MAUVAISE CRITIQUE ET RONS EXEMPLES
Si, après avoir exposé la Théorie sociétaire, je devais passer en revue tout ce qu'on a élevé contre elle d'objections, qui, la plupart du temps, passent à côté sans l'atteindre ; tout ce qu'on a débité à son sujet d'inepties pour avoir voulu en parler sans la connaître, il me faudrait doubler et tripler ce volume. Je ne saurais m'engager dans une semblable tâche.
Voici pourtant, comme échantillon, une appréciation toute fraîche : elle émane d'un membre de la cour de cassation, d'un homme érudit qui a beaucoup d'autorité parmi les jurisconsultes.
M. Troplong, dans la préface de son ouvrage sur les Sociétés civile et commerciale, préface qui fut publiée par anticipation dans quelques journaux , 8' exprime ainsi qu'il suit sur le compte de Fouricr cl «le sa Tli(^ori(î :
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t Charles Foarier a imagine one théorie sociétaire dont Teflet serait de réaliser, au sein du phalanstère, une association intégrale, qui ferait disparaître la concurrence et les collisions, et unirait les passions, les goûts, les sentiments, les intérêts et les travaux. De pareilles exagérations sont déplorahles. L'association est une puissance considérable , sans doute ; mais elle n'est pas la seule à laquelle l'homme veuille obéir, et ce serait une témérité de sa part de chercher à abolir les autres mobiles de l'humanité. Or, l'indépendance individuelle, la personnalité libre, l'action isolée de l'individu, sont aussi des besoins qui, dans une certaine mesure et dans certaines conditions données, ont droit k être respectés et satisfaits. «
Cette critique du savant jurisconsulte a pour objet, à la vérité, les systèmes de Saint-Simon et d'Owen, qu'il vient également de mentionner, aussi bien que la théorie de Fourier elle-même. Mais en tant qu'elle s'adresse à la théorie sociétaire, cette critique, il est aisé de le voir, ne contient pas un seul mot qui ne porte complètement à faux. Car quel est celui des mobiles de rhumanité que l'association phalanstcrienne- supprime, à part la crainte de mourir de faim . vil ressort qui, dans ce régime, ne sera plus nécessaire pour faire travailler le peuple? Fit ne voit-on pas déjà que les gens qui déploient le plus d'activité, et l'activité la plus productive, ne sont pas du tout ceux-là sur qui pèse une pareille angoisse? Quant à V indépendance et à la personnalité libre, on oublie qu'il n'y en a pas l'ombre, dans l'état actuel , pour toute l'immense classe des travailleurs qui ne sont pas propriétaires du capital au moyen duquel s'exerce leur industrie. Oii y a-t-il aujourd'hui , pour l'homme du peuple laborieux, sous le rapport de \b. faculté (Taction , des garanties comparables à celles que lui offre l'état sociétaire , qui n'interdit pas même l'action isolée, si l'individu la préfère ; qui la protège au contraire et la dégage de tout ce qui pourrait la gêner, lorsqu'il s'agit do ces œuvres de la méditation pour lesquelles sont nécessaires le recueillement et la solitude?
Mais, au lieu de prolonger une polémique bien inutile, je me hâte d'emprunter à l'ouvrage de M. Troplong une citation pleine d'intérêt sous le point de vue de notre thèse à nous, partisans de l'Association. 1/auteur parle de ces sociétés que formaient, au moyen âge , les familles agricoles de mainmorte.
« ToQS, vieux ou enfants, hommes ou femmes, mariés ou eélibataîres, restent de père en fils dans ces sociétés patriarcales, et ont part au pain, au sel et à la caisse commune : ceux-ci pour lesservices qu'ils ont rendus ; ceux-là pour les services qu'ils rendront un jour ; les autres pour les services qu'ils rendent actuellement à la communauté. Le pain est l'eroblème de ces sociétés rustiques ; voilà pourquoi les membres en sont appelés compani, c'est-à-dire mangeant leur pain ensemble, ainsi que l'enseigne Pasquier < ; et leur réunion porte souvent le nom de compagnie dans les textes des coutumes. Aussi, quand ils conçoivent le triste dessein de se séparer , le plus vieux d'entre eux , conformément à la formule de dissolution consacrée , prend un couteau et partage le grand pain en divers chanteaux.
« Le régime de ces associations était énergique , le temps, la mort ne les dissolvaient pas. Elles se continuaient de générations en générations , sous la protection du seigneur intéressé à leur conservation. Elles avaient aussi un chef élu, un maître : le chef du chanteau. Ce chef obligeait tous les membres de l'association par ses actes d'administration Il contractait, sous une véritable raison sociale : un tel et ses comparsonniers ou personniers.
t Ces sociétés étaient universelles de gains. Chacun conférait son revenu, son travail, son industrie ; et tous les profits du labeur commun formaient une masse appartenant à l'association. Mais les associés ne confondaient pas la propriété des biens qui leur arrivaient à titre lucratif; et chacun était tenu de supporter sur sa part indivise certaines charges propres et personnelles, comme de doter les filles.
« Quelle peut être l'origine de ces associations , qui , je le répète, couvraient le sol de la France féodale, et procuraient aux gens de mainmorte celte sorte de force que donne l'esprit de famille, cette sorte d'allégement et de bien-être qui est la conséquence du travail commun?...
X L'industrie agricole, sur laquelle reposait presque tout le système financier de la féodalité, demande un grand nombre de bras,
* Déjà une expression équivalente à celle rappelée ici par M. Tioplong, était nsilée olicz les Anciens. On lit à ce sujet dans la Politique (TAristole :
- I/association qui se forme pour subvenir aux besoins de tons les jours, est la ramillc, composée de ceux que (iharondas appelle homosipi/cns , cvs[-h-i]\vi' ti\anl des mêmes provisions. - (De 'r'.r.vr,. armoire où l'on snrre le pain.)
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et les 8ei<;neur8 pensèrent qae l'agriculture serait bien plus florissante, si la vie commune et l'association héréditaire des serfs immobilisaient sur leurs domaines ces races inépuisables de travailleurs. D'ailleurs, c'était un moyen d'éviter la confusion des redevances, opérée par le fractionnement des ténements en pièces et lopins. Ils exigèrent donc à leur tour que leurs gens de mainmorte vécussent dans l'état de société agricole ; et ce n'est qu'à cette condition qu'ils firent le sacrifice de leur droit de réversion.
« Ce second point de vue a été exposé par Coquille, d'une manière si ingénieuse et si pittoresque, que l'on me saura gr.é de citer ses paroles.
f — Selon l'ancien établissement du ménage des champs, en ce « pays du Nivernais, lequel ménage des champs est le vrai siège « et origine de bourdelages , plusieurs personnes doivent être t assemblées en une famille pour démener le ménage, qui est fort 1 laborieux et consiste en plusieurs fonctions en ce pays, qui, de 1 soi , est de culture malaisée ; les uns , servant pour labourer et « pour toucher les bœufs, animaux tardifs ; et communément faut t que les charrues soient traînées de six bœufs; les autres , pour f mener les vaches et les juments aux champs; les autres, pour
* mener les brebis et les moutons ; les autres , pour conduire les If porcs. Ces familles, ainsi composées de plusieurs personnes, v qui, toutes, sont employées chacune selon son âge, sexe et 1 moyens, sont régies par un seul, qui se nomme maure de cotn^
* munauté, ^lv à cette charge par les autres, lequel commande « à tous les autres, va aux affaires qui se présentent ès-villes ou V ès-foires et ailleurs, a pouvoir d'obliger ses parsonniers en chof ses mobiliaires qui concernent le fait de la communauté ; et lui
* seul est nommé* ès-rôles des tailles et subsides.
V Par ces arguments se peut connaître que ces communautés » sont vraies familles et collèges, qui, par considération de fin- » tellect, sont comme un corps composé de plusieurs membres ; » combien que ces membres sont séparés l'un de l'autre. Mais , ï par fraternité , amitié et liaiso.v écoxomique , font un seul » corps.
V En ces communautés, on fait compte des enfants qui ne savent t encore rien faire, par l'espérance qu'on a qu'à l'avenir ils fe-
* ront ; on fait compte de ceux qui sont en vigueur d'âge, pour » ce qu'ils font; on fait compte des vieux, et pour le conseil, et
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» pour la souvenance qu'on a qu'ils ont bien fait; et ainsi de t tous âges et de toutes façons, ils s^entretiennent comme an 9 corps politique, qui, par subrogation, doit durer toujours.
X Or, parce que la vraie et certaine ruine de ces maiaona de 9 village est quand elles se partagent et se séparent, par les ant ciennes lois de ce pays ^ tant es -ménages et familles des gens 1 serfs, qu'ès-ménages dont les héritages sont tenus en bourde^ V lages, a été constitué pour les retenir en communauté, que » ceux qui ne seraient en la communauté ne succéderaient aux * autres, et on ne leur succéderait pas. »
ProQtez donc, savants commentateurs des temps passés, profitez de ces lueurs de bon sens que vous offre leur histoire. Prenez modèle sur les sages institutions qu ils avaient ébauchées et dont il reste à peine quelques vestiges, encore remarquables toutefois par quelques-unes des bienfaisantes propriétés de T Association.
L'on a beaucoup parlé, il y a deux ans, de la société des Jault, découverte dans le Berry par M. Dupin aîné. Une autre grande société familiale du même genre, celle des Guitard-Sinon, avait été observée par M. de Chateaubriand dans les environs deThiers, en 1805. « Elle ressemblait , dit-il, à un ancien clan d'Ecosse, v ( Voyage à Clermont. ] — Mais à quoi servent les investigations sur le passé , si nous ne savons en tirer aucun parti pour le règlement du présent et de l'avenir?
Vl\ DES notes DR LA SECONDE PARTIE.