‹ Fourier; sa vie et sa théorieChapitre 51 sur 66 · CIVILISATION · texte numérisé non relu

CIVILISATION

Alors vient la .Civilisation, quand Findustrie barbare a préparé les provisions dont a besoin , pour s'engager dans une voie nouvelle , cette autre caravane de FHumanité qui cherche son destin, la Ciidlisation. Mais ce ne sera là encore qu'un émissaire envoyé en reconnaissance, et faisant les apprêts d'autres excursions qui sont au-dessus de ses forces et que pourront seules accomplir des Sociétés d'une constitution plus saine et plus robuste. Aussi, malgré tous ses efforts, la Civilisation ne parvient pas à entraîner dans ses sentiers détournés et pénibles la majorité des habitants du Globe.

Mais il importe de s'entendre bien d'abord sur le sens du mot ctvilisalion.

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Suivant quelquos-uns, Civilisation et Progrès seraient synonymes. Dès lors il faudrait admettre qu*il n*y a que les peuples civilisés qui soient susceptibles de progrès , et que, dès qu'un peuple fait un progrès quelconque, si minime que soit ce progrès , il est par cela même civilisé. C'est se mettre en contradiction avec tout le langage historique. Les écrivains de la Grèce et de Rome ont toujours, et avec raison, appelé Barbares des peuples tels que les Perses du temps de Xerxès, qui, pour mettre sur pied les innombrables armées de ce prince , et pour donner lieu à tout le luxe de sa cour, devaient avoir accompli déjà d'assez notables progrès. Nos historiens modernes, à leur tour, maintiennent ce nom de Barbares aux Turcs et aux Orientaux en général, bien qu'on ne puisse méconnaître, chez ces peuples, au moins quelques faits du même ordre que ceux qui sont décorés du nom de progrès chez nous.

Si enfin Civilisation veut dire , et dans un sens absolu , la meilleure organisation des relations sociales *, il n'y a point à ce compte de peuples civilisés sur la terre, car tous présentent dans cette organisation des vices nombreux, et d'autant plus sentis, en quelque sorte, que ce qu'on appelle communément leur civilisation est poussé plus loin.

Yeut-on seulement parler de la meilleure organisation relative? Il faut alors distinguer. Nos institutions sociales, à nous autres Civilisés , sont généralement supérieures sans doute à celles des Barbares, des peuples mahométans par exemple. Ceux-ci, toutefois, ne sont pas, ainsi que nous, nations civilisées, atteints de cette plaie du paupérisme qui va croissant avec la civilisation, comme en Angleterre, ni de cette autre plaie des naissances illégitimes, des enfants trouvés et abandonnés, dont la proportion est si grande en France et dans quelques Etats de l'Allemagne. A Dieu ne plaise que nous conseillions comme remède à ces maux l'adoption des coutumes de ces peuples

' M. Guisot , Histoire de la eivUisatûni en Europe.

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à sérails et à pachas, qui en sont plus exempts que nous! Il n*en est pas moins vrai que, par ce côté et par quelques autres encore, leur mécanisme social n*ouvré pas la porte à des fléaux qui font irruption dans Icnôtre. Etablissez de même la comparaison entre des pays très-civilisés, tels que la Grande-Bretagne, et d'autres qui le sont moins, tels que FEspagne et le Portugal , et vous trouverez que , sous le rapport de la misère des elasses inférieures et du nombre des crimes (contre les propriétés particulièrement), tout Favantage est en faveur du pays le moins avancé en civilisation ^.

Comment donc admettre avec M. Guizot , Fhîstorien et Fapologiste de la Civilisation , qu'un des caractères de celte société soit la distribution 'plus équitable du bien-être entre tous les individus? Et si, comme FafTirme avec raison le même auteur , %m monde mieux réglé et plus juste rend l'homme lui-même plus juste , qu*y a-t-il à conclure de la proportion de voleurs et de malfaiteurs de toute espèce que produisent les contrées les plus civilisées ?

D'autres écrivains , moins occupés de faire une théorie de la Civilisation que de constater les faits , les résultats qu'elle présente, ont jugé beaucoup moins favorablement son influence quant à la répartition des moyens du bienêtre \

* On a dit , chose bien vraie , que de toutes les nations du monde , la nation anglaise était celle qni avait le plus travailla et le plus jeûné.

* Fourier , avec son admirable talent d'analyse , a fait toucher an doigt et à l'œil le vice de notra société sous ce rapport. *

« De tous les indices , dit-il , qui devaient faire suspecter l'industrie actuelle, il n'en est pas de plus frappant que celui de l'échelle simple eu répartition. J'entends par simple^ une échelle qui ne croit que d'un côté et non de l'autre : en voici un exemple adapté aux cinq classes :

moyenne , aisée , riche.

pauvre ,

géni

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u Les ouvriers, (i il M. Dcsliill-Tracy, ne reçoivent que le trop-plein de tous' les autres. »

Un philosophe d'une autre école, M. de Bonald, fait une remarque de la même nature :

u A considérer même la richesse dans les nations , Tex- » tréme misère ne touohe-t-elle pas à T extrême opulence? » Et la nation qui compte le plus de millionnaires n'est- » elle pas toujours celle qui renferme le plus d'indigents? »

a La question , suivant M. Blanqui , en est venue à ce » point, qu'on se demande s'il faut s'applaudir ou s'inn quiéter des progrès d'une richesse qui traîne à sa suite n tant de misères, et qui multiplie les hôpitaux et les prin sons autant que les palais. » (Histoire de l'économie politique,)

J.-B. Say lui-même, l'apôtre de la libre concurrence, et par conséquent de la licence commerciale et de la Civilisation, consigne l'aveu suivant dans les premières pages de son Traité :

«Un riche Sybarite, habitant à son choix son palais de n ville ou son palais de campagne, disposant des bras et V du talent d'un nombre considérable de serviteurs , peut n trouver que les choses vont assez bien... Mais dans les

» La ligne A représente l'origine des sociétés , où la différence des fortunes était peu saillante , où la classe paavre , flgorëo par zéro, n'existait pas.

9 À mesnre qne la fortune publique s'accroît , comme on le voit aux ligues B, C. D, E. il faudrait qne la classe pauvre y participât selon la proportion indiquée dans chacune de ces lignes, c'est-à-dire que, dans un degré de richesse R, le riche ayant 128 fr. a dépenser par jour, le pauvre aurait au moins 8 fr. : dans ce cas l'échelle serait composée , croissant proportionnément pour les cinq classes.

» Mais , en civilisation l'échelle ne croissant que d'un cAté , la classe pauvre en reste toujours à xéro, de sorte que, si la richesse est parvenue au b^ degré E, la classe riche obtient bien son lot de 1 28 , et la pauvre zéro seulement , car elle a toujours moins que le nécessaire ; de sorte qne l'échelle civilisée suit la ligne transversale 0, 2, 8 , 32 , 128 ; et la multitude ou classe pauvre . loin de participer à l'accroissement de richesse , n'en recueille qu'un surcroit de privations, car elle voit une plus grande variété de biens dont elle ne peut pas jouir ; elle n'est pas même assurée d'obtenir le travail répugnant qui fait son supplice et qui ne lui offre d'antre avantage qne de ne pas mourir de faim. »

( \oureau Monde industriel. )

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» pays que nous nommons florissants, on voit lexténuan tien de la misère à côté de rembonpoinl de ropuleuce, » le travail forcé des uns compenser Toîsiveté des autres. »

Appréciant la distribution des richesses, telle qu'elle résulte de l'industrie civilisée y u les efforts , » dit de son côté M. de Sismondi , « sont aujourd'hui séparés de leur » récompense : ce n'est pas le même homme qui travaille j) et qui jouit ensuite. » [Nouv. princ. d'écon, poL)

Yeut-on enfin un dernier témoignage? C'est M. Duchâtelf l'ami, le collègue de M. Guizot, qui nous le fournira.

u La part des ouvriers, dit-il, ne peut pas être affai- » blie; car le salaire ne suffit en général qu'à l'entretien » de la population ouvrière. — Autant il peut vivre d'ou- » vriers, autant, pour ainsi dire, il en sort de terre; de là r) résulte que, dans le marché qui se débat entre l'ouvrier » et celui qui l'emploie, le prix du travail se limite sur le » nécessaire. )> {De la charité dans ses rapports avec l'état moral et le bien-être des classes inférieures , par T. Duchâtel.)

Et, lorsque, la prudence conjugale, recommandée par l'auteur aux ouvriers, ayant fait défaut, ou par suite de toute autre cause beaucoup moins personnelle à cette classe , elle ne se trouve plus numériquement en rapport avec la somme des capitaux employés en salaires, comment se rétablit l'équilibre? « La misère, dit M. Duchâtel, porte la faux dans ses rangs. » {Ouvrage cité.)

En confessant ces odieux résultats, on se garde communément de nommer la Civilisation. Chacun regarderait comme une sorte de blasphème de les lui imputer. Autant vaudrait accuser Dieu lui-même de tous les crimes qui se font dans le monde. La Civilisation, en effet, c'est Fidole, c'est la Divinité de bien des gens , dont quelques-uns même sont assez civilisés pour n'en reconnaître pas d'autre ^

I L'atiiéifline eit aae maladie de l'esprit qui est particulière à U société' civilisée. 11 n'y a point d'athées chez les peuples barbiMS.

Par suite de ce respect superstitieux qui s'attache au xnot Civilisation, Ton a coutume de faire deux parts dans les phénomènes que présente notre état social. Tout ce qui, dans ces phénomènes, paraît un bien, c'est de la civilisation; mais le mal, le mal évident, incontestable, ce n'est plus ce qu'il faut appeler civilisation, seul mot qui existe cependant pour caractériser notre état actuel de société.

Ainsi l'on a donné au mot Civilisation un sens tout arbitraire. La plupart y ont vu , comme M. Guizot, leur idéal en fait de société. Mais voici qu'un observateur rigoureux est venu, sans préventions d'aucune espèce, étudier, démêler, classer les faits; distinguer ce qu'il y a de réellement bon par rapp'ort aux sociétés précédentes dans cet ordre de relations sociales qu'on nomme Civilisation; ce qu'il offre de réellement mauvais, soit par rapport à un idéal de société calculé sur les penchants de l'homme et sur les conditions du monde où il est placé, soit même par rapport aux états sociaux inférieurs , tels que la Sauvagerie et la Barbarie.

Ce qui différencie surtout la Civilisation de la Barbarie à laquelle elle succède, c'est la substitution de Vastuce à la violence ouverte, qui est le mode général d^aclion chez les Barbares. La violence ou contrainte (ce qui est au fond une même chose , la première n'étant que la forme et le moyen de la seconde) subsiste bien toujours en Civilisation. Il n'en pouvait être autrement, puisque cette société a besoin d'exiger de ses membres des choses contraires à leurs passions et leurs goûls. Mais cette violence, qui n'est pas la dernière raison des rois seulement, et qui est aussi celle de toute autorité civilisée, du père et du magistrat, par exemple, aussi hien que du monarque, est colorée par des motifs plus ou moins spécieux. De là toutes ces théories de droits et de devoirs, à l'aide desquelles on tâche d'obtenir des individus, sans recourir à la force, ce quMls ne seraient

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pas disposés îi faire uu à accorder. Sans doute, cVst soas certain rapport un avantage, un progrès, que Temploi de ce ressort nouveau q.ii épargne d^ autant Tusage direct de. la force; mais à raison de la contradiction, pour ainsi dire constante , qui existe entre les devoirs de la société actuelle et les impulsions de la nature , ce progrès tend à introduire de la fausseté dans les relations sociales. Aussi la fausseté jouc-t-elle un bien plus grand rôle dans le mécanisme civilisé que dans le mécanisme barbare; et le ton qui règne dans tout le cours de la période, c'est YiUiision, source de déceptions continuelles.

Fourier commence par distinguer à la Civilisation , qui n'est pour lui, comme nous Favons vu, que la 5*^ période sociale, placée dans lechelle entre la Barbarie 4, et le Garantisme 6, des caractères successifs et des caractères permanents. Voici le tableau des premiers : c'est une page d'histoire qui en dit plus, à elle seule, que bien des centaines de volumes.

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