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ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

22, RUE H U YG H EN S, 2 2

JEANNE LA FOLLE

Que l’histoire soit, avant tout, une science qui poursuit la recherche de la vérité, et que l’historien ait pour préoccupation constante de découvrir celle-ci, tous ceux qui nous lisent en sont trop persuadés, pour que nous avions à les convaincre. Mais nous n’aurons garde de le méconnaître, l’histoire est aussi un art. Que de drames se déroulent sous nos yeux, qui dépassent en émotion les plus sombres tragédies qu’ait pu enfanter le cerveau humain! Que de mobiles cachés, que de ressorts secrets nous sont dévoilés, quand nous cherchons à pénétrer l’état d’âme des acteurs! Mœurs, passions, caractères se révèlent à qui sait les observer, sous un jour insoupçonné des simples narrateurs.

Au théâtre de la vie nous ne sommes pas que

des spectateurs amusés ou intéressés, nous sommes aussi, parfois, des juges et la première qualité d un juge ne doit-elle pas être la plus stricte impartialité ?

Qu’une découverte nouvelle contrarie une de nos opinions antérieures, établies sur des témoignages incomplets ou reconnus suspects, qu’elle heurte nos préjugés, aille à l’encontre de nos préventions ou de notre intérêt, devons-nous hésiter à reconnaître notre erreur, s’il nous est démontré, par preuves irréfutables, que notre verdict est sujet à révision ?

Une publication, due à la plume, hautement autorisée, du docteur Masoin, professeur à la Faculté de Médecine de 1 Université de Louvain, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Médecine de Belgique, a remis en discussion cette question qui, naguère, donna lieu à d’ardentes controverses : La mère cle Charles-Quint , Jeanne , dite la Folle , fut-elle réellement aliénée ?

Ce cas pathologique est intéressant à plusieurs

points de vue : d abord, pour le jour que son étude peut ouvrir sur les tares de l’empereur-roi et de son fils, Philippe; consécutivement, sur 1 abâtardissement, la dégénérescence d une dynas¬

tie dont les descendants occupent encore un trône ; il l’est, en outre, à l’envisager en soi.

La jalousie maladive de la reine, sa nécrophilie,

.Jeanne d’Aragon, héritière de Castille et d’Aragon, Femme de Philippe d’Autriche, prince des Pays-Bas (Collection de l’auteur).

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sa guérison subite après huit années d’égarement cérébral; sa rechute; l’intervention d’un moine opérant, par suggestion, une heureuse détente ; la mort, enfin, du sujet, avec retour apparent à la santé morale et à des sentiments religieux longtemps abolis, n’y a-t-il pas là matière à réflexions, pour le médecin comme pour le psychologue ?

L’infortune a, de tout temps, eu le don d’éveiller la sympathie en faveur de ceux qui en sont victimes; comment ne serait-on pas ému par la triste aventure de cette fille de roi, qui subit, pendant près de cinquante ans de son existence, une réclusion ressemblant, par instants, à un véritable martyre ?

Troisième enfant de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille, Jeanne ne paraissait pas destinée à régner; sa sœur aînée, reine de Portugal, et son frère, marié à Marguerite d’Autriche, étant venus à succomber en pleine jeunesse, sans héritiers, les circonstances seules l’appelèrent à succéder à ses parents.

En prévision de cet événement, Jeanne avait reçu une éducation princière, Isabelle, qui s’entourait volontiers de musiciens et de poètes, s’efforça d’inspirer des goûts analogues à sa fille. Celle-ci apprit à jouer de plusieurs instruments ; on lui enseigna les

travaux de main, tels que la tapisserie, la broderie, sans pour cela négliger de lui meubler l’esprit.

Elle acquit, en peu de temps, une instruction solide, et la langue latine lui devint presque aussi familière que l’espagnole; elle possédait assez de latin pour répondre avec aisance aux ambassadeurs qui lui adressaient la parole en cette langue. Dans ce royal intérieur, une discipline, grave et douce, tempérait ce que pouvaient avoir de trop dur les exigences d’une étiquette formaliste à l’excès.

Dans cette première phase, l’enfant ne semble pas avoir présenté les moindres indices de bizarrerie, et, s’ils se sont manifestés, aucun témoignage digne de foi ne les a consignés.

Dès l’âge de douze ans, — cette précocité n’était pas, à l’époque, considérée comme une anomalie, — on parle déjà de marier la future héritière de Castille et d’Aragon, mais quatre années se passent avant que soient engagés des pourparlers matrimoniaux.

L’époux qu’on lui destine est un vrai Prince Charmant. 11 a toutes les qualités qu’une femme peut souhaiter chez un mari : la jeunesse dans sa fleur; une taille admirablement prise, un visage d une beauté remarquable. On lui prête une grande douceur de mœurs, une nature tout ensemble tendre et enflammée.

:he.

( École française, xvi' siècle.)

JEANNE LA FOLLE H

Mariée par procuration à Valladolicl, Jeanne s’embarque pour les Flandres ; une flotte de cent vingt navires la conduit au bonheur qu’elle était en droit d’escompter. L’infante débarquait à Rotterdam après deux semaines de navigation et une traversée des plus rudes.

La pompe des fêtes flamandes éblouit, dès son arrivée, cette princesse de dix-sep t ans, qui s’unissait à un bel archiduc. Elle-même n’était pas dépourvue d’agréments physiques : un portrait, postérieur, il est vrai, de quelques années au mariage, lui prête un visage assez régulier; mais le front est haut et bombé, les yeux longs, le regard sans éclat, le nez et la bouche sans caractère.

La physionomie plutôt est triste : est-ce lassitude ou mélancolie qui se lisent dans son regard? La force et la vie sont sans doute refoulées à l’intérieur, car toute cette figure demeure une énigme. On se demande si l’artiste, tout habile qu’il fût, n’a pas su voir au delà de cette surface, indifférente et terne; ou s’il était de toute impossibilité d’animer ce visage atone.

A peine a-t-elle pris pied sur la terre de Flandre, que sa mère s’inquiète déjà des sentiments religieux de sa fille; des nouvelles lui étant parvenues que la jeune archiduchesse s’écarte de l’orthodoxie, Isabelle envoie, sans coup férir, à

Bruxelles, le prieur de Santa-Cruz, pour ramener sa fille à la vraie foi et rendre compte à Leurs Majestés catholiques de la manière de vivre de leur enfant.

Le bon frère se plaint de l'accueil glacial qui lui a été fait, lorsqu’il a dit à doua Juana qu’il était envoyé auprès d’elle comme un confesseur; mais il reconnaît qu’ « il y a, dans la maison de la princesse autant de religion que dans une étroite observance, et qu’en cela, elle est très vigilante, ce dont elle doit être louée... » Un autre religieux n’était pas plus heureux dans ses tentatives de conversion. Jeanne lui opposait cette force d’inertie, cette « prodigieuse énergie passive », selon l’expression d’un historien, qui la faisait résister à toutes les exhortations de frère Thomas, le prieur, et de frère André, son ancien précepteur, lequel la suppliait de renvoyer tous ces « ivrognes » de Paris, ainsi qu’il qualifiait les théologiens de Sorbonne, dont Jeanne écoutait les conseils.

Sur ces entrefaites, survenait la mort de don Juan et celle de don Miguel, l’un frère et l’autre neveu de Jeanne, héritiers mâles des souverains catholiques. La loi salique n’étant pas admise dans la péninsule, Ferdinand aurait dû céder la corona (Castille) à sa fille et se contenter de la coronilla (Aragon); c’est alors qu’Isabelle pré-

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senta, aux Cortès de Tolède, un projet qui nommait Ferdinand, en raison de sa « grande expérience », régent à vie de Castille, « au cas où Jeanne serait absente, peu disposée, ou inapte à exercer ses droits de souveraine ». Singulière prévision et que, jusqu’alors, rien ne semblait devoir justifier.

L’archiduc viendrait-il recevoir le serment des Cortès ? Sa femme, l’héritière présomptive, l’accompagnerait-elle en Espagne ? Sachant le peu de goût qu’elle montrait pour les affaires de 1 État, on n’était pas sans se préoccuper de la détermination que prendrait Jeanne. L’envie de tant de royaumes, le plaisir de voir ses parents la touchaient peu, à la vérité; mais pour être auprès de son mari, qu elle aimait passionnément et à qui elle s’était donnée sans réserve, elle se prêta à ce qu’on attendait d’eile et se décida à accompagner son époux.

L’archiduc et sa femme partirent de Bruxelles le 4 novembre 1501, accompagnés de nombre de gentilshommes; le 25, ils faisaient leur entrée dans Paris. Après avoir traversé la France, ils passaient la frontière espagnole, à la fin du mois de janvier.

De fastueuses réceptions furent organisées en leur honneur en Espagne ; on les y reçut en grande pompe; comme au retour de l’enfant prodigue.

A Vittoria, à Burgos, partout on les « festoya ». Dans cette dernière ville, pendant le dîner et le souper offerts par le connétable et qui avaient duré près de trois heures, il fut remarqué... qu’on avait rechangé les serviettes !

Courses de taureaux, jeux de pelote, réjouissances de toutes sortes furent prodigués.

Le 7 mars, les illustres voyageurs faisaient leur entrée solennelle à Tolède . Ferdinand s’avança à leur rencontre hors des portes de la ville ; la reine les accueillit au seuil de son palais.

Le 22 mai, Isabelle élait reconnue comme future souveraine par les Cortès de Castille ; même cérémonie avait lieu pour l’Aragon, quelques mois plus tard, à Saragosse; de leur côté, les princes juraient de maintenir les droits et privilèges des deux royaumes unis.

Ces formalités accomplies, l’archiduc n’avait qu’une hâte, c’était de repartir. Prétextant le climat de la péninsule, qui ne lui convenait pas, à l’entendre, la fièvre qui avait atteint plusieurs de ses familiers, la mort de son ancien gouverneur, l’archevêque de Besançon, et en dépit des inslances de son beau-père qui voulait le retenir, des supplications et des larmes de sa femme, qui approchait du terme de sa grossesse, Philippe, demeuré inflexible, se mettait en route pour regagner les Pays-Bas.

JEANNE LA FOLLE

Jeanne était restée en Espagne, désolée de n’avoir pu accompagner celui qu’elle chérissait en dépit de sa froideur. Elle montra, dès ce moment, une tristesse morne, un accablement qui faisait pitié. « Elle gémit, elle ne fait que pleurer, écrit un de ceux qui rapprochent; plus moyen de lui arracher un sourire; toujours elle tient les yeux baissés vers la terre. »

Des richesses, de la puissance, de la couronne, elle n'a nul souci; la pensée seule de son mari occupe son esprit. En vain veut-on lui faire croire que Philippe reviendra auprès d’elle après sa délivrance; elle sent bien qu’on l’abuse et elle n’a plus qu’une idée fixe : rejoindre son époux. ,

La reine, sa mère, s’en montrait particulièrement affectée, d’autant plus affectée qu’elle était déjà très malade de la maladie qui devait l’emporter l’année suivante. Une consultation, rédigée par les médecins de la Cour, nous fait connaître, bien qu’en termes voilés, l’état de la jeune femme à cette date : « Il y a, lisons-nous dans ce précieux papier, grand péril pour la reine (Isabelle) dans la vie qu’elle mène avec la princesse, et l’on ne saurait s’en étonner; l’état de la princesse est tel, en effet, qu’il doit non seulement causer grand chagrin à une reine qui l’aime si fort, mais à n’importe quelle personne étrangère. Elle dort

l-OUS COURONNES

mal, peu ou point; elle est très sombre et faible; quelquefois elle refuse de parler; cet indice, aussi bien que plusieurs autres, qui dénotent au contraire son agitation, font juger que sa maladie s’aggrave. Ce mal peut se soigner, soit par l’affection et la prière, soit par la contrainte : or, l’affection et la prière ne sont point accueillies; et, quant à la force, ce serait grande pitié d’y recourir, tant la moindre insistance lui cause de trouble et de douleur. »

Ce rapport, signé de trois docteurs en médecine, et daté du 20 juin 1503, avait été adressé au roi Ferdinand; il offre un intérêt majeur, tant à raison de sa date que de son origine; mais il n’en ressort pas, une preuve évidente de dérangement mental.

Les médecins disaient, en terminant :

« Nous prions humblement Votre Altesse de faire brûler cette lettre. »

On peut en induire assez légitimement qu’il s’agissait d’un mal dont la révélation était attentatoire à la dignité royale; sans doute les hommes de l’art n’avaient point osé le définir expressément, mais le peu qu’ils avaient dit les effrayait encore, comme s’ils eussent trahi un secret d’État.

On pouvait espérer que la mise au monde

Iv»/* ' - *

Philippe le Beau

(Bruges, Eglise

Saint-Sauveur).

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de l’enfant qu’elle portait dans son sein dissiperait des symptômes qu’on avait lieu de croire passagers.

Le 10 mars 1503, Jeanne accouchait d’un fils, celui qui, dans la suite, succédera, comme empereur d’Allemagne, à son frère Gharles-Quint. Elle parla, de nouveau, d’aller retrouver son époux; mais Isabelle, infidèle à sa promesse, retardait, le plus qu elle pouvait, le départ de sa fille, lui remontrant qu’il était périlleux de se mettre en mer à cette époque de l’année : on était en novembre. Jeanne ne voulut rien entendre; elle tenait à revoir son mari, elle était décidée à tout pour arriver à ses fins.

Bravant l’opposition maternelle, elle entreprit de partir secrètement; des mules étaient chargées et sa maison prête à la suivre, quand la reine, avertie, envoya l’archevêque de Burgos et l’alcade de Cordoue s'opposer au départ de la princesse. Elle avait déjà franchi la porte intérieure du château où on la tenait en surveillance, et elle s’apprêtait à gagner le pont-levis, quand l’ordre fut donné d’enlever brusquement la herse: prise entre deux portes, elle demeura toute une nuit exposée aux intempéries, et ce ne fut qu’aux prières de sa mère qu’elle finit par céder. Isabelle, qui s’était fait conduire en litière auprès de sa fille, parvint, à force de supplications, à la faire rentrer dans ses appartements, en lui pro-

mettant qu’au s sitôt le retour du roi, alors en Roussillon, on lui donnerait une flotte pour la transporter dans les Pays-Bas. Ce ne fut qu’au mois de mai sui vant qu’elle s’embarqua pour les Flandres. Elle fit son entrée à Bruxelles le 10 juin.

Arrivait-elle au terme de ses angoisses ? Bien d’autres chagrins lui étaient réservés.

A peine de retour auprès de son royal époux, sa jalousie éclatait, et non sans raison. S’étant aperçue que Philippe le Beau avait, pour une de ses suivantes, une préférence qu’il ne cherchait pas à dissimuler, Jeanne se rua sur sa rivale devant toute la Cour, la frappa avec furie, lui coupa son opulente chevelure. Ne pouvant se contenir davantage, Philippe se précipita à son tour sur l’épouse outragée et riposta, par des paroles grossières et des voies de fait, à de trop justes plaintes.

De pareilles scènes ne pouvaient qu’impressionner fâcheusement un cerveau affaibli; à partir de ce jour, l’infortunée princesse laisse sa volonté aller à la dérive; seul, son jugement surnage dans le naufrage.

La reine Isabelle succombe peu après. A peine a-t-elle fermé les yeux, que Ferdinand s’empare du pouvoir, déclarant qu’il a ôté la couronne de Castille de sa tète, pour la placer sur celle de

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sa fille, mais qu'il continuera de gouverner comme lieutenant et régent à vie.

Afin de répondre aux bruits que répand le nouveau régent sur l’infirmité de sa fille, Philippe le Beau fait écrire, par sa femme, à M. de Veyre, son ambassadeur en Espagne, la fameuse lettre où Jeanne reconnaissait qu’à la vérité, elle avait fait montre d une jalousie excessive, qui avait paru troubler sa raison; mais qu’elle n’avait, à aucun moment, songé à prendre en mains les rênes du pouvoir; qu’elle entendait laisser à son époux le soin de diriger « ses royaumes et tous ses biens en ce monde », « autant pour l’amour qu’elle lui portait, que pour la qualité qu’elle lui reconnaissait » .

Désormais, l’infortunée ne sera plus qu’un instrument, dont se serviront à tour de rôle son père et son mari, pour les besoins de leur politique. Une lettre de Ferdinand est, à cet égard, tristement significative.

Philippe, écrit le roi à Gonzalve de Cordoue, ne s’est pas contenté de publier la folie de la reine, ma fille , sa femme, dans des épitres signées de lui, mais j’ai appris qu’il la tenait en Flandre comme prisonnière et privée de toute liberté. Il ne veut pas que les gens de son pays la servent ; sa nourriture est préparée par des mains flamandes; sa vie ri’est pas sans danger : que Dieu la protège !

û2°2 FOUS COURONNÉS

Philippe, en efïet, avait eu réellement le projet de faire enfermer la malheureuse. Jeanne eut-elle vent du sort qu’on lui réservait ? Beaucoup de défiance, et non sans motif, se mêlait à son amour conjugal. Elle redoutait d’être incarcérée dans quelque forteresse. Un jour, tandis que la Cour faisait route vers Ségovie, elle s’arrêta, tout à coup, en pleine campagne; on était près d’un hameau; un château montrait sa menaçante silhouette. Soit qu’elle eût été prévenue, soit qu’elle en eût l’appréhension, Jeanne refusa d’aller plus loin : elle passa la nuit entière à cheval; ni les prières, ni les menaces ne purent la décider à entrer dans le village.

Gomment ne.se serait-elle pas défiée, incessamment ballottée entre son père et son époux qui, selon les besoins de leur cause, la proclamaient ou folle ou de sens rassis ? On l’a vue, tout à l’heure, à l’instigation de Philippe, écrire une lettre parfaitement sensée; peu après, le même Philippe, qu’aucun scrupule ne retenait, reconnaîtra publiquement la débilité mentale de sa compagne, croyant ainsi mieux servir ses intérêts.

Gomme notre sérénissime épouse, proclame-t-il dans un document officiel, ne veut en aucune manière s’occuper ni rien entendre d’aucune administration, ni d’autre objet analogue, et comme d’ailleurs, si elle voulait s’y

JEANNE LA FOLLE

entremettre, ce serait pour la totale destruction de ces royaumes, à cause de ses maladies et de ses égarements, que Ton ne définit point ici par courtoisie; comme nous voulons, néanmoins, pouvoir remédier et obvier aux inconvénients et dommages qui pourraient s’ensuivre, il a été convenu et accordé, entre nous et le Roi, notre beau-père, que, dans le cas où la Reine, soit par ellemême, soit excitée par d’autres, prétendrait s’ i mûris cer dans le gouvernement, nous n’y consentirions pas, mais serions d’accord pour l’en empêcher, ce que nous avons juré d’observer fidèlement sur la Croix et les Evangiles.

Le père, tout en feignant d’accepter cette clause, comme les autres conditions du traité signé avec son gendre, affirmait, dans une protestation secrète, qu’il n’avait cédé qu’à la violence, et que, loin de consentir à la captivité de sa fille, il ferait tous ses efforts pour hâter sa libération et l’aider à recouvrer le gouvernement de la Castille.

On est maintenant fixé sur le double jeu que jouait cet époux, prétendant que sa femme. était tombée en démence, pour exercer le pouvoir à sa place; ce père, qui ne cherchait à dépouiller ses enfants qu’à son profit propre.

Les deux fourbes devaient finir par s’entendre, pour séquestrer celle qui les gênait dans leurs frauduleuses combinaisons ; mais, dans le fond

de leur âme, ils n’avaient qu’un objectif : se leurrer mutuellement. Qui triompherait des deux : ’ Un événement subit, imprévu, dénouera brutalement F imbroglio.

Philippe avait dépêché un message à son beaupère, pour l’inviter à se retirer dans PAragonais, ayant lui-même l’intention de venir prendre en personne possession du royaume de Castille, qui ne pouvait, disait-il, obéir à deux maîtres. Devant cette arrogante mise en demeure, Ferdinand fit mine de s’incliner et prit ses dispositions pour recevoir les nouveaux souverains.

Le 10 janvier 1506, Jeanne et Philippe s’embarquaient à Flessingue, avec une troupe composée de trois mille hommes; la flotte qui les emportait vers l’Espagne ne comportait pas moins d’une quarantaine de navires. La traversée fut des plus mouvementées. La tempête rejeta le vaisseau royal sur les côtes d’Angleterre. Après avoir séjourné dans ce pays quelques mois, on remettait à la voile, bannières, enseignes et étendards déployés, trompettes et clairons sonnant, serpentins, canons et coule uvrines menant grand bruit.

Les deux époux arrivaient à la Corogne à la fin d’avril; le traité en vertu duquel Ferdinand, Philippe et Jeanne devaient, conjointement, admi-

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nistrèr les royaumes de Castille et de Léon, fut proclamé le 16 juin; il avait été signé au mois de décembre précédent.

Pendant les négociations, Jeanne était restée dans le château de Mucientes, à deux lieues de Yalladolid; elle se tenait dans une salle obscure, assise dans l'embrasure d'une fenêtre; habillée de noir, le chaperon qu’elle avait sur la tète lui descendait jusque sur le visage.

Devant les menaces d’un soulèvement général de la Castille, Philippe avait emmené sa femme, avec lui, à Yalladolid. Les Cortès ayant refusé de proclamer l'incapacité de Jeanne, Philippe s’était établi à Burgos, ne songeant qu'à se divertir. Le 17 septembre, après avoir longtemps joué à la paume, il buvait coup sur coup plusieurs verres d’eau glacée; le lendemain, il était pris d'une fièvre intense.

Durant sept jours, Jeanne se tint à son chevet, lui servant elle-même à boire et à manger; bien qu’en état de grossesse avancé, ni joui* ni nuit elle ne l’abandonna. Alors que son mari entrait en agonie, elle l’exhortait encore à prendre les médecines qui lui avaient été ordonnées, les absorbant pour l'encourager. Tous ces soins furent inutiles : Philippe le Beau expirait, le 25 septembre 1506, âgé à peine de vingt-huit ans.

Une fin aussi rapide devait donner lieu à bien

des soupçons: on crut généralement que Philippe avait succombé au poison.

Deux médecins, qui avaient ouvert et embaumé le corps, déclarèrent qu’aucune trace n’en avait été découverte ; mais ils n’avaient examiné ni l’estomac ni les intestins.

D’après certains, on aurait fait disparaitre l’auteur du forfait; heureusement pour la réputation de Ferdinand, écrit un historien que la passion n’égare pas, la mort de Philippe fut entourée de circonstances trop peu mystérieuses et rapportée par trop de témoins oculaires, pour donner prise à la moindre suspicion d’empoisonnement. Phi lippe le Beau avait été victime de son imprudence ; le crime était étranger à sa fin.

Le désespoir de Jeanne fut immense, d’avoir vu ce mari, «■ le plus beau du monde », mourir sous ses yeux. Elle se prit à le baiser longuement, refusant de s’éloigner de son cadavre, qu’elle étreignait comme de son vivant : couvert du manteau royal, son épée nue et son sceptre placés des deux côtés du corps, le monarque resta deux jours exposé à Burgos, dans le palais des connétables de Castille.

Cependant il avait été décidé de transporter le corps de Philippe à Mireflorès, au couvent des Chartreux. Jeanne tint à l’y accompagner. Elle fit préparer des vêtements de deuil et des habits de

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religieuse, imaginant chaque jour une toilette nouvelle. Arrivée au lieu de destination, elle se fit descendre dans la fosse, et après qu’elle y fut restée pendant tout le temps que dura l’office, elle donna l’ordre d’ouvrir le cercueil; puis, l’enveloppe de plomb, le bois et les toiles, cirées et embaumées, ayant été successivement brisés, elle se mit à baiser les pieds du défunt et y demeura tant et si longuement, qu’on fut contraint de remmener, lui disant : « Madame, vous reviendrez bien une autre fois, quand il vous plaira. »

Toutes les semaines, elle accomplit ce qu elle considérait comme un pieux devoir. Les Flamands avaient parlé de revendiquer les restes de Philippe le Beau; la reine n’eut point de cesse qu’elle ne se fût assurée que le vol sacrilège n’était pas accompli. Après avoir entendu la messe, elle déjeuna; malgré les remontrances de l’évêque de Burgos, elle fit ouvrir la bière et retourna le cadavre décomposé; elle revint ensuite à Burgos, d’où elle envoya, pour parer le cercueil, les rideaux verts et rouges, brodés d’or, de son lit nuptial, des tapis et une robe rouge et blanche.

Peu de temps avant Noël, Jeanne se rendit une fois encore au couvent de Mireflorès, faisant apporter le corps auprès d’elle; malgré l’embaumement, le cadavre en putréfaction exhalait une odeur nauséabonde; Jeanne, néanmoins, voulut

le toucher et l’embrasser, avant de consentir au départ.

Le jour venu, elle partit avec le corps, accompagnée de quatre évêques, d'un grand nombre d’ecclésiastiques de diverses religions, et de gentilshommes porteurs de torches. Le lugubre cortège se déroula à travers la Castille; il ne voyageait que de nuit; dans la journée, on s’arrêtait dans quelque monastère.

La jalousie de la reine avait survécu à la mort d’un époux chéri, plus encore que de son vivant, par delà la tombe.

Traversait-on une ville ou un village, défense était faite aux femmes de s’approcher. Près de Hornillos, on aperçoit un couvent. C’est le soir : on convient de s’arrêter dans ce lieu d’asile pour la nuit, mais on apprend que le monastère est habité par des religieuses : la reine donne l’ordre de fuir au plus vite, et bien que le vent souffle avec violence, que l’ouragan menace, on se remet en route, non sans que la reine se soit assurée que le cadavre n’a pas quitté son cercueil.

Au cours de cet étrange voyage, relate un témoin des événements qu il raconte, ses manies d’isolement la reprenaient; elle oubliait où elle était. Malgré la peste qui sévissait dans les parages, elle se refusait à s éloigner du village de Torquemada. « Elle ne remue pas; ou, si une fois elle

L’odyssée macabre de Jeanne la Folle (D après le tableau de Pradilh )

Collection Henry-André).

s’est assise, elle ne sait plus ou ne veut plus bouger de là. »

A d’autres moments, elle paraissait, au contraire, sortir comme d’un rêve et donnait audience, près du char funèbre, à tous ceux qui voulaient s’approcher.

S’il faut ajouter une foi entière à ce récit, il est évident que nous sommes en présence d’une monomanie, d’une espèce particulière, et que de pareilles démonstrations, en présence de tout un concours de personnages, devant un cadavre exhumé et en voie de putréfaction, ne sont pas le fait d’un cerveau équilibré.

Combien de temps se sont prolongés ces épisodes macabres? On l’ignore; assez, vraisemblablement, pour que la légende se soit créée et que l’imagination populaire l’ait rendue indestructible.

Mais est-ce une légende ? A n’en pas douter, répondent ceux qui ont mis en doute la folie de Jeanne; et nous-même avions été impressionné par leurs arguments, lorsque nous abordâmes pour la première fois le problème que nous reprenons aujourd’hui h

D’après M. Bengenroth, qui nous avait fait partager sa conviction, les contemporains sont restés muets sur ce point; on a lieu de s’étonner, 1. Cf. Indiscrétions de l’Histoire , t. V.

JEANNE LA FOLLE

qu’un officier de la maison de Flandre, qui a assisté aux derniers moments de son maître et en donne une description détaillée, n’ait pas dit un mot des excentricités que l’on prête à sa veuve ; ce n’est, d’après l’historien précité, que dans une histoire de Gharles-Quint, écrite vers le début du

Ferdinand le Catholique, roi d’Espagne.

dix-septième siècle, que se trouverait la première mention des faits singuliers qui se sont produits à l’occasion de la translation des restes de Philippe le Beau.

On a dit plus : Jeanne était alors captive ; comment eût-elle pu faire rendre à son mari les honneurs solennels dont parle la légende? Cependant

nous avons des témoignages formels, ne serait-ce que l'attestation de Pierre Martyr, qui occupait à la cour de Ferdinand et Isabelle une charge importante.

Qu’à cela ne tienne, de répliquer les tenants de l’autre thèse. Admettons que l’on se soit rendu aux instances de Jeanne, demandant à accompagner le corps de son époux, mort à Burgos, et qui devait être déposé dans la crypte royale de Grenade. Comme Tord esillas, où devait être conduite la reine, se trouvait sur le chemin de Burgos à Grenade, on économisait des frais assez notables, en chargeant l’escorte de la reine de la conduite du cadavre ; alors que le manque d’ar: gent était une plaie chronique, on ne reculait pas devant les pires moyens pour économiser quelques « escudos ». Ce serait donc une considération financière qui aurait dicté la conduite du roi Ferdinand en cette circonstance.

Pourtant, hasardent ceux que cette conjecture ne satisfait pas, ce n’aurait jamais pu être là qu’un motif secondaire ; le motif principal de ce bizarre arrangement fut, certainement, le désir de produire sur l’esprit des masses une impression profonde, et de répandre la fable de la veuve inconsolable, folle de douleur, obstinée à croire vivant son époux mort.

Mais qui avait intérêt à imaginer une

pareille

JEANNE LA FOLLE

fable? Ferdinand, le propre père de Jeanne, est-il répondu.

Henri YII d’Angleterre avait, effectivement, demandé la main de Jeanne, dès qu’il avait appris le veuvage de celle-ci. Ferdinand, qui ne voulait pas de cette union, mandait à son ambassadeur de Londres, que sa fille, gardant continuellement auprès d’elle le corps de don Philippe, son défunt époux, nul prétendant n’avait chance d’être agréé. Henri YII, humilié d’apprendre qu’on lui préférait un cadavre, n’avait plus qu’à prendre le parti, qu’eût pris quiconque en l’occurence, de se retirer; ainsi Ferdinand, après s’être défait du mari, se débarrassait des prétendants à la main de sa fille.

Pour si machiavélique que fût le roi catholique, il est difficile d’admettre qu’il ait pu tromper de la sorte un souverain comme Henri Vil, qui entretenait à la Cour d’Espagne des personnages chargés de le renseigner jour par jour sur ce qui se passait. Les faits étaient trop de notoriété pour qu’on pût les dissimuler, et la vérification des allégations du roi de Castille trop aisée, pour que celui-ci se fût hasardé à travestir de la sorte la vérité.

Faudrait-il une autre preuve que Ferdinand n’a pas inventé la fable du cercueil, nous la trouverions dans une lettre du 10 août 1518, écrite, de

Tordesillas, où était enfermée Jeanne, à Charles- Quint, par le marquis de Dénia, gouverneur de la maison de la reiqe, 011 plus exactement son geôlier.

En 1518, deux ans après le décès du roi d Aragon, on avait proposé de transférer la recluse à la ville d’Aranda, afin de Ja mettre à l’abri d’une épidémie qui désolait Tordesillas :

Si telle nécessité se présentait, écrivait le marquis de Dénia, il faudrait une mule pour la reine, avec une selle à dossier garnie de drap de Bluriel, et une autre mule avec ses harnais et sa selle à dossier de velours noir pour l’infante... Votre Majesté n’ignore pas que, dans le cas où la reine, notre maîtresse, s’en ira d’ici, il faudra emporter le corps du roi , notre maître , votre père. Je vais donc faire réparer le char qui le transporta ici et j’ai donné des ordres pour que les bêtes de somme soient prêtes pour l’instant oii on en aura besoin.

Donc, nous trouvons d’un côté des conjonctures ; de l’autre, des pièces d’archives : l’hésitation n’est plus permise. La prétendue légende du cercueil est une douloureuse réalité.

Jeanne la Folle n’aurait-elle montré des signes de détraquement cérébral que dans une circonstance déterminée, on pourrait croire à im affaiblissement des facultés mentales chez une femme

JÏ2AXXE LA FOUJ

que hante une idée fixe, une obsession dont elle ne parvient pas à se dégager ; mais il y a tout un ensemble dé faits concordants qui nous autorisent à être plus affirmatif que nous n’avions cru devoir l’être, après une information moins complète.

L’historien Sandoval rapporte qu’à la mort de Philippe le Beau, l’évêque de Catane, sous le prétexte que la reine n’avait pas le jugement assez sain pour gouverner (Içi reynçi no ténia sano el juyzio para governar ), demanda au Conseil royal, réuni à Valladolid, de prendre des mesures pour la sûreté de l’archiduc, qui résidait à Simancas ; que ce jeune prince ayant été amené à Valladolid, son précepteur, un dominicain, fut chargé d’aller à Burgos en informer la reine, mais il ne put en obtenir audience, parce que le manque de raison ( fait a cli juyzio) était grand chez elle, et que le chagrin de la mort du roi avait augmenté sa mélancolie, au point de refuser de se laisser voir. Elle ne voulait pas que son fils quittât certains appartements, elle le faisait manger avec excès, jusqu’à compromettre sa santé, et meme sa vie.

En 1518, le marquis de Dénia, rendant compte à Charles-Quint de l’état de sa mère, lui mandait que, la veille de la Saint-Jacques, elle avait frappé violemment deux de ses femmes avec un gros bâ-

ton, ne donnant d’autre raison de sa conduite que l'aversion que ces femmes lui inspiraient; déjà, en 1505, recevant de nobles personnages, le prince de Chimay entre autres, elle avait frappé d’une pelle l’un d’eux au visage.

En 1520, à la suite de la révolte des « comuneros », la plupart des serviteurs de Jeanne, et non tous, comme nous l’avions cru tout d’abord, s’étant rangés du parti des vainqueurs, avaient déclaré que la veuve de Philippe était injustement détenue depuis quatorze ans, quoique saine d’esprit ; ce qui ne les empêchait pas d’écrire peu après aux conseillers de Valladolid, que la cause de tous les maux dont souffrait le royaume résidait dans le «manque de santé» de la reine. Evidemment, les chefs des comuneros, en parlant de leur reine, ne pouvaient employer le terme de démence (J falta de juyzio) , qu’ils jugeaient irrespectueux.

Quand les comuneros furent expulsés de Tordesillas par les troupes royales, les grands se rendirent au palais, pour baiser les mains de leur souveraine et lui faire les révérences d’usage. « Celle-ci leur montra bon visage, conformément à son naturel, quoique à cause de son infirmité et manque de raison , elle tint peu de compte et eût peu de souci des choses qui se passaient. »

Le père de Jeanne ne se faisait, quant à lui,

JEANNE LA FOLLE

aucune illusion sur l’état mental de sa fille. Dans un premier testament, daté de Burgos, le 2 mai 1512, Ferdinand recommandait de dépêcher, dès qu’il ne serait plus, des ambassadeurs au prince Charles (Charles-Quint), afin qu’il vint gouverner les royaumes d’Aragon et de Castille au nom de sa mère, hors d’état de prendre les rênes du gouvernement ; et, pour établir que Jeanne ne. pouvait gouverner, trois témoins déclarèrent qu’ils connaissaient la reine ; que, quand elle avait été reçue en Aragon, comme princesse, elle était très discrète, très sensée et douée d’excellentes qualités ; mais que, depuis longtemps, elle avait perdu la raison, pero que de muchos ahos hasta entonces avia perdido el judizio.

Ces mêmes témoins rapportèrent qu’ils l’avaient

vue, à Arcos et à Tordesillas, vêtue d’une façon

malséante pour une personne royale et occupée

de choses qui ne l’étaient pas moins ; ils avaient

surtout remarqué en elle des mouvements des

yeux, de la bouche et des mains qui ne leur lais-

saient aucun doute sur le dérangement de ses facultés ; pour surcroît de preuves, ils contèrent plusieurs autres extravagances qu’elle avait commises. A la suite de ce rapport, deux curateurs furent désignés pour assister la reine, tant que durerait son infirmité.

Un prêtre fui appelé pour l’exorciser : ne la

Jb'OUS COURONNÉS

disait-on pas ensorcelée ? Durant plusieurs jours, il fit des conjurations dans Un cabinet attenant à la chambre où elle se tenait, et d’où il pouvait la voir, sans qu’elle le vit, et salis meme qu’elle put se douter de sa présence. Quand il fut reconnu que ces pratiques restaient sans effet, on renvoya le moine.

Il faut dire qu’à cette époque, on ne savait pas traiter les maladies mentales et qu’oft considérait les faibles d’esprit comme des possédés. L’internement était le seul moyen auquel on eut recours. Cet internement, déjà rigoureux sous l’administration de Ferdinand, semble l’avoir été plus encore sous Charles-Quint, soit par la négligence de ce prince, soit, croirions-nous plutôt, par le zèle maladroit des subalternes.

Pendant une longue période, la captive avait donné des signes, non équivoques, de monomanie : le souvenir de son époux défunt l’occupait entièrement. Etrangère à tous les intérêts du monde, elle restait, durant des heures, plongée dans une sombre mélancolie ; toujours misérablement vêtue, elle poursuivait son existence inutile et désolée.

En 1510, son père lui rendit visite, dans l’espoir de faire diversion aux préoccupations de sa lille et aussi, pour s’assurer de visu de la situation où elle se trouvait et des mesures qu’il convenait de prendre pour l’améliorer.

JEANNE LA FOLLE

Ëiitrë autres choses, il prescrivit de veiller à la régularité de Sa vie extérieure, de prendre soin de sa personne : trois nouvelles dames d’honneur furent préposées à cet office. Selon les idées du temps, il avait la conviction d’avoir accompli tout son devoir paternel, en prescrivant les réformes susceptibles de rendre à sa fille la santé, physique et morale.

Mais les dispositions prises ne paraissent pas avoir été bien efficaces ; après le départ du roi, Jeanne reprenait sa manière de vivre accoutumée, couchant sur la dure, opposant un entêtement farouche à ceux qui prenaient souci d’elle, allant jusqu’à refuser la nourriture qui lui était offerte, continuant à se vêtir de vêtements sordides.

La petite infante, doua Gatalina, qu’elle avait voulu conserver auprès d’elle, était, par ses ordres, vêtue d’une jupe grossière, recouverte d’un mantelet de cuir: ainsi l’avait exigé sa mère, qui, elle-même, ne portait que du drap commun.

L'infante n’avait d’autre compagnie que celle des deux vieilles femmes qui la servaient. Le gouverneur du palais, pour lui procurer quelques distractions, avait fait pratiquer, dans sa cellule, une fenêtre, d’où elle voyait les gens se rendre à l’église ou à la promenade, les chevaux que l’on conduisait à la rivière, les enfants qui jouaient; pour attirer ces derniers, et pour les voir s’ébattre

sous ses yeux, elle leur lançait quelques pièces de monnaie : tels étaient les passe-temps de cette petite-fille, fille et sœur de rois!

A son avènement, don Carlos — le futur Charles- Quint — avait donné des instructions qui révèlent la plus tendre sollicitude à l’égard de sa mère ; il ne s’en tint pas là, il voulut se rendre compte si elles avaient été fidèlement suivies; en consé-

quence, il fit annoncer sa prochaine visite à Tordesillas, ainsi que celle de sa sœur aînée, l’infante Leonor. La mère fit à ses enfants l’accueil le plus empressé, bien qu’elle eût hésité un moment à les reconnaître: ils avaient tant changé, depuis qu’elle ne les avait vus !

Au cours de l’entrevue, le prince et la princesse n’avaient pu ne pas être frappés de l’appareil lugubre dont leur mère s’était volontairement entourée ; mais ils furent, davantage encore, impressionnés par la situation de leur plus jeune sœur, âgée alors de dix ans, que l’obstination irréfléchie de sa mère conduisait à une existence de recluse et qui subissait, avec une patience inerte, la destinée qui l’avait fait naître en des jours de deuil, et ne l’avait placée sur les marches du trône que pour la renfermer bientôt entre les murs d’un donjon, où s’écoulait son enfance dans la solitude et dans l’ennui.

CiiARLES-yuiNT, enfant, et sa mère, Jeanne oe Castille (Collection de l’auteur).

JEANNE LA FOLLE

A Page où étaient don Carlos et sa sœur,dix-sept et dix-neuf ans, on a le cœur généreux et prompt. Touchés de compassion pour le sort de l’infaiite, ils résolurent de la soustraire à sa mère et machinèrent le plan d’un véritable enlèvement.

Ce fut un coup terrible pour la malheureuse Jeanne, qui tomba dans une crise de larmes et de colère, dont l’entourage fut grandement effrayé. Ayant déclaré à ses serviteurs qu’elle ne mange¬

rait ni ne boirait avant que la princesse lui fût* rendue, on dut accéder à son désir et don Carlos remit, en personne, sa sœur entre les mains de leur mère.

Cet épisode et bien d’autres, notamment les visites très espacées que Charles-Quint rendit à celle dont il tenait le jour, témoignent d’une sécheresse de cœur que les historiens n’ont pas manqué de souligner. Les plus modérés sont obi igés de reconnaître que Charles-Quint s’est

borné à des manifestations d’intérêt tout à fait insuffisantes, en face d'une aussi navrante infortune.

Il eut, en outre, l’inspiration fâcheuse de confier la garde de la prisonnière à un fonctionnaire aveuglément attaché à sa consigne, incapable de tact et de modération, trop porté, en un mot, à transformer sa charge de majordome en un emploi de geôlier. Par d’inutiles vexations, des tracasseries incessantes, son manque d’intelligence et une raideur inopportune, ce surveillant, tyrannique et revêche, ne pouvait qu’exaspérer une violence maladive et une agitation d’esprit qui réclamaient plus de ménagements.

Pour conclure, il est indéniable que la reine Jeanne a présenté des symptômes de débilité mentale ; mais peut-on parler de folie, dans le sens que le peuple attache à ce mot ?

« J’ai entendu soutenir, écrit à ce propos un auteur moderne, que la reine Jeanne n’était pas une démente ordinaire, mais une parfaite hystérique. » En Espagne, c’est, parait-il, le diagnostic qui jouit du plus grand crédit. Le docteur Masoin, qui a repris la question en ces derniers temps, inclinerait plutôt vers la neurasthénie; non point une neurasthénie légère, s’effaçant sous 1 influence du temps et d’un traitement

JEANNE LA FOLLE

approprié, mais « une atteinte grave et précoce, aboutissant à une véritable démence hallucinatoire, après avoir toujours confiné à la folie ellemême. » /

Il fut, en effet, une période de la vie de Jeanne qui pourrait justifier un tel diagnostic; nous en avons parlé à une autre place; mais, à nous en tenir à la phase primitive, à celle que nous avons déroulée sous les yeux de nos lecteurs, on ne relève que manies bizarres, humeurs fantasques, violences soudaines, mais transitoires et rares, d'ailleurs ; fantaisies étranges, emportements incompatibles avec le rang suprême. Est-ce là de l’aliénation caractérisée ? Une toilette négligée, de longs séjours au lit, prouvent-ils grand’chose, chez une personne confinée dans un réduit où pénétraient à peine l’air et la lumière ? Elle a, force est bien de le reconnaître, fait preuve de beaucoup de sens à d’autres moments et manifesté, avant le terme de sa maladie, une lucidité parfois remarquable.

Mais elle a manqué d’énergie et de résolution : c’était une véritable aboulique, diraient nos techniciens. « Le pouvoir dose déterminer lui manque», écrit d’elle un de ses contemporains; « tout son mal était omission de parler et d’agir », affirme un autre. C’est bien là, en effet, ce que le professeur Raymond a qualifié d’ « aboulie sociale, abou-

lie profonde, qui constitue un des stigmates essentiels de la psychasthénie ».

Quelle étiquette donner, en fin d'analyse, à la maladie dont fut atteinte la reine Jeanne ? Un historien, à qui notre langue n’est pas familière, pouvait se contenter de la définir : « une atrabilaire, sujette à des accès aigus de délire intermittent». On attend d’un homme de science une précision plus rigoureuse.

Tout en nous gardant d’affirmations inconsidérées, et n’oubliant pas, comme nous le rappelle très opportunément le professeur Masoin, que, « depuis les quatre siècles qui nous séparent des faits en litige, les notions médicales, concernant les névroses et l’aliénation mentale, ont subi des transformations multiples et profondes », nous conclurions assez volontiers, avec notre éminent confrère, à la « folie circulaire » ; ou bien à une « manie aiguë avec état maniaque consécutif », comme nous le suggère un de nos correspondants; mais nous rejetons, par contre, toute idée d’hystéro-neurasthénie, qui ne s’impose pas avec assez de netteté.

Quelle que soit l’opinion à laquelle on se rallie, quelque nom que l’on donne à la psychose qui a mérité à la mère de Charles-Quint un qualificatif qui, dans l’esprit des foules, passe pour infamant, il est à présumer qu’un traitement moins rude

JEANNE LA FOLLE

que celui dont on fit usage, une sollicitude plus attentive et plus éclairée, un régime moins oppressif, sans empêcher l’explosion du mal, l’au raient atténué dans une notable mesure.

Plus de pitié et moins de calcul auraient pu préserver de la déchéance irrémédiable cette reine infortunée, victime d’une perversion amoureuse’ autant que de l’ignorance médicale, de la politique, et de la raison d’Etat.

Autre signature de Jeanne la Foli.e.

Bibl. : Cérémonial français. — Revue des Deux-Mondes , Pr et 15 octobre 1898. — Étude sur la démence de la reine Jeanne , par A. Heiss ; Paris, 1892. — Pierre Martyr d' Anghera, sa vie et ses œuvres, thèse pour le doctorat ès lettres, par J. -H. Mariejol ; Paris, 1887. — Deuxième voyage de Philippe le Beau ( Collection des Voyages des souverains des Pays-Bas , publiée par M. Gachard, année 1506) ; Bruxelles, 1876. — L Espagne, terre d'épopée, par Pierre Suau. — Indiscrétions de l'Histoire , 5e série, par le Dr Cabanes. — Jeanne la Folle , étude historique, par E. Ristelhuber ; Paris, 1869 : Revue des Deux- Mondes, 1er juin 1869. — Ant. Rodriouez Villa, Bosquejo biografico de la Reinci dona Juana, etc; Madrid, 1874; doc. XXVIII ( Archives de Simancas). — Etudes et notices historiques concernant l'histoire des Pays-Bas, parM. Gachard; Bruxelles, 1890 ; etc;

PHILIPPE II

II est des personnages à l’égard desquels on né peut se défendre d une sympathie qu’on n’essaie pas de justifier; d’autres inspirent, dès l’abord, une aversion marquée, comme si un secret instinct mettait en garde notre raison contre un jugement que récuse d’avance notre cœur.

Philippe II est une de ces figures qui, loin de nous attirer, nous repoussent. Nous nous le représentons sous un masque sévère, impassible, ne trahissant aucune sensibilité. Nous le devinons cérémonieux et froid, esclave des rigueurs d'une étiquette surannée, surveillant ses moindres gestes et paroles, gardant en toute circonstance un entier empire sur soi. Toujours replié sur lui-même, il nous apparaît « dans un nuage d’orgueil, de foi entêtée, dans la nuit d’une conscience agitée, morbide, misérablement travaillée de craintes perpétuelles. »

KO LS LOLKONNKS.

FOUS GOUKOXNES

Considère-t-on ses portraits, on revient un peu de ees préventions. Le visage est placide, à peine tourmenté; l’homme qui a cette physionomie doit être calme, pondéré, flegmatique; un léger empâtement des tissus a presque mis de la douceur, Là où on cherchait de l’austérité.

Des ambassadeurs résidant à la Cour du monarque, qui approche alors de la trentaine, trouvent que le roi Philippe est L’image fidèle de l’Empereur son père : même carnation, même bouche, même lèvre pendante ; mais il est d’une taille inférieure à celle de Charles-Quint, qui, cependant, n’était pas très grand.

Il a le front large et beau, les yeux bleus et gros, les sourcils épais et peu séparés l’un de l’autre, le nez bien proportionné. Il porte la barbe courte et pointue. Il est blanc de peau et a la chevelure blonde : sa tournure est agréable et distinguée; il fait, sur ceux qui le voient dans les tournois, avec ou sans armes, à pied comme à cheval, une favorable impression.

Au début de son règne, on vante sa bienveillance et son affabilité ; on ne lui reproche ni cette gravité, ni cette morgue qu’on Lui dérouvrira plus tard.

On remarque déjà qu’il a le verbe sobre; qu’il évite de se prononcer, ou retarde ses décisions.

Il apporte, dans les affaires, la même patience et

Philippe II, par Le Titien

PHILIPPE II

la même assiduité que dans les audiences, restant certains jours jusqu’à quatre et cinq heures au Conseil. Il ne montre, par contre, ni élévation d’âme, ni vivacité d’esprit; bien différent, en cela, de l’Empereur, ni l’ambition, ni la soif de gloire ne le tourmentent.

On le juge timide ou insouciant; ne serait-ce pas que sa faible complexion le détourne de tout exercice violent, l’incline à une vie paisible et sans heurts ? .

Comme il était sujet à des douleurs d’estomac et d’entrailles, les médecins lui conseillèrent la chasse, qu’ils considéraient comme le moyen le plus propre à fortifier son corps et à dissiper la mélancolie qui commençait à enténébrer son esprit.

Contrairement à son auguste père, gros mangeur comme l’on sait, Philippe ne faisait un usage immodéré que de certains mets, des pâtisseries surtout.

Sur le chapitre des femmes, il tenait davantage de Charles-Quint, très adonné à ce genre de sport. Les ambassadeurs vénitiens, friands d’indiscrétions d’alcôve, s’accordent pour affirmer que Philippe II fut très désordonné de mœurs; d’aucuns vont jusqu’à dire qu’il avait le goût des plus grossières débauches : un de ses plaisirs consistait à sortir la nuit, déguisé, afin de pouvoir

visiter librement les lieux de rendez-vous ordinaires du vice. C’était sa distraction à Bruxelles, pour se délasser des affaires de l’Etat.

Bien que les contemporains gardent, en général, le silence sur sa vie privée, on trouve, dans des lettres particulières de l’époque, que la conduite du prince, lors cle son voyage en Angleterre, loin d’être exemplaire, fut « dissolue et licencieuse au plus haut degré, jusqu’à déroger à des amours vulgaires et vivre en concubinage (d’autres disent marié) avec une dame ïsabel Osorio, qui lui donna trois enfants ». Sa conduite dans l’affaire cle la princesse Eboli montre assez qu’il fut accessible à la jalousie et (pie celle-ci l’entraîna aux plus re g r e 1 1 ab 1 e s d é t e r ni i n a t i o ns .

Nous n’avons josqu’ici que des traits de caractère épars, qui ne permettent pas une vue d’ensemble; en réalité, nous vivons sur une légende, et celle-là est, plus qu’une autre, malaisée à déraciner.

Nul souverain n’a été jugé avec plus de passion que Philippe II; on cherche une appréciation équitable, on ne trouve que des réquisitoires; ou, par esprit de réaction, qui va au delà des bornes permises, des panégyriques tellement outrés, qu’on se rebelle contre un zèle qui dépasse la mesure: telle est l’impression que l’on ressent

PHILIPPE II

DD

à la lecture d’un ouvragç, dont l’auteur, un savant Danois, s’est imposé une tâche entre toutes ingrate.

Ce n’est pas que cet érudit estimable ait tenté une réhabilitation de son héros; il a cherché sinon à reviser un procès, du moins à plaider les circonstances atténuantes. Est-il parvenu à nous faire revenir sur le compte du tyran despotique et cruel que nous ont dépeint les historiens, nous nous permettrons, à cet égard, d’exprimer quelques réserves.

Le nouveau biographe de Philippe II nous le montre, dans les premières années de sa vie, pénétré déjà du sentiment profond du devoir. Etant enfant, il avait l’amour de l’exactitude, parlait lentement, correctement et avec beaucoup de réflexion.

On remarquait, dès son jeune âge, cette gravité mélancolique, qui ira s’accentuant avec les années. Son second professeur et gouverneur, homme supérieurement doué et d’une remarquable culture, s’attacha particulièrement à combattre cette tendance à la taciturnité, qui, de : bonne

Le ure.

tait manifestée chez le fils de Charles-

Quint. Grâce à cet excellent maître, qui le soumit à des exercices physiques fréquents, au maniement des armes, aux pratiques cynégétiques, l’adolescent frôle et chétif se transforma en un

jeune homme sain et robuste.

Mais, à 16 ans, il était encore d’une complexion délicate; son teint était frais, un peu pâle; toutefois, à s’en rapporter à la relation d’un contemporain, son corps était d’heureuses proportions et il s’habillait avec une simplicité qui n’ excluait pas la distinction et n’était pas dépourvue d’élégance.

On a beaucoup glosé sur son incurable tristesse et sa mélancolie. « Il ne se permettait jamais un Sourire », a-t-on écrit en parlant du jeune roi. On a exagéré, encore que le sombre monarque se déridât rarement.

La vie, convenons-en, ne lui a pas été clémente. Marié à sa cousine, qu’il aimait d’amour sincère, il la perd après moins de deux ans d’union : ce fut un de ses plus gros chagrins.

Pendant plusieurs jours, il ira s’ensevelir dans la retraite d’un couvent, près de Yalladolid, ayant peine à se consoler d’une perte que les circonstances — dona Maria était morte en donnant le jour à un fils1 — lui avaient rendue plus sensible encore.

1. Un historien flamand, van Meteren, a prétendu qu’à l’occasion d’un autodafé, qui eut lieu à Valladolid et où plusieurs luthériens furent brûlés, toutes les Dames de la Cour ayant quitté le chevet de la princesse, celle-ci en avait profité pour manger du melon, ce qui aurait hâté sa fin. L’historien Leti conteste la véracité de l’anecdote (Vita di Filippo II, I, 164 J 65).

PHILIPPE II

Trois ans plus tard, Philippe entreprenait son premier grand voyage à l’étranger, que l’Empereur avait jugé nécessaire, pour compléter son éducation intellectuelle et l’initier aux mœurs des peuples sur lesquels il était appelé à régner.

Durant tout le voyage, il ne montra aucune joie, bien que fêté partout avec enthousiasme. N’ayant pas appris le flamand, parlant difficilement le français, et resté Espagnol par-dessus tout, il se sentait dépaysé dans, ce milieu si nouveau pour lui, et une nostalgie profonde l’envahit, qui le faisait paraître sombre et de manières embarrassées, contrastant avec l’affabilité de son père.

L’existence déréglée des seigneurs allemands choquait la nature, froide et pondérée, de Philippe, plus encore que celle des Flamands, à laquelle il avait eu bien de la peine à s’habituer.

Les excès de table, en Allemagne, sont signalés par tous les historiens de l’époque, excès tels, au dire d’un contemporain, que, quand un Allemand est sobre, on le croit malade. Pour sacrifier aux usages, le jeune prince, à la prière de l’Empereur, dut boire deux fois plus qu’à son ordinaire ; mais on voyait qu’il faisait effort et on lui reprochait d’être hautain et peu familier.

Il produisit meilleure impression sur les Anglais, quand il leur rendit visite à l’occasion de

son second mariage. Chacun vantait sa bonté et son aménité ; bien qu’ignorant la langue, — il en avait appris quelques mots, afin de ne pas se montrer trop gauche, — il y suppléa par une bonne grâce, que les dames surtout ne manquèrent pas d’apprécier. Dans les présentations, il les baisa toutes, matrones comme jeunes filles, « afin de ne pas violer les coutumes du pays », et toutes s’en montrèrent également satisfaites.

Sur les rapports du prince avec sa jeune femme, les informations sont assez contradictoires. Alors que les uns assurent que les deux époux se haïssaient mutuellement, d’autres prétendent qu’ils se portaient une affection réciproque. Et Philippe y avait d’autant plus de mérite, que la reine n’était « nullement belle, étant petite, plutôt maigre que grasse, très pale, fort blonde et sans sourcils, et s’habillait très mal ».

L’année 1555 marque une date dans Phistoire du monde : le 25 octobre était le jour fixé pour 1 ’ ab d i c a t i o n d e C h a ri e s - Q u i n t . L ’ e ni p e r e u r fatigué, malade, tourmenté par un rhumatisme goutteux qui ne lui laissait point de répit, avait jugé le moment venu de confier à son fils, qui allait atteindre sa vingt-neuvième année, le fardeau qu’il se sentait désormais hors d’état de supporter.

Le cérémonial de l’abdication a été trop souvent

PHILIPPE II

rapporté pour que nous le rééditions à nouveau ; cette scène dramatique a été consacrée par le pinceau, autant que par la plume, et nous n’avons rien à relater qui ne soit connu de tous. La personnalité de Philippe doit seule nous occuper et nous retenir.

Pour nous le représenter à cette date, nous n’avons qu’à nous reporter à une relation qui dénote, chez son auteur, un remarquable esprit d’observation.

Frédéric Badoaro était arrivé dans les Pays- Bas, où se trouvait alors Charles-Quint, en 1554 ; il avait été désigné pour représenter la République vénitienne auprès de l’Empereur. Il continua d’être accrédité auprès de Charles-Quint, quand ce monarque eut cédé à son fils toutes ses couronnes héréditaires ; et après que Charles se fut retiré au monastère de Yuste, il était resté à la cour de Philippe II. Nous lui avons emprunté le croquis physique du nouveau roi, dont nous avons fait état plus haut ; son portrait moral ne sera pas une contribution moins utile à l’étude physiologique qui est notre objectif.

Le diplomate nous signale d’abord les sentiments religieux du souverain :

« Tous les jours, il entend la messe et il assiste aux sermons et aux vêpres à chaque fête solennelle... On dit, à la Cour, qu’il consulte son cou-

fesse ur, pour savoir si telle ou telle chose peut grever sa conscience, et que, dans ce cas, il prend des résolutions différentes de celles qui lui ont été conseillées. »

L’ambassadeur nous le montre « plus porté à la douceur qu’à la colère..., s’accommodant patiemment du caractère de chacun et des étranges demandes qui lui sont faites... Il dit quelquefois des bons mots d’une façon très gracieuse et entend volontiers des facéties ; mais, au temps de ses repas, si des bouffons sont admis en sa présence, il ne s’abandonne pas à l’hilarité comme dans sa chambre, où sa gaîté est sans bornes ». Voilà de l’inattendu ; sa tristesse et sa gravité n’auraient-elles été qu’une façade ? Il nous revient d’autre part, que, jusqu’à un âge assez avancé, il sut s’amuser des plaisanteries, parfois un peu crues, des fous de la Cour; et, peu de mois avant sa mort, on le vit s’occuper d’organiser un bal masqué ! Quant à ses rapports avec les gens de sa maison, ils furent toujours empreints de bienveillance.

Philippe possédait un cœur bon et charitable, quand il rentrait dans le privé, et portait l’intérêt le plus marqué à ses moindres serviteurs, s’entretenant avec eux de la façon la plus familière. Mais reprenons le récit de notre ambassadeur ;

PHILIPPE II

« Il a (dit-il en parlant du roi) une bonne tète (sic) et est capable de traiter de grandes affaires; mais il ne possède pas toute cette activité qu’exigeraient les mesures à prendre pour la réforma-

Philippi: II

(Collection de l’auteur).

tion de tant de cités et de tant de royaumes ; néanmoins, il travaille beaucoup et trop meme quelquefois, eu égard à la faiblesse de sa complexion... Il est très attentif à tout ce qu'on lui dit, mais, ordinairement, il ne regarde pas la personne qui lui parle, et il tient leà yeux baissés;

o ll s’il les lève, c’est pour les promener çà et là. Il répond brièvement et avec promptitude sur chaque point, sans prendre toutefois de résolution par lui-même... ».

Il montre plus de défiance qu’il ne conviendrait et ne se livre qu’à bon escient ; mais il recherche les hommes de talent et d’expérience.

Il a peu de goût pour la guerre, étant d’humeur pacifique ; et, contrairement aux princes de son âge, « s’il est exercé dans les joutes et les tournois, ça été moins pour son propre agrément que par respect pour l’opinion du monde et afin d’être agréable à ses sujets, qui aiment à voir dans leur seigneur le goût de pareils exercices ».

De bonne heure, Philippe a témoigné de dispositions pour l’étude, ainsi que le constatait déjà celui qui nous l’a dépeint dans sa trente-et-unième année. II était particulièrement versé en histoire et en géographie ; mais il prenait aussi plaisir aux arts d’agrément ou de précision. Il possédait de solides connaissances en architecture, et l’on, assure qu’il mania, non sans habileté, le pinceau et la palette. Si on ne connaît aucune peinture ou sculpture qui puisse lui être attribuée à coup sûr, on jp eut tenir pour certain qu’il a exécuté personnellement une foule de dessins de monuments et s’est occupé de leur décoration intérieure.

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