DE LA CINQUIEME ÉDITION
Cette nouvelle édition de la Vie de Fourier portera au frontispice le cachet du temps calamiteux où elle se publie. Il n'est point donné à Tauteur de s'abstraire des événements qui navrent tous les cœurs autour de lui^ ni de s'élever jusqu'aux régions sereines d'une sagesse inaccessible au sentiment des malheurs publics et privés. C'est, d'ailleurs, sa conviction qu'il faut voir dans les coups qui nous frappent des avertissements sévères, des sommations de plus en plus pressantes d'avoif à sortir de la vieille et fangeuse ornière qui conduit périodiquement à l'abîme.
Il y a plus de soixante ans déjà, que celui dont je réédite l'histoire, Charles Fourier, simple commis marchand à Lyon, annonçait la découverte de la doctrine de l'Association du
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travail et du capital : remède efficace et sûr contre les disgrâces de toute espèce, contre les fléaux grands et petits, naissant d'un état social que, d'accord en cela avec le bon sens populaire, il dénommait un monde à rebours.
Depuis Tannée 1808, où parut le premier ouvrage de l'inventeur de la Théorie sociétaire, les rudes, les cruelles et terribles épreuves n'ont pas manqué à la France et à TEurope.
Pour ne parler que des plus récentes, qui ont particulièrement atteint notre infortunée patrie, — dans l'espace de moins d'un an, depuis les premiers jour^ d'août 1870 jusqu'aux derniers jours de mai 1871, quelle avalanche de mauxl que de sang verset que de deuils et de ruines! quels désastres de tous genres! sans compter l'accroissement énorme de la dette publique et l'aggravation proportionnelle des charges qui pèseront pour un temps indéfini sur le travail national.
Le signal de tous ces mftlheurs fut donné par la déclaration de guerre à la Prusse : occasion que celle-ci attendait, guettait, on peut le dire, et qu'elle a saisie avec une joie mal dissimulée. Elle allait donc pouvoir enfin se jeter sur une rivale enviée et odieuse, avec toutes les chances de l'écraser I
Dès longtemps préparé, en effet, mais suscite^
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tout à coup par une provocation insensée du gouvernement de Napoléon III , l'ouragan de rinvasion germanique vint fondre sur la France ouverte, désarmée. Après avoir passé sur le corps des armées impériales, faibles, dii^éminées, mal commandées, le torrent envahisseur ne trouva pour l'arrêter qu'une barrière : Paris avec ses forts, son enceinte et la résolution énergique de ses deux millions d'habitants.
Pourquoi faut-il qu'il ait été si peu et si mal tiré parti de ces puissants éléments de résistance et de salut t concentration unique au monde des forces vives de la civilisation (science, arts, industrie), tout ce qu'il fallait, en un mol, pour créer, à bref délai, d'inépuisables arsenaux d'armes et de munitions?
Au personnel, il y avait là, en sus d'un corps d'armée échappé au désastre de Sedan, en sus de quatre-vingt mille jeunes mobiles accourus des provinces et de sept mille marins, ceux-ci vrais hommes d'élite, propres à tout; il y avait là deux cent mille citoyens de Paris, de vingt à quarante ans, qui ne demandaient qu'à être organisés militairement fOur de (on, et qu'eût électrisés pour la victoire une étincelle d'enthousiasme et de patriotisme partie d'en haut, d'où il ne vint, hélas 1 d'autre influence que celle de l'écœurement et du découragement
IV PUÉFACE.
semés partout dès le premier jour. (La dé fense de Paris, une héroïque folie!) Faut-i s'étonner dès lors que tous ces précieux élé ments de délivrance, capables dix fois pour une de baiser l'immense ligne d'investissement de 80 kilomètres qui bloquait Paris, aient été, par l'absence c(^mplète du feu sacré, par le manque d'initiative, de nerf et de talent chez le chef préposé à leur mise en œuvre; aient été, dis-je, misérablement gaspillés, paralysés, annulés?... et par suite, d'instruments de salut se soient changés plus tard en instruments de ruine?
Pour comble de malheur, en effet, faute d'avoir, au gré d'une généreuse impatience, faute d'avoir été employés sérieusement, résolument contre l'ennemi étranger, ces mêmes éléments devinrent l'occasion et l'instrument d'unftjhorrible guerre civile et sociale. Cela, ô honte! cr^pinel et parricide vertige! cela au milieu mèm^de Pinvasion prussienne, lorsque l'armée allemande occupait vingt de nos départements et tenait ea son pouvoir la moitié des forts qui entourent Paris! De façon que c'était avec la permission, sous le bon plaisir de Sa Majesté Guillaume et de son machiavélique ministre, que se jouait cette triste parade révolutionnaire, achevée au milieu d'une effroyable mare de sang et aux lueurs de l'incendie.
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On sait les lamentables suites de la journée du 18 mars, si maladroitement engagée et conduite, si atrocement terminée par l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas : la capitale livrée pendant deux longs mois à la plus ignoble tyrannie; la violation de toutes les libertés; les citoyens forcés, sous menace de mort, de porter les armes contre la loi et contre leur conscience ; tous les ateliers fermés par ordre, afln qu'aucun ouvrier ne pût se soustraire à Tenrôlementdans les bataillons fédérés; les prêtres catholiques persécutés , outragés, arrêtés; les religieuses expulsées violemment de leurs asiles, même celles qui se dévouent aux soins des malades et des pauvres; les églises profanées, pillées ; partout des perquisitions et réquisitions sans raison ni limite;
— Paris enfin voué tout entier aux flammes par ses implacables oppresseurs, brûlé de proche en proche par leurs séides à mesure qu'ils étaient refoulés par les troupes de l'armée nationale au prix de mille combats de rues et de l'enlèvement de deux cents barricades ;
— l'immolation dépotages, pratique barbare, s'il en fut, et atteignant au dernier degré de l'odieux; — comme dénoûment inévitable d'une telle lutte et de telles atrocités, le carnage, autour des ruines fumantes de nos palais et de
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nos docks, ainsi que sur les derniers points d'une résistance désespérée, le carnage des malheureux ouvriers, soldats fanatisés de l'insùrrectioii , lâchement abandonnés par leurs chefs en ces moments suprêmes; — - puis les arrestations en masse, les veuves, les orphelins
par centaine de mille
Oh! les étranges patriotes I les cruels amis du peuple 1 que ces hommes du Comité central et de la Commune qui, certaines défaillances aidant, sous prétexte de sauvegarder la république et d'inaugurer le socialisme avec les franchises municipales, ont machiné, brassé, perpétré toute cette affreuse besogne, sans souci de compromettre et de faire détester longtemps les saintes causes qu'ils profanaient en les invoquant (1) 1
(1) On aliôgue» à la décharge des auteurs de la rëvolation du 18 mars, qae la plupart des atrocités qui ont été commises n'étaient ni dans leur intention, ni dans leur programme primitif. Mais do moment qu'on se met en révolte contre la souveraineté nationale et contre l'autorité qui en a, par délégation régulière, le légitime exercice, voilà où l'on est fatalement conduit : il faut recruter à tout prix des auxiliaires et des complices; on va les chercher dans les bas-fonds de la société, jusque dans les prisons et les bagnes. D'ailleurs, les attentats, qui ont signalé le règne et la fin do la Commune, avaient été, sans en excepter les plus monstrueux, prémédités, préparés de longue main. Pour en être convaincu, il suffit de se reporter au langage tenu dans les clubs pendant la période précédente. Sous le gouvernement de la défense nationale et grâce à son étrange tolérance, on avait prêché hautement, pendant six mois, tout ce qui sVst exécuté plus tard en avril et en mai :
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Une telle succession de calamités, que Ton ne croyait plus possible dans le temps où nous vi-
oui, tout, même Tincendie de Paris, pour ne le laisser, disait-on, ni aux Prussiens, ni aux bourgeois.
« On parle, s'écriait, dans le club de TËcole de médecine, un énergumène qui a été depuis membre du Comité central, on nous parle, sous prétexte d'union devant Tennemi, d'oublier nos griefs contre la bourgeoisie et de lui ouvrir nos bras. Ah! oui, j'ouvrirai mes bras aux bourgeois, mais ce sera avec un poignard dans chaque main! » Et ces paroles étaient applaudies de la majorité do l'auditoire. « Rien, disait un autre orateur frénétique, qui a fuit aussi partie du fameux Comité, rien de ce qui est Paris ne doit rester ni au\ Prussiens, n) aux bourgeois; mes amis et moi nous avons pour cela pris nos mesures ; notre plan à nous, c'est de brûler et de faire sauter Paris; nous savons où il y a des dépôts de matières incendiaires; tous nos préparatifs sont faits ; les rôles et les postes sont as&ignos entre nous pour le moment décisif. » Cela se débitait devant trois mille auditeurs sans soulever de protestations. Étonnez- vous ensuite qu'il se soit rencontré des milliers de bras tout prêts pour mettre le feut et que les bandes de pétroleurs et pétroleuses n'aient point fait défaut à lappel des plus féroces chefs du parti de la Commune! — C'est là encore, dans le môme club, qu'un orateur imberbe, sorte de chérubin terroriste, renouvelait l'horrible vœu de Marat, réduit, il est vrai, à 50 mille têtes au lieu de 3C0 mille. A l'entendre, il ne fallait pas moins que cette moisgon de têtes jetées sous les roues du char de la Révolution pour le faire avancer sans obstacle !
L'Internationale, que je ne puis entièrement passer sous silence, cette société conçue primitivement, je n'en doute pas, dans une louable intention d'équité, l'internationale sortait de la bonne route dès qu'elle se posait pour but exclusif la lutte du travail contre le capital, au lieu de chercher l'union harmonique, l'association équitable de ces deux agents nécessaires de la production. D'où le rôle funeste qu'a joué cette société, funeste aux ouvriers surtout. C'est à ceux-ci et à leurs familles qu'elle imposait dos sacrifices) des privations, et finalement la détresse, en provoquant^ dans des vues purement politiques quelquefois, et en soutenant tant de grèves ruineuses. Or, à l'envisager dans son résultat le plus
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vons, donne un sanglant démenti à nos chantres du progrès, à nos philosophes optimistes, qui
ordinaire, qu'est-ce que la grève, sinon !e suicide du travail pour une blessure au capital? — L'Internationale avait déclaré dans son Congrès général, tenu à Genève le 3 septembre 1866, « que tous SCS membres reconnaissaient la vérité, la morale et la justice, comme devant Ôtre la base de leur conduite envers tous les bommes sans distinction » ; et pour corollaire pratique de cet article de sa déclaration, T Internationale nous a donné ^a complicité dans les incendies de Paris, incendies approuvés, loués, proposés en exemple par les comités directeurs de cette société à l'étranger.
Queiqdes-uns des fondateurs de Tinternationale rejettent ces funestes conséquences sur l'intrusion au sein de la société des éléments communistes et révolutionnaires, qui finirent par y dominer entièrement, malgré la résistance des membres français les plus autorisés, MM. Tolain, Langlois, etc. — Voici ce qu'on lit, par exemple, dans une publication intitulée : l'Organisation internationale des travailleurs, par E. Fribourg, Tun des fondateurs :
A partir des congrès de Bruxelles (1838), de basle (1869), • Karl Marx, le communiste allemand, Bakounine, le barbare russe, et Blanqui, l'autoritaire forcené, forment le triumvirat omnipotent. » Pages 139, 140.
Puis, à la page suivante : « 1870. Des grèves, toujours des grèves, encore des grèves ;'plus d'études; sous l'impulsion de Varlin, l'organisation de cet état de lutte grandit cbaque jour. »
Dans une telle disposition des esprits chez certains membres autorisés de l'Internationale, ce qu'il y aurait de mieux à faire, au lieu d'édicter une loi prohibitive, ne serait-ce pas d'imiter la conduite libérale du ministre anglais M. Gladstone? On laisserait ainsi çiux sociétaires, décidés à respecter les lois et à écarter toute idée de violence, la possibilité de reprendre leur influence pacificatrice sur les nombreux adhérents à l'Internationale. Do quel droit, d'ailleurs, prétendrait-on interdire à la classe ouvrière de se concerter pour la défense de ses intérêts, quand de l'aveu du fondateur de l'Économie politique, Adam Smith. « les maîtres sont toujours et partout dans un ciat de coalition tacite, mais constante et uniforme, «pour ne pas élever le salaire? » Recherches sur les
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exaltaient les merveilleux perfeclionneraents de la Civilisation, voyant là des garanties certaines contre le retour des catastrophes subies par les précédentes générations.
Les douloureux événements que nous venons de traverser confirment, au contraire, et ne confirment, hélas I que trop, les prévisions toutes logiques du Maître es choses sociales , Ch. FouRiEB, sur les crises et les cataclysmes auxquels devaient, de plus en plus, s'ailendre
causes et la nature de la richesse des nations. Tome I", liv. I", ch. viii.
Dans sa sincérité, le mailre dément à Tayance les soplii&ines çui sont allégués- cliai|ue jour par ses prétendus disciples pour soutenir Texcellence et l'équité du régime économique existant. Voici, en eiïet, ce que dit encore Adam Smith :
« Le taux du^salaire dépend de la conTenlion entre l'ouvrier et » le maître qui l'emploie; mats leurs intérôts ne sont nulleme?it » les mêmes : les ouvriers désirent obienir le plus et les maîtres • accorder le moins qu'ils peuvrnt. Il n'est pas difficile de deviner » laquelle des deux parties doit obtenir gain de cause dans celto > querelle et forcer l'autre à subir ses conditions. » {Ibid.)
Ainsi, d'après Adam Smiih lui-môme^ la loi de l'offre et de la demande n'est pas autre chose, dans les conditions actuelles de l'industrie, qu'un véritable contrat léonin au profit des possesseurs do l'instrument de travail et du capital. Une des parties force l'autre à subir ses conditions.
Cela étant, non-seulement TAssociation internationale des travaiJlfurs est légitime^ mais il est bon qu'elle existe, ne fût-ce que pour stimuler les capitalistes, chefs d'industrie, h. rechercher et à mettre en pratique les moyens d'accorder leurs intérêts avec ceux des salariés qu'ils emploient. — Hesto à exiger de rinternaliouale drs garanties contre le retour du scupable abus qui a été fait de son influence.
PREFACE
nos sociétés hyperciviliséesy si elles s'obstinaleot à resler dans l'état d'incohérence, de morcellement et d'antagonisme, poursuivant, à travers le sang et les ruines, des garanties illusoires, au lieu d'entrer, avec la science pour guide, dans la voie salutaire des garanties réelles et de l'Association, Je parle, bien entendu, de l'association vraie, unissant par un pacte équitable CAPITAL et TRAVAIL pour Texploitatiou combinée des trois industries agricole, manufacturière et domestique : Association qui, pour la première fois, depuis qu'il existe sur terre des sociétés humaines, réalisera la solidarité sans aucune atteinte à la liber té^ en lui donnant, au contraire, un essor et des développements jusqu'alors inconnus. •
Mais le remède qne je signale à nos maux, d'autres, au contraire, ne le considèrent-ils pas comme un des poisons infiltrés dans les veines du corps social, poisons qui le minent sans cesse el/y produisent périodiquement ces convulsions terribles qui le mettent en péril de mort? Ne s'est-il pas trouvé des gens pour accuser l'École sociétaire d'avoir contribué, pour sa part, aux phénomènes de subversion dont Paris naguère était le théâtre, et la France entière avec lui la victime 1
PRÉFACE. XI
Au aom de la vérité, je proleste coutrc uae telle accusation.
Si quelques disciplesde Fourier avaient pu, à un degré quelconque, pactiser avec l'insurrection, ils auraient étrangement mis en oubli l'enseignement et l'exemple du Maître. Dans vingt passages de ses écrits, Fourier témoigne de son aversion, plutôt encore de son dégoût, pour les démagogues qui excitent le peuple aux séditions et à la révolte, ce qui revient à le conduire à la boucherie et à l'enfoncer encore plus avant dans le gouffre de la misère.
Que Ton pût confondre avec l'association véritable dont il avait découvert les lois, et lui assimiler ou en rapprocher, sous aucun point de vue, les affiliations qui ont pour but Tenvahissèment du pouvoir, le bouleversement de l'État 01]^ la spoliation et l'oppression d'une classe de citoyens, voilà ce qui indignait Fourier. Sun appréciation du jacobinisme se résume en deux mots : il le qualifiait de janissariat politique.
S'il déplorait les préventions des puissants et des riches contre tout examen d'un moyen décisif d'amélioration du sort du peuple, il gémissait pareillement de l'incorrigible crédulité do celui-ci à l'égard des révolutionnaires et de leurs fallacieuses promesses. « Le peuple, di-
• sait-il, ajoute pleine confiance à un déma-