer entre elles et
d^ apprécier leurs tendances respectives. Fourier a donné un sens précis et vraiment scientifique à des mots qui, avant ses travaux, avant sa lumineuse analyse, n*avaient qu'une signification vague, équivoque, obscure, cause incessante de confusion , de malentendus et de méprises déplorables, qui ne cotribuaient pas peu. à perpétuer Taveii» glement sur ioutes les questions relatives au mouvement social. Tels sont les mots Barbarie , Civilùaiùmp que fou* rier seul a défini» rigoureusement.
L*auteur du Traité ék F Association n'étonq^ pas. mainf par la profondeur et Toriginalité de s^ critîquet. lonqiia, scrutant en particulier Forganisation 4^ notre .société ao* tuelle, il en fait ressortir les vices, les contradictions, les absurdités palpables ^ sources de tant de misères, d*amertumei. et de duperies pour les hommes. Qu*on lise k cet égard Facte d'accusation qu*il a dressé contre les méfaits et les crimes du commerce, les pages où il a tracé le tableau des disgrâces des industrieux , celles où il fait le dénombrement des improductifs, le curieux passage dans lequel il signale les conflits de réducation civilisée et le singulier résultat définitif des quatre genres d'enseignements contradictoires qu'elle présente : ce sont là des peintures que ni Juvénal , ni Molière ne désavoueraienL
Sttivont-nous, enfin. Fauteur dans la partie organique de son ouvrage^ où il dépeint les institutions et les mœurs des périodes sociales régies par le principe d'Association ou périodes harmoniques? Ici les merveilles de Fordre sériaire, les pompes de FHarmonie nous attendent. Fourier, cet autre Colomb, nous entraine vers les brillanU rivages qu'a découverts son génie ; nous marchons sur ses pas de surprise en surprise dans un monde tout féerique , qui n'est pourtant, comme il le prouve, que la destinée véritable de Fhomme !
Ces indications sont bien insuffisantes , sans doute, pour faire pressentir toute la portée de l'ouvrage capital de Foti-
rîcr ; je dois m*y borner néanmoins, afin de reprendre le récit de sa vie, objet spécial de cette première partie de mon travail.
L*impression du Traité de PAssociation domestiqueagricole avait pris les six derniers mois de 1821 et les huit ou neuf premiers de 1822. En novembre de la seconde de tfes deux années^ Fourier se rendit à Paris avec une partie deTédition de son livre, afin d'en activer la vente et de se tenir à la disposition des personnes qui pourraient' avoir llntention de faire Fessai de sa théorie d'Association industrielle. Hélas ! à cet égard il devait longtemps encore attendre, et toujours vainement!
L'ouvrage n^ se vendait pas ; les journaux n'en voulurent seulement pas faire mention. Pour suppléer à leur silence, qu'il attribuait à l'influence de la cabale philosophique, Fourier publia en 1823, mais sans plus de succès, un Sommaire de son grand Traité *.
Dans cet écrit, il s'attachait d'abord à convaincre les différentes classes de l'immense intérêt qu'avait chacune d'elles à l'expérimentation de la Théorie sociétaire, dont il présentait çà et là quelques aperçus saillants, ceux qui lui semblaient les plus propres à faire impression sur les esprits. U signalait ensuite les aberrations de la critique ar^ Intraire, la nécessité de lui donner un contrepoids, d'établir contre elle une institution de garantie dans l'intérêt du public comme dans celui des auteurs. Tels seraient un tribunal d'appel qui entendrait l'auteur jugé concurremmenl avec ses critiques; un jury d'examen des découvertes, qui aurait pour règle a qu'en matière d'invention touchant
* S&mmmre et mnnonee du Traité de VAsioeiatioK domeitique-agricole ^ ou attraction ittduHrieîle. Brochure in-8<>, de trèe-graode justification ; 120 paget compactes. — Chei Boaange , rue Richelieu, 60; 1823. Le Somuuure est Iiii- ■i^iiie ^neédi de huit antres pages iotituMes : Arffument du Sommaire ; et Fon* rier y ajouta, encore un Avertûtemewt aux propriélairet et cafitalUte$, comprenant huit nouvelles pages.
aux grands intérêts de tétat, il faut juger le fond avant la forme. Car, fait observer Fouricr, un inventeur peut ne s* exprimer qu'en patois , ne savoir pas distribuer un traité, et pourtant avoir fait une précieuse découverte. » Ceci avait trait aux railleries dont Pavaient criblé quelques beaux esprits de la presse parisienne, à propos de son style et de sa méthode. Il s'en faut, d'ailleurs, que tout ce méchant persiflage ébranlât le moins du monde la confiance de Fourier ^.
Il était à l'épreuve des contre-temps, des mécomptes et de la détraction.
u Laissez faire, » — écrit Fourier ( 10 juillet 1823) — tt laissez faire les petits esprits qui ne veulent pas comprenn dre. Soyez moins impatient. N'exigez pas qu'on batte » l'ennemi avant d'être entré en campagne... »
ttVous dites, » répond -il une autre fois à Muiron, — tt que M. de D * * * dit qu'il y a un peu de fêlure dans » cette tête. C'est le refrain de tous ceux qui ne sont pas de » force à élever une objection recevable. Cinquante millions r> d'Européens prétendaient que Colomb avait la tête fêlée. » Cette ruse est vieille comme les rues. Il faut réfuter une » théorie, et non pas ravaler l'auteur. »
Paroles à la fois pleines de bon sens et empreintes de toute l'autorité du génie. A ce langage si ferme et si calme, comme on reconnaît l'homme sûr de lui-même, le grand homme cuirassé contre les sots jugements de la médiocrité aveugle !
^ Qu'on en jogo plutôt par ce commeoceinent de la Note 1 du Sommaire :
« MétemptyeoMe des io«f nint. — Dèf la fondation de l'état sociëtaire , les ouvrages philosophiques les pins notables seront réimprimés i plusieurs millions dVxemplaires : ces écrits , quoique perdus sous le rapport dogmatique , seront doublement en crédit , à titre de classiques littéraires , monuments plaisants de l'esprit humain , cacographies sociales. On en signalera , pour l'iostruetton des enfants et des pères, tons les contre-sens de détail et d'ensemble, comme je l'ai fait sur les deux articles tirés du Télémaque (11, 553) , et de l'Homme des champs ( 11, 617). On les réimprimera en y mettant une contre-glose ou analyse des contre-sens , qui sera au moins égale en étendue à l'ouvrage. ...»
Fourier avait frappé à tontes les portes afin d*attirer l'attention sur sa découverte. II avait envoyé le Traité de l'Association à certaines notabilités qu'il croyait susceptibles d'y prendre intérêt, telles que les Chaptal, Larochefoucault, de Laplace, etc. ; il avait distribué un assez grand nombre de Sommaires. Mais la plupart des personnages auxquels il fit remettre sa brochure ne daignèrent même pas en prendre connaissance. Les plus polis s'excusèrent, comme fit Benjamin Constant, sur leurs occupations multipliées.
En somme, l'auteur de la Théorie sociétaire n'obtint guère de succès de ses démarches. « Vous vous trompez , » écrivait-il à ce sujet le 25 août 1824, n en pensant qu'il » soit si facile à Paris de se faire des partisans. C'est au » contraire une ville où Ton n'a d'opinion que celle des «journaux. Il faudrait, pour avoir des partisans à Paris, » que je fusse engagé en Angleterre. »
Fourier comptait beaucoup alors sur l'Angleterre pour la réalisation de sa Théorie. Nulle autre puissance ne lui paraissait avoir un intérêt aussi pressant à la transformation sociale. Il eut un moment Fespoir d'avoir trouvé dans un riche Anglais, propriétaire en Touraine, le Candidat qu'il cherchait pour la fondation du Phalanstère. Cette illusion, car c'en était une, s'évanouit bientôt, comme devaient s'évanouir successivement toutes les illusions du même genre dont l'inventeur se berça jusqu'à son dernier jour.
A cette époque Fourier se trouva en rapport avec quelques gens de lettres , parmi lesquels nous citerons M. Ch. Nodier, son compatriote, M. Aimé Martin, l'un des rédacteurs du Journal des Débats, M. Julien (de Paris), alors directeur de la Revue Encyclopédique, Mais la bienveillance de ces messieurs pour l'auteur de la Théorie de VUnité universelle n^alla pas jusqu'à faire admettre des comptes-rendus sérieux de son livre dans les divers journaux où chacun d'eux avait de l'influence. Ses relations
avec M. Julien ne lui ëvîtërent même pas d'être assez maltraité dans la Revue Encychpédique , par un certain M. Ferry, qui n'avait rien compris à la Théorie qu'il prétendait juger. Fourier répondit; mais comme on refusait d'insérer sa réponse, il s* avisa d'un stratagème pour la faire accueillir.
n allait chez une dame anglaise, madame Whecler, et là il rencontrait quelques autres personnes de la même nation ^. De ce nombre était un officier, M. Smith, qui était devenu, ainsi que la maîtresse de la maison ellemême, partisan déclaré de la Doctrine phalanstérienne. Fourier, après avoir fait sa réponse aux critiques dont il se plaignait , la fit traduire en anglais par le capitaine Smith, afin de l'adresser ensuite à la Revue comme article venant d'Angleterre. Il était persuadé que de la sorte elle aurait beaucoup plus de chances d'être accueillie, et que la Révue pourrait bien la donner en lui faisant subir une nouvelle traduction de l'anglais en français. Nous ignorons quel fut le succès de cette ruse de guerre bien permise assurément.
Après des tentatives vainement réitérées auprès des distributeurs de la publicité; après avoir sans résultat fait des offres à M. Owen ^, qui tentait alors de réaliser TAsso-
^ La dame anglaise dont il est ici question, et dans la compajjnie de laquelle Fourier paraissait se plaire , était venue habiter Paris avec sa flUe , jcuue personne do seiie à dix-hnit ans, qn elle eut la douleur de perdre en 1826. Pour consoler cette malheureuse mère , Fourier écrivit , sur l'état des défunts dans l'autre vie, nne Note de quelques pages, où il n'hésite pas à déterminer, relativement à cet état, des choses qu'ont laissées jusqu'ici dans un vague à peu près complet tontes les religions et toutes les philosophies.
* Au sujet de sa démarche vis-à-vis de M. Owen , voici comment Fourier s'exprime dans une lettre à Mniron . à la date du 8 avril 1824 :
D'après l'annonce da Bulletin (journal de M. Férussac , voir plus loin) , j'ai adressé deux exemplaires à M. Owen , en l'avertissant de la prochaine publication de l'Abrégé , et lui disant que , s'il peut fonder nne compagnie pour l'essai do l'Association ,' je lai offre de servir aux appointements du dernier commis de son étaUissemeni a
Owen ne comprit pas la valeur de la Théorie de Fourier , et se contenta de Ini faire écrire une lettre de remerclments ëlogieox par son secrétaire.
• J'ai reçu, — écrit Fourier le 25 août 1824, — une longue lettre de
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ciation, mais sans posséder aucune des données tliéorirfucs nécessaires ; après avoir tout aussi, inutilement cherché à intéresser le gouvernement en faveur d*un essai de sa méthode appliquée à Téconomie agricole et domestique, Fourier, dont ni le courage, ni la confiance dans sa Théorie n'étaient ébranlés, mais dont le séjour à Paris avait épuisé les ressources, se vit dans la nécessité de quitter la capitale. Cette nécessité devenait d'autant plus impérieuse que, par suite du système d'épurations administratives appliqué par les ultras de cette époque, son ami, M. Just Muiron , venait de perdre l'emploi de chef de division qu'il occupait à la préfecture du Doubs. Au mois de mars 1 825, Fourier retourna à Lyon, et il se plaça comme caissier dans une maison de commerce de cette ville.
L'homme qui avait écrit la Théorie des quatre mouvements et le Traité de V Association venait reprendre un chétif emploi de commis à 1,200 francs d'appointements!
Quelque disproportion qui ait existé pendant tonte sa vie entre la pensée de Fourier et les occupations vid'juircs auxquelles il resta constamment asservi, on ne voit pas qu'il ait jamais élevé une plainte à cet égard. Aucun<* idée de ce genre ne se mêle aux reproches qu'il n'épargne pas d'ailleurs à la génération contemporaine, pour avoir négligé l'examen et l'épreuve de la découverte qui allait ouvrir enfin à l'humanité les voies du bonheur social. L'apôtre de l'Attraction fut, pour son compte, un modèle de résignation, et de stoïcisme.
M. Skene , secrétaire de If. Owen. Il loae beancoop mon ouvrage , et m'apprend qne M. Ouen va fonder on nouvel établissement à MotberuplI, en Kcosse , près Hamilton. Si j'étais engagé là , comme je le lui demanderai , je pourrais au printemps prochain faire le coup do partie. » La nouvelle proposition de Fourier n'eut point de résultat Une ou deux années plus tard, il vit M. Skene à Lyon, et .put s'assurer qu'O- «en et ses partisans avaient les vues les pins erronées sur l'Association.
Il ne faut pas s'étonner si Fourier a vivement protesté, dans ses derniers ouvrages, contre toute assimilation de sa Théorie à des doctrines qui proclamaient la nécessité d'abolir la religion , U famille et la propriété.
VIE DE FOLRIKa. 85
En 1825, malgré la publication du grand Traité qui datait déjà de trois années, la connaissance de. la Théorie d^Association était à peine sortie d'un petit cercle de personnes dont Just.Muiron était le centre. Au nombre de ces personnes acquises dès lors à la Doctrine phalanstéricnn'c, était madame Clarisse Vigoureux, qui devait plus tard scrvii*, et de sa fortune et de sa plume, la cause qu'une des premières elle avait embrassée. Dès la même époque , M. V^ictor Considérant, à peine sorti du collège, préludait aux efforts qu'il a si brillamment et si énergiquement soutenus depuis pour la propagation de la Théorie sociétaire. Quelques autres hommes, des plus honorables, avaient aussi dès le principe porté intérêt aux travaux de Fourier, et facilité par leur crédit les publications qui furent faites de 1822 à L824>, pour introduire dans le monde la conception phalanstérieiine '.
Dans cette dernière année avait paru un livre de Just Muiron, Aperçus sur les procédés indiistriels ^. Le disciple , écartant soigneusement tout ce qui effarouchait les esprits dans les ouvrages du maître, présentait sous une forme des plus moclestes le fond des vues de celui-ci sur 1 état social, indiquait les moyens de transition d'une application immédiate, et développait, à propos d'une question mise au concours par la société d'agriculture de Besançon , le plan d'uji Comptoir communal, institution se rapportant à la période sociale désignée sous le nom de Garantisme dans la Théorie de Fourier (3).
L'écrit de Muiron fut l'pbjet d'un rapport fait à l'Académie de Besançon par M. Genisset , dans la séance du
* On doit encore citer M. Gaket (de Dijon) , M. Godin , juge de paix à Champagnole (Jura) , qui avaient aussi dès lors témoigné de leur adhésion aux vues de la Théorie sociétaire.
Quand l'homme de g«nie , isolé , voit se dresser contre lui tout son siècle, il faut tenir compte de leur discernement et de leur courage à tons ceux qui se rallient dès le principe à la bannière de vérité qu'il élève , et qui saluent les premiers do leur hommage une grande découverte méconnue.
* La !*« édition étant épuiwe , il en a été fait une 2« en 18i0.
86 premii<:re partie.
25 août 1825. Ce rapport .est Tùn des plus remarquables qui soient sortis de la plume élégante de T ancien secrétaire perpétuel de F Académie bisontine. Jetant à cette occasion un coup d^œil sur Pensemble de la doctrine de Fourier, M. Genisset se bornait à élever quelques doutes du point de vue religieux; pour le reste, « il se rangeait volontiers, disait-il, dans la classe des expectants, dont M. Fourier. lui-même a loué Hmpartialité et la bonne foi. »
M. Genisset rappelait aussi F opinion exprimée par le baron de Férussac , qui , rendant compte du Traité de l'Asêociation dans son Bulletin universel des sciences et de t industrie (février 1824), prédisait u qu*à moins d'une » marche rétrograde dans la Civilisation , si le développen ment de Fcsprit humain et de la population n'était point » arrêté , la force des choses conduirait à l'application de » ridée de M. Fourier, moyennant de certaines modifica- » tions dans les détails. »
Fourier se montra assez satisfait de l'article du Bulletin universel, duquel sont tirées ces quelques lignes. « Il n'y a, » écrivait-il à Muiron lé 12 mars, « aucune malveillance. L'auteur de l'article parle réellement du fond ; mais il ne désigne pas explicitement le procédé , et s'y trompe si bien, qu'il croit l'Association plus praticable en Angleterre. C'est une erreur, puisque la France, à Paris et à Tours, a un mois de culture en sus de Londres, deux mois en sus d'Edimbourg. — Mais ces messieurs ne voient pas qu'il y a deux problèmes à résoudre : associer les intérêts et les passions, et qu'il faut faire travailler par Attraction, ce qui est bien plus aisé en pays chaud cultivant sept mois sur douze. »
Cependant, l'effet produit sur l'opinion par \q Traité de t Association dmnestique- agricole n'étant pas tel h beaucoup près que l'eussent désiré ceux qui avaient à cœur une application des vues sociétaires de Fourier, on l'engagea à
publier de nouveau ses idées dans un résumé dégagé de toute la partie qui inspirait des préventions et de toutes les formes qui repoussaient la plupart des lecteurs par leur étrangeté. Ce projet Toccupait déjà dès Tépoque (12 mars 1824) de la lettre dont nous venons de citer un passage. Mais les nécessités de Texistence en retardaient Fexécution, comme on le voit , par ce que Fourier disait encore dans cette même lettre : u U (M. Gréa) voudrait un petit volume borné à la Théorie pure et simple. C^est bien ce que je ferai, mais avec le temps, car il faut songer à mon établis* sèment de courtage que je compte commencer'avec le printemps , Fautre semaine ^ Alors je ne pourrai travailler que deux heures au plus chaque jour à cet Abrégé. »
M. Gréa, dont il est ici parlé, et qui avait donné son appui pour la publication de 1822, était surtout d^avis qu*il en fallait tenter une nouvelle plus appropriée à Tétat des esprits et aux habitudes intellectuelles du grand nombre. Il était tout prôt à fournir les avances nécessaires, pourvu que le manuscrit lui fût montré avant l'impression ; il insista dans ce but pour que Fourier vînt passer auprès de lui, à sa campagne, distante de quelques lieues de Lonsle-Saulnier, le temps nécessaire à la composition de son ouvrage. Fourier s'y rendit en effet *. Mais la condition
' Cette çutreprûe n'eut point de succès. Fourier s'en occupa pendant quelques mois ; mais il avait vu , dès la fin du premier, qu'à Paris le courtage rendrait moins qu'à Lyon, et lui coûterait plus de peine. << On est écrase, » mandait-il , tt par les* courtiers à portefeuille. » Et puis il ne connaissait personne parmi les capitalistes dont l'appui lui eût étë nécessaire.
Aussi Fourier eut-il bientôt renoncé à sa tentative , comme nous l'apprend le passage suivant de sa correspondance avec Muiron (1*' ao&t 1824).
B Si je n'ai pas écrit à M. Mourgeon (à qui il devait l'impression du Sommaire) , c'est que je n'avais rien de satisfaisant à lui dire. Je comptais que les bénéfices du courtage iraient croissant ; mais c'est une industrie qui s'arrête à moitié chemin , et no peut pas aller au delà , si ou n'a pas voiture et portefeuille. Aussi preuds-je des mesures, pour en changer dès le mois de septembre et faire mieux.
^ Ce ne fut ni sans difficultés , ni dès le premier moment que la proposition lui eu eut été faite , qu'on amena Fourier à accepter l'hospitalité qui lui était offerte à Rotalier. On eut à vaincre de sa part des scrupules pleins de délica-
demandée par M. Gréa , relativement à la communication préalable du manuscrit, ne fut point remplie. Par cette exigence y on voulait s^ assurer que Fourier, dans la nouvelle publication, se bornerait à traiter uniquement de FAssociation et des moyens de la réaliser. On redoutait, dans son intérêt même et dans Tintérêt de la cause sociétaire, sa tendance à amalgamer aux données positives de sa Théorie d'organisation industrielle des aperçus sur la cosmogonie et Tanalogie : aperçus magnifiques et grandioses sans doute, qu'aucune des données de la science moderne ne contredit , loin de là , mais qpi , étant dénués de preuves positives, effarouchent certains esprits sévères et sont pour les gens frivoles un sujet fécond de plaisanteries. Ajoutons que les hypocrites se font de cette partie
teiM. 11 voalut M bien assurer d'abord quo sa présence ne serait une cause de géoe ou de cohtrariëtë pour personne dans la maison. 11 écrivait à ce sujet , le 13 février 1825:
« La proposition que vous me faites de passer trois mois à Rotalier pour y mettre au net cet ouvrage me conviendrait k merveille , si je n'étais arrêté par divers obstacles et considérations.
3 D'abord M. G. a une jeune femme ; il est douteux si cette réception d'un étranger conviendrait k madame comme k monsieur. Je suis, il est vrai, le plus commode des locataires , content partout , comme les apôtres , surtout quand il s'agit de résider dans un joli séjour , comme le village de Rotalier.
» D'autre part, j'ai fait compte de partir au 1*'' mars (il s'agissait de quitter Paris pour retourner a Lyon) et M. G. ne serait à Rotalier qu'au 1^' mai , car qni dit belle saison dit 1*^' mai ; il aurait donc fallu que je pusse attendre au P'-mai. Mes comptes pécuniaires ne sont pas rangés de cette manière , et cela me ferait une différence de deux mois , 240 fr.
» Ces considérations m'obligent k renoncer k une partie de campagne qui m'aurait convenu à merveille sous tous les rapports. »
Tne antre fois Fourier allègue telle ou telle circonstance de famille « qui pourrait ren'dre un hôte, sinon' importun, du moins très-superflu, n
Enfin la nécessité de conserver l'emploi qui le faisait vivre est un motif qu'il oppose également aux instances de ses amis.
Dans une lettre du 7 aoàt 1825. après avoir mentionné une éventualité fixée à trois mois , il ajoutait :
« En attendant , je ne puis pas me rendre k votre invitation d'aller k Rotalirr . parce que , si je quittais la place que j'occupe ici , dix autres se présenteraient pour la remplir, aux conditions de tenir la correspondance anglaise ou espagnole dont la maison à besoin n
Comme Muiron le pressait toujours , dans l'intérêt du prompt achèvement de l'Abrégé. Fourier réjjique le 17 aoAt :
VIE DE FOURIËR. 80
des écrits de Fourier une arme redoutable contre les efforts qui ont pour objet la propagation et la réalisation de sa Théorie.
G^est ici Foccasion de le dire, il est à regretter, du moins sous le rapport des facilités d'une réalisation prochaine, intérêt prédominant de la cause , il est à regretter que les amis et les partisans les plus dévoués de Fourier n'aient jamais eu sur lui d'influence, et quils n'aient pu modifier en rien ses déterminations quant aux parties de son système qu'il convenait d'exposer au public. L'habitude* de se voir méconnu et traité injustement, ToplDion défavorable qu'il s'était, systématiquement faite du earactère des Civilisés et qu'il généralisait de la manière la plus absolue, avaient jeté cet homme extraordinaire dans une
y Vous croyei qae 1m bureaux de commerce sont comme ceux d'adminittration , où l'on prenid des cougéf à terme. Ici je serais bien libre de m' absenter; nais je ions ai fait observer qu'il faut mettre quelqu'un à ma place, et que c'est la quitter. Ou me l'a donnée parce que je me suis trouvé à Lyon au mo< ment où le caissier quittait pour s'établir fabri<ïaui Ainsi la caisse n'a pas chômé un instant. Vous ne voyes aucun rapport entre la caisse et la correspondance étrangère ; il y a un rapport très-palpabic : c'est qu'un homme pourra tenir en même temps la caisse et la cotrespondance étrangère , et leur épargner an commis. . . . Bref, si je vais passer trois mois ailleurs, ce sera quitter ma place, et je suis bien en état d'en juger, connaissant le terrain.
» Il reste donc le cas oà je pourrais m' accommoder pour revenir dans trois mois prendre un autre emploi au magasin. Tout cela dépend de circonstances qu'on ne maitrise pas à volonté et qu'il serait trop long d'expliquer. Au reste, vous éfes dans l'erreur si vous croyei que , dans une maison de commerce , le chef soit le seul maitre. Vous ignores eu outre qu'on se décrédite, on se ridiculise dans une maison do commerce, si on a l'air de travailler à faire un livre, n
Quelles réflexions fait naître ce dernier passage ! Le créateur de la Scieuce sociale, le révélateur des destinées heureuses de l'Humanilé, réduit, pour ne pas compromettre son gagne-pain, à se cacher en quelque sorte de sa grande et sublime tâche !
Citons encore de cette dcrnièro lettre un alinéa qui est tout à fait caractéristique :
« Je ne doute pas de l'agrément que j'aurais à Rotalier, indépendamment de l'avantage d'y trouver des hôtes d'une société très-iûtéressante. D'ailleurs, je suis l'homme le plus accommodant , et loin d'avoir besoin d'un château comme Rotalier, je m'habituerais dans une bicoque de paysan. Ainsi , il est inutile de me vanter les agrépnents dont je jouirais lâ-bas , car pour me livrer à mou occupalion favorite , tout local me deviendrait agréable. Au reste , si je puis aller en Jura , je ne saurai cela qu'au 1^' septembre , mais cela n'est point certain. '*
défiance excessive qu'il ne dépouillait entièrement à Tégard de personne. De là certaines lacunes qu'il déclarait lui-même avoir à dessein laissées dans ses 6uvi*ages. De là peut-être aussi son éloignement pour communiquer à ceux mêmes dont le concours lui était indispensable les travaux qu'il était convenu avec eux de préparer pour l'impression.
Dans la circonstance dont il s'agit, Fourier ne montra que les têtes de chapitres de son futur ouvrage, et après six semaines environ passées à Rotalier, chez M. Gréa , il en partit malgré les amicales instances de ses hôtes , malgré le charme qu'avait pour lui ce lieu , l'un des plus beaux vignobles du Jura, et il rejoignit dès la Toussaint sa maison de coounerce de Lyon , à laquelle il n'avait pas cessé d'être attaché.
L'habitude des spéculations abstraites n'avait pas plus altéré chez Fourier la bonté du cœur, la sympathie pour les maux d'autrui, qu'elle n'avait porté atteinte à certaine bonhomie naturelle qu'il consel*va toujours.
Pendant qu'il était à Rolalier, une tante de madame Gréa fut victime d'un accident. Un soir que ces dames revenaient de Beanfort, la voiture dans laquelle elles se trouvaient avec deux autres de leurs parents versa par une imprudence du cocher : tout le monde éprouva des contusions plus ou moins fortes; mais la tante de madame Gréa, madame Ponsard , eut en outre l'avant-bras cassé.
Dès qu'il sut ce qui venait d'arriver, Fourier accourut plein d'énlotion et de sollicitude, donnant les marques du plus vif intérêt, et offrant ses services avec un empressement sans égal. Comme les domestiques étaient occupés dans la maison à préparer tout ce qui était nécessaire en pareille conjoncture, il voulut aller lui-même chercher le médecin qui demeurait à plus d'une lieue de là. Fourier, alors âgé de 54 ans, partit à pied, entre onze heures et minuit, revint bientôt amenant avec lui le médecin, et re-
fuaa de se mettre au lit avant que tous les secours de Fart eussent été donnés à la dame blessée , et qu'on fût rassuré sur les suites de son accident.
Les affaires de ses patrons Tayant fait envoyer à Paris en janvier 1826, Fourier prit la résolution d'habiter désorniais la capitale , de préférence à toute autre ville, parce qu'il se flattait d'y rencontrer plus aisément des hommes en position de faire un essai de sa Théorie. Il fbt employé, toujours en qualité de commis chargé de la correspondance on de la comptabilité, dans une maison de commerce américaine» établie temporairement en France^.
Pendant les années 1826 et 1827, Fourier employa le temps que lui laissaient ses fonctions à écrire l'Abrégé de sa Doctrine , qui parut deux ans plus tard sous le titre de Nouveau Monde industriel.
Certaines parties de cet ouvrage lui coûtèrent, à ce qu'il parait, beaucoup de travail.
« J*ai' eu du malheur au sujet de ma Préface, » maadait-il à Muiron le 28 janvier 1827; « je l'ai refaite deux » fois sans en être satisfait. Enfin , je n'ai vu d'autre parti » à prendre que de l'écourter, la réduire à peu d'articles et » en conserver les matériaux, pour une 7^ section confir- » mative de l'abrégé. Ces changements m'ont fait perdre » un temps infini, et nous avons eu, depuis deux mois, » assez d'ouvrage au magasin pour faire languir le mien. »
Il quitta sa place à l'automne, ainsi que nous l'apprend une lettre du 16 octobre de la même année 1827, où il dit :
(( Gomme c'est aujourd'hui que je termine mon travail » dans 'la maison Curtis, j'espère que dès demain l'autre » ouvrage marchera rapidement, et qu'à la fin du mois » je serai à peu près à la moitié du tout. »
I Le comptoir d'entrepôt de MM. Curtis et Lamb , de New- York , sitnë r>e
Fourier avait aussi, dans cet intervalle de temps, terminé son Mémoire sur Tembellissement de la ville de Besançon, œuvre d*amusette, disait-il, qu'il n'avait entreprise qu'à titre d'utile diversion à ses autres travaux. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une dès choses les moins curieuses qu'on ait à citer de la part de Fourier, que la manière dont il. exécuta ce projet, sans avoir de plan exact sous les yeux et presque entièrement de souvenir. Il avait tellement présentes à l'esprit la disposition des lieux, les distances et les autres données nécessaires pour son travail, qu'il se bornait à prier de temps en temps son ami Muiron de vérifier les indications dont il n'était pas bien sûr.
Vers la fin de 1827, il fut question de tenter par son intermédiaire le placement en détail à Paris de quelques vins de Franche-Comté. « C'est une spéculation digne d'atten- » tion que ce genre de commerce, n écrivait Fourier en réponse aux demandes de renseignements qui lui étaient adressés, a parce que les tripotiers frelatent si horriblen ment le vin, que celui qui le donnerait naturel ne saurait » manquer de se faire avec le temps un bon débouché. Je » vous aurais bien fait cet entrepôt à Paris, si j'y avais eu » un établissement. »
Mais au miKeu de ces petites commissions dont Fourier s'acquittait toujours avec la même ponctualité , avec la même entente des choses de détail que s'il n'avait eu aucune grande préoccupation dans l'esprit, l'affaire capitale était la composition de l'Abrégé. Toute ia correspondance de cette époque roule là-dessus.
Les amis de Fourier lui conseillaient d'adoucir les formes de son style, et l'engageaient à imiter tels et tels écrivains en crédit. I^es réponses qu'il fait à ces observations sont trop caractéristiques pour que nous n'en citions pas quel-» ques-unes.
»... Je ne sais, » écrit-il, «ce que vous entendez par
VIE DE FOURIER. n
» ces formes littéraires qui font la chance (k vogue. Est-ce » Tadoption de leurs idées* ?... Quant à leurs formes adii- » latriceS) je ne pourrais pas les revêtir. »
u Votre avis, sans doute, » dit-il dans une autre occasion, u n'exprimera pas en toutes lettres qu*iHaille en écrin vant flatter tout le monde ; mais ce serait la conséquence » du conseil que vous donnez d'interpréter favorablement n des méthodes reconnues vicieuses. On peut faire Fapo- » logie de toute erreur, mais cela convient à un avocat, » et non pas à un homme qui veut établir avec précision » un corps de doctrines neuf et vraiment différent de celles n du siècle. »
Quand bien même il n'y allait pas de llnténH positif de la vérité , le bon sens seul avertissait Fourier qu'il ne devait imiter personne. Voici encore un passage de sa correspondance fort explicite à cet égard :
tt L'auteur de la Physiologie du Goût traite en plaisan- » terie un sujet très-sérieux. Je ne le traite pas de môme. » Vous me conseillez d'adopter ses tours de phrase, ses y» badinâmes agréables ; mais j'aurais mauvaise grâce à n prendre un cairactère d'emprunt. La nature donne à cha- » cun le sien. Elle partage les talents , dit Boileau : le mien » est celui d'tnt^en^eiir. »
Quelque entier qu'il fût dans sa manière de voir, Fourier n'était pas cependant sans faire droit à certaines critiques de ses amis.
u Vos observations, » écrit-il le 18 novembre 1827, « sur les mots civilisation perfectible, morale douce et pure, » deviennent justes sous le rapport de la trop fréquente ré- )) pétition. Je ne manquerai pas de faire disparaître toute D redondance. »
La concession, il est vrai, n'était pas grande, et Fourier
< l/adop(ion def idéet de ces écrivains qu'on lui proposait pour modèles en fait de si) le. (\ole de l'auteur de la Biographie.)
avait défeDdu dans une précédente lettre ses locutions ironiques à Tendroit de la morale et de la civilisation.
(( L^çxpression de morale douce et pure ne choque , di- » sait-il, que parce que je n^ai pas dénoncé cette science n dès les premières pages, comme antipathique âFAttrac- D tion et en interdisant le calcul. Si elle est aussi douce et » pure quelle le prétend, pourquoi interdit-elle F étude de » cette science et la voue-t-elle au ridicule avant examen ? n On n^y trouvera s^ns doute que des absurdités , et cette » étude sera un triomphe de plus pour la morale. Mais si » ladite étude faisait découvrir que la douceur et la pureté )) sont du côté de TAttraction , que Timpureté et la dépra- » vation sont du côté de la morale, on ne s'étonnerait plus » de la voir badinée sur les titres qu'elle s'arroge, et c'est '> ce qu'il faut faire observer dès les premières pages.... n
u Vous prétendez que j'étaie ma Théorie de faits
» moraux. Jamais je ne cite un fait moral que pour le » critiquer ; je m'étaie de faits libres , dictés par l'Attrac- » tion, l'instinct, la passion, mais non pas de faits forcés » ou moraux, car le verbe morari, étymologique de mo- ») ralis, indique une entrave, un retard opposé au libre essor y) de la passion et de l'instinct. Si j'admets de pareils faits » pour base de ma Théorie, elle est donc une théorie de la » société civilisée où tout est réduit à des faits moraux et » entravés, sauf les actes de quelques oppresseurs puisse sants qui se rient en secret du frein moral imposé aux » neuf dixièmes des hommes et à la masse entière des fem- » mes et enfants, tous asservis à la morale.,.. »
Le langage même de Fourier montre assez clairement que ce qu'il poursuit sous le nom de nwrale, ce n'est que l'art de fausser les hommes, et non point les principes d'équité, devertu, d'honneur qui enseignent le respect des droits d'autrui et qui resteront éternellement la base de toute société. Ce qui le révoltait, lui, Thommc de la vérité, ce qui le révoltait dans la morale, ou plutôt dans le moralisme, c'est la
prétention d'imposer au peuple un frein dont les docteurs de morale sont les premiers à s'affranchir. 11 en résulte, par rapport à la société, Féquivalcnt de ce qui arrive dans une partie où certains joueurs violent à leur proGt les règles du jeu. C'est une tricherie d'autant plus odieuse que ceux qui se la permettent avec le moins de scrupule sont, comme on dit, à cheval sur la règle quand il s'agit d^en faire aux autres Tafpplication. L'auteur de la théorie attractionuelle ne méconnaissait pas, d'ailleurs, la nécessité de la doctrine chrétienne de la résignation dans notre état actuel de société ; il déclarait hautement que cette doctrine était la seule qui convînt à la civilisation et que c'était un devoir pour chacun d'y conformer sa conduite.
£n même temps qu'il travaillait à une publication nouvelle de sa Théorie, Fourier préparait aussi, autant du moins que cela était compatible avec son caractère, les voies dé succès. Mais, comme il le disait, lorsqu'on lui objectait le peu de résultat de ses démarches, « pour in- 2> trigueràParis, il faut une voiture et des bassesses : tout n cela me manque. »
Il ne négligeait pas, cependant, quand l'occasion s'en présentait, de chercher à disposer en sa faveur les hommes qui avaient dans leurs mains les instruments de la publicité.
S'élevait-il dans le domaine politique une question qui lui parût de nature à faire sentir le prix de son système, l'auteur de la Théorie sociétaire ne manquait pas de saisir l'à-propoç pour appeler sur ses vues l'attention du Gouvernement. C'est ainsi que le ministre de la marine ayant, dans la séance de la Chambre des Députes du 21 juin 1828, demandé qu'on laissât le cabinet traiter dans le secret l'affaire de l'amélioration du sort des esclaves coloniaux, Fourier écrivit à ce ministre pour lui signaler un moyen d'émancipation exempt de péril et ne lésant aucun intérêt établi. Il avait pareillement écrit, en 1823, à M. de ViUèle, en
9(1 PRfciMlERl!: PARTIE.
lui adressant un exemplaire du Traité de t Association. Tout ce qu'il réclamait du ministre, c'est que celui-ci voulût bien recommander Touvrage où serait exposé le moyen dont il s'agissait II en fut de cette démarche de Fourier comme de tant d'autres du même genre qu'il fit toujours sans résultat.
Si, chez les hommes politiques, ses propositions ne trouvaient que Findifférence la plus complète, c'était pis auprès d'autres hommes dont le concours lui était plus directement nécessaire encore. Quand il s'agit de trouver uu éditeur pour son livre, Fourier rencontra de tels obstacles de la part des libraires de la capitale, qu'il dût renoncer à se servir de l'intervention d'aucun d'eux.
. II n'est rien de plus difficile , n mandait-il à Muiron le 2 mai 1828, aque de trouver ici un libraire, quand » on n'est pas étayéd'un nom en crédit. On voit dans leurs » réponses que le sujet n'est rien pour eux; c'est l'homme » qu'ils considèrent. Si Chateaubriand imprimait que 2 et » 2 font 5 , tout libraire voudrait être son éditeur. ')
Revenant sur le même sujet , dans une autre lettre, u j^ai » différé, dit-il, à vous répondre, parce que je voulais » sonder encore auprès des libraires. Ce sont des hrisC' V raison. Us font des réponses si stupides que ceux a qui u on les rapporte ne veulent pas y croire. Leur fait est » qu'ils veulent un nom connu. Si vous vous nommez n Jacques Delille ou Chateaubriand, quelque sottise que » vous imprimiez , ils se disputeront le rôle d'éditeur : si » vous êtes inconnu , il en sera comme de Fulton qui , en » proposant sa belle invention du bateau à vapeur, ne put » se faire écouter de personne dans Paris *. o
Après avoir en vain frappé à toutes les portes de
* Lorsque Foorier s'exprimait ainsi , les droits da marquis de Jourrroy à la priorité de l'invention du bateau à v^ur n'avaient pas été mis en lumièra comme ils Tout été depuis. Cela n'infirme en rien , an surplus, le raisonnement qu'il fait.
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libraires de la capilale, Fourier se décida eiiiiu , sur la demande de ses amis de Franche - Comte , à revenir à Besançon pour Timpression du livre qui devait offrir un résumé tout à fait pratique de son système. Quoique son pays natal fût la contrée oii il comptait ses plus zélés partisans, il était loin de se faire illusion sur les dispositions de la généralité de ses compatriotes envers lui. a Malgré ff ce que vous me dites, » écrivait-il peu de jours avant son départ pour Besançon , « sur un changement de Topio nion de quelques Bisontins à mon égard, je ne crois pas n du tout à leur bienveillance. Les circonstances m*ont été n défavorables, et le public se livre tout entier aux im- » pressions de circonstance. »
Fourier arriva à Besançon vers le 15 juillet. Madame CL Vigoureux lui fit accepter un appartement chez elle. Il comptait n^étre retenu à Besançon que deux ou trois mois au plus; mais comme son séjour s*y prolongeait au delà de ce temps, par suite des lenteurs qu*éprouve presque toujours rimpression d'un ouvrage, il voulut plusieurs fois aller loger eh garni, craignant d'être importun en usant, pendant aussi longtemps, de l'hospitalité qui lui avait été offerte. Ce ne fut qu'à force d'instances de la part de madame Vigoureux et de ses enfants qu'on parvint à vaincre les scrupules de Fourier.
Au commencement de 1829, le Nouveau Monde indus^ triel et sociétaire sortit des presses de MM. Gauthier et Compagnie^.
Si l'on a vanté quelque part, comme un signe même de la supériorité de certains esprits éminents de notre époque, leur facilité à changer de système, à défendre, par exemple, tantôt l'absolutisme pontifical ou royal, tan-
* Le Nouveau Monde industriel et aoeiétaire , oa Invention da procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées; 1829 1 fort voL Ches Bossange père , rue Richelieu , GO.
tôt la souveraineté du peuple , on ne saurait trouver chez Fourier le sujet d'un si singulier éloge, fondé sur la mobilité et Pinstabilité des opinions. Il est resté le même d'un bout à l'autre de sa carrière. Depuis son premier ouvrage, en 1808, jusqu'à celui de 1829, jusqu'aux dernières lignes qu'il traçait en 1837, peu de jours avant sa mort, tout porte le cachet de la plus invariable unité. Toujours même préoccupation des véritables souffrances du peuple; toujours même dédain des chimériques tentatives faites en dehors de l'Association , pour y mettre un terme ; toujours même procédé pour arriver à l'Association , les séries pa&siowELLEs appliquées à l'industrie.
Le Nouveau Monae est le plus méthodique des livres de Fourier. C'est celui dont il sera le plus facilement tiré parti pour une fondation sociétaire, parce qu'il présente les indications les plus précises à cet égard, et qu'il les présente plus dégagées de la partie en quelque sorte romantique du système. Dans le grand Traité, l'exposition doctrinale est interrompue assez fréquemment par des épisodes qui, sans y être absolument étrangers, ainsi qu'un lecteur superficiel pourrait être tenté de le croire, n'ont pourtant qu'un rapport médiat et quelquefois trës-éloignc avec ce qui est à entreprendre aujourd'hui pour organiser un essai du régime de l'Association. Le Nouveau Monde industriely au contraire, a été surtout écrit dans un but pratique. La préface, où l'auteur a posé les conditions du problème; la section où il traite de l'éducation harmoniennc ; celle qu'il a consacrée à l'analyse de la Civilisation, sont au plus haut point remarquables, soit comme logique, soit comme observation. Une analyse très -substantielle de cet ouvrage a été faite dans le journal la Phalange par Amédée Paget , docteur en médecine, l'un des hommes qui ont le mieux compris Fourier et qui se sont voués à l'accomplissement de sa conception^.
^ Ce travail de notre tant regrettable ami et collaborateur a été réuni depuis
Qu'on ne juge pas du rang que doit occuper le Nouveau Mon^e industriel parmi les ouvrages de Fourier, d'après le peu d'espace attribué ici à la mention de ce livre. Il est celui de tous dont nous conseillons le plus volontiers la lecture aux personnes qui désireront être initiées par le Maître lui-même à la connaissance de la Théorie. L'étude des Séries passionnelles, qui congtitae essentiellement le fond de la nouvelle science, s'y trouve condensée dans un petit nombre de pages d'une précision et d'une clarté sans égales. Les deux chapitres V et VI entre autres, qui traitent des trois ressorts organiques d'une Série passionnelle et de leurs effets, semblaient d'une telle importance à Fauteur que^ dans une note écrite de sa main et jointe par lui à divers exemplaires du Nouveau Monde y il dit : a Qui comprend bien ces deux chapitres » comprend toute la Théorie. » C'est une œuvre dont l'incubation avait été longue; on s'en aperçoit au fini de chacune de ses parties et à la trame serrée qu'elle présente partout. Fourier avait effectivement, depuis 1824, fait et refait à trois ou quatre reprises ce qu'il appelait l'Abrégé de sa doctrine.
Fourier revint à Paris en mars 1829. Il y reprit à la fois et ses occupations dans le commerce et la suite de ses démarches pour attirer sur sa Théorie l'attention publique, surtout celle des hommes que leur position mettait à même de déterminer un essai et qu'il désignait sous le nom de candidats.
L'un des premiers auxquels il songe à s'adresser est le baron de Férussac; il lui envoie un exemplaire du Nou* veau Monde industriel avec une lettre-notice sur les voies
en un volame pabliu sous ce titre : Introduction à l'étude de la Science sociale. L'ouvrage a en une seconde édition faite par Paget lui-même en 1841 , peu de mois avant sa mort. Il est précédé d'un aperçu judicieux sur les systèmes d'Owen, de Saint-Simon, et sur les principales mesures d'amélioration proposées par les philanthropet.
100 PRRMIKRK PARTIE.
de prompte eiécution. Il annonce aussi, dans sa correspondance avec Muiron , Tintention de faire des communications analogues à MM. de Gbateaubriand , Hyde de Neuville, Decaze, etc.
Mais un point essentiel était de se faire annoncer par les journaux, a La vente des livres , » écrivait Fourier, » est » un monopole que les journalistes ont envahi; il faut
» passer par leurs mains libérales » Or Fauteur du
Nouveau Monde n'avait pas les fonds nécessaires. Cependant le docteur Amédée Pichot, qui fondait alors la Revue de Paris y et avec lequel Fourier avait lié connaissance, lui fit entrevoir la possibilité d*obtenir quelques articles d'annonce sans dépense trop considérable. Un autre jeune écrivain de la presse périodique, M. Flocon, rédacteur de Y Album national et sténographe du Messager des Chambres, se mit aussi à cette époque en relation avec Fourier, dont il avait goûté les idées. Mais Tassistance de ces messieurs ne parvint pas à vaincre ce que Fourier appelait la conspiration du silence , qu'il disait avoir été ourdie contre lui par le comité philosophique. Tout ce que put la bienveillance d'Amédée Pichot, ce fut d'épargner à Fourier une satire de son livre qui allait être insérée dans la Revue de Paris,
u On a été obligé, » écrivait Fourier (3 juillet 1829), A de retirer l'annonce de la Revue de Paris. Elle avait » confié l'analyse de l'ouvrage à un économiste qui l'avait » dénigré de son mieux. Heureusement que M. Pichot a été » à temps pour empêcher l'insertion de l'article. »
Mais Fourier n'avait pas partout un M. Pichot pour le préserver des traits de la détraction. U fut attaqué, et il sentit le besoin de riposter en même temps que de chercher lui-même à faire connaître son ouvrage.
Au commencement de 1830, l'auteur du Nouveau Monde industriel fit paraître une brochure ayant pour objet d'an-
VIE DE FOlftlER. iOi
noncer ce livre, d*indiqaer les principales questions qui y étaient traitées , et de répondre à certaines critiqnes dont il avait été Tobjet^
Cet écrit, dans lequel la polémique a revêtu une grande âpreté de forme, contient de bonnes vérités à l'adresse de la société contemporaine. Fourîer y prend à partie M. Guizot, à propos d*un article de la Remie française ^ dont M. Guizot était le directeur. Dans cet article, on avait, sous prétexte de rendre compte du Nouveau Mande industriel ^ donné une idée ridicule de Fouvrage. L'auteur du livre malmenait à son tour le critique de la Revue, dans lequel il voulait absolument voir M. Guizot lui-même.
Ce critique s'était extasié sur les grands changements que la société avait subis de nos jours, — « La société, répli- » quait Fourîer, s'est tourmentée quarante ans comme un n cbeval au manège, pour revenir au point de départ. n Ce n'est toujours qu'une civilisation en troisième phase, » ne sachant pas s'élever en quatrième. Elle a essayé la »' rétrogradation en barbarie sous Robespierre^ l'anarchie n démocratique ou deuxième phase sous le Directoire, j) puis le despotisme militaire sous Bonaparte; elle tend » aujourd'hui (1829) à la théocratie : ce sont là des antin quailles, des rétrogradations, et non pas des nouveautés » et des progrès. Les philosophes donnent pour progrès la » gueiTe politique organisée par le système électoral et » représentatif : c'est un progrès dans les voies du désor- » dre. Ils vantent aussi leur chimère d'industrialisme con- » fondue par les résultats... n
Poursuivant toujours son critique, qu'il continue d'appeler M. Guizot, a il nous dit, » ajoutait Fourier : « Le ') spectacle de ces grandes nouveautés ( grandes antiquailles » démocratiques), en détournant les esprits sensés des » systèmes chimériques, a encouragé les esprits hasardeux
' Le Xoitreau Monde indunlriel ou Inrrntion du procédé d'indntttie attrayante et condinée. — Lirret d'annoneét, Cbn Bosmnge père , rue Richelieu , 60.
» à enchérir par la ipéctUation sur la réalUé déjà si mer" » veilleuse, — Quel cliquetig de verbiage ! quel style alam- » biqué ! Que trouve-t-il de merveilleux dans les réalités » actuelles ? sont-ce les droits réunis ? sont-ce les fabri- » ques anglaises dirigées à coups de fouet? La belle mer- » veille que ces fourmilières de pauvres, nées des chi«n mères de T industrialisme , qu'il nous donne pour de » grandes nouveautés détournant ks, esprits des systèmes » chimériques! On peut répondre à MM. Guizot et consorts : 9 Si vous ne voulez pas de systèmes chimériques, pour- » quoi étouffez - vous la voix de ceux qui essaient, comme » Malthus, de signaler vos bévues politiques : exubérance 9 de population , concurrence dépréciative du salaire , lutte » commerciale de fourberie, morcellement des cultures, » consommation inverse, dont le peuple est exclu?... »
Relevant ce que la Revuefrançaise avait dit de son style qu^elle qualifiait de grotesque, « mon style, » répond Fourier, u est celui d*un homme qui n!a pas de prétention » au fauteuil, et qui va droit au but sans patelinage acan démique; il a de la concision, de la rondeur; il sera » très- bien compris de tout lecteur... ».
J'ai prolongé ces citations, parce que, outre leur valeur intrinsèque, elles sont propres à faire connaître rhomme. Et qui pourrait se flatter de mieux peindre Fourier que Fourier lui-même? Voici encore un trait, emprunté à cette polémique, où son génie respire dans toute son audacieuse et si honnête franchise : « Il (Técrivain de » la Revue) me reproche que la Civilisation et la Mo^ r raie sont des mots toujours pris en mauvaise part da?\s )} mon ouvrage. Sans douté ; parce que Tune est le règne » du mensonge , Tautre en est Torgane. »
Ce qui contribuait cette fois à rendre Fourier moins patient encore que de coutume aux injustices de la critique, c'est, comme il le disait dans une lettre particulière, c'est que « M. Guizot, par ses fonctions Je professeur d'histoire.
n était rhomme qui aurait dû prémunir son siècle contre » les fautes que flétrit Fhistoirc, les avanies faites à Colomb n et Galilée , et plus récemment à Papin et Lebon. a
Une seule des publications périodiques de ce temps-là (de celles du moins qui paraissaient à Paris , et qui avaient une certaine consistance ) , une seule se montra sans prévention contre la Théorie de Fourier, et voulut bien accueillir des articles sérieux destinés à la faire connaître. Ce fut le Mercure de France du A7A? sièck qui présenta cette honorable exception. Il fut publié dans ce recueil (livrai* son du 9 janvier 1830 ) un article où Ton disait : « Il y a n dans Touvrage auquel nous faisons allusion (le A^ouveau » Monde industriel) tant d'excellentes critiques, tant de » poésie, tant d'éloquence, tant de génie, osons-le dire, » que là où Tauteur nous parait perdu dans les espaces » imaginaires, nous doutons de notre raison au moins au- » tant que de la sienne : nous nous rappelons Christophe » Colomb traité de visionnaire , Galilée condamné comme » hérétique, et cependant FAmérique existait, la terre » tournait autour du soleil. Tout le secret de M. Charles » Fourier consiste à rendre Tindustrie attrayante en utili- » sant les passions. »
Cet article précédait la reproduction d'un long passage de la brochure de Fourier (le Livret d'annonce).
Dans son numéro du 13 mars de la même année, le Mercure admettait encore un remarquable article signé Victor Considérant Elève sous-lieutenant du génie à l'école d'application de Metz, Considérant travaillait à répandre les idées phalanstériennes parmi ses camarades. Il faisait des conférences suivies par beaucoup d'entre eux et par quelques habitants de la ville, et groupait autour de lui un premier noyau de partisans de la Théorie sociétaire.
Dans le courant de 1829, Fourier avait été mis un instant en rapport avec les Saint-Simoniens. Ce fut M. de
104 PREAIIKRE PARTIE.
Gorceiles fils qui le conduisit à une de leurs séances, au sortir de laquelle Fourier écrivait : « G*est une chose pî- » loyable que leurs dogmes faits à coups de hache, et T) pourtant ils ont un auditoire , des souscripteurs. » L^impression qu^il avait reçue était , comme on voit , peu favorable au saint -simonisme. Néanmoins, trouvant là des moyens d*action réunis, il envoya son ouvrage à Tun des principaux membres de la société, avec une note assez étendue sur les avantages qu'elle trouverait à faire Tessai de la Théorie sociétaire. Je donne ^ à la fin de la Biographie, la réponse que fit M. Enfantin à la communication de Fourier. Ce document, jusqu'à présent inédit, ne sera pas sans intérêt, surtout pour les hommes qui ont appartenu aux deux écoles socialistes (-4).
Les chefs de la société saint-simonienne essayèrent de s'approprier quelques-unes des dispositions de la Théorie de Fourier, en se gardant bien de faire connaître Fauteur, même à leurs adhérents les plus élevés dans la hiérarchie qu'ils avaient instituée. Ils ajoutèrent à leur programme les mots Travail attrayant et quelques autres ; mais ils n'en continuèrent pas moins de jouer au culte et au sacerdoce.
Fourier avait tenté vainement de les détourner de cette voie déperdition, comme il l'appelait, pour diriger leurs vues vers l'essai de la Réforme industrielle qui pouvait seule âm^/ior^ effectivement, suivant le principe de Saint- Simon, le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. La conduite qu'ils tinrent à son égard, conduite dont il se croyait en droit d'accuser la loyauté ; l'absurdité dangereuse d'une partie des doctrines qu'ils prêchaient et qui tendaient, suivant lui, à compromettre l'idée de l'Association; sans doute aussi un peu de rivalité (cabaliste) 8*ajoutant à ses griefs, tout cela lui fit par la suite attaquer sans ménagement et sans mesure les apôtres du nouveau culte.
Partout où il croyait entrevoir l'ombre d'une chance
VIK DE FOIRIRR. 105
pour l'application de sa Théorie; partout où il pouvait espérer rencontrer quelque puissant mobile d'ambition ou de générosité philanthropique conjointement avec le relief de fortune, de position ou de renommée nécessaire pour former .une compagnie fondatrice de TEssai , — Fourier envoyait aussitôt son livre, avec un précis spécial des raisons qui lui semblaient les plus propres à stimuler chacun des personnages dont il provoquait Hnitiative. Des notes de vingt, trente et quarante pages s'ajoutaient ainsi à la lettre d'envoL Parmi les personnes en assez grand nombre auxquelles s'adressa, en 18^, Fauteur du A/ot*veau Monde indtutrielf je citerai lady Ryron , qui lui avait été signalée comme susceptible de se passionner pour une œuvre de charité grande et glorieuse. « Skenc, » écrivait-il à Muiron le 12 septembre, u est parti pour FAngle- » terre , emportant un exemplaire et ma lettre pour lady » Byron. » Cette dame ne répondit point à la communication de Fourier.
Celui-ci fit encore, vers la même époque, une tentative sans résultat auprès des ministres de l'intérieur et de l'instruction publique.
La correspondance avec Muiron, dans laquelle sont puisés presque tous ces renseignements, ne roulait pas exclusivement sur ce qui avait un rapport direct à la Théorie sociétaire. On y trouve, comme j'en ai déjà donné plus d'un exemple , des observations pleines de piquant et de sel, et toujours profondément judicieuses, sur une foule de sujets.
Ainsi, Muiron ayant rédigé, au nom des vignerons et propriétaires de vignes de Besançon, une pétition contre les impôts sur les vins, Fourier, après diverses remarques sur le fond et la forme de cette pièce, ajoutait :
a Mais il est bon de les prévenir (les pétitionnaires) que, » s'ils envoient aux ministres, aux directeurs et autres per-
iùê PRËIOËRE PARTIE.
B sonnages éminents, une pétition contre les Droits réunis, » ils seront (pour m'exprimer en langage comtois) reçus » comme des chiens dans un jeu de quilles... Quand ils vien- » dront dire à des vautours, comme les financiers de France : » Renoncez à cent millions de revenu 9 la réponse des finan- » cîers g^ra facile à prévoir.... Tant que les vignerons ne » sauront pas proposer un nouvel impôt plus facile et plus « copieux que celui des Droits réunis , le Gouvernement » rira de leurs pétitions, conune un cuisinier rit des cris » d'une volaille qui ne veut pas qu'on la saigne. Il faut y » en finance, indiquer un meilleur impôt si Ton veut en » supprimer un mauvais. »
Une feuSQe de Topposition libérale modérée {ï Impartial) avait été fondée à Besançon en 1829, et M. Just Muiron, qui en était le gérant , proposa à Fourier d'écrire de temps en temps des articles pour cette feuille.
tt Je ne vous ai rien envoyé pour le journal, » mandait Fourier, u parce que je ne suis pas bien informé sur le ca- » ractère que vous voulez tenir, et je ne sais pas si la par- » tie que je pourrais le mieux traiter, celle des relations n extérieures, vous conviendra.... »
tt Ma manière, » ajoutait-il plus loin, a n'est pas d'être » en d'autres termes l'écho de tout le monde. Il est vingt » petites circonstances qui prêtent à dire quelque chose de » neuf. Rien de fade^ rien d'adulatoire; des articles bien » étayés de faits et forts de raisonnement, où je ne flatterai » ni le parti libéral, ni l'absolutiste : voilà ma manière. » S'il faut écrire autrement, je suis le dernier des hommes, » je ne sais pas faire une page. »
Fidèle à son programme, Fourier envoya des articles dont la rude franchise n'était pas toujours bien accueillie du comité de rédaction de \ Impartial
tt Vous me dites, » écrivait-il le 30 août 1829, en réponse à une lettre de Muiron, « vous me dites que l'article sur les n boissons sera beaucoup amendé, parce que les comman-
» ditaires sont des négociaDts;^iiîs vous demandez de fa- » cites mesures pour se créer un autre produit Je vous ai » expliqué très-positivement que le moyen sera la reprise n sur le commerce. Si vos commanditaires sont marchands }' de vin, il peut se faire que le moyen leur déplaise; mais n ou ne peut prendre que sur les vendeurs d'eau les 50 mil- » lions dont ils s^emparent : sur qui donc les prendrait-on? n sur ceux qui payent Teau pour du vin ? dans ce cas les n battus payeraient T amende, v
Les motifs qui faisaient écarter certains articles de Fou* rier étaient loin de prouver le peu de valeur de ces articles. u Je ne conçois pas, » faisait-il observer dans nne lettre à la date du 13 septembre 1829, «que votre bureau paisse » opiner que mon article Piège ^Orient était une note à n remettre au ministre des affaires étrangères. Il faudrait » donc lui remettre tout 'ce qui présente des considérations r> neuves. »
Dans cette même lettre il fait, relativement au système représentatif, une profession de foi si peu respectueuse, qu^elle scandalisera peut-être encore aujourd'hui bien des personnes, quoique, en général, on ait beaucoup rabattu de la confiance qu'on avait alors dans l'efficacité de ce ré<* gime pour faire le bonheur du peuple :
a Je me garderai bien de m'occuper du sujet que vous )) mlndiquez sur les sociétés constitutionnelles. Je me bats » l'œil de toutes les constitutions. Je ne les lis pas. Je sais » qu'il n'y a que la force et l'astuce qui dominent. Je vois » que votre constitution sera flambée sous peu. Déjà se for- » ment les clubs d'amis de la religion , qui vous mèneront » comme les Jacobins ont mené les Feuillantins en 1 792. » Ils assommeront comme les compagnies de Jésus ou Jéhu^ » Voilà tout leur plan , sauf à se radoucir sur les formes ; » et si votre journal prétend les contre-carrer, il sera mort » et enterré sous six mois. »
Les événements prouvèrent que Fourier avait bien jugé
des inlciitious où Fod était dans certains rangs par rapport à la Charte inviolable; et sMl se trompait en un point, ce n* était que sur le résultat que devait -avoir, par le fait du hasard beaucoup plus que du calcul, Fatteinte qui serait portée au pacte fondamentaL
Les sujets qui suscitaient les observations de Fourier n'étaient pas toujours pris dans un ordre de faits aussi grave.
tt U y aurait, » écrivait-il le 9 février 1830, « un plaisant » article à faire ces jours-cL Les deux journaux. Débats et n Gazette, ont fulminé contre un livre intitulé Physiologie 1} du Mariage y et ils ont dans leur colère opéré si gauchen ment, qu'ils excitent à la lecture du livre et ravalent le » sexe qu'ils croient soutenir. Si j'avais pensé que cet arti- » cle fût du goût de vos censeurs , je Faurais fait en sens » îtwral. »
Malgré F intention qu'il annonçait dans ces deux derniers mots, la réponse qu'on dut lui faire. est facile à imaginer pour qui connaît Besançon. Il fut engagé à faire part de son article sur un sujet si scabreux à quelques feuilles de la .capitale. Muiron lui renouvelait à cette occasion le conseil de se rapprocher des hommes de la Presse parisienne , dans Fintérét de la Théorie et en vue de la publicité qui manquait à celle-ci.
Fourier répondait : a Relativement aux rédacteurs du » Temps et du Messager^ je suis toujours dans l'intention » d'aller leur faire visite selon votre conseil. Mais pour » mon compte j'y répugne, parce que je connais le caracn lëre de tous ces gens-là ^ Quant à l'article sur la Physio^
^ Cette répngnance de Fonrier ^t«it ânes motivëe par ce qni advenait de U plupart de ses dëmarchei Tk4-Tii det hommes de la pretse.
« Je n'ai pas pa rënnir, > ëcrivait-il le 11 jniUet 1830, c vers la Gazgtu liUéraire. Ils ont , comme d'antres , notification de l'index qni pcse sur mon livre (index du comité phiIos<^iqne , et non pas de l'autorité). Us avaient promis ; je leur avais envoyé un article adapté au ton et au genre de leur journal. Mais quand ils ont vu le sujet , ils ont tenu le m^me langage que le Globe , di-
VIK m: FOiKlKll. iOV
» lo(/i£ du Mariage, ils ne rudiueUront pus, parce qirii ne » flatterait pas les hypocrisies morales. »
Des questions d'intérêt local étaient aussi traitées par Fourier pour le journal de Besançon. Il y en eut deux surtout qu'il prit particulièrement à cœur. L'une était relative aux travaux exécutés par le génie militaire dans le Ht du Doubs et au travers de la promenade de Chamars, qui resta par suite dépouillée de ses principaux agréments. L'autre affaire fut celle de Fécole et de l'arsenal d'artillerie, que la ville d'Auxonne disputait alors à Besançon. Fourier fit sur ces deux points une vigoureuse polémique, et il était fort mécontent que Ton adoucit le style de ses articles ou qu'on refusât de les insérer.
Il s'élevait parfois contre cette exclusion de ses articles comme trop virulents ou comme ne traitant pas de questions opportunes.
ttll conviendrait à vos entrepreneurs,» écrit Fourier, c( de revenir sur leur ton méprisant pour tout ce qui u'é- V mane pas dé leur cru , pour tout ce qui ne traite pas de » fadaises et controverses sur la Charte. Cette branche est » celle pour laquelle on trouve le plus d'écrivains....
» Qu'est-ce qui fait la fortune d'un journal? c'est le Ion » véhément^ audacieux. Geoffroy attaquait Dieu et Diable » (excepté l'Empereur et ses favoris, Fontanes, etc.), et » son ton indépendant, sa manière large et pittoresque, » firent la fortune du Journal des Débats y qui serait resté h dans le bas étage s'il eût eu un feuilleton écrit à Icau » rose, farci de patelinage académique.... n
« J'ai mangé quatre ans, » écrivait une autre fois Fou-
sant : « Ce sont des choses ! ! ! mais des choses ! ! ! nous ne pouvons pas annoncer ces choses-là. " Us m'en a coûté quelques frais de déjeuners. »
Le Globe « dont il est parlé dans cette lettre , est le journal fondé et dirigé par M. Dubois (de la Loire-lnféricnrc ) , lequel refusa obstinément, en 182i, puis en 1 829 , de faire connaître k ses lecteurs l'existence de la Théorie sociétaire et des ouvrages de Fouriw, qui lui étaient signalés par MM. Muiron et Considérant.
rier, u avec le rédacteur du journal de Lyon où je mettais » des articles en vers et en prose, et je savais bien de lui » quelles sont les règles du métier, n
Quoique le sort habituel de ses communications dégoûtât quelque peu Fourier d'écrire pour le journal bisontin, il lui envoya, soit avant la révolution de 1830, soit pendant les deux premières années qui la suîvireiit, un assez grand nombre d* articles, restés inédits pour la plupart. Diverses questions politiques et sociales y étaient traitées. U y en a entre autres, sur la question d'Alger, qui datent des premiers jours de la conquête, et qui prédisent à peu près tous les mécomptes que nous avons éprouvés depuis dans cette contrée. Fourier y insistait aussi sur la nécessité de créer des corps de tirailleurs dont il traçait l'organisation. Cette idée n'a été mise à exécution que beaucoup plus tard par la création des bataillons de chasseurs d'Afrique.
Toutes ces questions de politique courante n'ont jamais pu , comme on pense bien , détourner un seul instant Fourier de sa pensée dominante et lui faire perdre de vue son grand but. Avec une persévérance que rien ne décourageait, il poursuivait sans cesse la recherche des moyens de réalisation de sa Théorie.
Lorsque fut créé, en mai 1830, le ministère des travaux publics, Fourier adressa au baron Gapelle, qui venait d'être chargé du portefeuille de ce département, un Mémoire exposant les avantages qu^on pouvait retirer de l'industrie combinée, et les motifs paissants qui devaient porter le nouveau ministre à prendre l'initiative à cet égard. Au moment où éclata la révolution de 1830, il avait, s'il faut l'en croire (car il se faisait aisément illusion à ce sujet, et il s^exagérait volontiers la valeur des espérances qu'on pouvait lui donner), il avait, prétendait-il, amené M. le baron Capelle à la pensée sérieuse d'un essai *. Mais les ordon-
i GoniolU tnr cette circoiutauce , peu de temps avant la mort , arrivée eu
nances de juillet et les conséquences qu^elles eurent pour le gouvernement duquel elles émanaient vinrent détruira Tespoir que Finventeur avait conçu de ce côté.
Malgré la triste expérience de FinefQcacité des révolutions pour remédier aux maux de FËtat civilisé ou régime de morcellement et de concurrence insolidaire , Fourier partagea un instant Fivresse coomdune, à F occasion du triomphe du peuple et de la liberté sur le parti absolutiste. Sitôt le dé** noûment connu, le 30 juillet au matin, il accourut tout joyeux chez un de ses anciens amis de Lyon, le docteur Amard, homme occupé comme lui, mais à un point de vue différent, de donner une solution rationnelle au problème des destinées sociales de Fhumanité. Les deux amis se faisaient part avec effusion des espérances que chacun d^eux fondait sur Fissue des derniers événements, u Voici, r> disait Fun, Foccasion d'établir la République, le gouver- » nement impersonnel dans ses conditions vraies; saura- » t-on la mettre à profit? — Le bonheur du peuple, disait 9 à son tour Fourier, ne peut se rencontrer que dans Fasso- » GiATiON. Les hommes que la victoire du peuple a portés » au pouvoir vont donc être forcés de s'enquérir des moyens n de réaliser Fassociation ! » Bientôt après, Fespoir du vieux républicain était déçu; on proclamait un roi sous le titre dérisoire de la mdÛeure des républiques. Et pour ce qui est des plans du socialiste. Us ne trouvèrent aucun accès auprès des hommes du gouvernement nouveau, occupés de tout autre chose que d'assurer le bien-être et Findépcndance des classes populaires.
Au surplus, Fopinion de Fourier sur les deux partis qui se disputaient alors le pouvoir n'était guère plus flatteuse pour Fun que pour l'autre, a Vous penses, » écrivait- il
1843 , l'ancien ministre de Charies X nia que l'accneil de pure polite«e qu'il avait fait à Fourier annonçât l'intention que lui prétait l'inventeur du fyitème phalanitërien. ( Kott de la 3« édUUm. )
le 23 août 1830, i< que j'aurai bien plus de chances avec les libéraux qu*avec les ultras pour me faire écouter. Je n'ai jamais compté sur les ultras, vrais incorrigibles, mais sur quelques bonnes intentions qui pouvaient se trouver dans leurs rangs. J'aurai dans deux mois chance auprès des libéraux, quand les partis seront formés et aux prises.... »
Comme pendant du jugement porté ici sur les ultras de la Restauration , voici deux traits de la correspondance de Fourier relatives à certains coryphées du libéralisme :
u Nos perfectibîliseurs promettent la nouveauté et ne la donnent jamais ; car ils ne donnent que la Civilisation, toujours péjorative malgré les illusions de perfectionnement. Sous ce rapport, les Eleignoirs *■ sont à moitié excusables de se méfier de prétendus libéraux qui n'enseignent rien de neuf et ne veulent que vendre des livres et accrocher des places. »
En 1821, dans une de ces conversations écrites qu'il avait avec Muiron , Fourier disait des mêmes docteurs :
u Leur Civilisation perfectible n'est qu'un hameçon qu'ils présentent, qu'un instrument pour bouleverser et s'élever aux places; quand ils auront 20,000 fr. de rente et une pairie, ils trouveront que la perfectibilité est arrivée. »
Ces dernières paroles ont, plus d'une fois déjà, reçu des événements un commentaire qui dispense de tout autre.
Les agitations politiques qui suivent une révolution étaient peu propices à l'accomplissement des vues de Fourier. Néanmoins, il saisit les premières occasions qui se présentèrent de les proposer à l'examen des hommes qui pouvaient quelque chose pour leur application.
(«Vous voyez, v écrivait-il à Muiron le 26 août 1830,
* Xom d'nn« M>rirté d'iiltraR qui existait von l'annëe 1820
tt que Topinion s* émeut fortement sur Tobjet principal d^u » système, le bien-être du peuple. Les discours de M. Cor- » menin et autres ont stimulé sur ce point les provinces.... ') et la Chambre a formé un comité de trente députés pour » cet objet. — Je vais envoyer une notice à ce comité, s*il » reste en permanence. »
Nous ignorons ce qu^il en fut de Fintention ici annoncée; mais Tannée suivante, la nouvelle Chambre ayant aussi formé un comité industriel, Fourier fit remettre à ce comité un mémoire de 70 pages, par Tintermédiaire de M. Dngas-Montbel qui en faisait partie.
Dans le courant des mois de mai et juin 1831, il s*était adressé à Casimir Périer, à Laffitte, et, ne recevant point de réponse satisfaisante, il annonçait Tintention de faire de semblables tentatives auprès de MM. Montalivet , d* Argout, etc.
M. Laffitte, qui venait de se voir enlever le pouvoir, fut le seul, à ce qu'il parait, qui accusa réception des communications de Fourier. Celui-ci mandait à Muiron , le 15 juin 1831 :
tt M. Laffitte m*a écrit une lettre fort polie, de Tcau bé- » nite de cour, pour me dire que les circonstances Tempo- » chaient d'intervenir pour aucune entreprise. 11 a été flatte » de ce que je lui ai dit sur la confiance que son nom in- » spirerait à la France pour déterminer promplement la » formation d*une compagnie d'actionnaires. »
Sur la fin de 1830, il s'était flatté à demi de la rencontre du Candidat toujours cherché. Il ^agissait d'un riche capitaliste dont on lui laissa ignorer le nom jusqu'à ce que, par le départ de celui-ci^ Taff^re eût manqué. Il sut alors que le capitaliste en question était un des MM. Hope.
Fourier avait rédigé un mémoire que Taclionnaire fondateur se proposait de présenter au Roi. A ce sujet on fai-
il4 PREMIÈRE PARTIE.
sait demander à F inventeur s'il viendrait parler au Roi dans le cas où il serait besoin. «J'ai répondu, » écrivait Fourier, u que je donnerai en toute circonstance et à toutes » personnes les éclaircissements qu'on pourra souhaiter, » et que je désire qu'on me fasse appeler, parce que je » puis, mieux que tout autre, réfuter les objections et lever » les doutes. »
Dans cette même année, Fourier avait fait la connaissance de M. d'Epagny, dont il parle en termes favorables dans sa correspondance. Il avait eu aussi, un peu plus tard, de bons rapports avec M. Féburier^ l'un des rédacteurs du Temps, qui fut nommé sous-préfet par le ministère Périer.
A cette époque, le saint-simonisme, plus rapproché par ses théories économiques des théories politiques dominantes; le saint-simonisme qu'on pouvait regarder sous certains rapports comme la dernière déduction des principes de l'école libérale, par exemple en tant qu'il proclamait l'abolition de tous les privilèges de naissance sans exception; le saint-simonisme, disons-nous, remuait les esprits et promenait par toute la France ses prédications. Cet enseignement eut le mérite de faire sentir à beaucoup de cœurs droits et généreux les vices de notre organisation sociale et l'insuffisance des doctrines politiques pour y remédier. Il embrasa d'une vive ardeur pour l'amélioration du sort des classes souffrantes une foule de jeunes hommes qui sont depuis restés fidèles, pour la plupart, à la cause en faveur de laquelle les avaient émus les discours de la salle Taitbout, les soirées de la rue Monsigny, les hymnes du parc de Ménilmontant, premières productions du génie musical de Félicien David. Mais , par les alarmes
* On sait la triste fin de M. Fëbarier, qui se suicida, en 1843 , par suite, dit-on , des embarras qu'il s'ëtait crëtfs comme fondateur et garant du journal la
VIE DE FOIRIER. 115
qu^il a inspirées à la propriété, par la prétention de fonder une religion nouvelle et d'établir la théocratie la plus absorbante qui fût jamais, le saint-simonisme a mis la société en défiance des novateurs, quels qu'ils soient, et a créé contre eux des préventions qui seront longtemps à se dissiper. Par la manière enfin dont, en dernier lieu, sous la direction d'Enfantin, il parla de l'émancipation des femmes, le saint -simonisme a rendu ridicule un des aspects de la question sociale, et ce n'est pas le moindre de ses torts»
Vainement Fourier avait offert aux chefs de rÊcoIe saintslmonienne le secours de sa Théorie pour opérer FAssociation, si tel était réellement le but qu'ils poursuivaient. Attribuant à mauvaise volonté llndifférence qu*il rencontra chez eux sur ce point capital, convaincu d'ailleurs de la fausseté et du danger de leurs doctrines prétendues religieuses. Il lança contre eux un véritable pamphlet intitulé Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon et Owen, qui promettent V association et le progrès; Paris, 1831.
A part les attaques qui portaient sur les intentions et qui en cela s'égaraient complètement, cette brochure était une excellente critique. Fourier y exposait, en regard des erreurs et de l'absence de théorie signalées chez ses rivaux, les conditions et les moyens de l'Association véritable que lui seul connaissait. La forme était dure, il est vrai; l'écrivain n'épargnait ni les imputations ni le sarcasme, et il eut sous ce rapport à se défendre contre le juste blâme do ses propres amis.
Mais avant d'en venir à cette agression , l'auteur de la Théorie sociétaire, malgré ses préventions contre les Saint*- Simonîcns, avait fait ce qui dépendait de lui pour les éclairer et pour donner une direction utile aux sentiments philanthropiques dont ils faisaient étalage. Seulement il s'abusait beaucoup en leur supposant un degré d'influence et de crédit qu'ils étaient loin d'avoir.
A Muiron , qui cherchait à le persuader du bon vouloir des Saiot-Sîmoniens, Fourier répondait le 30 août 1830 :
Quand ils voudront, ils formeront une compagnie
» actionnaire. Mais il faut qu^ils renoncent à leur morale » cosaque de s^emparer des successions. Au reste, pour » confondre leur pathos évasif, leur pkin sentiment de » fhunuinitè, je suis toujours prêt à entendre toute pro- » position d*opérer, mais non pas d*adopter leur tartu- » ferie... »
tt Vous voulez, » disait-il une autre fois, « que j* imite » leur ton , leurs capucinades sentimentales que vous nom- ') mei effusion du cœur. C^est le ton des charlatans : jamais n je ne pourrai donner dans cette jonglerie ; je ne m'atta- » che qu*aux raisonnements péremptoires... v
Voilà bien Fhomme; voilà Fourier. N'était-il pas fondé à prendre pour devise ces mots d'Horace, qu'il s'était fait graver sur un cachet : Justum et tenacem ?
Un peu plus tard, en janvier 1831 (le 19), Fourier mandait, à propos d'une tentative qu'il venait de faire pour fonder une société de propagation :
a J'ai eu, il y a trois jours, une conférence avec queln ques individus sur lesquels je compte pour former une » société. Us goûtent assez l'idée; mais la plupart ont tiré » de l'aile sur la proposition de donner une petite subven- » tion de 15 fr. pour les séances. »
tt Dans le cas où j'aurais eu mille francs devant moi , » ajoutait Fourier, « j'aurais pu former à l'instant même » une société aussi bien établie que celle des Sainl-Simon niens qui ont aujourd'hui une vogue énorme, et qui n pourtant n'ont ni moyens ni doctrine.
n Us m'ont pillé quelques idées.- Le Mercure en a parlé, j) Je l'ai su par M. Monnier fils, et M. Pichot me l'a répété » en me disant que c'était lui qui avait dénoncé ce plagia^
» dans le Mercure. Cela est bon à connaître avant d'aller n à leurs séances ascétiques. »
Après avoir été & une de ces séances , Fourier écrivait le 28 janvier :
u J*ai assisté au prône des Simoniens dimanche passé. » On ne conçoit pas comment ces histrions sacerdotaux n peuvent se former une si nombreuse clientèle. Leurs n dogmes ne sont pas recevables ; ce sont des monstruosités » à faire hausser les épaules : prêcher, au dix -neuvième » siècle, r abolition de la propriété et de l'hérédité! »
Ce qui Taigrissait surtout contre les Saint -Simoniens, c'est ridée dans laquelle il était que les chefs de la secte voulaient piller sa théorie et en donner les principales vues comme émanant d'eux-mêmes ou de Saint-Simon. 11 disait à ce propos dans une lettre du 13 février :
u ... Les Saint-Simoniens , dans le Globe d'hier, s'émancipaient déjà à parler de Séries. On voit qu'ils voudraient s'habituer à prendre le mot, s'en emparer pour ensuite s^emparer de la chose. C'est dommage pour eux que j'en aie imprimé la théorie en 1822, avant qu'il existât des Saint-Simoniens. Au reste, dans les Séries qui doivent s'étendre à toutes les passions, que feront-ils de cette paternité qui ne peut pas s'établir sans la libre disposition de l'héritage? Et pourtant ils veulent favoriser les femmes! Mais où trouveront-ils une mère qui veuille dépouiller sa fille et lui dire : Je croyais te laisser cent mille francs; mais je les donne aux prêtres. Si tu veux du travail , tu iras vers les prêtres faire vérifier tes capacités.
n 11 faudra un peu les badiner là-dessus dans le prospectus d'une feuille, ainsi que sur leurs déclamations contre les oisifs. S'ils connaissaient le calcul des Séries industrielles ou du travail attrayant, ils sauraient que les prétendus oisifs ne le seront plus dans l'état sociétaire, tout en conservant la pleine licence d'oisiveté. »
Nonobstant ce qu^ii y a de juste dans cette critique, on pourra trouver qu^ici F inventeur du phalanstère prend visà-vis des Saint-Simoniens le même ton, emploie contre eux les mêmes armes dont lui-même et ses disciples eurent lieu plus d'une fois de se plaindre qu'on fît usage à leur égard. Hélas! maîtres et disciples des diverses écoles, en dépit de la sublimité des doctrines , nous restons hommes , c*est-à-dire plus enclins à railler nos frères et à les reprendre avec aigreur qu'à leur signaler avec une indulgence affectueuse les erreurs auxquelles ils peuvent se laisser entraîner.
Quelque inadmissible que fût leur incohérent système économico-théocratique, les Saint-Simoniens, qui jetaient alors un certain éclat, qui possédaient un journal quotidien , ne paraissaient pas avoir grand'chose à redouter de la Théorie phalanstérienne, encore à peu près complètement ignorée : bientôt cependant les deux doctrines étant venues à se rencontrer, dès le premier choc entre elles la supériorité évidente de celle de Fourier fut constatée.
Des hommes de talent quittèrent le saint -simonisme pour se rallier à la doctrine phalanstérienne et en devenir les propagateurs. Ainsi firent MM. Jules Lechevalier et Abel Transon. Le premier avait eu à Besançon des rapports avec Muiron, qui lui avait remis les ouvrages de Fourier et les siens. L'effet de cette lecture ne se fit pas longtemps attendre. Le 21 janvier 1832, Fourier écrivait :
« J'ai reçu une lettre fort honnête de M. J. Lechevalier. » Il paraît bien désabusé du saint-simonisme. J'ai remis V ma réponse à son portier ce matin , et je lui dis en tcrn minant que je lui ferai ma visite demain pour donner, » ainsi qu'il le désire, les éclaircissements un peu étendus » qu'exige sa lettre, v
On voit par ce seul fait combien Fourier était éloigné de toute prétention, combien il mettait de bonhomie dans
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sa conduite. L'idée ne lui vient pas, à lui Fauteur de la découverte et déjà vieillard, d'attendre la première visite. Il était sensible cependant aux mauvais procédés, et savait, à Foccasion, relever dignement une impertinence, de quelque part qu^elle vînt.
Dès le mois suivant, Jules Lechevalier se mit à faire des leçons publiques sur la doctrine de Fonder, qui prit luimême la parole dans les premières séances. D*une forme incisive, d'une dialectique fine et puissante, ces leçons étaient une réfutation du saint-simonismeparles principes de la Théorie sociétaire : imprimées par livraison, puis réunies en un volume, elles contribuèrent beaucoup à dissiper les illusions saint- simoniennes. De son côté, Abel Transon publia dans la Revue encyclopédique, alors dirigée par MM. Pierre Leroux et Jean Rcynaud, un résumé de la Théorie sociétaire , qui est resté Fun des meilleurs qu'on ait faits.
Tous deux ensuite, de concert avec Fourier et les anciens disciples, MM. Just Muiron, Victor Considérant, madame Clarisse Vigoureux, entreprirent (juin 1832) la publication d*un journal paraissant toutes les semaines, et intitulé le Phalanstère ou la Réforme industrielle. Le but de ce journal était de propager la connaissance des principes et des moyens d^ Association découverts par Fourier, et surtout d* appeler des fondateurs pour un essai de l'organisation industrielle décrite dans ses livres. Le premier organe périodique de FEcole sociétaire eut aussi pour collaborateurs assidus Amédée Paget, docteur en médecine, M. Lemoyne, ingénieur des ponts et chaussées, et Fauteur du présent ouvrage. Des articles lui furent également envoyés par MM. Allyre Bureau, Alph. Tamisier, Hipp. Renaud, Devay aîné, qui tous coopèrent encore activement aujourd'hui aux travaux de FEcole.
Un homme d'un rare dévouement, M. Baudet-Dulary , à
J20 PRKMIKRI': PARTIE.
cette époque députe de Seinc-et-Oise , prit à cœur la fondation proposée d'une phalange agricole et manufacturiiTc. II sut qu'un élève de Mathieu de Dombasle, M. Devay jeujio, défrichait avec succès des terres depuis longtemps incultes, dans les communes d'Adinville et de Condé-sur-Vesgrc, sur la lisière de la forêt de Rambouillet. 11 acheta environ 500 hectares de ces terres, et se mit à la tête d'une société par actions p«ar l'établissement d'une colonie sociétaire suivant la méthode de Fourier. On commença & Condé les labours et les constructions ; mais les fonds apportés par les actionnaires ne sufGsant pas pour qu'on réunît les éléments essentiels d'une expérience de la Théorie phalanstérienne, cette expérience n'eut pas lieu. On se vit forcé de s'arrêter dans le cours même des premiers préparatifs , et Fessai fut ajourné à un autre temps, où , l'idée étant plus généralement comprise et mieux appréciée, les capitaux ne lui manqueraient pas.
Faisant preuve alors, non-seulement d'une loyauté devenue elle-même assez rare dans les entreprises industrielles de notre temps, mais encore d'une générosité û peu près sans exemple, M. Baudet-Dulary prit à sa charge tous les frais, et remboursa intégralement les actionnaires. 11 est si peu vrai, du reste, que la Théorie ait, comme on l'a dit, échoué à l'application, que M. Dulary, qui n'a pas cessé d'en être un des plus zélés et des plus éclairés partisans, est tout disposé encore à tenter cette application, dès qu'il aura en main les moyens qu'elle exige, comme à porter son concours là où elle serait tentée par d'auti'es, dans de bonnes conditions et partant avec des chances raisonnables de succès.
Aucun des phalanstériens , d'ailleurs, qui ont pris une part active à l'entreprise de Condé n'a vu et n'a pu voir dans le résultat la condamnation des dispositions sociétaires; elles ne furent nullement en cause; l'organisation des groupes et des séries ne fut pas même tentée avec le
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personnel si peu nombreux de travailleurs que Texiguilé des ressources avait permis d^admettre. Parmi les hommes acquis dès lors à la cause phalanstériennc, était M. Gciigembre, qui fut d^abord chargé, comme architecte, de tracer les plans et de commencer Tcxécution des constructions à établir. Quelques dissidences qui éclattTent sous ce rapport entre lui et Finventeur Tavaient fait prendre eo grippe par Fourier, qui le maltraite fort dans sa correspondance. Gengembre n*a point gardé rancune au grand homme; il est resté, après comme avant, le disciple respectueux de Fourier, Tadmirateur de son génie et le partisan toujours dévoué de sa Théorie d^association. Autant on en peut dire de M. Delagenière, jeune architecte, qui prêta aussi son concours à Tentreprise.
La tentative de Condé, arrêtée dans son début même faute de capitaux , fit cependant sentir la nécessité de n'arriver sur le terrain d'essai qu'avec des projets mûrement étudiés à tous les points de vue. Depuis cette époque, le travail préalable des ingénieurs et des architectes a été exécuté avec le plus grand soin par MM. Maurize et Daly. On possède aujourd'hui les plans et devis détaillés d'une fondation sociétaire, soit du degré supérieur, soit du degré praticable avec 400 enfants et 100 grandes personnes.
C'était une des choses qui ont répandu le plus d'amertume sur les dernières années de l'existence de Fourier, que d'entendre répéter qu'il y avait eu une épreuve de sa Théorie et qu'elle avait été condamnée par l'expérience. Lui qui, pendant toute sa vie, n'a cessé de réclamer cette épreuve sans pouvoir l'obtenir; lui qui n'attachait de prix qu'à cette démonstration pratique, et qui, bien persuadé de son infaillible succès, mettait en elle seule toute sa gloire, qu'on juge à quel point il dut être affecté de ces bruits mensongers qui proclamaient sa défaite , alors qu'il n^avait pas même pu entrer en lice !
m PRE&flËRE PARTIE.
Pendant les années 1832 ci 1833, la propagation des idées plialanstéricnnes se fit très -activement, soit par le journal la Réforme industrielle, soit par des cours qui eurent lieu h. Paris et dans différentes autres villes. Un des hommes qui se firent le plus avantageusement remarquer dans Tœuvre do la propagation orale, fut M. Adrien Berbrugger , aujourdliui bibliothécaire de la ville d'Alger et membre de la commission scientifique d'Afrique.
Fourier assistait volontiers aux séances où Ton développait sa Théorie , et il prenait souvent la parole dans les confirences qui suivaient l'exposition faite par un de ses disciples. Lui-même fit quelques leçons, dans l'hiver de 1833-34, à la Société de Civilisation, où il en fut aussi fait successivement, vers la même époque, par MM. Considérant, Berbrugger, Transon et Philippe Hauger.
Fourier écrivait à Muiron, le 4 janvier 1834, au sujet de. ces séances :
tt Ici (à Paris) on ne voit surgir dans toutes les assem- )' blées que l'esprit saint-simouien , la manie d'abolition de j) la propriété, la prétention de prouver que je suis d*acn cord avec les sophistes, ennemis de la propriété. J'ai vu » cette prétention reproduite sous toutes les formes dans r^ les quatre séances que j'ai faites à la Société de Civi- » lisation.
» Malgré cette prédominance du saint-simonisme, les 1' auditeurs reviennent en grand nombre à moi. Je m'en )) suis convaincu dan« ma leçon d'hier. Déjà les deux zoïies )} principaux D.... et L... n'ergotent plus contre moi; et » pour les intimider, j'ai hier fait une dénonciation régu- 1) îière de l'Economie politique, et prouvé que, sur neuf » conditions dont se composait sa tâche , elle n'a satisfait » à aucune. »
Pendant que l'inventeur du mécanisme sociétaire rompait ainsi publiquement des lances en faveur de la propriété, d'ignares écrivains prétendus conservateurs, et
même quelques hauts personnages officiels, le confon« daient, lui et ses disciples, non-seulement avec les Babou<vistes, les Communistes, etc., mais encore avec les auteurs de tous les désordres politiques qui éclataient dans la Société !
Fourier n'avait pas une élocution brillante; mais ses expressions étaient constamment justes, précises, énergi* ques. Rien d'apprêté, de solennel, ni d^oratoire dans son débit; mais la simplicité de sa parole, ce ton de bonhomie qui contrastait chez lui avec le grandiose de Fidée, Faccent de conviction avec lequel il énonçait tous les résultats de son système, faisaient toujours impression, même sur les esprits les plus sceptiques.
La contradiction , ou plutôt la fausse interprétation de ses idées, Fanimait outre mesure. Il était rare que ses interlocuteurs persistassent alors à le combattre : tant de foi et d'assurance, au milieu d'une époque de doute et de découragement comme la nôtre, étaient une chose qu'ils ne pouvaient s'empêcher de respecter, lors même qu'ils n'en saisissaient pas bien tous les motifs et qu'ils n'en admettaient pas encore tout le fondement.
Ce qui frappait d'abord lorsqu'on voyait Fourier, Fhomme du monde le plus simple dans sa tenue et dans ses manières, c'était son regard perçant, — ce regard d'aigle, propre aux hommes de génie, — que surmontait un front large, élevé et remarquablement beau. Chez lui les parties antérieures du crâne, siège des facultés intellectuelles, suivant les phrénologistes , offraient en général un développement extraordinaire comparativement au reste de la tête, qui était plutôt petite que grosse. Son nez aquilin était fortement déjeté à gauche par suite d'une chute faite dans la jeunesse ; mais cela ne nuisait point à Fensemble harmonieux du visage. Ses lèvres minces , habituellement serrées F une contre Fautre et s'abaissant fortement vers les
124 PREAIIKRR PARTIE.
angles de la bouche, dénotaient la persévérance, la ténacité, et donnaient à la physionomie de Fourier une certaine expression de gravité et d^amertnmc. Ses yeux bleus, qui semblaient lancer des éclairs dans les moments de discussion animée, par exemple quand il faisait justice de quelque sophisme allégué contre la vérité sociale et qu'il confondait un ergoteur civilisé^ brillaient dans d^autres instants d'un éclat doux, mélancolique et triste (5).
Quoique né avec des dispositions affectueuses, Fourier a toujours beaucoup vécu solitaire. Quand son nom eut commencé à être connu, pendant les cinq ou six dernières années de sa vie, on se mit à le rechercher comme on recherche à Paris toute célébrité. Désireux de F entendre luimême parler de sa Théorie , bien ies gens essayaient de l'attirer chez eux en l'engageant à dîner ou à passer la soirée. Mais , jaloux de sa dignité comme de son indépendance, Fourier n'acceptait qu'avec une extrême réserve les invitations qui lui étaient faites, et seulement lorsqu'il connaissait assez intimement les personnes. Du moment qu'il croyait s'apercevoir qu'on avait voulu le faire poser, le donner en spectacle à des curieux, ou qu'on cherchait à lui arracher le secret de quelques-unes de ses combinaisons théoriques, Fourier se retranchait dans un silence obstiné que rien ne pouvait vaincre, ou bien il répondait par des défaites à toutes les questions que l'on continuait de lui adresser. Se sentait-il au contraire avec de bonnes gens dont il pensait n'avoir aucun sujet de se méfier, il se montrait ouvert, communicatif , il causait volontiers sur tous les sujets et résolvait les difficultés qui lui étaient posées.
Dans ces moments de causerie familière et d'abandon naif , Fourier était charmant h voir et à entendre. Lui demandait-on , par exemple, l'analogie ^ de tel ou tel animal
' li'Analogie est une branche dVtnde dont Fourier a seulement donné quel-
VIE DE FOIIRIER. 125
qui représente quelqu'un de nos travers et de nos ridicules sociaux? il l'expliquait de la façon la plus pittoresque et la plus comique à la fois, imitant le port, Fallurc, le cri, les habitudes des animaux dont il parlait, en tant que ces expressions diverses répondaient aux rapports établis entre eux et les personnages de Fespèce humaine dont ils sont les emblèmes. 11 y avait alors chez Fourier du La Fontaine
ques aperças dans ses onvrages. Suivant lui « les différents règnes de la nature sont , dans tous leurs détaib , autant de miroirs de quelque effet de nos passions ; ils forment un immense musëe de tableaux allégoriques o& se peignent les crimes et les vertus de l'Humanité. » ( Théorie de l'Unité univertMe^ t. III, p. 212, nouv. ëdit.)
« L'Analogie , dit encore au même endroit Fourier, est une des brandies da calcul de l'Attraction. » Néanmoins , parce qu'elle n'était pas la branche essentielle, celle d'où dépendait le bonheur social, il ne s'en occupait que d'une façon accessoire , comme d'une chose qui , piquant la curiosité, pouvait servir de passe-port à la Théorie de l'Association domestique et agricole.
. Pour chercher un protectvur par quelque voie neuve , » écrivait-il le 3 avril 18M, « je veux tenter une chose qu'on m'a souvent conseillée; c'est de préparer un premier début en traité d'Analogie sous ce titre : La Nature indiscrète ou l'Analogie. Je vois que ce genre plait décidément, a
Ce projet n'eut pas de suite.
A pr^pof d'Analogie , citons quelques animaux qui inspiraient à Fourier une répnlsimi insurmontable. Telle était la chenille , emblème de la civilisation , la chenille immonde , vorace , dévastatrice , qui se métamorphose en brillant papillon, comme l'impnre et odieuse société qu'elle représente doit se transformer en Harmonie ; telle étaitaussi l'araignée, emblème du marchand civilisé. (Consulter pour l'explication de cette dernière analogie l'ouvrage du capitaine Renaud, Solidarités p. 261). Fourier ne pouvait voir ces hideux symboles de subversion sans éprouver un dégo&t mêlé d'horreur. On n'aurait jamais pu le décider à s'asseoir sur une pelouse du moment qu'il avait cru y entrevoir une chenille on quelque reptile.
Un jour qu'il était oonché à Besançon , chez un de ses amis , Fourier tout i coup s'échappe de sa chambre presque nu , appelant à grands cris la domestique de la maison. U avait aperçu sur le ciel do son lit une grosse araignée , et il demandait qu'on vint en toute hâte le délivrer de cet odieux voisinage ; sa répugnance était trop grande pour qu'il pàt le faire lui-même.
Le chat était , au contraire , un animal pour lequel Fourier se sentit toujours beaucoup de prédilection, non pas, croyons-nous, par considération analogique, car le chat est un type d'égoismo ; mais il est , de toute la famille des félins, si remarquable par la beauté de ses formes et par la soâpiesse de ses mouvements, le seul animal que l'homme ait su apprivoiser et qui soit en unité avec lui. Lorsqu'il résidait à Lyon, Fourier avait eu un superbe chat, qu'il avait pris en grande affection. Ce minet favori mourut pendant un voyage de son maître, qui en éprouva un vif chagrin. — Apercevait-il quelque part un de ces gracieux quadrupèdes & la robe bien fourrée et bien lustrée , Fourier ne pouvait se retenir de l'aller oareBwr*
et du Molière, de même qu'on retrouve dans ses écrits de nombreuses traces de la parenté de son génie avec ces deux génies si amis du vrai, qui, eux aussi, ont peint sans les farder, et ont flagellé à leur manière les vices et les iniquités de la civilisation.
Ârrivait-il parfois, qu entraîné par son sujet ou sollicité par les auditeurs, Fourier abordât quelqu'une de ces questions qui sont mises en interdit par la pudibonderie hypocrite de nos mœurs de parade, si peu conformes aux mœurs secrètes et réelles de la plupart des Civilisés; venait-il, par exemple, à traiter des essors de la passion proscrite et damnée (Amour, cardinale hypermineure)? son langage avait un tel caractère de naïveté scientifique , que Tesprit le plus corrompu n'aurait pas trouvé dans ses paroles matière à une pensée déshonnête. Et il en est à cet égard des écrits de Fourier comme de sa conversation : à force de candeur, il y rend pudiques des choses qu'un autre n^aurait jamais osé imprimer. On se sent partout avec lui en compagnie de la science , qui a le privilège de tout épurer. C'est ainsi qu'un professeur d'anatomie et de physiologie décrit tous les organes du corps humain et toutes les fonctions de chacun d'eux , sans qu'il vienne à l'idée de personne de s*en formaliser et de l'accuser d'indécence. Eh bien ! Fourier, lui aussi, est toujours un savant qui fait de l'anatomie et de la physiologie sociales. Et si ce sont les lois de Dieu même et de la nature que Fourier a découvertes, qu'il s'est borné à traduire fidèlement , il nous sied bien de faire les dédaigneux et de nous montrer scandalisés ! Avant de créer des passions et des sexes , et de leur assigner des emplois , Dieu aurait dû sans doute prendre conseil de nos susceptibilités, qui ne sont presque toutes, à vrai dire , qu'hypocrisie et grimace !
Chaque jour encore on s'empare de cette partie des ouvrages de Fourier à laquelle nous venons de faire allusion , pour jeter de la boue à sa mémoire. Tel l'accuse dWoir
formulé le Code de la hrute; tel le condamne à demander pardon à la morale publique offensée : c^est à qui fera éclater le plus dlndignation contre les témérités du penseur et de Fécrivain ! Mais avant de crier à Tabomination et de traîner aux gémonies le grand homme, que ne s'impose-t-on d'abord le devoir d'examiner 6*il dit vrai ou faux, si en réalité il a tort ou raison?
Fourier soutient qu'en douant notre espèce d'un certain ensemble d'impulsions ou tendances qui se trouvent, à des degrés divers et diversement combinées entre elles, cbei tous tant que nous sommes, Dieu a témoigné < clairement quelle était sa volonté par rapport à la destinée humaine. Son respect pour la Suprême Intelligence ne lui permet pas de supposer qu'elle ait distribué les passions , instincts et caractères, sans prévoir un mode de relations sociales, où toutes ces forces auraient un emploi utile, harmonique, et contribueraient au bien de la masse en même temps qu'elles feraient le bonheur de l'individu . Partant de cette idée éminemment religieuse , Fourier s'est imposé la tâche de découvrir f — non pas d'imaginer, non pas de formuler arbitrairement , suivant le caprice de ses fantaisies , de ses prédilections particulières , — mais de découvrir , je le répète, de calculer, d'après les données fournies par Dieu lui-même dans l'organisme passionnel de l'homme , le mode de relations sociales voulu de Dieu , la forme de société naturelle,
Qu*on ne vienne donc pas dire que Fourier défend, prescrit, impose de son autorité privée quoi que ce soit Fourier n'est ni un législateur, ni un fondateur de religion. Faire des lois, ce serait, suivant lui , usurper les attributions divines. Il n'y a, d'après Fourier, qu'un législateur, CELUI qui distribue aux êtres les Attractions, Pour lui, il est tout simplement un savant qui se pose devant la nature
128 PREllIËRE PARTIE.
humaine en observateur impartial, et qui lit dans cette œuvre admirable de Dieu, œuvre méconnue, diffamée, dans laquelle c*est Dieu lui-môme, son auteur, que Ton méconnaît et diffame.
Au lieu de s* indigner très-peu philosophiquement contre Fourier, que ses adversaires prouvent donc, ou quHl a mal observé, ou qu il a tiré de ses observations de fausses conséquences : toute la question est là. Mais aucun d^eux ne Fa jamais fait; aucun n^a démontré que 'Fourier soit en défaut sur Fun ou Fautre de ces points. Quant à nous, nous attendons qu^on y ait réussi pour renoncer à nos convictions phàlanstériennes^
Est-il vrai, au surplus, que Fourier soit arrivé par sa méthode de l'observation impartiale, par Fanalyse et la synthèse qu'il a faites des Attractions de FHomme , à des résultats tellement monstrueux qu'ils doivent révolter tous les nobles instincts de notre âme? Loin de là : c'est la suprématie de ces nobles instincts, en même temps que la justification intégrale de notre être passionnel, qui est établie , démontrée , proclamée par la Théorie sociétaire. Prééminence aux penchants et aux facultés , en raison de leur concours à la sociabilité, à Fordre général, à FUnité : voilà ce qu'assure partout le mécanisme social découvert par Fourier.
La perspective de l'essor intégral, mais toujours équili' hré, des passions de notre nature, n'est pas la seule chose qui' excite la colère des censeurs moralistes. Un autre point les offusque davantage encore dans les écrits de Fourier :
I Un homme qu'on n'accusera certes pas d'utopie et de témérité philosophique, M. Thicrs dit Ini-mémc. « 1/ exacte observation de la nature humaine est » la méthode à suivre pour découvrir les droits de l'homme, a Db la PROPBiirK , L. l"", ch. 2. 11 est vrai que le livre de M. Thiers est d'un bout à l'autre uu démenti donné an principe. Mais M. Tbiers, n'est-ce pas l'inconséquence même?
c'est la franchise implacable de sa critique qui, lorsqu'elle s'attaque à Fan des caractères vicieux de la Civilisation, en signale méthodiquement toutes les formes et toutes les nuances classées par séries d'ordre , de genre et d'espèce, a Rien , » — dit à cet égard Fourier, — ne constate mieux la dépra- » vation et la charlalanerie morales, que ce refus d'en- » tendre les tableaux d'un vice, de ses degrés et ramificaj) tions. » Thécme de V Unité universelle, t. 111, p. 128 de la nouvelle édition.
Puisque nous nous sommes laissé aller à cette sortie apologétique, citons encore, avant de reprendre notre rôle d'historien , la réponse pleine de bon sens que faisait Fourier à l'un des reproches qui lui sont le plus fréquemment adressés. « Les détracteurs, » dit-il, prétendent que a ma Théorie descend aux trivialités; » mais elle doit tout embrasser et surtout les fonctions triviales qu'il faut utiliser et soutenir par des amorces indirectes. Ils raisonnent comme un bel esprit qui dirait à son fermier : « Le cochon n est un animal immonde, le fumier est une immondice; y) n'ayez ni cochons ni fumier dans votre ferme , si vous » voulez vous élever à la hauteur de la philosophie. » Le fermier répondrait en se moquant de la philosophie. » Fausse industrie, t. I, p. 392.
L'insuccès de tant de démarches qu'il avait déjà faites auprès du Gouvernement n'avait point lassé l'infatigable constance de Fourier.
Son idée fixe était de trouver un patron puissant, un homme haut placé, qui prît parti pour lui comme le confesseur d'Isabelle de Castille pour Christophe Colomb. « Je veux, disait-il, faire de nouvelles tentatives pour trouver un protecteur à notre affaire. Tous les petits clients, les menus partisans, ne servent à rien et sont difficiles à diriger. 11 faudrait en trouver un grand qui ferait plus à lui seul que cent mille pygmées. n
lao PREMIERE PARTIE.
S^étant chargé tout seul de faire paraître les derniers numéros du journal la Réforme industrielle, il écrivait & Muiron , le 4 février 1834 :
tt Le journal a été bien retardé cette fois , parce que j^ai » jugé À propos d'en changer tout le sujet à Tépoque du » 20 janvier , et d'y placer deux articles qui pussent être » envoyés h. M. Thiers. L'un est pour lui faire valoir les » avantages fiscaux, l'autre pour le désabuser sur ma Cos- » mogonie , dont M. Guizot ne manquerait pas de gloser » si on venait à parler de placer ma théorie dans l'un des » trois genres d'établissements dont je veux proposer l'esn sai*. »
Mon pauvre homme de génie, ils avaient, ces grands politiques , bien autre chose à faire que d'entendre à tes propositions !
N^importe, il était, lui, toujours prêt à les renouveler.
Après les déplorables événements d'avril, Fourier mandait à Muiron : « Jamais il no s'est présenté de circon- » stance plus favorable pour une demande au ministre. Il » faut laisser passer la bourrasque et présenter la pétition » en mai. »
Le 10 juin suivant, revenant encore sur la même idée : «Il est bien sûr, dit-il, que les circonstances sont trës- » favorables pour faire une tentative auprès du minisire, )) lorsqu'il sera débarrassé du galimatias électoral... »
Uu peu plus tard, c'est un autre incident qui réveille de nouveau chez lui l'espoir de se faire enfin écouter.
Il écrit le 16 août de la mémo année 1834 :
u Je crois pour cette fois que la chance est belle pour » solliciter l'intervention du ministre. Les députés ont formé
* II s'aginait de colonies agricolei à fonder sor des bases différentes dont l'expérience fixerait la valeur comparative. Fourier demandait qu'il fût créé par souscriptions une colonie d'après le système pénitentiaire pratiqué en Hollande ; une seconde d'après un système philosophique quelconque au choix de l'Institut; une troisième enfin d'après sa méthode k lui : la méthode naturelle et attrayante qu'il proposait d'essayer sur des enfants.
» un comité (Tracy, Salverte, Laborde, Isamberl, Gaétan » de Larochefoucâult et autres) /Tour l'abolition de Veiclor » vage,
» Bonnes gens! quel moyen neuf ont -ils à mettre en jeu » sans moi?... Déjà le congrès de Vienne et la société de V morale chrétienne ont échoué sur une branche de Tes- Ti clavage, la traite...
» Je vais engager le ministre à s* emparer de Taffaire, n se r approprier et donner un camouflet au comité.
» J^ai déjà envoyé le Mégioire à Timpression : il formera » un petit in-12 de 72 pages ^ avec le titre de Lettre aux » Députés y parce que je ne suis pas assez connu pour » adresser un imprimé aux ministres ; mais la lettre ad- » jointe leur dira ce que je n^aurais pas imprimé , car en » complimentant te comité sur ses intentions, je lui ferai » observer quWec les intentions il faut des moyens... »
11 y a ici le sujet d^une réflexion qui fait honneur vraiment aux dispensateurs de la publicité parmi nous ! Ainsi, grâce à la manière dont ils remplissent ce devoir, grâce à ce qu'on peut appeler avec Fourier Tobscurantisme du dixneuvième siècle, rhomme qui avait publié depuis douze ans le Traité de l'Association, et depuis six ans le Nouveau Monde industriel, n'était pas encore en droit de se croire assez connu pour être fondé à adresser un Mémoire aux ministres !
De ces ministres combien en est-il dont le nom pèse déjà beaucoup moins aujourd'hui dans la balance de Topinion que le nom de Fourier, de cet inconnu de 1 834 pour le monde officiel ?
Cependant l'auteur de la Théorie sociétaire vieillissait , ne se lassant point d'espérer, malgré une trop longue attente, que d'un jour à rautre viendrait pour lui l'occasion de mettre une Phalange en campagne, et de justifier ainsi par un fait éclatant ses assertions théoriques. C'est surtout
i:32 PREMIERE PARTIE.
duns le but de stimuler à entreprendre on essai les divers personnages susceptibles d'un tel rôle, qu'il publia, en 1835, le volume intitulé La Fausse industrie^ ^ auquel il ajouta un second volume Tannée suivante. S'il n'y a ni dans l'un ni dans l'autre , en fait de notions doctrinales d'ensemble, presque rien qui ne se trouve dans les précédents ouvrages de l'inventeur du Phalanstère , en revanche les observations de détail y abondent, et elles sont la plupart pleines d'intérêt et d'originalité. Fourier donne une idée fort juste de son livre dans un sous-titre ainsi conçu : Mosaïque des faux progrès, des ridicules et cercles vicieux de la Civilisation. — Parallèle des deux mondes y Vi.rdre morcelé et l'ordre combiné.
Le plan de La Fausse industrie est très-irrégulier; l'auteur en explique ainsi la raison : « Le sujet devait former une feuille additionnelle et finale du journal la Ré/orme industrielle. L'espace fut insuffisant pour la matière. Je ne voulais faire qu'une brochure ; mais, lorsque j'étais au chapitre VI , une nouvelle insulte de journaliste me décida à riposter sévèrement, et joindre à la brochure le calcul de Greffe de la presse. — Tout ministre ou chef de police aimera à prendre connaissance du régime qui contient la presse dans de justes limites, et qui en prévient l'anarchie, sans recourir à la contrainte, sans bâillon ni censure. »
Fourîer nous apprend encore qu'il a suivi systématiquement, dans ce livre, la méthode hachée, le procédé des redites spéculatives, u En publiant , dit-il , une science neuve qui heurte tous les préjugés, si on se bornait à exposer la vérité une seule fois, elle serait au bout de quelques minutes effacée, oubliée, tant les esprits civilisés sont faussés^ gangrenés de préventions contre la nature, contre
* La Fai'8sk IxDijgTRiB, morcelée t répugnante ^ mensongère , et l'antidolc, l'Ix- DiSTRiK KATi'RKLLB, cotnhinée ^ eUtrayante, véridique» donnant qaadrople produit. Paris , 1 835. — Bossangc père , rue de Richelieu , 60. L'auteur, rue Saint- Pierre -Mont martre , 9.
VIE DE FOIRIEH. i:i3
ses impulsions d^atlrait et répugnance. — J'ui reconnu, en dopnant des leçons qu'on m'avait demandées , que dès la troisième tous les principes donnés et admis étaient éclipsés par les préjugés philosophiques , par le mépris pour Dieu et la nature.... »
Aussi Fourier ne se fait-il pas faute, dans ce dernier de ses oavrages, de revenir à la charge contre les sciences fausses dont, suivant lui, la funeste influence perpétue le règne du mai sur la terre. Il y riposte aussi aux attaques dont sa doctrine et ses écrits avaient été Fobjet, ce qui Tamène à jeter à son tour un coup d'œil sur quelques-unes des productions qui jouissaient alors d'une grande vogue, (elles ((ae les Paroles d'un croyant , par M. Lamennais.
A ce propos, Fourier disait dans sa correspondance, en parlant du célèbre écrivain : u Je lui adresserai un petit » parallèle de méthode entre le demi-croyant Lamennais » et le plein-croyant Fourier. '?
Impatient de faire ses preuves dans le champ de lu pratique , Fourier commentait les événements dont l'opinion publique était préoccupée, et il en déduisait les plus puissants motifs de procéder sans délai à un essai de sa Théorie d'Association. Dans ce but, l'auteur de Fati^^etnr/u^/ne s'adresse à tout èe qui a puissance dans le monde, aux chefs des États , aux princes de la finance , aux directeurs de l'opinion, et il s'efforce de mille manières de les intéresser à l'œuvre qui ouvrirait enfin à l'Humanité la voie des destinées heureuses. Pour décider en faveur de l'entreprise d'une fondation sociétaire quelqu'un des personnages qu'il a en vue, Fourier met tout en usage, a recours à toutes les amorces : il leur présente l'alternative des chances les plus brillantes, ou des perspectives les plus sombres; il supplie, il flatte et menace tour à tour. C'est surtout le roi Louis-Philippe que Fourier cherchait à déterminer, par la considération de ses intérêts les plus chers, à entreprendre, à patroner un essai de sa Théorie. Le
134 PRElilIERE PARTIE.
8 juillet 1836 1 après Tattentat d'Alibaud contre les jours du monarque, Fourîer écrivait : u J^ai placé en tête de mon » livre un article de dix pages, quij, j^espère, sera commu- » nique ou commenté au roi. Je lui prouve que , s^il veut n en finir des conspirations, il n a que mon entremise pour n ressource, n
Nulle part encore Tinventeur n'avait tant et si vivement insisté que dans son dernier ouvrage pour obtenir Tépreuve de sa découverte. Hélas! il sentait sa fin approcher : il voyait que Finstrument de salut serait resté jusqu'au bout inutile dans ses mains, et qu'en quittant la terre il allait la laisser sous le joug de l'antique malheur, en proie aux désordres et aux maux dont son génie avait en vain , depuis quarante ans, trouvé le remède.
Les instances que fait Fourier pour prévenir un tel dénoûment ont parfois un caractère qui touche jusqu'aux larmes. Peut-on, par exemple, lire sans émotion les dernières lignes de ce passage : « La religion en révérant Dieu, la philosophie en le reniant, s'accordent à le ravaler } car toutes deux nous persuadent qu'il veut régir l'humanité par l'ennui, l'indigence, la terreur: ma Théorie démontre qu'il veut nous conduire par le plaisir, la richesse et la liberté. Consentez à l'épreuve de cette Théorie sur une troupe d'enfants ; et en les voyant faire leurs délices du travail utile , vous vous écrierez avec Siméon : u Voilà le » mécanisme voulu par Dieu et inspiré par la nature, par » l'Attraction: Seigneur, j^ai assez vécu, puisque j'ai vu » l'œuvre de votre sagesse, le code social et industriel que » vous. avez composé pour le bonheur de tous les peuples. » — Nunc dimittUy etc. »
Prenant ailleurs le ton de la philippique, Fourier interpelle ainsi les docteurs de l'optimisme, les chantres de la perfectibilité :
u Saltimbanques du progrès, tant qu'on verra dans vos sociétés un infirme manquer de secours, ou un homme
VIE DE FOlRIEIt 135
valide manquer de travail et de pain, votre système ne sera que caricature sociale , absence de raison, de lumières et d'esprit religieux; vos progrès en matériel ne seront pour Fesprit humain qu'un affront de plus , et vous mériterez la flétrissure que Condillac imprime sur votre science en disant : Il faut refaire l'entendement humain et ou- Hier tout ce que nom avons appris,
n Oui, il faut s'émanciper de la philosophie; un seul athlète suffira à briser le joug : Exoriare aliquis! >'
Cet athlète que demandait Fourier, où est-il ? Se lèverat-il bientôt des cendres de l'inventeur, ex ossibus ultor, pour venger sa mémoire qu'on outrage encore chaque jour, pour proclamer son triomphe et sa gloire liés si intime* ment au bonheur de l'Humanité ?
Cest un rôle qui serait allé au génie de Byron , ce ca* ractëre si peu fait pour les entraves de la Civilisation. Pour* quoi, dans ses courses sans repos, à travers un monde où rien ne s'offrait à lui qui suffit aux changeants désirs de son Âme ardente et inquiète, pourquoi Child-Harold ne rencontra-t-il pas sous sa main quelque part un exemplaire de la Théorie des quatre mouvements? Le génie de l'invention scientifique qui découvre le but et la voie, celui de la poésie artistique qui passionne et entraîne^ faisaient en-> semble union ! la grande pensée sociale revêtait les formes brillantes propres h la populariser ! Et la planète en eût tressailli jusque dans ses fondements, car le règne de Dieu et de l'Attraction allait, grâce à cet heureux concours, s'in» augurer sur la terre aux accents d'un nouvel Orphée !
Qu'on nous pardonne d'avoir un instant arrêté notre imagination sur cette hypothèse qui lui sourit, et d'avoir rêvé un rapprochement qui eût pu être si fécond pour le bonheur du monde, entre ces deux esprits audacieux, entre
CCS deux aigles de la sphère intellectuelle, Charles Fourier et lord Byron !
Ce rôle que nous nous plaisons à supposer que Byron aurait pris, Fauteur deLaFattsse industrie le signalait à George Sand, à propos d'un article de la Revue des Deux-Mondes^, où cette dame parlait du système de Fourier en termes bienveillants, sinon avec connaissance de cause. Mais Fillustre écrivain n'aura peut-être pas même lu ces quelques pages , où le créateur de la Science sociale faisait appel à la plume éloquente et hardie qui nous a donné Valentine et Lélia, Combien cependant George Sand pourra regretter un jour de ne s'être pas emparée de la grande conception de Fourier, pour la revêtir de sa magnifique prose, tandis que son talent était encore à Fapogée!
Est-ce donc à dire que le génie poétique et littéraire ait renoncé désormais à exercer aucune haute et salutaire influence sur le mouvement social, et que tous ceux qui en ont reçu de Dieu le don privilégié adopteront, en pratique du moins, Finepte principe de Vart p(niT l'art?
Les deux volumes de la Fausse industrie, qui contiennent, sur la cosmogonie et sur la vie future, des aperçus qu'il serait prématuré d'offrir au public^ n'ont guère été répandus; peu de personnes les connaissent. Un intérêt particulier s'y rattache, en ce qu'ils présentent comme la dernière phase de la lutte engagée par Fourier contre les préjugés de la Civilisation, lutte qu'il a soutenue jusqu'au bout avec un si indomptable courage. C'est ce qui nous a fait nous arrêter sur cet ouvrage, peu propre à donner la notion de la Théorie sociétaire, et dont nous ne conseillons la lecture qu'aux personnes qui déjà connaissent à fond celle Théorie. Les passages que nous en avons cités nous ont paru de nature à entrer dans ce travail biographique, surtout comme expression du caractère de leur auteur. C'est
* Livraison du 15 novembre 1836. MlrM d'un Voyageur.
encore ou même litre que nous reproduirons Fapostrophe qui termine le deuxième tome àe La Fausse industrie ; ce% lignes sont à peu près les dernières que Fourier ait écrites pour l'impression :
u Contempteurs de votre pays, phénomènes de servilité, vous raillez une découverte si elle n*est pas Fouvrage d'un étranger! Vous devriez être fiers de ce qu'un des vôtres enlève à l'Angleterre la plus belle des palmes, le calcul qu'elle a manqué après Newton qui lui en donnait llnt* tiative.
n Sortez de votre léthargie : sortez du labyrinthe où vous retiennent ces obscurants, ennemis de toute lumière qui ne provient pas de leur coterie; elle ne sait fonder son mécanisme social que sur les privations, les bagnes et les bourreaux : Dieu fonde le sien sur les richesses et les plaisirs.
» Faites le parallèle par un essai sur des enfants : vous reconnaîtrez aussitôt que la philosophie, en voulant comprimer les passions, a bâti sur le sable, et que j'ai bâti sur le roc en déterminant le régime sociétaire qui s'identifie aux passions, aux ressorts implantés par Dieu dans nos âmes.
n Ce ne sera donc pas le système d'un homme, d'un facteur de constitutions arbitraires, que vous verrez dans l'épreuve de l'industrie attrayante : ce sera l'œuvre de Dieu, son code immuable, comme les passions et attractions qui en sont les interprètes; son code identifiant l'intérêt collectif et l'intérêt individuel, toujours en collision dans l'état civilisé; son code conduisant à la fortune par (a pratique de la vérité et de la justice.
« A cet aspect vous direz : voilà vraiment l'œuvre de ce Créateur, qui sait conduire en harmonie les mondes et les univers : l'inventeur sublime a seul enlevé le voile d'airain ;
198 PU3HIÈRB PARTIB.
eelnUlhf mmx qne le» wfmU de trente sièelee, peut dire eveo le lyrique romaip ;
Les matières contenues dans les 2 volumes de La Fausse industrie n^étaient pas celles que les disciples de Fourier auraient le plus désiré quMl traitât Jaloux de lui voir élaborer et publier les parties de la science qu'il n'avait pas encore données, ib insistaient pour obtenir de lui le tome III et les suivants de la Thémie de F Unité universelle, conformément au plan de I82I (p. 56 de la. Biographie), On lui rappelait les quasi-promesses qu'il avait faites à cet égard 44ine époque récente. Mais Fourier répondait :
« Lorsque j*ai dit qu'il était plus avantageux que j'écri- » visse pour mes disciples, c*est sans doute que je comp- » tais sur rétablissement de Condé; mais cet espoir n'exis- » tant plus, il faut à présent que je spécule sur le publie » et sur la recherche d'un candidat. Sur ce point je diffère » d'opinion avec mes disciples, et je les crois tout à fait en » fausse voie : je suis d'avis qu'il faut faire du mixte ou m mélange de Théorie et de critique* La Théorie pure n'au« V rait pas d'empire sur la classe d'hommes à gagner. »
Dans cette même lettre qui est du P' octobre 1835, répondant h d^autres observations de Muiron» Fourier lui écrivait ;
«Le livre, dites-vous, atteindra son but si on parvient » A le faire lire par ceux à qui il s'adresse., — Je n'ai pas » cette prétention : rien n'épouvante un homme de haut » paragé^ comme l'invitation à lire un volume d'un écrivain » sans crédit. Il faut, au contraire, déclarer à ceux à qui 1) on s'adresse qu'on les invite à lire telle et telle pages n adaptées à leurs intérêts personnels.
» Je suis loin de méconnaître les services que m'ont ren- » dus les disciples, car dans le volume de Most^iqueîe dé-
VIE DE FOURIER, taO
n dora qu*il9 ont amené FafTaire au point de me garantir 9 eontre U plagiat ; et c'est d'après cette garantie que je me a résous à livrer Féchelle des agios en ralliement et gradua*- « tioni méthode que j'avais laissée en suspens pour écueil » h ceux qui auraient voulu entreprendre en contradiction » .avec ma Théorie.
1) Xal donné aussi la formule générale des Garanties, » que je n'ai jamais voulu donner, pas même dans le jour* » nul la Réforme indtutrielle, parce que je craignais que 9 les esprits ne se cramponnassent à cette méthode plus 9 aooommodée aux manies civilisées de controverse en ba« » lance, contre-poids, garantie, équilibre.
» Mais, en donnant aujourd'hui la formule générale du 9 Garantisme, j'ai une garantie contre les lenteurs d'un » essai de sixième période; c'est la preuve matérielle four- » nie par Francia (les renseignements de Fourier à cet égard » étaient erronés), sur les facilités du régime sociétaire p dont oe.casse^cou a deviné deux puissants ressorts, la » bonne chère et les divertissements gratuits... »
On voit pai* ces derniers passages de Fourier que la crainte du plagiat, dont il se préoccupait outre mesure, n'était pas cependant le seul motif des réticences qu'on pour* rait se croire en droit de lui reprocher d'après ses aveux mêmes. Sur ce point nous ne chercherons pas à justifier la conduite de l'inventeur.
S'il était vrai, relativement à Fourier, que l'appréhension de se voir enlever la gloire de sa découverte lui en eût fait celer une partie plus ou moins essentielle , la respon"» sabilité d'une telle conduite ne saurait atteindre ses disciples; ils se sont mis à l'abri de toute solidarité de ce genre par l'austère franchise du langage qu'ils lui tenaient, et que lui-même savait entendre. i\lors , il est vrai , Fourier ne répondait pas toujours d'une manière nette et directe à la question.
im PREMIKRE PARTIE.
tt Vous errez, » mandaît-il à Muiron le 15 juin 183] , tt en croyant que le manque de fortune et de succès m^ait » aigri au point de vouloir refuser au monde mes décou- » vertes; mais il m^ôte la faculté de les lui donner, parce » que mon travail est fortement gêné par défaut de for- *) tune »
tt Vous me dites, » écrit une autre fois Fourter, u dUmiter » les philanÀrepes et de crier la vérité sur les toits ! mais » il faudrait avoir des toits où je pusse la crier. Ces toits n sont les journaux qu^il faudrait acheter en lignes à 120 fr. » le cent. Quand on peut payer, il est bien aisé de crier la n fausseté sur les toits. •„, »
Combattant enfin Tidée qu^on lui exprimait qu^il se laissait dominer par la crainte exagérée du plagiat, Fourier répondait ce qui suit (7 avril 1831 ) :
tt Vous me supposez une terreur panique des plagiaires. » 11 serait insensé de ne pas les craindre, puisqu'ils exisn tent. Que diriez-vous d'un homme qui n'aurait aucune » crainte des voleurs, ne renfermerait ni linge, ni argent, » ni diamants? Vous le traiteriez de sot et de dupe. On » doit craindre tout mal qui existe et se précautionner sans » avoir des craintes à en perdre la tête, comme vous me » les supposez. On spécule. de grand saug-^froid sur le risn que , et on n'oublie pas de se prémunir, comme on n'ou- » blie pas de fermer ce qui peut être volé, n
Dans ces limites, les précautions de Fourier, comme de tout autre inventeur, étaient sans doute parfaitement légitimes.
Indépendamment des ouvrages que nous avons mentionnés, et à la liste desquels nous devons ajouter une brochure intitulée Mnémonique géographique (Paris, 1824), Fourier a publié un grand nombre d'articles dans le journal le Phalanstère ou la Réforme industrielle, et quelques^
uns dans le nouveau journal de Técole sociétaire, fondé par Considérant en 18^ '.
La première de ces publications subsista pendant dixhuit mois. Entre autres questions que Fourier y a traitées avec des développements qui ne se retrouvent dans aucun de ses ouvrages, nous citerons le Problème de la Réparti» Hon, celui des Garanties de la Propriété, le Plan d'un essai de la Théorie sur cinq cents enfants,
Fourier en outre a laissé des manuscrits considérables , dont la majeure partie est encore inédite. Ces manuscrits se composent de près de cent cahiers distribués en séries, et que Fauteur désigne , dans ses renvois , par les nuances diverses de couvertures qu'il y avait affectées '.
Un tel ensemble de productions montre à quel point la vie de Fourier fut laborieuse et combien il sut tirer parti du temps, lui qui n'eut que d'assez courts intervalles d'entière liberté pour ses travaux scientifiques et littéraires.
C'est ici le cas de dire un mot de ses habitudes de travail.
Commençons par les lectures. — Fourier avait beaucoup lu dans sa jeunesse, comme le prouvent les citations assez fréquentes, qu'on rencontre dans ses écrits, des auteurs tant anciens que modernes , citations qu'il faisait de mé-
* La Phalamci , Journal de la Science ioeiale,
* Ceu manasorits ont ^t^ lègues, par testament, au premier disciple, M. Just Miiiron ; et celui-ci, pour éviter qu'ils pussent tomber jamais en des mains hostUet on indifférentes, a fait participer au legs précieux qui lui avait été dévolu par la conBance du Maître madame Vigoureux et M. Considérant.
L'intention de disposer de ses manuscrits ainsi qu'il l'a fait, avait été annoncée par Fourier depnb longtempt. 11 écrivait à Ifuiron le 31 décembre 1829 :
■ Pour répondre k votre information , je vous dirai que mon intention est , qu'en cas où je n'en aurais pas disposé autrement par suite de dernière volonté, vous rccueilliei tous les manuscrits que je laisserai k mon décès. Je compte les mettre en ordre quand je le pourrai, tant pour ma convenance que pour la convenance de celui qui pourrait les consulter. C'est un long travail , parce qu'il y >a beaucoup de superflu k supprimer. «
Une revue, fondée en 1845 par l'école sociétaire la Phalange, a commencé la publication des manuscrits de Fourier. Xote de la 3* édU»
ik% PREMIÈRE PARTIE.
moire la plupart du temps , car il n'avait cbei lui qu'un très-petit nombre de livres. Encore ne s'avisait^il guère d'y recourir depuis qu'il s'était mis à formuler sa Théorie. Les poètes paraissent lai avoir été plus sympathiques que les prosateurs , et parmi les poètes il préférait les peintres de mœurs, ceux qui ont frondé les préjugés et les travers de la Civilisation, Horace chez les anciens, Molière et La Fon«« taine chez nous. Il faisait aussi beaucoup de cas de Voltaire, auquel il reprochait seulement de n'avoir pas appliqué les puissantes facultés de son esprit et sa grande har* diesse de pensée à rechercher le mode naturel des relations sociales. Voltaire , disait Fourier, avait sur l'Attraction des idées avancées ; la découverte pouvait lui échoir, mais il a manqué de persévérance et s*est laissé éblouir par les triomphes du bel esprit
Du moment que Fourier, par la leule force et par Taudace de son génie, eut trouvé le mot de la grande énigme de l'univers, chose pour laquelle les livres lui avaient été de bien peu de secours, il prit les livres en dégoût, et ne songea plus qu'à étudier la nature elle-même, pour ache* ver le calcul des destinées dont il avait la clef.
Pendant les di]( ou douse dernières années de sa vie , il se bornait à aller passer une ou deux heures chaque jour dans le cabinet de lecture de la Rotonde an Palais-Royal, pour se tenir au courant des événements du jour et des sujets de discussion soulevés dans la presse ; encore restaitil une grande partie de ce temps Fœil fixé sur Fatlas de Lebrun. Quant à entreprendre des lectures de longue haleine, il s'en gardait bien; il y avait longtemps déjà qu'il avait renoncé à l'idée de chercher dans les bibliothèques
de» témoignages ii l'appui de sa Théorie ou des matériaux pour la compléter. En 1818, il répondait à Mqiron, qui l'engageait à prendre connaissance de certains écrits des théosophes et des sages de l'antiquité. « Je ne m'arrêterai » pas à consulter les livres que vous m'indiquez; j'ai es-
VIE DE FOtlRIER. 143
9 sayé ces vérifications sut quelques ouvrages dont je n'ai » tiré aucun secours. »
Fourier donnait d'ailleurs dans cette lettre, ainsi que dans quelques autres, les motifs de sa répugnance à s*ap^ puyer sur les autorités religieuses et philosophiques; puis, comme pierre de touche à appliquer aux auteurs pour juger de leur coïncidence avec sa Théorie, il conseillait de les examiner sur Raccord avec les propriétés ou attributs de Dieu : Universalité de providence; Economie de reê^ softs; Vnité de système.
Or tons, suivant lui, avaient méconnu ces propriétés essentielles de Dieu, en ne cherchant pas le Code sodal divin et en négligeant d'étudier TAtiraCtion passionnelle apjdiqttée à l'industrie (6)«
Quant & son mode de lecture, Fourier en fait aussi med« tion dans une de ses lettres ; il fallait qu'il commençât à la fois et qu'il menât de front la lecture de plusieurs ouvrages différents, qu'il prenait ei quittait alternativement.
Pour la Composition de ses écrits, c'était encore de même; Fourier avait toujours sur le chantier plusieurs travaux en même temps. Suivant les dispositions du mo*^ ment, il mettait la main à tel ou tel d'entre eux. Il n'y a que pour les recherches de solution des problèmes qu'il était infidèle à sa méthode favorite de ralternat. Pour s'ex'cuser du retard d'une de ses réponses à Muiron, il lui écrivait le 20 février 1818 : « Quand j'ai un problème en » tête, j'ai l'habitude délaisser toutes les lettres en arrièrir^ »je renvoie toute autre affaire jusqu'à ce qu'il soit résolu. » Dans ce sublime travail d'enfantement, l'enthousiasme, la passion que Fourier nomme Composite, suppléait chez lui à tout le reste et suffisait à soutenir l'effort prolongé de la pensée.
Cette préoccupation pour ainsi dire constante de F inventeur en quête de quelque solution explique les distractions auxquelles Fourier était sujet Aussi quand il sorluil (cWluiqui le raconte) était-il souvent obligé de remonter dix fois pour un mouchoir, pour un papier oubliés , etc.
Dès qu*une question s^était emparée de son esprit, elle ne lui laissait plus ni repos ni trêve jnsqu^à ce qull en fût venu à bout Parfois, en se promenant avec quelqu^un, Fourier s^arrêtait tout à coup, tirait de sa poche son crayon et un petit feuillet de papier sur lequel il traçait un ou deux mots ou de simples signes pour fixer une pensée qui lui était venue relativement au sujet dont il était alors préoccupé; puis il reprenait la conversation au point où elle était restée. Ainsi le travail intérieur de sa tête sur le problème cherché continuait; sa pensée s'était dédoublée en quelque sorte, et il n'y en avait jamais dans ces moments-là qu'une moitié qui prît part à Fentretien et à ce qui se passait autour de lui.
Un effet des mêmes préoccupations était encore que Fourier, en marchant dans les rues, se parlait habituellement à lui-même à voix presque haute; ce qui le faisait remarquer et considérer par la foule irréfléchie comme un individu d'une originalité extrême , et presque comme un fou. Mais les personnes qui avaient été en rapport un peu intime avec lui et qui avaient pu apprécier la justesse de son coup d'oeil en toute chose étaient loin d'avoir de lui une semblable opinion : elles n'admiraient pas moins la sûreté de son jugement que l'universalité de ses connaissances.
Fourier racontait avoir passé sans sommeil jusqu'à six et sept nuits consécutives, lorsqu'il se trouvait dans Téréthismc intellectuel qui accompagnait ses grandes découvertes ou dans l'ivresse de joie et de fierté sublime qui
VIK DE FOLRIER. 145
suivait le succès. Mais c*était en général pendant les heures de la journée qu'il composait ses ouvrages.
Du moins, à Fépoque où je Fai connu, Fourier n écrivait guère de nuit II se mettait à son bureau vers six ou jsept heures du matin. Après une séance ordinairement de deux heures, quelquefois de moindre durée, et de trois nu plus, il sortait, allait faire un tour, puis rentrait au bout d'une demi-heure ou d'une heure pour se remettre de nouveau à écrire pendant l'espace de deux heures encore, après lesquelles nouvelle promenade, puis reprise do travail, et ainsi de suite.
Lorsque nous publiions la Réforme industrieUe, s'il arrivait que l'on fût à court de matières pour la feuille du lendemain , Fourier était toujours prêt à fournir de quoi combler la lacune ^ Il avait tant réfléchi sur toutes les choses qui tiennent au mécanisme de la Société que jamais le sujet à trûter ne lui faisait faute : il avait si bonne mémoire que les résultats de ses réflexions et observations anciennes lui étaient toujours présents.
Conunent le créateur de la Science sociale avait-il acquis tant de notions diverses sur les usages et coutumes de chaque contrée^ sur les pratiques tant bonnes que mauvaises de chaque métier? — A force d'observer et de questionner. En quelque lieu et avec quelque sorte de gens qu'il se trouvât, surtout si c'étaient des gens du peuple, Fourier avait toujours une fouie de questions à faire ; il voulait savoir tout ce qui concernait le genre de vie et la spécialité professionnelle de ses interlocuteurs. Etait-il, par exemple , chez un de ses amis , à la campagne ? on le
^ Voici on mot de Fourier qui prouve qu'en effet ce geure de travail loi était très-facile : • Lorsque je vous dis que M. Julien (alors directeur de la B*vue ntcyclopédique) m'a demandé un article sur le Garantismo, il est bien entendu que je le lui envoie. Je ne refuserai jamais des articles ans gHctiers ; cela ne me co&te guère. ■ (Lettre du 11 mai 1828.)
trouvait sans cesse auprès du jardinier, du vigneron^ de la ménagère, à conférer sur les occupations de chacun d*eux. Il savait d* ailleurs éviter de se rendre importun, ou d'éteiller la susceptibilité assez ombrageuse parfois de la classe de personnes vers laquelle il allait chercher des ren« seignements, et dont il gagnait la confiance et raffection par sa bienveillante bonhomie, par la simplicité judicieuse et {riquante de sa conversation.
Qoelqtfe précieux que fût son temps , Fourier ne fefusa jamais sa porte; il se tint constamment à la disposition de tous ceux qui venaient lui demander des éclaircissements sur sa Théorie. Pendant les dix dernières années de sa vie, qui se passèrent presque entièrement à Paris, il se fit une règle de toujours rentrer chez lui à midi : c*était Pheure de rendez-vous qu*il avait indiquée aux Candidats, cW-à* dire aux gens qui, possédant les moyens de fortune ou d^influence nécessaires pour opérer un essai de la méthode d*Association industrielle, voudraient s^entendre avec lui dans ce but L^homme de la science fut tous les jours sans faute exact au rendez-vous; mais Fhomme à Fargent^ le favori de la fortune ne s^y présenta point. — Ce trait de mœurs, qui peint admirablement Fourier^ a été signalé par Bérànger, le noble poète (7).
Je n*ai point assez dit combien Fourier se montrait, en toute circonstance, bon, obligeant, délicat.
Aucune démarche ne lui coûtait quand il s^agissait de rendre service.
Lorsque, en l8ââ, Muirôn perdit sa place de chef de division à la préfecture du Ddubs, Fourier alla un trèsgrand nombre de fois dans les bureaux du ministère de Tintérieur pour presser une décision relativement à la liquidation de retenues qui avaient été faites aux employés de cette préfecture, et sa correspondance à te sujet pré-
VIE DE POURIER. 147
leots ploi d'une observation caustique & Tendroit des per* ioniiages auxquek il avait affaire.
« Votre lettre, » écrit«il à Muiron le IS mars 1834 » « a été remise à M. Hogguer, parce qall est plus juste que ji If. P***, qui est un ministériel dévergondé, un de cet » Mres qui dépouilleraient père et mère pour faire leur » cour au ministre. »
tt Au reste, » ajoute«t->il plus loin, « les mimitériels du n genre Escobar ne sont point stupides comme vous le » eroyei. Ce sont des gens qui veulent voler, et qui, à » défaut de raisons sensées , en donnent de ridioulee ; et , n par cette raison même, on ne peut les contenir que par • entremise d*un personnage marquant, comme M. CbSflet, 9 qo*ils n*osent pas traiter du haut de leur grandeur. Mais » à un inconnu comme moi ils répondent par leurs ver- » biages d^empiëtement sur la prérogative royale ou de » sommes h précompter sur les retenues des employés de » préfecture. »
Lorsqu*îl était déjà d'un âge où les courses dans une ville conune Paris sont bien pénibles pour qui ne peut prendre de voiture, en 1833 et 34, Fourier se rendait sept ou huit fois de suite au ministère de la guerre et à la chancellerie de la Légion dlionneur pour les réclamations de vieux militaires qui ne lui étaient pas même connus personnellement. Il n'aurait pas été homme à faire le quart de ces démarches s'il s'était agi de son propre intérêt ; personne n'était moins fait que lui pour le métier de solliciteur.
D'autres traits plus touchants de la bonté de Fourier ont été révélés depuis sa mort par une personne qui Ta beaucoup connu, madame Louise Gourvoisier, veuve Lacombe, sœur de l'ancien garde des sceaux de Charles X (8). Fourier se plaisait beaucoup dans la société de cette femme aimable et spirituelle avec laquelle il fut lié d*amitié pendant les six dernières années de sa vie.
»4iâ PRRllflËRE PARTIE.
- Sa délicatesse était extrême dans les petites chose» comme dans les grandes. Après quatre oa cinq années de correspondance assidue avec Muiron , ayant eu à lui écrire pour faire venir par son intermédiaire une procuration dont il avait besoin, Fourier lui disait : « Cette lettre-ci » étant pour affaire particulière, vous ne trouverez pas » mauvais que j^aCTranchisse. »
Les airaneies qui lui avaient été faites, même pour la propagation de sa Théorie et par ses amis et ses partisans les plus' intimes, étaient considérées par lui comme des obligations personnelles.
a Vous vous étonnez, » écrit-il à Muiron le 17 février 1832, u que je parle de mes dettes. Je ne les oublie pas, » et je me hâterai d^ satisfaire si la fortune me favorise. n Quoi que vous en disiez, je considère comme dette tout ce qui doit être envisagé comme tel. •
La correspondance de Fourier est tout entière d^une écriture fort belle et fort nette, et surtout très-hardie. Les indications de dates, de renvois, etc., y sont données avec une exactitude et une clarté qui ne laissent rien à désirer. S^il écrit le jour d'une solennité religieuse, Fourier a soin ordinairement de la désigner; par exemple, il datera ainsi : u Lyon, P' avril 1825, vendredi saint. » Il dira une autre fob : a J'avance toujours un peu dans mon tra- » vail. J'ai dépassé la moitié le jour de la Pentecôte ; j'en p suis à 20/36'. » (Lettre du 26 mai 1825. ) u Ma Préface » devait être finie le jour de la Chandeleur; mais quand » un travail est fini, on y trouve des défauts, » etc. (Lettre du 12 février 1828.)
On a vu combien le cœur de Fourier enfant était naturellement enclin et ouvert à Famitié. L'observation, l'expérience des effets d'une société comme la nôtre sur le caractère de la plupart des hommes l'avaient mis en garde contre la facilité îî former des liaisons amicales. Mais le
germe et le besoin de celle affection ne s^étaient pas éteints chez lui. Pour s*y livrer, il ne lui fallait qu*une chose, être avec des gens à sa convenance, droits d*intention /simples de manières, un peu moins cwUisés, en an mot, que le commun des martyrs. Cesi ainsi que, dans les dernières années de sa vie , il allait volontiers s^asseoîf à la table de l'ouvrier Fugère ou du fabricant Harel, Finventeur des fourneaux économiques, homme dévoué h toutes les idées de progrès et d'avenir dans on &ge où Voû ne s'attache, en général, qu'à la routine et au passé. Ce que Fourier recherchait et prisait dans ces sortes de réunions, c'était bien moins la bonne chère et les hommages que le sans-façon et la cordialité. Il avait l'orgueil de sa haute découverte; il portait ce sentiment plus loin que ne le fit jamais peut-être aucun autre inventeur, et il en avait le droit; mais personne moins que lui n'aimait à trôner et à se prêter aux coups d'encensoir en plein visage. C'était mal s'y prendre pour lui être agréable que de se répandre à son égard en compliments et en éloges.
Il y a une des faces de la vie de Fourier que nous avons dû laisser dans une obscurité complète, faute de renseignements : c'est celle qui a trait aux relations d'amour*. U
^ Il no nous ëchappe pas que le regret qae nons exprimons ici poarra faire sourire plus d'an lecteur. On n'est guère habitué aujourd'hui . dans la biographie des graves personaages jugés dignes dé l'histoire , à tenir compte des liaisons d'amour qu'ils ont pu former, quand elles n'ont pas été consacrées et sccl> lées par le nœud lé^I. Pour nons qui , sans vonloir fronder les usages établis ni les mœurs authentiques . attachons de l'importance à tout ce qui manifesle l'homme , noui regrettons sincèrement et sérieusement cette lacune en ce qni concerne Fourier. Nous la regrettons d'autant plus que la conduite d'un homme envers les femmes est , à notre avis , ce qui peut le mieux donner la mesure do sa moralité réelle : cette conduite fournit un moyen d'appréciation qni n'est pas à dédaigner pour savoir au juste ce que vaut l'homme.
Dans l'état actuel de la Société , sous l'empire des conditions indnstriellM et civiles fort dissemblables qu'elle présente pour chacun des deux sexM par l'influence même de l'opinion si indulgente pour l'un , si sévère pour l'antre, la position de l'homme et celle de la femme sont encore tellement inégales ; tant de torts, d'injustices, de lâchetés froides et cruelles, tant de véritables crimes enfin peuvent être impunément c<Hnmis par le premier à l'égard de la seconde
est aisé de voir, d'ailleurs, à la touchante sollicitude, à la tendre et profonde sympathie avec lesquelles Fauteur de la théoria sociétaire s'occupe du sort des femmes et de toutes leurs convenances, que Vanumr avait pasié par là; et nous avons lieu de penser que , dans cet ordre de relations plus encore que dans aucun autre, Fourier apporta toute la délicate et ingénue bonté de son âme , si pleine de bienveiOante indulgence, de droiture et d'équité.
« n y a loin, » faisait- il observer, « de la galanterie à » l'équité; » et c*est de ce dernier sentiment surtout quMl voulait qu'on s*inspirât envers les femmes. N'est-ce pas ce même sentiment de justice qui animait Jésus, lorsque, prenant sous sa protection la femme adultère, il disait aux Juifs furieux de morale qui voulaient lapider cette malheureuse : tt Que celui d'entre vous qui est sans péché lui » jette la première pierre (9) ! »
Toujours compatissant & tout ce que les femmes, dans les situations diverses de leur vie, ont à souffrir du fait de nos dispositions sociales, de nos lois et de nos usages, Fourier disait encore : a II n'est rien de plus révoltant que de voir ces malheureuses filles délaissées parce qu'elles n'ont pas le poids de l'or en leur faveur; et ce sont souvent les plus belles, les plus distinguées, les plus capables de conduire un ménage. » {Théar, des quatre moût;., p. 198.)
Quant à lui, il ne se sentait pas fait pour la vie conjugale. Dans les maisons de commerce où il avait été employé pendant sa jeunesse comme teneur de livres ou comme caissier,
en relations d'tmonr, qne ceini qoi, aytnt jooi da commerce de« femmes, n'anrait jamais en de reproche à se faire envers elles . mériterait k bon droit d'être cité comme nn exemple fort rare de haute et honorable courtoisie. Kb bien ! nous avons la conviction que Fourier n'aurait eu rien k redouter de l'application de la règle suivante, qu'il annonçait devoir être en usage dans les ^uitables so* eiétês de l'avenir : « La conduite d'un homme est scrutée lorsqu'il postule comme n poursuivant d'amour. On ne lui fait pas nn crime de l'inconstance, car elle a <• son utilité en Harmonie ; mais on examine si . dans ses différentes liaisons » amoureuses, il a constamment fait preuve de déférence pour les femmes et de > loyauté avec elles. » (TraUé de l'Aisociation, \. IV, p. 224.)
VIE DE FOURIER. iSl
plus d*une fois Fourier s'était trouvé h même de se marier aTantageusemeni En diverses occasions on lui fit entendre que, s*il demandait la main de la fille de son patron, la famille était disposée à la lui accorder. Mais il ne voulut jamais donner suite & ces sortes d'ouvertures. 11 alléguait les bizarreries de son caractère, la mobilité de »e» goûts , qui ne lui permettraient pas, disait-il» de rendre une femme heureuse.
Était -il en société avec des dames , personne ne le surpassait en courtoises prévenances, toujours exemptes cependant de fadeur et de flatterie. De quelque rang que fussent les personnes du sexe avec lesquelles il se rencontrait, Fourier, par nature autant que par principes, montrait pour elles une affabilité, une cfomplabance particulières, une respectueuse et aimable déférence, de même que dans ses écrits il témoigne partout de son vif intérêt pour la cause et pour les droits des femmes. Il n'y laisse échapper aucune occasion de faire voir qu'elles ont été souvent supérieures. aux hommes par les qualités mêmes qu*on leur dénie le plus communément. Jamais l'auteur de la Théorie des qvatre mouvements et de VUnUé universelle ne déploie plus de verve, ne fait éclater plus de généreuse indignation , que lorsqu'il s'élève contre l'état de dépendance et d'avilissement où la Civilisation , c'est-àdire le ménage morcelé , retient les femmes ; jamais il ne se montre plus ironique et plus méprisant pour les philosophes que lorsqu'il leur reproche l'injustice de leurs jugements sur le sexe féminin, toujours ou déprécié ou totalement oublié par eux dans leurs spéculations sociales.
tt L'Harmonie, » fait remarquer Fourier, u ne commettra n pas comme nous la sottise d'exclure les femmes de la » médecine et de l'enseignement, pour les réduire ft la n couture et au pot. Elle saura que la nature distribue anx n deux sexes, par égale portion, l'aptitude aux sciences et
IBt PREMIÈRE PARTIE.
» aux arts, sauf répartition des genres; le goût des sciences » étant plus spécialement affecté aux hommes, et celui des 9 arts plus spécialement affecté aux femmes, en proporn tien approximative de
I) Hommes, 2/3 aux sciences, 1/3 aux arts; » Femmes, 2/3 aux arts, 1/3 aux sciences.
• Ainsi les philosophes qui veulent tyrannîquement ex- » dure un sexe de quelque emploi sont comparables à ces » méchants colons des Antilles qui, après avoir abruti par » les supplices leurs nègres déjà abrutis par Féducation n barbare, prétendent que ces nègres ne sont pas au niveau » de Fespèce humaine. L'opinion des philosophes sur les » femmes est aussi juste que celle des colons sur les ne- » grès ^ » {Nouveau Monde ind.y p. 235, 236.)
Les préventions de Fourier en faveur des femmes ne se fondaient pas sur cette niaise ou plutôt encore égoïste illusion du moralisme, qui consiste à voir dans chacune d'elles un type des vertus exigées par Fétat civilisé, c'est-à-dire une tendre mère (alliant à la tendresse la fermeté, la prudence et les lumières), une chaste et fidèle épouse, une ménagère parfaite , ennemie de la toilette , des plaisirs et de Fintrigue, Nul mieux que lui n'a pénétré tout ce qull résulte de faussement pour la femme du milieu faux dans lequel elle est placée. Plus une nature est délicate et riche , plus elle doit ressentir llnfluence délétère des causes qui s'opposent à son développement normal. Sous ce rapport la contrainte que subit la femme dans nos Sociétés est triple
* Ici comme dftiu les autres passages des ouvrages de Fourier où il est question des philosophes , il ne faut pas oublier qu'il y a des exceptions anxqnelka ses critiques ne s'appliquent pas. Voltaire par exemple, le patriarche de la |Ailosophie du dix-huitième siècle , ^tait loin d'avoir une opinion défavorable des facultés artistiques et autres des femmes. 11 écrivait, le 18 octobre 1736, à Berger, un de ses correspondants , à propos du succès d'un opéra qu'on attribuait k une femme : « Si on opéra d'une femme réussit, j'en suis enchanté ; c'rst » une «rcnve de mon petit système que les femmes sont capables de tout ce qne M nous faisons, et que la seule différence qui est entre elles et nous, c'est qu'elles « sont plus aimables. »
au moins de celle qui pèse sur rhomme : faut-il s'étonner que ses précieuses qualités naturelles tournent souvent en astucieuse adresse, en moyens plus subtils de ruser et de tromper, et que tant de trésors d'amour mis au cœur de la femme par la main de Dieu, trésors qui ne demandaient qu'à s'épancher librement pour le bonheur de tout ce qui l'entoure, se changent par suite en scories impures ou en poison» perfides ?.. .
Mais Fourier se gardait bien de se faire de cette perversion des plus brillantes qualités de la femme un argument contre la bonté native de celle-ci*
u II est évident, » dit-il, u que les femmes, comprimées » en tout sens , n'ont de ressource que la fausseté. Le tort » en retombe sur le sexe persécuteur et sur la Civilisation » qui, en amour comme en politique, asservit le faible au n fort >» ( Traité de l'assoc,, t. IV, p. 219.)
Par rapport à la femme, Fourier raisonnait comme il le fait par rapport à l'enfant dans les lignes qui suivent :
tt Un enfant vous semble pétri de vices parce qu'il est » gourmand, querelleur, fantasque, mutin, insolent, cn- » rieux et indomptable; cet enfant est le plus parfait de n tous ; c'est celui qui sera le plus ardent au travail dans » l'ordre combiné.... Quant à présent, j'avouerai que cet » enfant est bien insupportable, et j'en dis autant de tous n les enfants ; mais je n'avouerai pas qu'il y en ait aucun » de vicieux : leurs prétendus vices sont l'ouvrage de la » nature.... » (Théorie des quatre mouvements,)
La t&che que s'était imposée Fourier, c'est précisément d'utiliser, au profit du bien social, cet ouvrage de la nature, et d'employer l'homme tel qu'il a plu à Dieu de le créer.
Si, conune l'a dit un ancien, U appartient à l'âme seule de pénétrer dans d'autres âmes, qui pourrait-on citer à ce compte qui fût supérieur ou égal à Fourier? Qui est-ce qui a jamais eu aussi bien que lui conscience de tous les besoins, de tous les sentiments de l'Humanité?
Trois classes d'individus excitaient surtoot la sollicitude du Socialiste : les femmes, les enfants, les esclaves, et nous pourrions ajouter les vieillards, autour desquels il réunit, dans le Phalanstère, tant de dédommagements des avan* tages que la main du temps leur enlève. Les logements les plus commodes sont réservés aux doyens d*âge de la pha« lange désignés sous le nom de patriarches. La place d'honneur leur appartient dans la plupart des cérémonies.
Rien de plus prudent et de plus sage d'ailleurs que la marche indiquée par Fourier pour l'émancipation graduelle des classes tenues encore aujourd'hui dans une dépendance plus ou moins étroite, sous un joug plus ou moins lourd, et il remontrait vivement les réformateurs qui veulent brusquer les choses à cet égard.
(( Tous ces nouveaux régénérateurs, » disait-il, c Oviren, Saint-Simon et autres, inclinent fort à spéculer sur l'émancipation des femmes : ils ignorent qu'avant de rien changer au système établi en relations d'amour, il faudra bien des années pour créer plusieurs garanties qui n'existent pas^ et d'abord l'extirpation des maladies syphilitique et psorique par tout le Globe D'autre part les modîGcations en régime d'amour ne seront applicables qu'à une génération polie, élevée tout entière dans le nouvel ordre, et fidèle à certaines lois d'honneur et de délicatesse que les Civilisés se font un jeu de violer. On applaudit en France à celui qui trompe femmes. et maris; les mœurs des Civilisés en amour sont un cloaque de vices et de duplicité : une génération façonnée à de telles habitudes ne pourrait qu'abuser d'une extension de liberté en amour.
» Et lorsque l'admission de ces libertés pourra convenir sous les rapports de la fortune et des mœurs , on ne les introduira que par degrés. Chacune des libertés ne sera admise qu'autant qu'elle aura été votée , sur tout le Globe , par les pères et les maris; alors on pourra la croire utile. L'effet de ces libertés sera de concourir puissamment au
VIE DE FOl'RIER. 165
charme des travaux, à raccroissement da produit et ao règne des diœurs loyales ; mais en Civilisation Ton n^en ver* rait naitre que les trois effets opposés.
» On aura au début de THarmonie sociétaire des amorees bien plus flatteuse^ pour le sexe que cette licence promiaé parOweii et Saint-Simon. D^abord la facilité des mariages, favorisés en tout sens par F industrie attra3faiite. Un père ne craindra plus que le gendre soit dissipateur, ni que h ménage manque du nécessaire : les frais du ménage corn** biné et gradué coûtent fort peu de chose; les enfants à aucun âge ne coûtent rien aux pères..,.
» Loin de supprimer le mariage, ort y attachera deux charmes nouveaux, en le dégageant des fatigues du mè* nage, de la vie monotone qui affadit le lien, et en y étiH blissant Féchelle des liens , la distinction en degré septénaire; il est certain que le lien est plus fort entre le^ époux
qui ont des en&nts qu'entre ceux qui n^en ont pas n
{Pièges et charlatanisme des deux sectes Saint-Simon et Owen, p. 63 et suîv. )
On trouve dans les écrits de Fourier vingt autres passages où il insiste d^une manière non moins formelle sur les délais et sur toutes les conditions préalables qu exige i dans Tétat économique et moral de la Société, Fadmission des libertés amoureuses. Est-on après cela fondé à lui im-^ puter, sur ce point pas plus que sur aucun autre, le pro-^ cédé révolutionnaire^ le rdle de démolisseur aveugle et imprévoyant ?
L^émancipation de la femme ne peut résultei* que d*une organisation de llndustrie où il y ait, aussi bien que pour Fhomme, place pour elle, et place pour Fenfant, auqtiet son sort est si intimement lié. Indépendance matérielle par des fonctions lucratives, voilà le préliminaire indispensable de tout progrès de la femme vers la liberté civile et affective.
Quant aux enfants, le système d'éducation tracé par Fourier est, d'un commun aveu, la partie la plus admirable de son œuvre, et la moins susceptible de contestation. Rien ne le flattait plus à cet égard que le suffrage des mères de famille qui avaient élevé elles-mêmes leurs enfants. Une dame qui se trouvait dans ce cas, et qui rendait pour la première fois visite à Tinventeur du phalanstère, étant venue à le féliciter sur Inexactitude de ses observations en ce qui concerne les enfants : a Ha! ba! » s'écria Fourier avec une satisfaction manifeste, «vous aussi , vous trouvez que j'ai vu juste, que c'est bien cela ! n Kt là-dessus la conversation s'engagea sur le ton de l'intimité entre Fourier et la visiteuse, qu'il avait d'abord accueillie très-froidement.
Pour ce qui est des esclaves, leur sort a occupé Fourier dès ses premiers travaux, et l'un des résultats de sa Théorie qu'il ne manquait jamais de signaler était l'abolition de l'esclavage sur toute la terre, du plein gré et dans l'intérêt des maîtres eux-mêmes.
Une vie toute consacrée au service de l'Humanité a été abrégée par l'ardeur même avec laquelle elle se dévouait a cette grande et sainte cause.
Fourier n'était pas d'une constitution robuste; des dérangements de santé assez fréquents venaient entraver, sinon suspendre tout à fait ses travaux.
A propos d'un de ces dérangements plus prolongé que les autres, qu'il éprouva en 1829, Fourier écrivait à la date du 30 août de cette année :
tt Je n'ai guère travaillé depuis quelque temps ; mon n esprit est comme l'été en vacance absolue. Je ne me suis n remis que lentement de ma fièvre. Ce n'est que depuis n deux jours que je commence à manger des pommes de
VIE DE FOIRIER. 157
» terre. Je les avajs prises en aversion, ce qui est un r* grand signe de dérangement dans les fonctions ani- » maies , car en santé je préfère les pommes de terre aux » meilleurs mets^ Enfin j^espère que septembre sera » moins stérile qu^aoùt, et je veux dès demain reprendre » mes occupations et doses habituelles de travail que le D mal m'avait forcé de réduire. »
L*espoir du convalescent fut en partie déçu , car, le 31 octobre suivant , il disait de nouveau :
* Gertaim goàts , certaines répugnances gaitronomiqaes do Fourier sont trop coanos de ceux qui ont lu ses ouvrages pour qu'il soit permis de n'en pas dira ici quelques mots. Qui ne se rappelle , par exemple , combien il avait pris es' grippe ce malheureux vermicelle, qu'il appelait une vieille colle ranqe, oo la cuisine anglaise avec ses flots de beurre fundu , ses viandes presque crues , ses légumes écfaaudés , vraie cuisine do sauvages , disait-il !
L'aversion de Fourier pour le pain mal cuit et pour les vins frelatés qu'on sert dans les restaurants de Paris était poussée à un tel point , qu'il avait coutume d'apporter son pain et son vin quand il y allait diner. » Depuis 1 826 (dit-il , Xouv. Monde, page 299) , les boulangers et les pâtissiers de Paris no font cuire qu'à demi toutes leurs pâtes Faut-il dire le secret de cette monstruosité? C'est que les pâtes i demi cuites conserxcnt plus d'eau, sont plus lourdes et se maintiennent mieux en cas de mévente. Cette demi^uisson sert l'intérêt des marchands , mais non pas celai des consommateurs. »
Fourier savait apprécier les bons mets , et no se montrait pas indigne sous ce rapport d'avoir eu pour compagnon de son premier voyage le célèbre Brillat- Savarin. Ce n'étaient pas les aliments recherchés qui lui plaisaient ; il leur préférait une nourriture simple , commune même , pourvu qu'elle fût parfaitement préparée : à cet égard il était asse» difficile. Du reste, il mangeait sobrement et n'aimait pas plus à table qu'ailleurs les longues séances.
En fait de vins , Fourier était aussi un excellent dégustateur. Dans un repas , volontiers il faisait honneur à un bon et généreux vin du Jura on de Bourgogne , et il ne dédaignait pas d'y puiser une petite pointe de gaieté. 11 ne prenait jamais ni café, ni liqueurs, si ce n'est un peu d'eau-de-vie quand elle était pure et de bonne qualité. Quoique , par raison hygiénique , et , comme on dirait en langage médical, en veriu d'une certaine idiosyncrasic, Fourier s'abstint de faire usage du café , ce produit était pourtant un de ceux qu'il louait volontiers ; en fait de découvertes dues à un heureux hasard , il aimait i rappolfr comment les propriétés agréablement stimulantes de ce végétal nous ont éU tardivement révélées par l'état qu'il produisait sur les chèvres qui en avaient brouté dans les plaines de l'Arabie. Le thé , au contraire , ne pouvait trouver grâce devant Fourier. « C'est encore l'anglomanie, x dit-il en parlant des Parisiens , • qui les a habitués à proscrire au déjeuner les bons mets de leur pays et à les remplacer par une vilenie qu'on appelle thé , drogue dont les Anglais s'accommodent forcément, parce qu'ils n'ont ni bons vins, ni, bons fruits , à moins d'énorme dépense. Ils sont réduits au thé comme les maladea , et au beurre comme les eofauts. • (.Vour, Mondes page 300.)
156 PREBnÈRE PARTIE.
u Depuis le 18 j*ai encore été si malade que lundi 26, n jour de la revue du Roi, je n^ai pas pu songer à y aller, » quoiqu'on pût prendre Fomnibus devant ma porte et » que j'eusse grande envie de voir les manoeuvres de Tar- » tiUerie, organisée selon le nouveau mode. »
Ce trait nous amène à parler du goût de Fourier pour les parades et les manœuvres militaires. Il était si amateur de ces spectacles , qui lui présentaient une image de Tordre, de lUnité, premier besoin de sa nature, qu'il accompagnait , comme les enfants , un régiment qui marchait musique en tête, et qu^ chaque matin, pendant qull habita Paris, il venait assister à la garde montante aux Tuileries, tl jouissait avec un plaisir extrême de Texécution musicale : non pas toutefois qu'il ne trouvât beaucoup à redire à la composition actuelle des orchestres militaires. Il y regri'.ttait entre autres choses l'absence de la timbale et du hautbois, n aurait voulu aussi qu'on établit pour l'armée un Conservatoire de musique, institution nécessitée, disait-il, par le désordre qui règne dans la partie musicale de la plupart de nos régiments.
Revenant à ce qui Concerne la santé de Fourier, nous dirons qu'elle essuya encore une assex forte atteinte en 1831. « J'ai été très-malade, » m^ndait-il à la date du 7 juin, tt et je ne suis pas bien iiemis; j'ai eu cette ma- » iadie nouveUe dite cholérine, grippe, courbature, etc.; » j'ai passé cinq nuits sans pouvoir dormir un instant n
Pendant que j'étais auprès de lui en 1833, Fourier eut qnelques enrouements, quelques troubles des fonctions intestinales. Lorsque, en ma qualité de médecin, je m* aventurais à lui donner des conseils sur ce qu'il devrait faire, sur le régime qu'il lui conviendrait de suivre, Fourier me laissait dire, m' écoutait même avec une disposition apparente à tenir compte de mes avis; mais c'était uniquement, je présume, pour ne pas me désobliger, car il était
d*un scepticisme absolu à Fégard de la médecine : aussi n^en faisait-il pas moins à sa guise ensuite.
Le chagrin amer qu*il ressentait de ne pouvoir essayer Tapplication de sa Théorie, Févanooissement de quelques* unes des chances sur lesquelles il avait compté pour cela, eurent une influence fâcheuse sur sa manière d^étre, et avancèrent sans aucun doute la fin du grand honune.
La santé de Fourier avait coonnencé à décliner asses sensiblement depuis Tannée 1835. Son état s'aggrava beaucoup dans Fhiver de 1836 à 1837. La belle saison n*amena qu'un mieux passager, suivi bientôt de nouvelle! rechutes quiépuisaient de plus en plus les forces du moh lade. Néanmoins ce ne fut que vers le commencement de l'automne de cette dernière année qu'il fut réduit à garder la chambre et le lit.
Vainement alors des personnes qui éprouvaient pouriui une vénération et une tendresse filiales essayèrent-eUes d'entourer l'illustre vieillard de tous les soins que sa position exigeait. Il se montra obstinément rebelle à toutes leurs tentatives, à toutes leurs offres. On ne put jamais le décider à quitter le petit appartement qu^il occupait rue Saint-Pierre-Montmartre, pour un logement plus convenable qui lui était offert chez madame Vigoureux ou chez madame de B***. C'est à grand' peine, et par surprise en quelque sorte, qu'on lui faisait accepter les soins les plus ordinaires. Il ne montrait pas plus de docilité envers les médecins qui le voyaient. L*un était M. le docteur Léon Simon , qui essaya quelques remèdes homœopathiques, l'autre M. le docteur Chaplain, l'ami de Fourier depuis plusieurs années.
Jamais le malade, lors même qu'il était à toute extrémité , ne voulut consentir à ce qu'on demeurât auprès de lui pour le veiller. Il s'y opposait de toute la force de sa volonté , qu'il conserva , ainsi que son intelligence , en pleine intégrité jusqu'au dernier moment, u Je w'^\ ^^«^
» besoin d*êlre veillé, n répondait-il, a j^aime à être seul; » je ne veux pas donner de la peine pour moi. n
On n'avait obtenu qu'avec de grandes difficultés qu'il permit à la concierge de la maison de monter fréquemment auprès de lui. Cette femme , que nous devons nommer ici , parce qu'elle se conduisit avec zèle et dévouement, madame Delahaye, aUait d'heure en heure, depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, s'informer de l'état et des besoins du malade.
Le 8 et le 9 octobre, il présenta une légère apparence de mieux. Madame Delahaye l'avait quitté ce dernier jour h minuit : il lui avait parlé comme à l'ordinaire et dit bonsoir. Lorsqu'elle monta le lendemain , à cinq heures du matin , Fourier avait cessé d'exister. Il fut trouvé vêtu de sa redingote , agenouillé et appuyé au bord de son lit. Il s'était éteint en faisant un effort pour y rentrer.
Avertis que M. Fourier allait très-mal, madame Vigoureux et Considérant accoururent. Ce ne fut qu'à leur arrivée dans la cour qu'ils apprirent qu'il était mort.
Tous deux montèrent.... Considérant replaça le corps dans le lit; ensuite madame Vigoureux , qui , la première parmi les femmes, avait compris la parole phalanstérienne, vint fermer les yeux du mort. Un moment elle voulut croire qvLÏl n'était pas mort, car la figure qu'elle touchait n'était pas encore refroidie *.
Ainsi a fini, sans avoir pu obtenir l'essai de sa Théorie; ainsi a fini , pauvre , méconnu de la foule et comme inaperçu de ce monde officiel qui pourtant se dit toujours en quête et en travail d'améliorations , l'homme de la grande découverte sociale, le révélateur de la destinée humaine sur la terre !
* Ces circongtances sont rapportées dans une lettre adressée aux sœnrs de Fourier par madame Vigoureux et M. Considérant, lettre qui a été insérée dans la Phalange, 2« numéro d'octobre 1837.
Les disciples de Fourier présents à Paris lui rendirent les derniers devoirs avec un pieux respect Ils apportèrent un soin religieux à conserver tout ce qui pouvait être conservé de la dépouille mortelle du Maître, et à fixer par les procédés de la science et de Tart les traits , le buste , la conformation cérébrale du grand homme.
Les obsèques eurent lieu le 11 octobre, h Téglise des Petits-Pères. Une foule d'élite y assistait dans un profond recueillement, et accompagna ensuite le corps jusqu'au cimetière Montmartre. Là Considérant prononça un discours qui résumait d une manière saisissante toute la vie de Fourier, et qui produisit une vive impression sur l'assemblée, composée en majeure partie d'artistes et d'hommes de lettres. Après lui, M. Philippe Hauger prit la parole et termina son allocution par la lecture d'une pièce de vers de M. Auguste Demesmay, qui caractérise heureusement la grande œuvre de Fourier. Enfin M. Rienzi prononça quelques paroles sur l'ingratitude de la France envers ses grands hommes (10).
Le corps fut ensuite déposé en terre , renfermé dans un cercueil de plomb, recouvert d'un cercueil de chêne. Une simple pierre marque le lieu de la sépulture; on y lit l'inscription suivante :
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