B. CAS OÙ LES FOURMIS SONT UTILES
1. L'utilité des fourmis pour l'homme se réduit en quelque sorte à un seul fait: la destruction d’autres insectes nuisibles, Les fourmis qui se nourrissent exclusivement ou presque exclusivement de liqueur de pucerons ou de substances végétales ne peuvent donc être qu'inutiles ou nuisibles ; tels sont la plupart des Lasius, les Camponotus, les Leptothorax, les Aphaenogaster, les Solenopsis, etc. Celles qui, au contraire, s'attaquent aux insectes font, en général, un grand bien aux végétaux en les débarrassant des chenilles, des Cercopis, des sauterelles, des grillons, etc., etc., qui se nourrissent à leurs dépens. En outre, la frayeur que les fourmis inspirent aux autres insectes empêche ces derniers d'approcher les végétaux qu'elles occupent. C'est probablement pour cela que, dans les forêts, les arbres occupés par les F. rufa ou exsecta sont si Spécialement préservés des Bostryches et autres insectes nuisibles. Les formes qui font la chasse à d'autres petits animaux sont avant tout celles du genre Formica, puis celles des genres Myrmica, Tetramorium et Pheidole, puis le T. erraticum, les L. fuliginosus, niger i. sp. et emarginatus. Maïs seules les F. rufa, pratensis et exsecta mettent au jour leur utilité d'une manière évidente, grâce à leur taille et surtout à la grandeur de leurs fourmilières, Je ne crois pas qu'on doïve pour cela mépriser les services moins visibles et plus disséminés des autres formes (ainsi des F. fusca et rufibarbis, des Tetramorium et des Myrmica). Je renvoie ici aux expériences de mœurs pour le dénombrement que j'ai fait des insectes tués par des F. pratensis et rapportés à leur nid par leurs chemins (XXI. F. pratensis.) 4. On ne se fait pas du tout une idée suffisante de l'énorme quantité d'insectes nuisibles que détruisent les fourmis. Il ne faut pas oublier qu'elles ne prcfitent que d'une très petite partie de leur proïe, puisqu'elles ne peuvent que lécher les
sucs de son corps, lesquels se dessèchent en grande partie avant qu'elles aient seulement pu
déchirer le squelette chitineux.
2. On se servait autrefois des fourmis, c'est à dire des F. rufa et pratensis pour préparer l'acide formique. Aujourd'hui on le tire de diverses substances par des procédés chimiques, ce qui est infiniment plus simple et moins coûteux, Nos insectes sont donc devenus inutiles à cet égard, ce dont ils n'ont pas lieu de se plaindre. Le contenu de la vessie à venin des F. rufa et pratensis est de l'acide formique assez peu mêlé d'autres substances, mais il n'en est évidemment pas de même de toutes les autres espèces dont le venin a une odeur et une saveur variables. Puis on ravit les cocons des mêmes F. rufa et pratensis pour nourrir divers oiseaux qu'on tient en cage, sacrifiant ainsi des millions d'insectes utiles dans un but tout au moins inutile. Afin d'obtenir ces cocons, nommés vulgairement œufs de fourmis, l'homme se sert d'une ruse vraiment infernale, Il profite de l'amour des fourmis envers leurs cocons pour les tromper ; il verse le contenu d'un nid en un lieu quelconque, et dispose tout à côté un récipient soigneusement couvert de feuilles sèches où les # se hâtent d'aller entasser leurs cocons, croyant les mettre ainsi en sûreté, Au bout de quelques heures, il se trouve naturellement que les fourmis ont travaillé pour l'amateur d'oiseaux qui n'a plus qu'à serrer dans une armoire le récipient rempli de cocons proprement arrangés, Les fourmis (F. rufa et pratensis) sont encore mentionnées comme remède dans divers livres de pharmacologie, et se trouvent même dans les pharmacies. Il est à peine besoin de dire qu'elles y jouent le même rôle que les neuf dixièmes de leurs confrères en
# fioles et en tiroirs, c'est-à-dire celui d'une drogue indigeste qui ne sert absolument qu'à «2 remplir la bourse des pharmaciens, à vider celle des malades et à bourrer inutilement la cervelle des étudiants en médecine,
Enfin Lepeletier assure que d'après les observations de Thouin les fourmis sont utiles aux plantes en suçant la liqueur des pucerons, car lorsque ces derniers sont laissés à eux- … mêmes ils la rejettent sur les feuilles des plantes qui se trouvent ainsi bientôt enduites d'un - vernis sucré, lequel nuit à leur respiration, Le fait est positif, et la déduction est ingénieuse, mais il est probable que les pucerons nuisent cent fois plus aux plantes en les épuisant et en arrêtant la végétation des branches qu'ils occupent qu'en vernissant quelques feuilles ; dès lors le prétendu service que rendent les fourmis devient plus que problématique. Il est du reste probable que certaines espèces de pucerons ne peuvent guère se passer de fourmis, tandis que d'autres ne sont jamais cultivées par elles.
Si nous voulons résumer teut ce qui vient d'être dit d'une manière pratique, nous
pouvons considérer en somme comme nuisibles les formes des genres Lasius et Camponotus,
comme utiles par contre les formes du genre Formica (excepté la F. cinerea), surtout les
F. rufa, pratensis et exsecta. Les autres formes sont de peu d'importance, ou bien elles ont des avantages et des désavantages qui se compensent plus ou moins.