LA MONDAINE OU ABSORBANTE
9 \.° La Dogmatique , donnée ostensiblement par les précepteurs et professeurs, qui recommandent le mépris des richesses perfides et autres sornettes, comme les vertus des deux Brutus, Tun immolant ses fils , l'autre immolant son père ; ou bien les vertus des jeunes républicains de Sparte, qui, en tuant des ilotes à la chasse , volant leur subsistance , exerçant la pédérastie collective, préludaient aux vertus patriotiques àt l'âge mûr.
s L'institution , à la vérité , mêle à ces balivernes libérales quelques préceptes excellents, mais qui ne font qu'effleurer et glisser. II arrive de cette bigarrure que l'enfant goûte et admet ce qu'il y a de plus dangereux, et repousse le peu qu'il y a de bon. Ija cause en est dans le conflit des trois impulsions suivantes :
a 2^ La Cupide ou insociale, donnée secrètement par les pères, qui enseignent à l'enfant que l'argent est le nerf de la guerre^ e^ qu'il faut avant tout songer à gagner du quibus, jt^ery^j etnefa>s. Les pères n'osent pas doi^ner en toutes lettres cet odieux précepte , mais ils le prennent pour canevas de leur doctrine , et disposenl l'enfant à être fort accommodant sur toute chance de bénéfice, i savoir Caçonner la morale aux convenances de l'intérêt.
V N'est-ce pas là le thème des leçons paternelles, sauf l'exception qui confirme la règle? D'ailleurs, sur ce vice radical de l'éducation familiale, si quelques hommes probes font exception, leur nombre s'élève-t-il au huitième? Pas même au seizième. Raii, nantes in gurgite vasto.
« 3o L'Insurgente, donnée cabalistiqœmentpar les camarades, qui , dans leur ligue turbulente contre les pédants et Içs pères , ont pour règle de faire tout le contraire de ce qu'on leur ordonne : railler la morale et les moralistes, briser, quereller, pill^ dès qu'ils ont un instant de liberté ; se venger de la soumission forcée par la rébellion secrète et la dissimulation concertée ; ériger l'esprit de révolte en point d'honneur, par dédain et sévices envers œux qui favorisent l'autorité régentale.
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« 4' I/KvAsiVK, donnée furtivement par Irs valets qui aident Pcnfant k échapper au joug , le flagornent, le régalent en secret de friandises volées , pour se faire prôner auprès des pères. Ils le soutiennent et le conseillent dans toutes les menées tendant à • raffranchir des entraves morales : aussi l'enfant riche regarde-t-il les valets comme autant d*affidés secrets , et ceux-ci n'ont pas tort dans ce rôle , car les pères et mères sont déraisonnables au point de renvoyer, sans autre motif, un valet qui déplairait à leurs enfants ou seulement au favori.
« Tels sont les champions qui se disputent Tarène, jusqu'à l'âge de quinie ans, où un cinquième athlète plus vigoureux vient prendre la part du lion, tout envahir. Inter quatuor litigantes, quin-^ tus gaudet Ce vainqueur est :
« L'éducation MONDAINE ou absorbante : il faut la placer en pivot, puisqu'elle broche sur les quatre autres et en élimine on modifie tout ce qui n'est pas à sa guise.
« L'enfant à seiie ans , lors de son entrée dans le monde , reçoit une éducation toute nouvelle ; on lui enseigne à se moquer des dogmes qui intimident et contiennent les écoliers ;. à se conformer aux mœurs de la classe galante, se rire comme elle des doctrines morales ennemies du plaisir^ et se moquer bientôt après des visions de probité , lorsqu'il passera des amourettes aux affaires d'ambition ; enfin à s'engager dans les folles dépenses, les emprunts usuraires, et communiquer sa dépravation à toutes les fillettes qu'il peut fréquenter.
« Voilà un' quadrille d'éducations bien distinctes, dont quatre sont en concurrence jusqu'à l'âge nubile lù la pivotale vient éclipser et absorber tontes les autres. Avant cet âge, la première, celle des savants, n'a qu'une influence apparente : e'est entre les trois antres que la pomme est disputée ; elles envahissent le cœur, l'esprit et les sens de l'élève, et lorsqu'il atteint quinie ans, à peine lui reste-t-il de l'éducation dogmatique un léger fonds de préceptes vertueux, la plupart dangereux s'ils sont suivis à la lettre, mais qui n'ont d'empire qu'autant qu'ils se concilient avec les impulsions mondaines, i (Assoc. dotn.-agr., t. II, p. 284; noov. édition, t. IV, p. 201.)
jlies couleurs du tableau ne sont malheureusement pas chargées. Le trait par lequel il se termine se rapporte &
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une passion qui fait à juste titre Feffroi des éducateurs actuels. L*amour est dans la société où nous vivons la source d'innombrables désordres. C'est Fécueil où font bien souvent naufrage les mœurs, les dispositions laborieuses de la jeunesse^ ainsi que la paix et Fbonneur des familles. Fourîer, cependant , n'a pas reculé devant le problème difficile de concilier cette passion rebelle avec toutes les exigences de Tordre, du travail et de Tbarmonie domestique et sociale. Ici encore il était guidé par cette hiAite vue religieuse qui a présidé à toutes ses spéculations, (c Folie ou non, disait-il, Famour est un ressort dont les effets ont dû être prévus par Dieu et coordonnés à un plan d'harmonie et d'unité d'action, n
A mesure qu'il déterminait ce plan, Fourier arrivait à voir dé plus en plus clairement que Vorganisation des libertés amoureuses est toute favorable au travail, qu'elle a pour effet de stimuler la jeunesse aux œuvres utiles , et qu^elle est par conséquent toute à l'avantage de ceux-là mêmes que leur âge exclut de participation à l'amour ^ Le seul principe admis , d'ailleurs (et c'est déjà l'idéal de tous les esprits élevés, de tous les cœurs délicats), c'est que, dans l'avenir, la possession du corps ne devra jamais aller qu'avec la possession de l'âme, et que, pour avoir droit au doux tribut d'amour, il faudra le mériter sans cesse. N'estce pas une chose ignoble et dégradante, en effet, que le
' Ne DOas lassons point de remarquer quel admirable parti Fourier sait tirer pour l'industrie productive do toutes ces forces qui ont été jusqu'ici des obstacles. Et cette utilité découle naturellement de l'observation de tons les penchants que nous offre l'humanité. Dans l'enfance , curiosité, furetage, singerie, mobilité , goàt do la saleté ou de la paresse , tous ces ressorts sont habilement et fractoeusement mis en jeu ; à la pnberté , l'amour lui-même , désespoir des moralistes, objet d'inquiétude et d'effroi pour les pères et mères, pour les maris , pour tous ceux qui veulent comprimer son essor, ou le régler arbitrairement et le monopoliser , l'amour touche de son talisman les fonctions industrielles et y fait accomplir des prodiges.
L'âge de la puberté est l'époque de la transition la plus brillante dans la vie. On sait quelle magique peinture en fait Jean-Jacques Rousseau au commencemont du quatrième livre de son Ktni'e.
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don àe k personne^ s'il n'est parfaitement volontaire, s'il n'est le signe et la sanction d'un mntuel altaeheiBent? £i pots à quoi aboutit, en définitive, la prétention de Tim* poser comme redevance légak? Écoutez vos poètes, plus sensés en général que vos législateurs. L'un d'eux, qu'on nous faisait apprendre au collège , dit avec raison :
Ce n'est point par effort qu'on aime ; L'araoor est jaloux de ses droits :
• Il ne dépend que de lui-même ,
On ne l'obtient que par son choix.
Quoi qu'il en soit, cette partie de la conception de Fonrier qui a pour objet les relations d'amour ne sera pas abordée ici , parce qu'il ne suffirait pas d'une brève analyse pour en donner une juste idée, et parce qu'elle n'entre point dans le cadre des éléments pratiques dont l'application doive ou puisse s'emparer d'abord.. Sans doute, je regrette, pour ma part et dans l'intérêt sérieux de son œuvre, qu'il se soit glissé dans les écrits de ce grand homme quelques pages graveleuses, peu dignes de la majesté du sujet qu'il traite, de la sainteté du but qu'il poursuit et de la grandeur de son propre génie. Sous cette réserve, et en déclarant repousser toute idée de tolérance pour des écarts de passion que Fourier a classés, maison' il n'a jamais entendu, j'imagine, autoriser ni approuver, je ne redouterais nullement d'opposer les libertés loyales des coutumes amoureuses du Phalanstère, coutumes dont la, possibilité n'était admise par Fourier lui-même que pour la seconde ou la troisième génération élevée dans l'Harmonie; je ne redouterais nuirement d'opposer ces libertés, à l'égard desquelles l'avenir seul statuera , et un avenir qui est encore loin de nous; je ne redouterais point, dis-je, d'opposer ces libertés loyales aux mœurs hypocritement et vénalement obscènes de la société actuelle. A ne considérer ces mœurs que sous le rapport de la déraison , n'est-il pas évident , suivant la remarque de Fourier :
THlCOtt»: SOCfETAIRË. (fô
« Que la législation civilisée organise les relations d*amour de manière à provoquer la fausseté universelle, stimuler Tun et Tautre sexe à riiypoeriste , à fine rébeMion secrète contre les lois. L^anM)ur, n'ayant pas d'autre voie pour se satisfaire, devient un conspirateur permanent, qui travaille sans relâche à désorganisa la société, n Th, de l'Unité univ. t. IV, p. 211.
Qu'on tienne compte de cette dernière réflexion de Fourier, et que nos législateurs et nos moralistes se demandent ensuite s'il vaut mieux pour leur œuvre qu'elle ait l'amour contre elle, l'amour, ce maître des hommes et des dieux?
Ecartant, au surplus, l'examen d'nne question sans actualité, je me borne à faire observer que, par le fait de ses dispositions, le régime sociétaire éloigne des enfants tout ce qui pourrait éveiller prématurément chez eux l'instinct des rapports sexuels. Les enfants y ont leur vie , leurs mœurs, leurs logements à part; et l'exercice des travaux corporels ne sera pas non plus sans influence pour retarder l'éclosion de la puberté , dont mille causes , surtout dans nos villes, font avancer l'heure au notable détriment de tout Forganisme. A cet égard, la paternelle sollicitude de Fourier va plus loin que n'a jamais été celle d'aucun moraliste. J'ajoute enfîn que le principal obstacle aux unions légitimes, qui tient à la difficulté de plus en plus grande d'entretenir un ménage, d'élever et de placer les enfants, disparait en Association. Cette même circonstance, la pénurie ou l'exiguïté des ressources du ménage, est aussi la cause la plus ordinaire des discordes conjugales.
Rien n'use tant l-ardcnr de ce nœud qui noas lie, Que les fâcheux besoins des choses de la vie.
(MoLiÂRR, Les Femmes savantes.)
Je résume les conditions que remplit l'éducation sociétaire :
Elle est umtaike; donnée à tous, non pas en raison de
la naissance et de la fortune, mais en raison des aptitudes
et des goûts de chacun; n'employant que des ressorts qui tendent au même but
Elle est composée , formant le corps et Tâme à la fols ; intégrale, embrassant tous les détails du corps et de Tâme.
Elle est pratique, se liant toujours à Texercice des fonctions. — Par là se trouve comblé Fintervalle qui sépare aujourd'hui, pour les jeunes gens, l'éducation spéculative de l'investissement d'une fonction , intervalle funeste à plus d'un, et dans lequel bien des avenirs, bien des patrimoines s'engloutissent chaque jour.
Elle est ATTRAYANTE, ccci résout toutes les difficultés qui pourraient venir de la volonté de l'élève; gratuite^ et même lucrative, ceci lève tous les obstacles que l'exemple de ce qui se passe sous nos yeux pourrait faire craindre de rencontrer de la part de parents ignorants et intéressés..-
J'ai bien mal accompli ma tâche, si l'on ne voit, par tout ce qui précède , que l'Ordre sociétaire généralise, nonseulement l'instruction, mais encore l'éducation dans la plus large acception du mot; éducation morale, éducation professionnelle , éducation littéraire et scientifique. A nous dotic , pour réaliser la pensée de Fourier, à nous tous ceux qui aiment véritablement le peuple, tous ceux qui veulent pour lui bien-être , lumières et moralité !