‹ Fourier; sa vie et sa théorieChapitre 18 sur 66 · POURIBR PEINT PAR UN ENNEMI DE SA DOCTRINE · texte numérisé non relu

POURIBR PEINT PAR UN ENNEMI DE SA DOCTRINE

Il a Clé publié sur Fourier et sur sa doctrine un grand nombre de critiques auxquelles je ne puis avoir la préiention de répondre ici. Pour cela, il faudrait plus que doubler ce volume. Parmi ces publications^ il en e^t une cependant qui se rapporte trop directement à mon sujet pour que j'omette entièrement de la meniionner. Il s'agit de deux articles' parus dans une Revue {le Correspondant, nos du 25 janvier et du 10 février 1851), sous la signature Auguste Ducoin^ et faisant partie d'une série d'études intitulées : Particularités inconnues sur quelques personnages du xviiie et du xixe siècle.

L'auteur commence par une exécution sommaire de la doctrine phalanstérienne, en se fondant sur ce que « les

> prétendus adeptes de Fourier ont fini par compromettre

> dans la guerre civile les préceptes du maître, préceptes » cepeodant éminemment pacifiques. »

D'abord^ l'imputation faite aux disciples est complètement erronée. Ensuite, je me demande comment des préceptes éminemment pacifiques peuvent être rendus responsables d'actes qui en seraient 1b démenti formel.

Passant de la doctrftie à la personne de Fourier, M. Du • coin s'exprime ainsi :

« Pour que le novateur ne perdit pas à être élevé sur le piédestal oij ses disciples le placent aujourd'hui, il faudrait qu'il eût occupé un rang plus élevé ou qu'il eût été plongé dans de plus profondes ténèbres, qu'il eût été plus haut ou plus bas. Mais la trame quelque peu grossière de sa vie n'offre, dans la suite des accidents qui la composent.

rien qui puisse saisir la pensée par l'admiration ou pa^f la sympathie. Ce qui manque à Fourier, c'est d'avoir soufibrt comme Galilée, Christophe Colomb... *

Qu'importe, ferai-je observer, quant au point ess^lîel,

o'est-d-dire quant à la valdyr même de ses vues, Cfue

Fourier ait été plus haut ou plus bas? Si ta puissante de

conception et tout ce quMt a fallu ensuite d'effort souféna

de la pensée pour édifier, à travers tous les obstacles d'iinê

existence difiQcile et d'un milieu on ne peut plus Ingrat,

la doctrine de l'association : si cela ne semble à récrirain

du Correspondant mériter, à aucun degré, ni l'admiration,

ni la sympathie, j'avoue que je mesensj)our mon comipte

impressionné tout différemment à cet égard. Les homnae^

de génie n'auront-ils donc aucun droit désormais à de fols

sentiments, parce que^ suivant toute apparence, ils m

seront plus, dans l'avenir, exposés aux mêmes persécutions

que subirent Galilée, Colomb ou le moine Roger 6acob>

sous l'empire des préjugés superstitieux de leurs temps?

Au surplus, le détracteur de Fourier se déjuge lui-^méme

un peu plus loin :

t Fourier, dit- il, a rêvé, a conçu son système en s'oe- » cupant à tenir des écritures de commerce, ou bien à » -courir les boutiques, y colporter des échantillons et y » placer des marchandises. — Mieux aurait valu |)our sa » gloire qu'il vécût en bohémien...

» Au milieu de cette condition vulgaire, nous savons » bien que Fourier n*a pas un seul instant perdu de vue fa » pensée qui fut le rêve constant «t l'unique préoccupa* » tion de sa vie; que jamais le sourire n'approcha de ses » lèvres fermées par la méditation ; que la douleur de ne » pas voir le succès arriver à lui le plongea dans une » continuelle mélancolie. Nous n'ignorons pas non plus > que, pendant trente années, insensible à tout ce qui » l'entourait, à tout ce qui se mouvait autour de lui, » Fourier n'eut pas d'autre idée que de poursuivre le tac borieux enfantement de son système, malgré les sais

VIE i)E FOURIER. 47»

easmes de ses amis et i'iadiflférenoe de ses contemporains. De ce côté, Fourier Q*a rien à envier aux esprits créateurs et initiateurs; il eut la puissance de concept on, la persévérance et la volonté ; ce sont là des' conditions peu communes de.supériorité. Aussi, sans considérer Fourier comme un génie exceptionnel et rare^ sans vouloir ici juger son œuvre ni même la discuter noua estimons que, dans une certaine mesure^ la pensée de cet homme ne fut pas une pensée ordinaire, et s'il n'a pas touché aux sublimes hauteurs, le créateur du système de VUnitè universelle peut cependant planer d'un vol assez élevé sur la foule brillante mais confuse et désordonnée des utopistes modernes. »

De telles appréciations de la part d'un adversaire déclaré de la doctrine sont bien quelque chose. Je ne sais pas ce qu'entend M. Ducoin par ces c sublimes hauteurs > aux* quejles n'a pas touché l'inventeur du phalanstère; mais j'estime qu'on chercherait longtemps parmi les contemporains de Fourier avant de trouver un second type auquel on pût rapporter les traits qui le caractérisent, de l'aveu même de l'écrivain du Correspondant.

M. Ducoin aborde ensuite la biographie.

« Le docteur Peliarin, dit-il, qui a écrit une Yie de Fourier, la seule reconnue par les adeptes, s'est trouvé souvent embarrassé pour reproduire avec fidéliié la phy: sionomic de ce personnage et pour remplir les lacunes qui se font remarquer dans l'existence obscure et retirée du fondateur de l'École phjlanstérienne. — Ily a, dit l'auteur, pajg^e 150 de son récit, une des faces de la vie de Fourier que nous avons dû laisser dans une obscurité complète^ faute de renseignements : c'est celle qui a trait aux relations d'amour. Il est aisé de voir d'ailleurs, à la touchante sollicitude, à la tendre et profonde sympathie avec lesquelles l'auteur de la Théorie sociétaire s'occupe du sort des femmes et de toutes leurs convenances, que l'amour aioait passé par là.,, »

180 Vi£ DE FOURIER.

M. Ducoia s'iDscrii eu faux contre cette assertion. • . < Des recherches, dit-il, auxquelles nous nous sommes livrés auprès de personnes qui ont connu Fourier, il est résulté pour nous une conviction opposée à celle du biographe. L'amour n'a point animé Texistenee de Fourier, ainsi que Taffirme le docteur Pellarin. Fourier, qui n'entretint jamais avec une femme de relations suivies, consacrées par le mariage, n'eut pas même de celles que peuvent, à un certain point, relever la constance et la fidélité ; car il ne s'éleva jamais au-dessus des voluptés grossières et des éphémères amours. — Il est utile de ne pas oublier ce détail biographique, quand on étudie dans le système de V Unité universelle la théorie des bacchants et des bacchantes, des fakirs et des fakiresses. »

Ce passage qui, j'ai des raisons de le présumer, exagère la faciirité de Fourier aux vulgaires et fortuites amours, je ne crains pas de le reproduire pour deux motifsd'abord par respect pour la vérité, si tant est qu'une part de vérité se rencontre dans les propos recueillis par M. Ducoin; ensuite parce que je crois fondée, en effet, l'observation qui attribue au célibat dans lequel a véeo Fourier une certaine influence, non pas sur le fond même de ses idées, mais sur la tournure qu'elles prirent et sur la forme dont il les revêtit. S'il avait vécu de la vie de famille^ s'il avait été père de famille, je présume que l'auteur de la Théorie sociétaire aurait imposé à sa plume plus de retenue dans Texposilion de quelques-unes de ses vues ^'avenir et de ses critiques des vices du monde civilisé. D'un autre côté, avec les soucis de l'enlrelien d'un ménage et les devoirs qu'impose la paternité, l'inventeur du phalanstère aurait-il pu mener à bien sa découverte?

Sans doute, les aperçus sur les libertés amoureuses étaien pour le moins inutiles et prématurés, puisque Tauleu' déclare expressément qu'elles ne pourront s'établir qu'apiès plusieurs générations d'Harmonie, sur la demande des

VIK DE FOURlJiR. I8i

pères et mères eux-niômea, cl avec la sanclion du sacerdoce. En traitant, comme il l'a fait, avec une lémérilé audacieuse, un pareil sujet, Fourier s'est créé et a créé pour la propagation et pour la réalisation de sa doctrine, uu obstacle presque insurmontable. Il a placé ses disciples dans la position la plus fausse entre le désaveu obligé de certaines vues de leur maître et l'impossibilité absolue de les défendre dans un milieu ostensiblement chrétien, visà-vis d'un monde qui affecte les dehors du christianisme, s'il n'en observe guère en réalité les rigides préceptes. . -On a beau reconnaître que, sauf de rares exceptions, Fourier était dans le vrai en disant : c Les civilisés deviennent des tacticiens de vice, fardes, Tun de vertu ou de piété, l'autre de franchise et de philanthropie; chacun prend un masque moral assorti à son caractère »; on n'en ^l que mieux tenu, en s'adressant à ces mêmes civilisés, de ne pas leur donner prétexte, pour vous fermer d'eml^lée la bouche et vous écondulre. C'est un peu ce qui est arrivé à Fourier et ce qui nous arrive encore à nous autres qui tenions de faire admettre ce quMl y a d'incontestablement bon dans sa Théorie sociétaire, étant laissée de côté toute innovation relative, soit aux mœurs, doit auxcroyan- (ses religieuses.

Pour revenir aux révélations sur Fourier produites dans le journal catholique le Correspondant, en voici encore quelques-unes que je livre à la curiosité des lecteurs.

c II est un autre genre de sensualisme qui avait un

eharme tout particulier pour le novateur. Fourier aimait le

(vin. Sans s'y adonner complètement, il avait l'habitude de

1 boire sec. A Lyon, il commençait la journée en prenant

jchez un cabaretier delà rue Sainte-Marie-des-Terreaux un

verre d'un certain petit vin blanc qu'il affectionnait par*

dessus tout. C'est là que pendant douze années ses amis

l'ont vu se rendre, chaque matin, ûdèle à ce qu'il a nommé

plus tard une antienne gastronomique. >

Telles sont les énormités qu'on a pu découvrir dans la

18S VIB DE FOURIER.

vie de Fourier, charitablement épluchée, pour s'en faire une arme contre sa doctrine, jugée dangereuse et subversive. Puisse aucun de ses censeurs n'avoir de fardeau plus lourd sur la conscience!

f L'écrivain du Correspondant, malgré ses préventions dogmatiques» a fait preuve d'impartialité dans la reproduction des renseignements qu'il a obtenus, de personnes ayant vécu dans l'intimité de Fourier, et parmi lesquelles il cite M. Auguste Dumas, membre de l'académie de Lyon.

« Fourier, poursuit-il, était affectueux et simple. Sa bonté cependant penchait plus vers la neutralité passive que vers ractivilé. Il rendait le service sollicité^ mais il ne savait point prévenir la demande... C'est que Fourier> nous l'avons déjà dit, n'eut dans sa vie qu'une seule pensée: elle absorba ses instincts, ses sentiments et ses passions- De là cetie préoccupation, cet état pensif et rêveur qui durait le jour, la nuit^ au milieu des affaires, au sein des plaisirs bruyants auxquels Fourier se trouvait quelquefois accidentellement mêlé. Toute idée partait de cette idée, et toute sensation l'y rattachait naturellement. Sa préoccupation était constante, sa rêverie dura toujours.

» Fourier ne riait jamais. Au milieu des plaisanteries de ses camarades et de leurs joyeux propos, il conservait un flegme continuel et un imperturbable sang-froid. Il avait une antipathie prononcée pour les diseurs de bons mots, les faiseurs de pointes et de calembours, éprouvant en cela les dispositions du fabuliste :

On cherche les rieurs, et moi je les éyite.

» Ce n'était le plus souvent que par quelque saillie, par quelque originale sortie contre les civilisés, qu'il se mêlait à la conversation : chacun de rire alors; lui seul gardait sa gravité et son calme habituels.

» Fourier a été plus d'une fois surpris devant une grande carte d'Allemagne que possédait l'administration

VIK DE FOUIUER. 183

centrale du Rhône, à en suivre les détails pendant cinq ou six heures consécutives. C'est par ces études approfondies, ardé d'une mémoire vraiment prodigieuse, qu'il était parvenu à surpasser en géographie pratique Pinkerton et Malte-Brun. *

A ce propos, j'intercale ici une observation de Fourier sur une bourde géographique commise par les jour..aux de Paris, observation insérée dans le Bulletin de Lyon du 25 frimaire an xii^ immédiatement avaat son article sur le Triumvirat continentaîy qui paraissait sous la rubt^ique vAaiÉTÉs (1). Après avoir relevé l'erreur, il ajoutait : c Ce D'est pas une haute science que la géographie; mais encore faut-il en savoir quelque chose quand on rédige des gazelles. » '

ie passe de nouveau la parole à M. l'avocat Ducotn. (J'ai appris que l'auteur des articles du Correspondant sur Fourier est un membre du barreau de Paris, qui a publié pareillement une Notice sur Jean«Jacques Rousseau.)

« Fourier fut toujours d'une probité et d'une délicatesse irréprochables. Son insouciance de la vie, l'oubli de ses intérêts ne furent égalés, que par son inaptitude à se tirer d'affaire ou à se créer des ressources, ou même à profiter de celles qu'on lui oiïrait.

> Il aimait deux choses, les fleurs et les chats : les fleurs, au point de transformer sa chambre en serre chaude; les chats, avec une sollicilude-loute paternelle. Pendant les années qu'il a passées à Lyon, Fourier rassemblait chaque jour les débris des repas qu'il prenait à une table commune avec quelques amis; il en meublait sa poche, en garnissait ses mains et se rendait dans la cour d'une maison voisine, où tous les chats du quartier, répondant avec empressement aux vues de cette nouvelle providonce, montaient dû fond des caves et se prccipUaienl du haut

(1) Voir ci-dessus, page 53.

i8i VIK DE FOUâUl^a.

' des goutijères, à la voix de Tingénieux invealeur de l'atiractioD passionnelle. • •••••••• •'•••••••••••

c Sail-on comment Fourier fut amené à produire Texposé du système, objet des préoccupations de sa vie? Le biographie est à peu près muette à ce sujet. H. Pellarin se contente de dire : « Ge fut à cette époque^ c'esl-à-dire vers » la 35« année de son âge, que Fourier mit au jour la • première publication où ses idées aient été réunies en > corps de doctrine. >

c La Théorie des quatre mouvetnenU,voi\Bi bien la préface du système. Mais les premiers rudiments de cette œuvre» où les trouver s'ils existent? Il est évident que le bio« graphe ne s'en est point occupé, puisqu'il ,se contente d'une mention banale, sans commentaires |i). On aime cependant à connaître les premiers pas qu'un homme a faits dans sa carrière de philosophe ou d'écrivain, et les causes souvent étranges et futiles qui l'ont jeté dans la voie où il s'est fait connaître depuis. C'est dans ces détails perdus, dans ces vestiges effacés que se retrouve en germe l'œuvre qu'il a fondée, œuvre perdue d'abord, presque inconnue, mais plus lard éclatante de renommée. Cette première pierre- du phalanstère, nous l'avons trouvée cachée sous une guirlande de vers badins et grivois, comme on découvre une ruine sous les lierres, les ronces et les herbes. >

c Fourier faisait des vers. Plus d'une fois dans sa jeunesse il s'est livré à cette' occupation innocente, puérile même à raison des sujets qu'il a traités et des circonalances insignifiantes ou même ridicules à propos desquelles il a donné cours à son inspiration. Ce fut à la suite de quelques rimes légères que Fourier révéla pour la première fois au monde le plan ou plutôt le projet de sys-

(• ) Je me félicite que M. Ducoin ait réparé l'omission qu'il me reprocha et je proflte d*au(aiil plus yolontiers de ses iovesUgalions à cet égard, qu'il en a présenté le résultat sous une forme à la fois spirituelle et piquante.

i^me qui occupait tous ses instants : utopie naissante dont ses amis seuls et un cercle de quelques personnes s'entretenaient alors^ plutôt pour en railler Tauteur que pour 'éiudier les lois d'une conception nouvelle dans un temps où rien n'était en faveur de ce qui tenait aux fictions spéculatives et à Tidôologie...

> La vogue était aux énigmes. M. Jars proposa donc une énigme à deviner. Deux prix étaient destinés au vainqueur. Le premier se composait de deux saucissons de Lyon^ piqués de truffes et de pistaches; le second était de trois décalitres de marrons. Une dame A. F. témoigna en vers le désir que les deux prix n'en fissent qu'un; elle n'était point, disait-elle^ accoutumée au partage. Ce fut répitre de M™® A. F. qui ouvrit la veine poétique de Fourier.

> Le concours des Œdipes fut nombreux. M. Jars en rendit compte. J'ai reçu, écrivit-il aux rédacteurs du Bulletin de Lyon, j'ai reçu cfnquante-huit lettres^ dont plusieurs ne donnent pas le mot de l'énigme, mais n'en sont pas moins jolies. Je citerai entre ces dernières la satire de M. Fourier sur le peu d'aptitude des femmes lyonnaises à écrire en vers. Vous pouvez la publier. L'auteur y défle un sexe qu'il adore; il l'attaque sans vouloir l'outrager.

La satire débutait ainsi :

Sphinx qui lardez nos* gazettes De poétiques fleurettes...

et l'auteur y disait en parlant des dames lyonnaises :

Leur étude est la toilette, Leur science est Tamourette, Leur art est de déguiser.

Du luxe ardente ouvrière, Lyon, bourbeuse cité, Que protège en sa bonté La madone de Fourviôre,

iS6 VI£ DE FOURIER.

Lyon, tu n*as enfanté Ni Sapho, ni Deshoalière; Tes femmes dans lenr carriôre Rayonnent de nullité.

Le trait ne pouvait manquer d'élre vivement relevé. Les rimeurs des deux sexes firent pleuvoir sur Tauteur de la satire une averse d*épigrammes. L*une d'elles èlait signée : < La Belle Cordière, descendante de celle qui adressa des vers à François I^r. •

Fourier répliqua par des stances aux Lyonnaises sur la médiocrité des champions qui avaient pris leur défense.

c C'est pour en finir, disait-il, que j'ai drape en masse tous ces écrivains du même calibre. J'ai remarque dans le nombre une seule réplique honnête; elle était d'une femme; j'y ai répondu sur le même ion. »

Voici répitré à laquelle Fourier fait allusion :

Je vous aime, Fourier, malgré tous vos travers. Vous êtes fou, mats vous êtes aimable.

Volrô satire est bien un peu bldmablc,

Mais elle offre de jolis vers.

On peut trouver à votre muse

Des torts réels, peu de raison ; Mais de f esprit, de lu grâce à foison.

Voilà votre meilleure excuse.

« Vous voyez bien que rien ne peut troubler entre nus l'harmonie... L'harmonie! Sur ce mot je vous reprocherai votre négligence. Je vous demanderai compte de vos travaux sur l'harmonie sociale qui doit succéder à la civilisation. Vous nous promettez de grands biens dansée nouvel état: vaudronl-ils ceux dont je jouis? L*amour es' mon Dieu, l'amitié mon ange gardien, et vous êtes ma folie. Si vous me devinez, ne me trahissez pas. •

La rt'ponsedc Fourier est moins jolio à coup sûr. En voici la fin :

J'ai mis Tamour-propre en alarme :

Pour conduire à l'étude il n'est moyen pareil.

Vos attraits seront votre excuse.

Vénus ainsi qu'Homère est sujette au sommeil;

Et ce tort dont je vous accuse, , C'est répine à la rose ou la tache au soleil.

A la suite de ces vers, sous le lilre Harmonie universelle, Fourier publiait (Bulletin de Lyon da 11 frimaire an XII, 3 déc. 1803) le premier aperçu de la doctrine phaianstérienne. Il le terminait par celte objurgation qu'il a souvent répétée depuis :

c Aveugles savants, voyez vos villes pavées de mendiants, vos citoyens luttant contre la faim, vos champs de bataille et toutes vos infamies sociales. Groirez-vous après cela que la Civilisation soit destinée du genre humaîQ ? *

A part cette rude apostrophe qui nous rappelle à la triste réalité, ne semblerait-il pas, d'après les futiles joutes de bel esprit qui absorbaient Tatiention du public, ne semblerait-il pas que la France^ aux environs de Tan xii, fût une sorte de pays de Cocpgne? Il n'y avait guère alors qu'un original tel que Fourier pour prendre garde à Tétat de mi^^ère du bas peuple, el surtout pour mettre le champ de bataille au rang des infamies sociales.

Toutefois, en feuilletant, pour vérifier et compléter les recherches de M. Ducoin, la collection du journal lyonnais, à travers le marivaudage qui défrayait seul alors la presse bâillonnée, je me suis heurté à une adresse de féli^ citations d'un conseil départemental du Rhône sur l'arrestation du duc d'Ënghien et à la sentence de mortprononcéd contre le prince par la commission miUtaire 'Spéciale; le tout consigné, dans sa teneur offlcielle, sans un mot de reflexion. La main du glorieux sauveur de la France

«88 VIK DE FOUIUBR.

fermait toutes les bouches et pesait sur tous les cœurs jusqu'à en ctoufTer le moinclre battement. Le sauveur devenait bientôt après le bourreau de la nation qui lui avait livré toutes ses libertés.

Les cruelles épreuves que nous réservait le despotisme batailleur et conquérant, Fourier pensait avoir trouvé Le moyen de les prévenir, en même temps que de remédier aux autres maux du corps social. Mais comment le faire connaître, ce moyen ? La défense signifiée à l/éditeur du Bulletin de Lyon, après la publication de Tarticle intitulé : Triumvirat continental, de ne plus admettre aucune communication de Fauteur ayant trait à la politique, cette défense ne çnanqua pas d*étre ponctuellement observée. Du moins, à partir de celte époque, et depuis l'article d3 Fourier sur l'acceptation des lettres de change, inséré dans le no du 27 nivôse an xii, on ne trouve plus trace de sa collaboration à la feuille lyonnaise (1).

(1) La bibliothèque nationale doit à mou auii 0. Barbier, Tiin de ses eonseryateurs, de posséder une collection complète du Bulletin de Lyon depuis Tan xi jusqu'^ la fin de 1807.

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