‹ Fourier; sa vie et sa théorieChapitre 10 sur 66 · ET DU CAPITAL · texte numérisé non relu

ET DU CAPITAL

L'homme qui conçut l'idée de ce socialisme salutaire et sauveur; qui l'a, seul, au milieu des occupations les plus vulgaires, élaborée et amenée à l'état de théorie vraiment scientifique, susceptible de vérification expérimentale; cet homme, du fond de son obscurité, tournait aussi parfois son regard vers le grand drame politique dont l'Europe était le théâtre au commencement de ce siècle. Non pas qu'il trouvât précisément à son gré la pièce qui se jouait à grand renfort de coups de canon et de fanfares guerrières. Mais, puisque, pour le malheur des peuples, les chefs d'État et les cabinets étaient pos-

xiiv PRÉFACE.

sédés de la fureur de batailler, il eût désiré, lui, qu*iis le fissent ea vue d'un grand but.

Ce but, Fourier le plaçait dans Punité politique et administrative de l'Europe à établir : unité qui deviendrait, par une conséquence forcée, l'unité même du globe ; car les peuples barbares et sauvages n'auraient évidemment aucun moyen de résister à la puissance qui concentrerait dans ses mains toutes les forces de la civilisation européenne.

Comme indice d'une telle éventualité, Fourier, en i803, signalait l'imminence de la formation d'un triumvirat, c'est-à-dire de la réduction des États du continent européen à trois grands États prépondérants. Or, Fissue de tout triumvirat étant d'abord ledépouillemenf, Texécution d'un des trois membres qui le clomposent, soif par le concert des deux autres, soit par l'un d'eux isolément, puis la lutte à mort des deux rivaux survivants, il s'ensuivait que,' dans un laps de temps assez court, il nedevait plus rester qu'un maître unique de l'Europe et du monde.

Tel était le thème d'un article que Fourier publia, le 25 frimaire anXII (17 décembre 1803), dans le Bulletin de Lyon ^ sous ce tili-e : TriumvM continental et paix perpétuelle sous trente aiis, — Voyez ci-après Vie de Fourier^ p. 53.

PRÉFACE

Les événements ne tardèrent pas à réaliser à la lettre, — l'augure de paix toutefois excepté, — les prévisions que Tauteur de l'article avait émises. Mais ce qu'il y a de frappant surtout, c'est de voir, à l'heure qu'il est, les événements d'hier, l'issue, par exemple, de la guerre de 4870, si funeste à la France, ramener, avec une interversion des rôles, il est vrai, ramener, dis-je, une situation respective des grandes puissances toute semblable à celle annoncée par Fourier en 1803, et qui, conformément à ses indications, se dessina et se caractérisa successivement danç les années 1807, 1809 et 1812.

Si l'unité de gouvernement pouvait s'établir en Europe, il saute aux yeux que d'immenses avantages en résulteraient pour les peuples. En premier lieu, la suppression de tous les armements ruineux qui les épuisent dans Potat actuel de défiancé réciproque, armements qui n'auraient plus de raison d'être ; une troupe de police suffirait partout. Les budgets, réduits d'un bon tiers, feraient une bien plus large part à l'éducation et à tous les travaux d'utilité publique. L'usage universalisé des mômes signes monétaires et typographiques, du même calendrier, du même système de poids et mesures, etc., faciliterait dans une proportion

\xvi . PKEFAGE.

énorme les rapports de tout genre entre los peuples.

L'unité, concluait Fourier, pourra seule donner au genre humain la paix et le bien-être. — Si donc elle ne peut résulter, ce qui serait assurément beaucoup plus désirable, d'une entente commune des États pour la formation d'une autorité collective, d'un tribunal d'arbitrage ou Congrès, investi du droit de juger les difiFéronds qui s'élèveraient entre les puissances; si l'unité, eu un mot, ne surgit pas d'une fédération vofontaire des États, mieux vaut encore y marcher par les voies douloureuses et sanglantes de la conquête que de rester éternellement dans la situation ainsi définie par Kant : « La liberté barbare des États » , chacun d'eux s'arrogeant le droit de se faire justice par lui-même et d'employer, quand et comme il lui-plaît, la force des armes pour le redressement de ses griefs (1).

» La conquête, écrivait Fourier, est une voie odieuse; mais elle est encore meilleure qu'une prétendue philanthropie qui, n'établissant point de lien unitaire, laisse les peuples, dans un état

(1) Idée d'une histoire universelle au point de vue de V humanité. Opuscule de Kant, 1784. Septième proposition dont voici Ténoncé : « Le problème d'une parfaite constitution sociale implique le problème d'une constitution régulière des ropports internationaux, et ne peut être résolu sans que celui-ci le soit. « Traduit par K.Littré.

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de guerre périodique, où les paix partielles ne sont que des trêves. — Si Ton ne guerroyé paspour le sceptre du globe, on guerroyera pour d'autres sujets, et combats pour combats, ne vaut-il pas mieux la grande guerre du triumvirat qui sera la dernière^? •

Dans son article de 1803, annonçant le triumvirat européen, Fauteur disait : c II ne reste sur le continent que quatre puissances marquantes : France, Russie, Autriche et Prusse » ; et il présageait l'écrasement prochain de la plus faible, qui était alors la Prusse.

La prédiction ne précéda que de trois années son accomplissement. Après léna, la Prusse ne , dut de survivre qu'à la demi-générosité du vainqueur.

Fourier montrait dès 1803 que, le triumvirat une fois formé par suite de ranéantissement de la Prusse, l'Autriche y jouerait, suivant toute probabilfté, le rôle de L'épidus. La lutte finale et décisive s'ouvrirait donc entre la France et la Russie. Mais sur le dénoûment, notre homme, jusque-là si afflrmatif, se garde bien de se prononcer.

€ Je n'ignore pas, dit-il, combien les esprits » sont prévenus en faveur de la France, et com- » bien ses triomphes récents lui inspirent de sé- » curité. Mais ceux qui voient un peu loin ne se

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