‹ Fourier, sa vie et sa théorie (volume 3)Chapitre 25 sur 36 · APOGÉE OU PLÉNITUDE · texte numérisé non relu

APOGÉE OU PLÉNITUDE

Germes, Art nautique, chimie expérimentale.

Caractères f Déboisement, emprunts fiscaux.

DÉCLIN ou 3' PHASE.

Germe simple. Esprit mercantile et fiscal.

^ — composé, Compagnies actionnaires.

j« Pivot , Monopole maritime,

g Contre-poids, Commerce anarchique.

^ Ton, Illusions économiques.

X CADUCITE OU 4*" PHASE.

H Germe simple, Monls-de-piété absorbants, S — composé , Maîtrises en nombre fixe.

Pivot, Féodalité industrielle.

Contre-poids, Fermiers de monopole féodal.

Tonj lUtisions en association.

Nous tenions à placer sous les yeux de nos lecteurs cette formule } au risque de ne pouvoir ici, faute de commen-

THEORIE SOGUSTaiEE. 330

(aires suffisants, en éclairer complètement tous les termes. Pour les esprits méditatifs , la réflexion suppléera aux développements que nous serons forcés d'omettre.

On remarque d'abord notre division générale de la période dite Civilisation en deux grandes époques, Tune ascendante, Tautre dexcendanU, subdivisées chacune en Jeux phases correspondant aux priacipaux âges de la vie.

Daqs toute période sociale, la fonction des deux pre» raiëres phases est de créer les ressources au moyen des* quelles la Société pourra s'élever à une forme supérieure. Si, lorsque ces ressources de Tapogée sont complètes, la transformation n'a pas lieu , la Société entre en décadence S les forces qu'elle avait acquises tournent contre elle ; les abus se multiplient dans son sein, et c'est alors surtout qu'elle offre l'exemple de ce cercle vicieux dont parle Fourier ; c'est-à-dire qu'il ne peut plus s'y (produire aucun bien qui n'entraine bientôt à sa suite un inconvénient au moins égal. Voilà justement où en est aujourd'hui notre Civilisation. — Le dernier terme de la décadence naturelle d'une Société la conduirait aussi, il est vrai, à la période supérieure, mais à travers des crises qui, aux maux divers qu'elles apportent pour les individus, ajoulenl le péril pour la Société d'une rechute en période iaférieure. C'est le sort qu'ont éprouvé toutes les Civilisations qui ont précédé la nôtre.

£n jetant les yeux sur le tableau, on voit que les deux premières phases de la Civilisation sont caractérisées par des progrès très-réels : Vattribution des droits, civik a l* épouse et Vaffranchissenient des industrieux.

L'attribution des droits civils à l'épouse est l'issue régu-

I Une société pent tomber en déclin p«r l'effet des progrès sociaux. Les saa- \age8 qui adoptent quelques branches d'industrie agricole perfectionnent sam donte leur état social , mais ils s'éloignent par cette raison de l'ordre tauvag*. — I«es Ottomaus sont des barbares en déclin , car ils adoptent divers caractères de einlisalion , rhérédité du trAne , la tactique militaire. (Foorikii, Théorie de» qttittre nMuremenfx. )

lière de Barbarie en Civilisation. « Si les Barbares adop- » taient le mariage exclusif, ils deviendraient en peu de » temps Civilisés par cette seule innovation : si nous adop- » tions la réclusion et la vente des femmes^ nous devienn drions en peu de temps Barbares par cette seule inno- » vation. » (Fourier, Théorie des quatre mouvements.)

Les bornes imposées à cette analyse ne me permettent pas d'insister sur les autres caractères des deux premières pbases. On reconnaîtra, sans difficulté, que la féodalité, fondée sur le sabre et la naissance, que la fédération des grands vassaux , faisant contre-poids à Fautorité suprême qui est absolue dans la période de Barbarie, sont des faits qui se rencontrent à Torigine de presque toutes les Civilisations. Plus tard, quand l'élément populaire a grandi, viennent les franchises municipales et politiques ; le système représentatif est alors le contre-poids donné au pouvoir, et les illusions en liberté remplacent d'autres illusions; car avec la contrariété qu'elle établit et qu'elle maintient entre l'intérêt individuel et l'intérêt collectif d'une part, entre tous les intérêts particuliers d'autre part, la Civilisation ne saurait produire que déceptions dans l'ordre politique comme partout ailleurs. Ce n'est pas la faute des constitutions et des gouvernements (quelques-uns cependant sont plus favorables que d'autres pour procurer à cette Société le degré de liberté et d'ordre dont elle est susceptible, nous ne sommes point à cet égard d'une indifférence absolue ) ; ce n'est pas la faute des kommos chargés de mettre en œuvre ces institutions plus ou moins imparfaites : mais c'est la faute de la disposition sociale elle-même; c'est un vice de fond qui rend nuls tous les correctifs que l'on essaie, tant que lui-même n'est pas changé ; et l'expression la plus générale de ce vice , c'est , nous le répétons, la contrariété des intérêts ^ ou bien, dans le vieux langage de Montaigne, « le proujit de l'un est le dommnige de l'autre, rî Car chacun ne peut-il pas

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dire, eu égard à sa position, ce que disait un joui* à la chambre des députés M. Thiers alors ministre : a En vou- » lant faire le bien du Havre, je faisais le malheur d*El- » beuf ; et le malheur de Bordeaux, en voulant faire le » bien de Lyon » (Séance du 12 mai 18^). Les intérêts des individus sont, les uns par rapport aux autres, dans la même harmonie que les intérêts des fabriques de Lyon et d'Elbeuf avec ceux des chantiers du Havre et des vignobles de Bordeaux. La fin de non -recevoir opposée par M. Thiers à ceux qui demandaient une réforme des lois sur les douanes est partout applicable à ceux qui réclament des améliorations à Fétat social , sans vouloir sortir de la forme civilisée '^^ société « qui ne présente, n dit Fourier, « que rîsibles portions du tout agissant et votant contre le tout. »

Le second bienfait de la Civilisation est Taffranchissoment des industrieux qui , après avoir passé de Tétat d*esclaves à celui d/B serfs ou de vassaux , arrivent quelquesuns (la minorité) à Fétat de bourgeois ou de propriétaires, la plupart à celui de salariés seulement. Les premiers ont acquis par la propriété une indépendance réelle ; les seconds restent, en dépit de Fégalité proclamée par nos lois civiles, dans une dépendance indirecte. Ce qui constitue cette dépendance, c*esf la nécessité où ils sont, pour vivre, d^obtenir d'autrui du travail ; travail qui ne leur est jamais garanti, auquel il ne leur est reconnu aucun droit que sous le bon plaisir et à la convenance de ceux qui possèdent les capitaux et le sol. Et il n*y a point ici réciprocité véritable de dépendance entre lés deux classes, ainsi que quelques-uns Font prétendu : le besoin impérieux do Fexistence rompt tout équilibre ; il y a une profonde ini-

* Ceci n'est pas tootefoû une raison absolue de ne rien faire : an gouvernement cMliti qui comprend sa mission doit , entre les exigences contraires des intérêts , savoir prendre on parti et opérer & propos des réformes , pourvu que ce soit toujours dans le sens des intérêts les plus généraux et en ménageant dps compensations aux intérêts secondaires lésés par cet tit«rRi«%.

U^ SKGO\DK PARTIR.

quité sociale! I^e prolétaire a été dépouillé de ses droits naturels (p. 338) , sans la compensation qui lui était due : le droit au travail, le minimum de subsistance*. Cette iniquité sociale, hâtons-nous de le dire, la Civilisation est impuissante à la réparer. Les tentatives que, sans changer sa base, le Morcellement insolidaire, elle ferait dans ce but n'auraient pour résultat que des révolutions , qui empireraient le sort du pauvre comme celui du riche. Ce nVst qu'en passant à Tétat de Garantisme ( 6*" période ) que la Société peut assurer le droit au travail ; ce n est qu'après avoir créé l'industrie attrayante (7* et 8* périodes) qu'elle peut accorder le minimum de subsistance à tous ses membres.

Le droit au travail, dont ne veulent point entendre par* 1er aujourd'hui nos soi-disant hommes d'Etat, pas même ceux qui se targuent le plus de sentiments démocratiques, le droit au travail était proclamé par Turgot , au nom du souverain, dans l'Édit de suppression des jurandes et mai« trises, donné à Versailles en février 1776. u Dieu, est-il n dit dans cet acte du pouvoir royal, Dieu, en donnant à » l'homme des besoins , en lui rendant nécessaire la res* n source du travail , a fait du droit de travailler la pro- )) priété de tout homme ; et cette propriété est la première, >' la plus grave et la plus imprescriptible de toutes. Nous )) devons à tous nos sujets do leur assurer la jouissance )> pleine et entière de leurs droits ; nous devons surtout V celte protection à cette classe d'hommes qui, n'ayant de >: propriété que celle de leur travail et de leur industrie , » ont d'autant plus besoin d'employer, dans toute leur » étendue, les seules ressources qu'ils aient pour sub» » sister. »

* Je sais qu'il y a des gens qui ne veulent pas qu'on admette l'eiistenee d'autres droits que ceux qui sont ëcrits dans la loi. Mais c'est là une maxime da matérialisme politique , qui ne saurait être soutenue rationnellement. « La loi r de l'borome , dit a?ec raison Al. Rossi , ne crée pas le droit ; elle le déclare r si cIIp est juste. «

THKORIË SOGIKTAIRK. :U3

Turgot, malheureasement pour le peuple, plus malheureusement encore pour le monarque dans la bouche duquel il mettait ce généreux langage , Turgot ignorait le moyen d'assurer Texercice du droit sacré qu^il constatait ainsi solennellement ; car il ne suffisait pas pour cela , tant s'en faut, d*ai)olir les entraves qu'opposaient à la liberté du travail les corporations anciennes, fondées sur le privilège et sur Texclusion ; il fallait organiser cette liberté par l'institution des corporations nouvelles, d'ordre sériaire, et ouvertes à tous suivant leurs aptitudes. C'eût été sortir de la période civilisée. — Mais reprenons l'examen de révolution successive de cette période sociale.

Quelque radicalement vicieuse que soit la Civilisation, il arrive un moment où ses bonnes propriétés sont pleinement développées, sans que les autres aient encore acquis toute leur malfaisance. Ce moment de la Civilisation en est I'afooée, dont nous ne saurions mieux faire apprécier la formule, qu'en reproduisant le passage suivant d'un article de M. Abel Transon , publié dans le journal la Bé^ forme industrielle y n" du 11 janvier 1833 :

t La détermination des ge'.*mes et caractères de Fapogée est uii des exemples les plus frappants de la sagacité avec laquelle M. Fourier dégage toujours les faits primordiaux du milieu des faits secondaires.

« En effet , le résultat providentiel de la civilisation , c'est de créer les sciences et la grande industrie, sans lesquelles il serait impossible de constituer Vassociation. Mais pour que le trésor des sciences acquises se conserve , et pour qu'il s'augmente le plus rapidement possible , et pour que la vérité soit à la portée de tons , il &llait qu'entre les points du globe les plus éloignés, des communications fussent établies. Aussi longtemps que l'art nautique n'était pas connu , la science demeurait donc très -imparfaite et ses progrès peu assurés (peut* être devrait-on généraliser l'expression de M. Fourier en disant , an lien d'art nanti* que : mûyêni de communication). Et quant au secpnd germe de l'apogée, il est certain que l'industrie, entendue daq soii «eos^

technologique , n a pas de consfitation régulière avant Fétabliasement de la chimie expérimentale. C'est la chimie seule qui peut maintenir et perfectionner d'une manière systématique les procédés des arts.

1 L'établissement de la chimie et celui des moyens de communication étaient donc les faits matériels à accomplir , «vant de procéder an remplacement de l'ordre incohérent ou civilisé.

« Après cela, comme l'APOGiéE, outre les ressorts qui rendent possible la transformation sociale, doit contenir, comme propriétés caractéristiques , les faits généraux qui engendrent la décadence si on ne sait pas s'élever à une période supérieure , il fallait déterminer ces faits caractéristiques. Par rapport à la civilisation, il est facile de comprendre pourquoi M. Fourier a indiqué les déhoisements et les emprunts fiscaux,

1 En eflet, la décadence sera double : il y aura décadence matérielle et décadence politique.

1 La décadence matérielle, c'est la détérioration des climatnres qu'à la longue la civilisation produit inévitablement II est bien vrai qu'à l'origine la civilisation améliore les climats en défrichant les forêts, ouvrant des issues aux eaux stagnantes, etc. Mais au delà d'un certain terme, l'exploitation incohérente et l'opposition toujours croissante de l'intérêt individuel avec l'intérêt général amènent un bouleversement dans le système naturel des cultures. Le déboisement des forêts sur les hauteurs est l'expression la plus saillante de désordre , parce qu'il ruine complètement le régime des eaux , en détruisant les agents que la nature emploie pour soutirer d'une manière continue l'humidité de l'atmosphère. Aussi voyons-nous nos vallées les plus importantes, la Loire et la Garonne , soumises à des alternatives d'aridité extrême et de débordement qui ruinent le cultivateur.

« V emprunt ^ cette nécessité de la civilisation moderne, est l'acheminement le plus direct à la féodalité industrielle, et par conséquent une cause essentielle de décadence politique. »

Notre Civilisation actuelle de France et d'Angleterre est une 3' pbase avancée. Elle en a développé les deux germes : esprit mercantile et fiscal, compagnies actionnaires^ au point de rendre imminente \h féodalité industrielle , carac-

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tëre pivotai de la 4*^ phase. On conçoit comment ces deux germes , en assurant de plus en plus la victoire aux grands capitaux dans la lutte établie sous le nom de concurrence, préparent Tavénement de cette autre féodalité de F usine et du coffre-fort, qui sera pour les derniers temps de la Civilisation ce que fut pour les premiers la féodalité de caslel. Le monopole maritime, ou haut monopole commercial, est tellement caractéristique de la 3' phase, qu*il devient alors Tobjet principal de la guerre et de la diplomatie (eM-il besoin de rappeler TAngleterre soldant de son or les coalitions contre TEmpire?). Le commerce anarchiqtte^ avec ses fraudes de toute espèce , accompagne la 3* phase dont les illusions portent sur Yéconomie politique. On sait les^ merveilles promises aux nations, et Ton commence ^ s* apercevoir des tristes résultats de la libre concurrence, du laissez-faire f laissez-passer, et autres recettes économiques.

Voici la 4* phase qui fera justice de ces désordres, prônés par les économistes , et dont tout le monde commence enfin à être dégoûté. Mais elle eh fera justice à la façon civilisée, c* est-à-dire qu*elle les remplacera par des abus d'un autre genre. Après avoir monopolisé le commerce et la fabrication , ce qu'ils sont en bon train de faire, les gros capitalistes songeraient à monopoliser F agriculture qu'ils ont dédaignée jusqu'ici, parce que les bénéfices qu'elle procure sont trop minces, et qu'ils avaient une plus riche proie à dévorer d'abord*. Mais le moment viendra où, tous les capitaux à leur disposition ne 'trouvant plus em-

I L'action absorbante dei capitaux est on fait que les économistes les plus disposés k juger favorablement l'état social actuel sont bien obligés de constater, u Les petits capitaux , dit M. Rossi , ne peuvent se défendre dans leur lutte n inégale avec les grands capitaux qu'à l'aide de l'association : c'est là leur » arme et leur égide. <> Et le même professeur ajoute : ■• En serait-il de mémo » des propriétés foncières? Cela est possible. Comme l'association peut aussi » être appliquée à la culture de la terre , pourquoi imaginer que la gravité du n mal ne suggérera pas l'idée du remède? » (Court d'économie pol.. â'^sem. , pag. 76.77.)

im svjcomv. partie.

ploi dans les deux premières industries, ils en reporteront une partie sur la troisième qui manque d'argent et n'en peut obtenir que difficilement aujourd'hui. Voici comment à peu près les choses se passeront, à supposer que la période civilisée suive régulièrement tout son cours.

I^es princes de la finance ne vont pas se présenter directement pour acheter le sol ou bien le prendre à bail, afin de le faire exploiter à leur compte par grandes entreprises. Le petit propriétaire ne se laisserait de cette façon déposséder à aucun prix. Mais ils feront la banque rurale ; ils avanceront des fonds, à un taux raisonnable, aux cuirtivateurs, souvent obligés aujourd'hui de passer par les mains de l'usurier. L'institution paraîtra donc à ceux-ci un bienfait véritable, et ils ne craindront pas d'y recourir* C^est ainsi que, tout en améliorant leurs terres, ils s'endetteront néanmoins de plu3 en plus , et se verront enfin forcés de les céder à leurs créanciers pour s'acquitter. Ces établissements de crédit auraient de l'analogie avec les Monts-de-piété; ils seraient, sauf intervention du gouvernement, des espèces de Monts-de-piété ruraux; voilà pourquoi Fourier désigne cette dernière institution comme germe simple de la 4^ phase.

Les maitrUes en nombre fixe (germe composé) résulteront , et de la marche même du mouvement industriel , et du besoin d'opposer une digue à l'anarchie commerciale et aux désordres toujours croissants qui en sont la suite : falsifications, agiotage, banqueroutes, etc. Fourier donne quelques indices sur le mode à suivre pour établir cette mesure, injuste en elle-mcme sans doute, mais qui deviendra une nécessité contre des fléaux bien autrement désastreux pour le corps social , qu'une atteinte de plus ou de moins au principe de l'égalité ou même de l'équité, dont il n'existe pas l'ombre en Civilisation, (c La maîtrise, dit-il, ne doit jamais être limitée en nombre ni, exclusive ; il faut seulement, par une patente croissante, éliminer de

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certaines professions tont le superflu numérique et tous ceux qui ne présenteraient pas des ressources pour coopérer à la solidarité qui doit être le but du gouvernement. Elle doit s'appliquer aux classes passibles de banqueroute, aux marchands et fabricants. — Tant que le corps social con-^ fie à des marchands son revenu annuel, son capital même, il doit exiger d'eux une garantie solidaire, n (N. M. ind., p. 508.)

L'opération ainsi conseillée devient un engrenage en Garantisme (6* période) ; mais n'oublions pas que nous n'en sommes encore , dans notre analyse , qu'à la 4* phase de Civilisation.

A mesure que le sol serait envahi par les compagnies actionnaires fondatrices des banques rurales , elles créeraient y pour son exploitation , de grandes fermes , où les paysans, dépossédés de leurs petites propriétés, viendraient travailler moyennant salaire, comme font les ouvriers dans nos usines et manufactures. Cette sitoation, qui tendrait rapidement à se généraliser pour les masses, les constituerait dans un véritable état de servage, non plus indivis duel, mais collectif. « Les deux premières phases de Civili- » sation, écrivait Fourier dès 1807, opèrent la diminution » des servitudes personnelles ou directes. Les deux der- » nières phases opèrent l'accroissement des servitudes col- T) leclives ou indirectes. » {Théorie des quatre mout\)

Déjà beaucoup de nos grands établissements industriels sont montés par actions. 11 en serait de même des fermes dont nous parlons plus haut. Le système actionnaire peut seul préserver celles-ci du démembrement qui, avec le mode actuel de possession du sol, serait l'inévitable résultat des successions et autres mutations de propriétaires.

Par suite du mouvement que nous venons de décrire, et qui est déjà manifeste dans la 3* phase de Civilisation oii la société actuelle est fâcheusement retenue , les propriétés industrielles et (crritoriales se concenlrent datiè V«,% Wka!\w^

;n8 SECONDE PARTIE.

d*une minorité, qui seule a la puissance politique en même temps que la richesse. Comme tout cela se serait , en majeure partie, opéré au nom du principe de Fassociation , et que néanmoins l'association véritable n'existerait nullement, puisqu'il n'y aurait d'associés que les capitalistes, les travailleurs restant à l'état de salariés , l'on conçoit que Fourier caractérise, ainsi qu'il l'a fait, les illusions de cette époque : lUusions en association,

La population ouvrière aurait cependant gagné, à ce régime féodal, des conditions d'existence plus assurées que celles qui lui sont faites actuellement par notre régime de concurrence anarchique. La minorité possédante et maltresse ne tarderait pas à prendre, même par calcul d'intérêt, quelques mesures favorables au grand nombre, et l'on entrerait dans la voie des solidarités et garanties sociales qui, lorsqu'elles seraient généralisées, constitueraient la 6' période , état aussi supérieur à la Civilisation que celleci peut Tétre à la Barbarie.

Comme toute loi du même genre, la formula des quatre phases de la Civilisation n'est rigoureuse que dans sa généralité. L'organisation sociale d'un peuple, en quelque phase très -distincte d'ailleurs, qu'on l'examine, présente toujours un certain nombre de caractères empruntés des autres phases et particulièrement des phases contigués. Cela dérive de la nature même du mouvement social , où rien ne se fait brusquement et tout d'une pièce. La même remarque s'applique par conséquent à la formule des périodes. Ainsi, par exemple, la Civilisation païenne avait retenu un des caractères de la période barbare , l'esclavage des travailleurs.

Voyons si ces formules de Fourier ne sont qu'un obscur et inutile grimoire , comme l'irréflexion et l'ignorance se plaisent à le répéter, ou si elles peuvent, au contraire, jeter de prime abord un jour éclatant sur les faits qui nous

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entourent , sur les phénomènes d'ordre politique et social dont nous sommes témoins.

« Il est facile de voir, dit M. Considérant, que F état actuel de la France est une Civilisation de 3*^ phase , fortement cramponnée encore aux illusions et disputes démocratiques de 2® phase, ce qui complique la position et augmente le danger. »

Cette donnée admise , jugeons d*aprës la formule les diverses tendances des partis au milieu de notre Société.

Ce qu'on a nommé, dans ce» derniers temps, la politique des intérêts matériels, qui appartient plus particulièrement au juste-milieu intelligent et actif, nous pousse vers la 4' phase de Civilisation (féodalité industrielle'). Malgré leurs prétentions au progrès , l'opposition de gauche et la fraction du parti républicain qui est restée exclusivement politique tendent Tune et l'autre à faire rétrograder le mouvement social vers la 2* phase (illusions en liberté). Le parti légitimiste enfin nous reporte vers la première (féodalité nobiliaire, illusions chevaleresques). Les efforts de ce dernier parti étaient, quand il se trouvait au pouvoir, bien plus franchement dirigés vers ce but qu'ils n'ont paru l'être depuis. Il n'est pas rare de le vok aujourd'hui, par les organes qu'il a dans la Presse, se faire luimême le champion des idées de liberté et de progrès qui l'ont renversé du gouvernement de la Société ; mais ce n'est là qu'une tactique de circonstance : sous le masque dont certains de ces journaux ont voulu l'affubler, afin de lui reconcilier par surprise, par supercherie, disons le mot, l'opinion de notre époque, le parti légitimiste est toujours rcconnaissable aux traits qu'il a gardés de la première phase, pendant laquelle il fut tout-puissant , et qu'il cherchera toujours bien vainement, hélas! à reconstruire. De là encore son affinité, plus grande que celle d'aucun autre

' Ces observations sont à la date de 1839 , rpoqne à laquelle fut publiée la première édition de l'ouvrage.

350 SECDXDE PARTIE.

parti , avec T esprit clérical ou théocratiqne. La Théocratie est caractère de transition entre Fétat barbare et )a première phase de Fétat civilise.

Les caractères permanents de la Civilisation y ceux qui appartiennent à toute la période, exigeraient une étude pour le moins aussi étendue que celle que nous avons faite sur les caractères successifs des quatre phases. Ce travail ne saurait trouver place ici avec les développements nécessaires. Nous renvoyons le lecteur aux ouvrages de Fourier, notamment au iVcmv. Monde industriel, ch. 51 et suiv.

11 faut se rappeler d'ailleurs, en thèse générale, que la Civilisation, comme toutes les périodes subversives (à mé-> liages morcelés ou familiaux), demeure pendant la durée entière de son cours sous Vinfluence des neuf fléaux limbiqnes : indigence, fourberie, oppression, carnage, intempéries outrées, maladies provoquées, cercle vicieux, égoïsme général et duplicité d'action , qui sont caractères permanents de Tenfance sociale. Les formes diverses que ces fléaux revêtent sont ce qui constitue les caractères particuliers de chacune des périodes subversives.

Dans notre Société civilisée, par exemple, \îi duplicité d'action donne lieu à des résultats fort bizarres. « Partout, » fait remarquer Fourier, « on voit chaque classe intéressée . h souhaiter le mal des autres, Fintérét individuel en con* tradiction avec Fintérét collectif. L'homme de loi désire que la discorde s'établisse dans toutes les riches familles et y crée de bons procès; le médecin ne souhaite à ses concitoyens que bonnes fièvres et bons catarrhes^ ; le militaire

' Loin do nous assurément l'intention de dire que tel soit on réalité le vœu du médecin. A Dieu ne plaise que nous imputions cet indigne et odieux sentiment aax membres d'une profeMÏon qni se distingue en général par son dévouement à l'humanité, non moins que par ses lumières. Ce serait, nous le savons , calomnier nos confrères comme nons-meme. Mais il n'en demeure pas moius certain, qu'à ne consulter que son intérêt, et s'il pouvait être jamais entièrement dépouillé de ces généreuses sympathies que développent si éminem ment, au contraire, les étudrs et les occupations médicales, il n'en est pas moins

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souhaite une bonne guerre, qui fasse luer moitié des camarades afin de procurer de Tavancement; Faccapareur veut une honne famine qui élève le prix du pain au double et au triple; item du marchand de vin, qui ne souhaite que bonnes grêles sur les vendanges , et bonnes gelées sur les bourgeons ; Tarchitecte , le maçon , le charpentier désirent un bon incendie , qui consume une centaine de mair sons pour activer leur négoce. »

C*est sur ce vice fondamental, sur ces antinomies de la Civilisation que portent les éloquentes diatribes de Rous« seau contre la Société :

a Qu*on admire tant qu^on voudra la société humaine, il n^en sera pas moins vrai qu elle porte nécessairement les hommes à s*entre-haïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement des services apparents et à se faire en effet tous les maux, imaginables. Que peut-on penser d^un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la société, et où chacun

certain , dis-je , que le médecin serait porté à désirer toot aotre chose qne de voir ses concitoycus jouir constamment et sans aocvne exception d'une santé florissante.

La position civilisée . celle où notre société place le plus généraleinent lot individus les uni à l'égard des autres , est partout tellement fausse . qu'il en résulte qu'un médecin délicat n'ose pas toujours faire à ses malades autant de visites qu'il le croirait utile. Pour faire bien discerner ce qu'il faut entendre par la fotition civilisée^ nous dirons qu'elle n'est déjà plus celle on se trouve, à l'égard de ses malades de l'hApital , le médecin chargé d'un service public dans un de ces établissements ; encore moins celle du médecin vis-à-vis des familles qui reçoivent ses soins par abonnemani fixe. Ces deux dernières dispositions se rattachent à l'ordre garantiste et sociétaire. L'institution des hôpitaux est contraire an mécanisme général de la civilisation , qui a pour pivot le morcellement domestique , et suivant lequel chacun doit être traité chex soi, en famille.

Un mot d'observation encore à propos de la citation qui donne lieu à cette note. Chose étrange ! ceux qui soutiennent contre nous que la nature humaine est essentiellement mauvaise , et que nous rêvons une chimère en croyant à la bonté native de tous les penchants de l'homme , ces gens-là aont les mêmes qui se scandalisent quand nous faisons ressortir ce qui résulte pour chacun de l'état d'hostilité où le constitue , par rapport à la masse , la position que loi fait la société actuelle , et quand nous osons soupçonner , qu'ayant ainsi toujours intérêt au mal d'autrui , l'on pourrait bien finir quelquefois par le souhaiter, par s'en accommoder du moins asseï facilement.

trouve son compte dans le malheur d^ autrui? Il n^y a peutêtre pas un homme aisé à qui des héritiers avides, et surtout ses propres enfants , ne souhaitent la mort en secret ; pas an vaisseau en mer dont le naufrage ne soit une bonne nouvelle pour quelque négociant; pas une maison qu*un débiteur de mauvaise foi ne voulût voir brûler avec tous les papiers qu^elIe contient; pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins. C'est ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos semblables , et que la perte de Tun fait presque toujours la prospérité de Tautre. Mais ce qu'il y a de plus dangereux encore, c'est que les calamités publiques font l'attente et l'espoir d'une multitude de particuliers; les uns veulent des maladies, d'autres la mortalité, d'autres la guerre, d'autres la famine. J'ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d'une'année fertile... Qu'on pénètre donc, au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance, ce qui se passe au fond des cœurs, et qu'on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement , et où ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt Si l'on me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres, je répliquerai que cela serait fort bien s'il ne gagnait encore plus à leur nuire. Il n'y a point de profit légitime qui ne soit surpassé par celui qu'on peut faire illégitimement, et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne s'agit donc que de s'assurer l'impunité, et c'est à quoi les puissants emploient toutes leurs forces , et les faibles toutes leurs ruses. » (Discours sur V origine et les fondements de l'inégalité^ note 9.)

Voilà donc le bel ordre que vous prenez sous votre protection, dont vous vous glorifiez d'être les soutiens, vertueux adversaires du socialisme !

Mais n'est-ce donc pas une infernale combinaison que

celle qui pousse incessamment chaque membre de la Sociélé à désirer, à pratiquer le mal? N'est-ce pas un monde vraiment à rebours que celui où les choses sont ainsi arrangées , que le succès, la fortune des uns se trouvent à peu près constamment dans les revers , dans la ruine des autres, et Pavantage de l'individu dans ce qui nuit à la masse? D'où la lutte inévitable, la conspiration incessaiite d'une fraction du corps social contre toute innovation utile à l'ensemble. Nous en citons un exemple historique pris entre mille autres du même genre :

Un ouvrier serrurier de Basse-Normandie remit à Golbert une paire de bas de soie faite au métier, pour la présenter à Louis XIV. Les bonnetiers, alarmés de cette découverte, gagnèrent un valet de chambre qui donna plu-^ sieurs coups de ciseaux dans les mailles, de sorte que le roi chaussant ces bas, les mailles coupées firent autant de trous, ce qui lui fît rejeter l'invention. L'ouvrier rebuté se rendit en Angleterre, où il fut très-bien accueilli.

Voilà quelques effets de l'un des caractères permanents de la Civilisation : contrariété êtes intérêts. D'autres caractères odieux, qui se retrouvent pareillement dans toute la période, sont énçrgiquement retracés dans certains dictons populaires : ainsi La pierre va toujours au tas, pour indiquer le mode injuste de répartition des avantages de toute espèce ; ligue des gros voleurs pour faire pendre les petits. Sully s'était bien aperçu que les formes judiciaires employées pour la recherche des traitants ne servaient qu'à prendre les petits larronneaux. Cette impuissance relative des lois était déjà signalée par un philosophe de l'antiquité (Anacharsis, le Scythe) qui disait: » Les lois sont semblables aux toiles d'araignée, qui n'arrêtent que les petites mouches et sont rompues par. les grosses. » Suivant Linguet (Théorie des droits civils)^ u elles tendent à mettre celui qui possède du superflu à l'abri des attaques de celui qui n'a pas le nécessaire. C'est là leur vérU.Q.lA%

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esprit. Elles soot en quelque sorte une conspiration contre la plus nombreuse partie du genre humain. »

Un grand nombre de fables de La Fontaine, k Jjoup et rAgnfqu, le Corieau et le Renard, la Cigale etlaFourmi, l'Homme et la Couleuvre, le Bouc et le Renard, le Pot 4e terre et le Pot de fer, etc. , etc. , contre la moralité desquelles se révoltait la droiture candide de Jean -Jacques, peignent très-bien aussi certains ressorts et effets du mécanisme civilisé ^ Si ce n*est pas là de la morale trës-éçtifiante, c*est du moins de la vraie politique civilisée. A notre avis, du reste, c'est dans le sens large et fécond d^une critique de la fprme sociale, plutôt que dans le sens étroit et stérile d'upe critique des individus , qu'il faut entendre ces admirables apologues, si Ton veut en tirer des leçons utiles et qui se puissent justifier aux yeu:i^ de la morale.

Ne quittons pas ce sujet sans citer quelques-uns de ces caractères permanents de la Civilisation, signalés par Fourier.

' u 11 faat, » dit l'auteur A' Emile, « une morale en action et une en paroles dans la «ociëlé, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme où on la laisse ; l'autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfants , et dans ses contes pour les mères ; le même auteur suffit à tout. »

Jean-Jacques a beau dire , il u'empècbera pas qu'on estime toujours autant l'ami de madame de La Sablière que l'amant indiscret de cette bonne madame de V'arens.

Mais voilà, dès qu'on se met à moraliser, avec quelle charité' on juge autrui ! L'auteur de la Sont lie UéloUs et des Confessions n'a pas été plus épargné qu'un autre sous ce rapport. Qu'on applique aux poètes de tous les temps cette justice du UoraUsme, et il ne s'en trouvera pas un qui n'ait mérité le pilori , depuis Anacréon . Horace et Tibnlle , jusques à notre André Ghénicr qui veut . rabominable homme ! '

« Que let écrits , enfants de sa jeuneaie .

» Soient un eode d'amour , de pUinr , de tendresse. »

Ailes . ailes . pédants de la morale , vous ne parviendres pas à flétrir dans la conscience de l'humanité toutes ces âmes d'élite qui ont modulé sur ce tbèf^e délicieux. Les poètes ont pour eux la nature et le bon sens aussi bien que le génie : leurs doux chants prévaudront contre vos arrâts anMères , car le verbe inspiré des poètes est aussi le verbe de Dieu.

THEORIE SOCIETAIRE. :m5

1. Minorité d'esclaves armés contenant une majorité d'esclaves désarmés.

Dure vérité, plus brutalement encore exprimée par de Maistre , lorsqu'il dit que le bourreau est la clef de voûte et la pierre angulaire de la Société.

2. Ègoisme obligé par insolidarité des masses. Autrement dit : Chacun pour soi.

Les faits de chaque jour rendent superflu tout commentaire à cet égard.

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