‹ Fourier, sa vie et sa théorie (volume 3)Chapitre 24 sur 36 · CIVILISATION · texte numérisé non relu

CIVILISATION

Alors vient 1a Civilisation, quaad Tiildurtri^ ))lirb«rf a préparé les provisions dont a bespin, pour |'e9g|iger dims une voie nouvalle, cette autra caravane de THumanité qui cherche son destin , la Civm$a4ion* Mm ee ne sera là en» rore qu'un émissaire envoyé ^n reconnaissaiicei et f^s^i^ les apprêts d'autres excursions qui sont aU'^-deMUS de ses forces et que pourront seules accomplir des Sociétés d'u9.e constitution plus saine et plus robuste. Aussi, mftlgr^ touii ses efforts, la Civilisation ne parvient pas & en(ra}iie? dans ses sentiers détournés et péuiblesla majorité des l^f^T bitants du Globe.

Mi^is il' importe de s'entendre bien 4^ abord nnr le semi du mot.

Suivant quelques-ups , Civilisation et Progrès seraienj) synonymes. Dès lors il faudrait admettre qu'il n'y a que les peuples civilisés qui soient susceptibles de progrès > e.i

que, dès qu*aii peuple fait un progrès quelconque, si minime que soit ce progrès , il est par cela même civilisé. C'est se mettre en contradiction avec tout le langage historiqne. Les écrivains de la Grèce et de Rome ont toujours, et avec raison, appelé Barbares des peuples tels que les Perses du temps de Xerxès, qui, pour mettre sur pied les innombrables armées de ce prince , et pour donner lieu h tout le luxe de sa cour, devaient avoir accompli déjà d'assez notables progrès. Nos historiens modernes, à leur tour, maintiennent ce nom de Barbares aux Turcs et aux Orientaux en général , bien qu'on ne puisse méconnaître , chez ces peuples, au moins quelques faits du même ordre que ceux qui sont décorés du nom de progrès chez nous.

Si enfin Civilisation veut dire , et dans un sens absolu , la meilleure organisation des relations sociales \ il n'y a point à ce compte de peuples civilisés sur la terre , ^ car tous présentent dans cette organisation des vices nombreux, et d'autant plus sentis, en quelque sorte, que ce qu'on appelle communément leur civilisation est poussé trop loin.

Veut-on seulement parler de la meilleure organisation relative? Il faut alors distinguer. Nos institutions sociales , à nous autres Civilisés, sont généralement supérieures sans doute à celles des Barbares, des peuples mahométans par exemple. Ceux-ci, toutefois, ne sont pas, ainsi que nous, nations civilisées, atteints de cette plaie du paupérisme qui va croissant avec la civilisation, comme en Angleterre, ni de cette autre plaie des naissances illégitimes , des enfants trouvés et abandonnés , dont la proportion est si grande en France et dans quelques Etats de r Allemagne. A Dieu ne plaise que nous conseillions comme remède à ces maux l'adoption des coutumes de ces peuples à sérails et à pachas, qui en sont plus exempts que nous! Il n'en est pas moins vrai que, par ce côté et par quelques

' M. Gnimt , Hiatohf ie la rWilUatUm en Europe.

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autres encore, leur mécanisme social n*ouvre pas la porte à des fléaux qui font irruption dans le nôtre. EtabUssez de même la comparaison entre des pays très-civilisés, tels que la Grande-Bretagne, et d'autres qui le sont moins, tels que TEspagne et le Portugal , et vous trouverez que , sous le rapport de la misère des classes inférieures et du nombre des crimes (contre les propriétés particulièrement), tout 1-avantage est en faveur du pays le moins avancé en civilisation *.

Gomment donc admettre avec M. Guizot , rhistorien et lapologiste de la Givilisation , qu*un des caractères de cette société soit la distribution plus équitable du bien-être entre tous les individus ? Et si , comme FafBrme avec raison le même auteur, un monde mieux réglé et plus juste rend l'homme lui-même plus juste , qu'y a-t-il à conclure de la proportion de voleurs et de malfaiteurs de toute espèce que produisent les contrées les plus civilisées?

D'autres écrivains , moins occupés de faire une théorie de la Givilisation que de constater les faits , les résultats qu'elle présente , ont jugé beaucoup moins favorablement son influence quant à la répartition des moyens du bienêtre \

' On t dit , chose bien vraie , que de toutes les nttlons du monde , la nation anglaise ëtait celle qui avait le plus travaillé et le plus jeûné.

* Fourier , avec son admirable talent d'analyse , a fait toucher an doigt et à l'œil le vice de notre société sous ce rapport.

u De tons les indices, dit-il , qui devaicut fairu suspecter l'industrie actuelle, il n'en est pas de plus frappant que celui de l'échelle simple en répartition. J'entends par tUnple, une échelle qui ne croit que d'un côté et non de l'antre : en voici un exemple adapté anx cinq classes :

riche.

» La ligne A représente l'origine des sociétés, où la différence des fortunes était peu saillante , où la classe pauvre , figurée par zéro » n'existait pas.

n A mesure que la fortune publique s'aocrott , comme on l« ^<A\. ^^v Vv^«^

pauvre,

gênée.

moyenne ,

aisée

ttLes ouvriers, dit M. Destutt-Tracy, ne reçoivent que le trop-plein de tous les autres. »

Un philosophe d'une autre école, M. de Bonald, fait une remarque de la même nature :

a A considérer môme- la richesse dans les nations , Tex- » tréme misère ne touche-t-elle pas à T extrême opulence? » Et la nation qui compte le plus de millionnaires n'est- » elle pas toujours celle qui renferme le plus d'indigents? »

u La question , suivant M. Blanqui , en est venue h ce » points qu'on se demande s'il faut s'applaudir ou s'in- » quiéter des progrès d'une richesse qui traîne & sa suite » tant de misères, et qui multiplie les hôpitaux et les pri- » sons autant qiue les palais, d (Histoire de l' économie po^ inique,)

J,-B* Say lui-même, l'apôtre de la libre concurrence, et par conséquent de la licence commerciale et de lu Civilisation, consigne l'aveu suivant dans les premières pages de son Traité :

tt Un riche Sybarite, habitant à S6n choix son palais de )> ville ou son palais de campagne, disposant des brQs et )' du talent d'un nombre considérable de serviteurs , peut » trouver que les choses vont assez bien... Mais dans les » pays que nous nommons florissants, on voit Texténua^-

R. C, D, E, il faudrait que la classe pauvre y participAt selon la prc^rlion indiquée dans chacune de ces lignes, c*e8t4-dire que, dans un degré de richesse B, le riche ayant 128 fr. à dépenser par jour, le pauvre aurait au moins 8 fr. : dans ce cas l'échelle serait compo$ée, croissant proportionnément pour les cinq classes.

» Mais, en civilisation l'échelle ne croissant que d'un côté, la classe pauvre on reste toujours à léro, de sorte que, si la richesse est parvenue au 5^ degré K, la classe riebe obtient bien son lot de 128 , et la pauvre zéro seulement, car rlle a toujours moins que le nécessaire; de sorte que l'échelle civilisée soit la ligne transversale 0,, 2, 8. 32 , 128; el la multitude ou classe pauvce. loin de participer à l'accroissement de richesse , n'en recueille qu'un surcroît de privations, car elle voit une plus grande variété de biens dont elle ne peut pas jouir ; elle n'est pas même assurée d'obtenir le travail répugnant qui fait son supplice et qui ne lui offre d'autre avantage que de ne pas mourir de faim. »

[\ottreau JHonâe inântirieL)

THEOHll!: SOCIETAIRE. :}:j5

» tton de la misère à côté de F embonpoint de Fopulencc , V le travail forcé des uns compenser Foisiveté des autres. »

Apprédant la distribution des richesses, telle qu^ellc résulte de Findustrie civilisée , « les efforts , » dit de son côté M. de Sismondi, « sont aujourd'hui séparés de leur » récompense : ce n'est pas le même homme qui travaille n et qui jouit ensuite, » [Nouv. prind. d'éc. poL)

Vetrt-on enfin un dernier témoignage? Cest M. Duchàtel , Fami , le collègue de M. Guizot, qui nous le fournira.

a La part des ouvriers, dit-Il, ne peut pas être affai- T^ blie; car le salaire ne suffit en général qu'à Fentretien » de la population ouvrière. — Autant il peut vivre d'ou- » vriers, Autant, pour ainsi dire, il en sort de terre; de lu p résulte que, dans le marché qui se débat entre Fouvrier n et celui qui Femploie, le prix du travail se limite sur lo » nécessaire, n (De la ckarité dans ses rapports avec tétai moral et le bien-^tre des ttasses inférieures, par T. Du-

El, lorsque, la prudence conjugale, recommandée par Fauteur aux ouvriers , ayant fait défaut , ou par suite de toute autre cause beaucoup moins personnelle à cette classe , elle ne se trotfve plus numériquement en rapport avec la somme des capitaux employés en salaires, comment se rétablit Féquillbre? « La misère , dit M. Duchâtel , porte la faux dans ses rangs. » (Ouvrage cité,)

En confessant ces odieux résultats, on se garde communément de nommer la Civilisation. Chacun regarderait comme une sorte de blasphème de les lui imputer. Autant vaudrait accuser Dieu lui-même de tous les crimes qui se font dans le monde. Lu Civilisation, en effet, c'est Fidole, c'est la Divinité de bien des gens , dont quelques-uns même sont assez civilisés pour n'en reconnaître pas d'autre ^

Par suite de ce respect superstitieux qui s'attache au

< L'athéisme est hup maladie de l'esprit qai est partieitU^ro à k soei^é ci%i- Usée. Il u'y a point d'alliées rbez les pciipirs Imibaifii.

mol Civilisation , Ton a coutume de faire deux parts daus les phénomènes que présente notre état social. Tout ce qui, dans ces phénomènes, parait un bien, c'est de la civilisation; mais le mal, le mal évident, incontestable, ce n*est plus ce qu'il fau^ appeler civilisation , seul mot qui existe cependant pour caractériser notre état actuel de société.

Ainsi Ton a donné au mot Civilisation un sens tout arbitraire. La plupart y ont vu, comme M. Guîzot, leur idéal en fait de société. Mais voici qu*uu observateur rigoureux est venu, sans préventions d'aucune espèce, étudier, démêler, classer les faits; distinguer ce qu'il y a de réellement bon par rapport aux sociétés précédentes dans cet ordre de relations sociales qu'on nomme Civilisation; ce qu'il offre de réellement mauvais, soit par rapport à un idéal de société calculé sur les penchants de l'homme et sur les conditions du monde où il est placé, soit même par rapport aux états sociaux inférieurs, tel^que la Sauvagerie et la Barbarie.

Ce qui différencie surtout la Civilisation de la Barbarie à laquelle elle succède , c'est la substitution de Y astuce à la violence ouverte, qui est le mode général d'action chez les Barbares. La violence ou contrainte (ce qui est au fond une même chose , la première n'étant que la forme et le moyen de la seconde) subsiste bien toujours en Civilisation. 11 n'en pourrait être autrement, puisque cette société a besoin d'exiger de ses membres des choses contraires à leurs passions et leurs goûls. Mais cette violence, qui n'est pas la dernière raison des rois seulement, et qui est aussi celle de toute autorité civilisée, du père et du magistrat, par exemple, aussi bien que du monarque, est colorée par des motifs plus ou moins spécieux. De là toutes ces théories de droits et de devoirs, à l'aide desquelles on tâche d'obtenir des individus, sans recourir à la force , ce qu'ils ne seraient pas disposés à faire ou à accorder. Sans doute , c'est sous

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certain rapport un avantage , un progrès , que Femploi de ce ressort nouveau qui épargne d* autant Fusage direct de la force; mais à raison de la contradiction, pour ainsi dire constante , qui existe entre les devoirs de la société actuelle et les impulsions de la nature , ce progrès tend à introduire de la fausseté dans les relations sociales. Aussi la fausseté joue-t-elle un bien plus grand rôle dans le mécanisme civilisé que dans le mécanisme barbare; et le ton qui règne dans tout 1c cours de la période, c^est YUbuion, source de déceptions continuelles.

Fourier x;ommence par distinguer à la Civilisation , qui n'est pour lui, comme nous Favons vu, que la 5* période sociale , placée dans Féchelle entre la Barbarie 4 , et le Garantisme 6 , des caractères successifs et des caractères permanents. Voici le tableau des premiers : c'est une page d'histoire qui en dit plus, à elle seule, que bien des centaines de volumes.

398 ^EGOXIIK PAUTHi.

TABLEAt DU lIOlVEMfiXT DE LA CIVILISATION.

KIVFAXCE W !'• PHASE.

Germe simple, Mftriage exclusif ou monogamie. — composé, Féodalité patriarcale ou nobiliaire, u* Pivot, Droits civib de réponse, ^ Contre-poids, Grands vassaux fédérés.

S Totkf liiosions chevaleresques.

< ADOLESCEBIOfc OU â* PHASI.

I Germe simple, Frlvitéges communaux. S -*^ eomposé. Culture des sciences et arts.

t Fivoir, Affranchissement des industrieua:.

Contre-poids, Système représentatif.

Ton, Illusions en liberté.

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