‹ Fourier; sa vie et sa théorieChapitre 17 sur 66 · LES TROIS FOURIER · texte numérisé non relu

LES TROIS FOURIER

Je saisis roccasion que m'offre cette nouvelle édition de la Vie de Fourier pour consigner ici quelques particularités venues à ma connaissance depuis la publication des éditions précédentes.

Gomme je Tai signalé au banquet phalanstérien du 7 avril 1868, un lien de parenté existait entre les deux Fourier que Victor Hugo a rapprochés dans une phrase de ses MUérables :

< Il y avait (c'était sous le règne de S. M. Louis XYIII) > à TAcadémie des sciences un Fourier célèbre, que la » postérité a oublié, et dans je ne sais quel grenier, un » -Fourier obscur, dont l'avenir se souviendra. »

A cette réserve près que le mathématicien et le physicien éminent auquel on doit le Traité analytique de la cAafettr conservera toujours une place dans le souvenir des hommes qui s'intéressent à l'histoire des sciences, la prophétie du poëte aura, j'en suis persuadé, son accomplissement;

A ce sujet, il n'est pas hors de propos de faire remarquer qne Fourier, le secrétaire perpétuel de l'Académie des tciences, membre aussi de l'Académie française, qui avait été secrétaire de l'Institut d'Egypte, préfet de l'Isère sous

le Consulat et TEmpire; que le Fourier célèbre, en un mot, était le cousin du Fourier obï^cur, de notre Fourier, l'invenleur du phalanstère, qui ne recueillit, lui, de son vivant, pour prix de sa découverte, que railleries et dédains. Voués à desi destinées bien différentes pendant leur vie et après leur mort, le théoricien de la chaleur et le théoricien de l'association provenaient d'une même souche.

Originaire dé la Lorraine, la famille des Fourit^r, qui produisit, vers la fm du xvie siècle, un personnage béat fié par l'Église (le Bienheureux Pierre Fourier de Matlaiacourt)^ forma deux branches issues d'un des frères du Saint : Tune alla s'établir en Bourgogne; c'est cell^qui donna le jour au membre de l'institut, né en 1^68, à Auxerre, où son père exerçait l'état de tailleur; — l'autre branche se fixa en Franche*Comté. C'est de cellorci qu'est mu Charles Fourier, le novateur social, dont le père était marchand de draps à Besançon.

Tailleur d'habits et marchand drapier, il y avait, cooinae on voit, quelque analogie entre les professions des pères; il y eut aussi un point commun dans les vocations des ûls.

Tous deux voulurent entrer dans les Ecoles qui formaient alors les ofQcieropour le corps des ingénieurs militaires et pour celui de l'artillerie^ Écoles établies à Mézières et à Brienne. Mais c'était avant la Révolution de 1789^ et tous deux se virent exclus pour le même motif : ils n'étaient pas d'extraction nobiliaire.

Aux examinateurs pour l'admission, le chevalier de Raynaud et le géomètre Legendre, qui, ayant conslalc l'aptitude extraordinaire et Tinstruclion déjà très-remarquable du jeune homme destiné à devenir un jour sicré* taire perpétuel de l'Académie des sciences, l'avaient recommandé avec la plus vive instance, il fut répondu : t que » leur candidat ?i'élant pas noble, il ne pouvait entrer dans * le génie, quand mémo il serait un second Newt)n. » (i).

(1) Notice iur le baron Fourier, par V. Cousin,

Aiusî, à ta veille même de 1789, l'ancien régime fermait encore hermétiquement la carrière des armes savantes et celles de la plupart des fonctions publiques à la roture.

De rapports personnels entre les deux Fourier, il n'en a pas, que' je sache, existé d'autres, sinon que le baron, nommé préfet du Rhône en 1815^ pendant les Cent- Jours, plaça le courtier de commerce, son homonyme, à la tête du bureau de statistique de sa préfecture. C'est la seule attache adiftinistrative qu'ait jamais eue Tauteur de la doctrine phalanstérienne. Il avait refusé un emploi qui lui fat blTert en 1804, aux affaires étrangères, à foccasion de son article du Bulletin de Lyon^ intitulé : Triumvirat continentiU.

Sur la familie Fourier, on trouve quelques renseignements dans les histoires assez nombreuses qui ont été publiées du Bienheureux Pierre Fourier. Ces histoires sont toutes des reproductions de celle que fit paraître, en Î645 d'abord, le père Jean Bedel, qui avait été lui-môme disciple du Bienheureux : reproductions mitigées en quelques points, et accommodées aux exigences de Tesprit du xixe siècle. Aussi n'offrent-eites plus la naïveté du récit primitif et la crudité de4Di qui le caractérise.

L'une des plus récentes de ces histoires est ceUede l'abbé Barthélémy de BeaOregard (Paris, 1864). On y fait remonter Torigine de la famille à un Fourier, laboureur assez riche et forthonnéte homme, qui habitait à Charonval, petit village du ressort du bailliage de Chàtel-sur-Moselte, et qui mourut h Tôge de 74 ans, laissant deux fils, Antoine et Dominique. Ce dernier, qui alla exercer un petit commerce à Mirecourt, fui le père du Bienheureux. II laissa deux autres fils, desquels ont pu descendre le Fourier de l'instrtut et le Fourier du phalanstère, à moins qu'ils ne proviennent do la branche aînée représentée par Antoine, dont les bistoriographes du Saint ne mentionnent, à la vérité, qu'un Als^ qui fut le compagnon d*études de son cousin Pierre, et qui se fit prêtre aussi; mais il a bien pu exister d'autres eufants

lea VIE DE FOURIisîR.

d'Antoine Fourier, qui, n'ayant eu aucun rapport avec le personnage célèbre dans TÉglise, auraient été 'ûmi&p>ir ses iiistoriens. Ce qui porterait à admettre de préférenee cette filiation, c'est q\;e Dominique Fourier, le père du Bienheureux, avait obtenu, en 1591, des lettres de oo^ blesse du duc de Lorraine, Charles III, et que par cooséquent les deux jeunes Fourier, candidats aux Écoles de Brlenne et deMézières, s'ils avaient été de sa desçendaoeet, n'auraient pas dû être exclus comme n'étant point nobles* On pourrait encore objecter que leurs pères^ en tant que tailleur et marchand, avaient dérogé et perdu dè^ lors hk noblesse; car il ne suffisait pas d'être d'exteaction noble^ . il fallait encore vivre w>blementy c'est-à-dire à ne rien faire» BOUS peine de déchoir et de tomber en roture»

Mais en voilà beaucoup plus . que n'en demandent la plupart des disciples de Charles Fourier» sur la (fueaiioa de sa généalogie. .

Entre le socialiste et le Bienheureux, un rappeoohcrment a été fait par un des historiens de celui-ci, que fat déjà cité, l'abbé Barthélémy de Beauregard. < Piecre Fourier, dit-il, ne se doutait guère qu'un jour un de ses parents serait le chef d'une de ces sectes sensualistes qui ont pour principe fondamental la satisfaction de tous les appétits charnels. > Puis, en note, M. l'abbé ajoute: < On cfolt que Tauteur du fouriérisme, né à Besançon, sur la un du siècle derr nier, était par sa famille, originaire de Lorraine, parent du Bienheureux. Comme lui, doué d'un génie essentiel* lement organisateur, esprit fin, observateur vaste et ferme en ses desseins» il eût pu faire de grandes choses pour la gloire de Dieu, s'il ne s'était pas fourvoyé dans les tristes aberrations d'une philosophie athée et sensualiste. Une nièce de cet homme tristement célèbre^ actuellement religieuse au couvent du faubourg Saint- Honoré, se croit, d'après des traditions de famille, parente da Bienheureux père. •

vu DB FOUBlgR. 107

. rh^Wt^téê eonunguinité élait réel : oui» la religieuse de riBetitiitieo des dames de Notre-Dame-du*Rovle, à Paris» Lubtee Clerc, de même que sa aœur ainée, Cornélie Clerc, directrice de rinstitation du Mout-Carmel, à la Nouvelle^ OrléanSy eu elle est décédée le 24 janvier 1870, filles toutes deux de madame Lubiae-Fraoçoise Fourier» femme Clerc» ei soeur du socialiste; oui, ces dames étaient de la parenté du (Siifit. A l'époque de leur naissance» les père et mère des dem fellgleDses n'étaient guère dans les idées de dévotion; fe i-ètey le citoyen Léger Clerc» était» en 1793, un des pUis ardents républicains de Besançon : d'où le nom de<i<Joiniélie donné à sa fille aînée. Quoique entrée en reiigioa sous le nom de mère Augustin, celle-ci correspondait Jivec son oncle» Tinveaieur du phalansière, et proressaît pour lui une grande considérstion. Elle était loin de vaîren lui, comme M. l'abbé de Beauregard» un homme ■ iburvoyédans les tristes aberrations d'une philosophie • athée et sensualiste, ■ <— Athée, Fourierl... L'avenjr montrera qui a le mieux travaillé pour la gloire de Dieu et le bien de l'humanité, ou de l'auleur de la théorie sociétaire» ou du prôlre béatifié par l'Ëglise. Non pas que cetui-ci ne fût un homme des plus éminents, aux larges et généreuses conceptions ; sa vertu prédominante, la charité» lui suggéra le premier essai de société de secoui:s mutuels et lui inspira la première fondation d'un ordre religieux pour l'enseignement gratuit des enfants du peuple.

Tous les. deux, d'silleurs, svec Jes différences de leurs temps et de leurs génies, étalent enrôlés sous la même bannière de l'unité et du bien général ; aussi la devise ad«ip&ée par le réformateur et fondateur d*^res religieux: c Servir à tous» ne nuire à per^nne • eût^lle mieux con* v^u encore au réformateur aoçtaL, Us eurent en outre cela de eenmuB, l'un et l'autre» c'e^t que» au milieu de leurs graves préoccupations» ils faisaient quelquefois des vers. A piopoa du Bienheureux, le père Bédel» son disciple et son historiographe, dit : « J'ai trouvé parmi aea eseripts

198 VIB M roBRlfiR.

> quantilé de b€ite$ épigrammes, a^ec dw paimift Ibrt

> agréables. »

Le Bienheureux Pierre Pourier ne dédatgneil oiéne pti le parif qu'on pouvait^ à f oecasion, llrer des eominailîMia poétiques. Son disciple bien-aimé, le pèra Guioat» aa (rouvank à Rome pour les affairea de la GoagrégalîMi» avait composé un poème pour remercier te papa d^atoÉr donné le chafieau dé cardinal à un des prifieaa da Lomiifea. Mais, avant de présenter son œuvre, il voulut avoir Tngié» ment de son père en Dieu. ^

Geloi-ci répondit entre autres cbosea :

c Je n'eusse jamais deviné que ces remerdmeiils qua vous avez Taits trèsopportunément pussent trouver ptiioa dans le message. Euisque cela agrée et que notre Sainl- Père aime la pocsie, et qua Tun de nos pHndpaa est da donner libéralement, en temps et lieu» aux personnes q«l nous peuvent aider et servir» .k diaciin aekm sea eppé-* tits, de Ter et de l'argent aurais, des iumneufa et eaei* pliments aux autres, du vin et bonne dtèra de latiia t quelques-uns, etc., il me semble qu'il ne aérait iuifertimat de faire quelque épigramme ou autre pièee de métier, le, brièye, jitais bien polie et bien labourée, à Sa Sattilelé, pour lui présemer è quelque fêle, cratme ee^ du Satnt«da son nom... »

{Lettré aux Ré9èrends Pèrm Quinei H têmwêkri Toul, 15 OGiebre 16C7.)

Oh pourrait Irouver ffue la doctrine ainsi exposée par Saint Pierre Fourier est bien un peu couaiae germaine de ceUe des jéauitea : la Un justiâe 1^ moyens. Le Blealieu* reux ne f e fait peinrt a^^rupule de € dotiner à chacun selort ses appétits, or, lionneufs, v4n, lionne cbère, etc. r, de) qu^il sCagiC de gens pouvant nous aider e( noua aervfr.

Pour son compte , Il était d'uae seMété esceaaive. « A 1*^ de dix-huit afts, raeoale fabbé de HeaeregSfd, il forma 4a réaohHion de ne manger qu'une seule foia dans

la journée; eBOore ne prenait-il qu'une nourriture grossière : deux livres de salé lui suffisaient pour cinq semaines; il ne buvait jamais de vin. •

Un autre trait de mœurs achève de te peindre, c A TUniversité de Pont-à-Mousson, dit le même écrivain, P. Fourier vivait comme un petit solitaire au milieu d'une grande vilie. Cependant, il avait attiré les regards d'une jeune fille^ moins absorbée que lui dans Tétude et la prière, et que ses qualités physiques et morales avaient charmée. 2lle en parle à l'hôtesse de Pierre, qui n'eut rien de plus pressé que de lui en parler à son tour. Il en fut consterné et courut se prosterner au pied des saints tabernacles, et il ne passa plus jamais par la rue qu'habitait la jeune fille. » Si le besoin, la passion de réformer ce qui leur semblait Biat et contraire à l'ordre, éfablit un rapprochement entre les deux Fourier, celui du xviie et celui du xix« siècle, Il faut bien admettre que, par suite de la différence des temps où ils vécurent et dcuiu dissemblance de leur génie,' Hs présentèrent un état mental tout à fait opposé, le premier étant dominé complètement par le préjugé religieux, le second l'ayant dépouillé entièrement^ sans cesser toutefois de croire à un Dieu juste, incompatible fivec les dogmes de terreur enseignés par les prêtres.

« Ce dogme de l'Enfer, écrit Charles Fourier, dogme aussi révoltant que ridicule, produit l'effet qu'on devait en attendre : le dégoût de la religion. Tant de cruauté soulève les esprits. On se demande pourquoi Dieu, créa le genre humain, s'il avait l'intention d'en plonger les 99/iOO« dans des fournaises remplies de vipères. Le Dieu ' de rÉglise romaine est-il bien le Dieu de la paix ? Et com« ment ses ministres osent^ils prêcher la charité au nom d'un bourreau impitoyable dans sa fureur?...

» Oui, continue-t*il, l'Enfer existe. L'Enfer, c'est i'é?at d'un gl»be qui ignore les lois de Dieu et gémit sous les fureurs attisées par la législation humaine. L'Enfer, c'est l'état civilisé, barbare et sauvage, qui a vomi sur celte

terre malheureuse plus de calamités que les angea de téuèbreà D'eu auraieut jamais inventé. »

(Gh. Foubisb. Manuscrits publiés en i847, souf ce titre : Égarement de la raison^ p. 94.)

Entre les croyances du Bienheureux et les opinions du socialiste il y avait, comme on voit, un abime; non pas d'ailleurs quecelui^i prétendît révolutionner ou innover en matière de religion. Il en repousse formellement rintention :

c Je considère, a-t^il écrit dans son dernier ouvrage, le 3 innovations religieuses comme des brandons de discorde... Je désavoue d'avance quiconque après moi voudra fairo pareil abus de ma théorie. • {Fausse Industrie. T. II, p. 4570

f Les religions, dit ailleurs Fourier, les religions de tous les pays (je ne parle d'aucune exclusivement) ne par» tageront pas le reproche d'insuffisance que j'adresse aux sciences incertaines. Leur but étant de soutenir l'huaui^ nité malheureuse, de la désabuser sur l'espoir du bonbeur que la sagesse humaine a pu promettre en cette vie, leur doctrine, dans toutes les sectes, devient louable par la faculté qu'elle a de consoler le pauvre et d'offrir aux vicr times de l'ordre social des espérances et des perspectivea flatteuses... Les religions ont de plus l'honneur d*avoir porté des jugements vrais sur la condition de l'homaie civilisé: elles le regardent avec raison comme en état d'exil et de punition divine. » {Uanuscrits, Volume publié en 1853-1856/ page 293.)

On peut juger par les citations qui précèdent si Fouriar était un détracteur aveugle et haineux de la religion.

Cependant il reproche aillturs aux religions connues < leur propriété de diviser les hommes au lieu de las ■ unir, » I

Que ce soit par la faute de ceux qui interprètent mal les religions, plutôt qu'en vertu de leur véritable espt it, ton* * 'ours est-il que l'effet signalé par Fourier s'est constam- It ioTot produit comme résultat des influences religieuses.

Yie DE FOaRIBB. 171

'fiepreBons ici une indication donnée trop brièvement dans une Note de la page 41, sur la façon dont Fourier fe( eondait à sa déeôuTerto des lois de Tordre social. ^ Coinineil était arrivé ë Newton avec sa pomme dont la ç^ute fut Torigine des méditations et des calculs qui lui ^&6iivriren( les lois de Taltraclion matérielle, Fourier iticontaît que ce fruit avait joué aussi un rôle dans sa découverte des lois de Tatiraction passionnelle (1).

|1) TOTiff Mtanuêeriiê ée Fourier. Tome fvblïé «n iSM, page 17*

Ce Yolume s'ouvre |>ar un chapitre, à la date de lëSO, qui ft pour titre : Où l*ùuteur parte de lui-même, Fourier s'y montre d'une façon trop ctracttHIlique povpqiro nons n'en dondiont pas ici quelques «itraiis*

ftswnaot sur raooueil l'ait à sa première pabiicalion, le Prospecttu de ItOd {théorie des quatre mouvements), « les journalistes de Paris, dii-il« lier pénip^entf pfts qu'un trarail sur l'association ai^icde, manufachurjière et dMi^atigue ftM 'digne derattention d'un siècle perfeclibilisé. Us déclarèrent 4wfi oue la découverte annoncée était impossible; ils ra'adrf>ssèrent des raiU tittès^tiâtgniÛantcs, me critiquèrent sur la forme et esquivèrent tout débat *«lfn«fond.

^ p» ««». Je sens de plus en plus combien Too est fondé k m'adresser le reprocné 2e ne pas savoir semer quelques fleurs sur ces nouvelles doctrines... Je 'M|4iq«erai toujours aux amateurs de belles phrases : Quel bénéfice le genre {Itunaaiii a-t-il recueilli du talent de tant de beaux esprits qui, avçc leurs truphées de rhétorique et de prétendue mélhodei nous ont engouffrés dans le labyrinthe clTîlisé, sans qu*on ait entrevu aucane issue de cet océan de «îy^re... N'est-ce pas le cas de s'éerier avec Bcaumanbais : Que les gens 4'esprit sont bêtes i et que les gens de bon sens deviendraient bétes k leur Ibnr, s'ils hésitaient k reconnaître que fa rhétorique n'est pas l'objet urgeot, 41AI faut des découvertes et non du bel esprit ?

« * Voilk des vérités qu'il faut répéter k satiété, car elles sont promptement étouffées par la mauvaise habitude qu't contractée notre siècle de '¥Mddit qu'on écrive pour rauaser et non pourservir ses intérêts ; U manie de confondre les inventeurs avec les rhéteurs... L'esprit civilisé a tous les vices des courtisans contre qui il déclame. On ne veut que de l^encensf que de beiks promesses de perfectibilité, démenties par l'expériense» que des flatteries pour les quatre cent mille tomes philosophiques.

» Si j'avais un de ces esprits flexibles, adroite k saisir le (on et les travers du siècle, je n'aurais pas pénétré le mystère sur lequel ont échoué tous les ■liècleB savants. J'aurais cédé aux préjugés d'impénétrabilité et de voiles d'airain et antres illusions si commodes pour les auteurs sans génie. Je me serais laissé déconcerter par la raillerie et la détraction . J'aurais dès le 'début abandonné un calcul dont la poprsuite exigeait un esprit obstiné, iodé* pendant, rebelle aux impulsions des Zollcs. . .

» S mon style était doué de ces vains ornements qu'on trouve k foison dans les quatre cent mille tomes d'inutile philosophie, ce prétendu avantage lerai'Ponr le siècle UD fâcheux contretemps. Je me serais probablement é^ré comme taot d'antres qui ont échoué sous cette bannière^en m'évertuant

i7î VIE DE FOÛRIER.

Revenant fort jeune d'un voyage en Normandie et se trouvant à' Paris en compagnie d*un M. Rûbat, de Belley, son beau-frère, et de Brillât-Savarin, le futur auteur de la Physiologie du goût^ compatriote et allié des Rubat, Fourief fut scandalisé de voir que, chez les traiteurs de la capitale, on faisait payer dix sous pièce des pommes dont il avait vu vendre les pareilles à un ou deux sous ta douzaine dans le pays d'où il arrivait. A quoi tenait-il que, pour un trans-

à tcqoérlr ces colifichets de stylo et de méthode, en lisant les modèles ou préteDdus modèles de sagesse et d'éloquence politique. Je me serais façonné il m*occQperdes idées d*autnii. La science m'aurait dirigé àconlre^ens de l'instinct. Les diseiusions scolastiques m'auraient engagé dans quelque lutie de controTerse, car farais du penchant à m'occuper d'économie politique et mercantile. Eli! quel avantage y eût trouvé Tàge moderne ? Au lieu de potséder la théorie de l'attraction et des destinées, il auteit racueilU de oms feiiles quelque ruse d'économiste pour pressurer les peuples déjà assez écrasés d'impôts. Ce»t donc sur mon ignorance même que le siècle doit remercier le sort qui, en m'arrachant aux études pour m'exiler et m'eroprisonner éma» les comptoirs de banque, me força à cultiver mon propre fonds, à négliger les controverses d'auti ui pour ne ni'occuper que de mes idées et mettre en valeur ie génie inventif dont la nature m'avait doué : il eût été paralysé, û les études sophistiques fussent venues à la traverse.

• Et quant à moi, convaincu que le sort m'a bien servi et a de intime servi rhuniaiiité en m'éloignant des études, je croirais profaner le trécor qu'il m'a livré, si, pour les produire, Je donnais un seul jour à me parer de ces frivoles attirails de rhétorique et de méthode dont les coryphées ii*ont rien su faire pour diriger le génioMaus la voie des découvertes. »

▲illeurs, dans on manuscrit à la date de 1813, Fourier dit encore :

« Que faut-il contlure de ce t[ue qiûu livre était, comme Ta dit un Journal, ^'ouvrage le plus bizarre qui ait jamais paru? N'était-ce pas d'un trèsbon augure en faveur de la découverte annoncée ? N'est-il pas reconna que les esprits bizarres et originaux sont plus aptes à se frayer de nouvetlts routes, k entrevoir ce que les plus doctes ont manqué? Est-ce donc dans les télés compassées qu'on trouve des moyens neufs? E^it-ce dans des cerveaux purement mécaniiiues et n'osant penser sans la pcrmis&iou do Locke et de Condillac ? Ces automates scii ntifiques n'auront jamais une idée neuTe; les méthodes dont ils tirent vanité ne survent qu'à cirtouscrire et limiter le génie, l'absorber, le noyer dans dos broutilles «ciculiliques, des subtilités dont on ne tire pas, en fait d'invention, lu moindre service. Les méthodes forment des analystes, des rhéteurs, et non des génies. •

Voici encore une réflexion oii Fojirier se révèle ; un la rencontre à la dernière page du tome des MunuSi r/)s, publié en 1856 :

u II me semble, y dit Fourier, que le sort a raison de tendre malheureux ceux à qui il accorde queUiuc importante découverte* En les condamnent h échouer dans toute autre affaiie^ il leur rappelle sans cesse qu'ils out une fonction assiguée eu ce moude, qu'ils doivent s'y leuir et la remplir, >»

port d'une trentaine de lieues, cette denrée eût subi an renchérissement de 40 ou 80 fois son prix d'origine ? Évidemment, c'était à rinfluence des intermédiaires par les mains desquels elle avai^t passé. Il n'y avait pas d'autre explication possible du fait : c'était un résultat de nos pratiques commerciales.

De là, les recherches de Fourier sur les abus et les extorsions du commerce; et pour mettre un terme à ces malversations, il fut amené de proche en proche h copcevoir l'association domestique agricole, puis l'analyse et la synthèse des penchants ou passions, dont il est émer- . Yeiilé de trouver les tendances en conformité parfaite avec les exigences de l'ordre sociétaire. A celte œuvre, qui n'était rien de moins que la création de la science sociale, Fourier a consacré son existence entière^ sans se laisser distraire un instant de sa grande et sainte entreprise par avcuH souci de satisfaction ambitieuse ou d'intérêt et de bien-être personnel. — L'éminent historien Michelet lui a rendu à cet égard un hommage qui doit trouver place ici.

Dans son Livre du Peuple, à propos des associations fromagères du Jura, « souvent citées, dit-il, par Fourier », Michelet a publié une note ainsi conçue :

« Je suis^'homme de l'histoire et de la tradition. Donc » je n'ai rien à dire à celui qui se vante de procéder par » voie d'écart absolu. Ce livre du peuple, particulièrement 1 fondé sur l'idée de patrie, c'est-à-dire du dévouement et » du sacrifice, n'a rien à voir avec la doctrine de Vattrac- » Hon patsionnelk. Jo saisis néanmoins celte occasion » d'exprimer mon admiration pour tant de vues de détails » ingénieuses, profondes, quelquefois très-applicables, — » ma tendre admiration pour un génie méconnu, pour » une vie occupée tout entière du bonheur du genre hu- > main. J'en parlerai un jour selon mon cœur. Singulier 1 contraste d'une telle ostentation de matérialisme et d'une » vie spiritualiste, abstinente, désintéressée 1 »

Ce langage est bien fait pour exciter de la part des disci-

i74 VIE DE FOURIER.

plés de Fourîer une vive gratitude. C'est le sentimentqu'il a éveillé en moi. Cependant, que niluslre éerivain me permette une observation sur Tantinomie qu'il signale entre ! jî, l'homme de l'histoire, et le novateur qui proeède par voie d'écart absolu, prenant pour boussole l'atliaoïita' passionnelle.

En faisant l'écart des opinions admises sans fondemeni ou des préjugée de toute^nature, Fouriern'a jamais entené» ne tenir aucun compte des leçons de l'histoire. 1\>ut aa contraire^ il se fonde sur les enseignements mêmes que fournit l'histoire pour établir que l'immense majorité des hommes ayant toujours vécu malheureuse sous les diverses formes sociales qui ont régné jusqu'à présent, il faut essayer des combinaisons nouvelles...

Sur un autre point, à propos du dévouement et du sacrifice, il y a lieu de faire remarquer qu'ils ne sont point aussi étrangers à l'attraction passionnelle qu'ils peuvent sembler l'éîre au premier abord. C'est toujours^ en effet, sur un sentiment que reposent le dévouement et le sacrifice ; c'est une passion généreuse qui les suscite et les soutient. Quand la patrie en danger les commande, n'est-ce pas à un généreux élan du cœur humain qu'elle fait appel? N'est-ce pas un noble ressort d'attraction passionnelle qui se trouve mis en jeu?

Fourier lui-même a répondu d'ailleurs h l'omission imputée à sa doctrine en. ce qui concerne le patriotisme.

Dans son principal ouvrage, au chapitre de la haute éducation, après avoir montré l'enfant développé en mode harmonique sous le double rapport des facultés corporelles et intellectuelles, l'auteur ajoute ceci :

c 11 restera à remplir une condition pivotale, plus impor- » tante encore, et bien inconnue en éducation civilisée, > celle de former Vâme de V enfant, de la façonner à la » pratique des vertus sociales, à l'héroïsme d'honneur et » d'amitié, au sacrifice des intérêts individuels à l'intérêt » collectif, au dévouement à la cause de Dieu et de l'unité

• i^^itle.— Tel sera le but des quatre corporations dont je » vai9 décrire les statuts et emplois... (1) i

Ce lapgage m serait pas désavoué, je pense, par le pubUciste qui fonde son œuvre sur l'idée de patrie et de dévouement.

Homme de l'histoire et de la tradition, Michelet, à ce titre même, n'est pss séparé, comme il le croit, par un aèime, du novateur phalanstérien.Jl eut aussi le génie de fbistoire, il pénétra d'un coup d'oeil le sens profond et fnietueux de Tensemble des choses historiques, celui qui a. su tracer dans leur ordre successif et marquer d'une caractéristique propre, tirée de la condition faite au tra^ vtkiUeur et à la femme, chacune des grandes étapes parcourues par l'humanité, depuis l'état sauvage jusqu'à Tétat civilisé actuel des nations européennes. Cet état^ bien que le plus avancé de tous sur la route du progrès, ne suffît pl^us toutefois à notre sentiment, à noire soif de justice et de solidarité.

Il y a longtemps déjà que Chateaubriand, dans ses Êtudeê hiitoriques, écrivait :

f Le servage se convertit en salaire, lequel se modifiera » à son lôur^ nouveau perfectionnement de la troisième > ère du christianisme. •

Quelle pourra bien être celte modification annoncée du salah'e ou du salariat? Évidemment, l'élévation du salarié à la condition de participant et û* associé.

Donc, participation graduée du travailleur aux profits résultant de son concours à l'œuvre de la production. Cette participation, dont quelques patrons intelligents ont pris avec succès rinilialive, n'est elle-même que le premier pas vers I'assogiation : l'association du capital, du travail et du talent, suivant la formule de Fourier. — Voilà, en quatre mots, la grande et salutaire idée du xix« siècle,

(i; Traité de PAssocialion domestique agricole, Èdit. de 182i, t. Il, Hy. 11, section U, i»age 237.

encore mal appréciée du grand nombre et restée, par suite, inappliquée jusqu'à présent; elle émane incontestablement de Fourier et assure à son nom une gloire sans rivale, le jour où, pour le plus grand bien de tous, l'idée aura passé dans les faits et se sera incarnée dans la société.

Page 1