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Fauteuil mécanique, inventé par Philippe II, atteint de la goutte.
PHILIPPE II
Il fit inêine une application de I art à la recherche des criminels qui mérite d’être rapportée : un écrivain estimé, qui appelle le roi d’Espagne le « miroir des princes de son temps », affirme que Philippe fit peindre un grand nombre de portraits du gentilhomme Juan Tacon, qui s’était enfui, et que celui-ci put être ainsi reconnu et arrêté au moment où il voulait s’embarquer dans un port des Asturies.
Le seul art qu i l n’encourageât point, c’était Part dramatique : l’austérité de ses senti me lits religieux l’éloignait de ce passe-temps frivole, auquel son tempérament ne le poussait guère.
La religion, faisait alors partie des convenances du monde, a A en juger par les apparences, lisons-nous dans la relation précitée de l’ambassadeur vénitien, faisant la description de la Cour d’Espagne, tous ces personnages étaient religieux, car on les voyait continuellement assister aux offices divins, et les gentils-hommes espagnols les plus illustres se faisaient gloire de servir la messe* Quand ils rencontraient un prêtre portant, par les rites, le corps du Christ, ils le suivaient jusque dans la maison où il allait administrer les sacrements et, au retour, l’accompagnaient jusqu’à l’église. »
La piété de. Philippe était-elle de l’hypocrisie ; son fanatisme, un instrument au service de pro-
jets purement séculiers et politiques ? La question vaut d’être examinée.
Certes, on ne saurait nier qu’il professât, pour toutes les choses et les gens d’Eglise, un respect sans bornes : les prêtres, à ses yeux les représentants qualifiés de Dieu sur terre, il les tenait en estime telle que jamais il ne voulut permettre qu’un ecclésiastique lui baisât la main ; mais il chassa de la Castille les moines mendiants et, en général, les moines des ordres monastiques, qui menaient une vie scandaleuse. Il vénérait les images religieuses et les reliques sacrées ; il n’était, cependant, pas, sur d’autres points, superstitieux, et il méprisait les prophéties des astro¬
logues.
Mais sa religiosité n’était-elle pas quelque peu maladive et n’alla-t-elle pas jusqu’au mysticisme, confinant à l’aliénation ? Ses admirateurs les plus
déterminés ne tentent pas d’y contredire. Tout au plus l’expliquent-ils par « ce même désir de
vie contemplative, ce même souci du salut de son
âme, qui conduisit Charles-Quint à Yuste, lia Philippe àl’Escurial où, comme un simple moine,
il participait aux pieux exercices des frères ».
Sa piété ne pouvait être plus ardente qu elle ne l’était ; sa vie ressemble plus à celle d’un ascète
PHILIPPE II
qu'à celle d’un roi ; viendra un temps où la prière et l’état extatique occuperont les trois quarts de ses journées.
Des heures entières il restait agenouillé devant un crucifix ou un portrait de la Vierge ; les écrits des saints mystiques étaient ses lectures de prédilection.
Qu’il fût tenace dans ses croyances, nul n’eût songé à lui en faire grief, du moins parmi ceux qui gardent leur esprit libre de toute prévention à son endroit ; mais ne fut-il pas intolérant pour les autres, persécuteur des ennemis de son Eglise, prêt à user des mesures les plus cruelles pour extirper l’hérésie ? N’a-t-il pas été, pour tout dire en quelques mots, le fondateur de l’Inquisition, l’inventeur des autodafés ?
Ce serait un gros procès à instruire et cette question, passionnément controversée, mériterait d’être tirée au clair ; mais, à nous en tenir aux rapports de Philippe II avec le terrible tribunal, force nous est de reconnaître que s’il a trouvé l’instrument tout forgé ; s’il a suivi les instructions de son père ; si, en certaines circonstances, il a fait montre de quelque humanité ; si la procédure de ce tribunal de sang a été parfois supérieure à celle des tribunaux séculiers ; et s’il est possible, à la rigueur, de voir, dans l’organisation des prisons de l’Inquisition espagnole, le
commencement de beaucoup de réformes qu’a depuis adoptées l’admi nisl ration civile de la justice, il n’est pas contestable que le roi Philippe a fait preuve, en maintes circonstances, d une sévérité implacable, d’une dureté extrême, qui peuvent témoigner d’un zèle louable pour la religion, mais nous le rendent odieux au regard de notre mentalité.
Sans doute, une telle conduite indigna moins ses sujets, que ces continuelles hécatombes
d’idolâtres laissaient plus froids que nous, et qui professaient, pour la plupart, que toute pitié était faiblesse, tout pardon accordé aux infidèles, une offense à Dieu. De plus, Philippe se croyait chargé d’une mission, qu’il devait exécuter jusqu’au bo lit’: représentant et défenseur d’un certain ordre politique en Europe, il se jugeait désigné pour opposer une digue au flot montant de l’hérésie ; mais comment ne pas déplorer que l’acteur n’ait pas été supérieur à son rôle; qu’il ait plié sous le faix d’une tâche que ses faibles épaules ne pouvaient supporter?
Car il ne faut voir en lui, selon l’expression d’un historien psychologue, qu’une « ombre déformée de Charles-Quint, outrant tout ce qu’avait aimé ou glorifié son père, poussant tout à l’excès et, pour ainsi dire, au monstrueux... n
Charles-Quint était vin politique, il avait pour-
Le palais de i
e Philippe II
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tant clés scrupules de conscience, qui tournèrent chez son fils jusqu’à la casuistique. N’avonsnous pas dit que Philippe ne prenait aucune décision, sans en référer, au préalable., à son confesseur ?
Insensiblement, il avait introduit les formules de la dévotion jusque dans les détails administratifs. Ses serviteurs lui écrivaient, par exemple: « J ai reçu la très sainte réponse du roi. » En marge du rapport d’un de ses serviteurs, le roi consignait : « Je me confesserai, je recevrai la communion, je me recommanderai à Dieu. » Cette
confiance absolue en Dieu, cette foi en sa mis-
si on divine peuvent expliquer une impassibilité qui touche de près à l’anesthésie morale.
Son fatalisme hautain dédaignait les ivresses de la victoire, autant que les découragements de la défaite. Quand le courrier proclama, d’une voix liante et retentissante, la triomphante nouvelle de la victoire de Lépante, Philippe resta impassible, ne donnant ni marque cl’émotion ni de témoignage cl’attention; il se tint sur son prie-Dieu sans sortir de son recueillement et fit seulement signe de continuer les vêpres. A la fin des vêpres, il demanda un Te Deum.
A la mort de son fils, don Fernando, il se contenta d’ordonner des processions et des prières
publiques, et de rendre au Tout-Puissant des actions de grâces, pour la faveur qu’il avait faite à l’infant de l’avoir rappelé à lui.
Perd-il sa propre femme, sa sécheresse de cœur se manifeste dans ce laconique billet au duc d’iVlbe :
Elle accoucha d'une fille de quatre ou cinq mois une heure et demie avant de mourir: l’infante reçut l’eau du saint baptême et s’en alla au ciel, conjointement avec sa mère.
Gomme l’a noté un des biographes qui ont vu le mieux au fond de son âme, Philippe II n’eut jamais ni hésitation ni remords ; la défaite, le malheur ne lui inspirèrent le moindre doute ni sur ses droits, ni sur les moyens qu’il avait employés pour les faire triompher.
Les faiblesses de Phomme faisaient la force
du roi, écrit un autre historiographe ; il descendait incessamment dans sa conscience et il en ressortait avec de tels sentiments d’horreur pour ses propres faiblesses, qu’il se croyait tenu de faire régner dans la partie du monde commise à ses soins une discipline plus dure et plus inflexible.
Simplement intempérant, dégagé de toute pensée sérieuse, il eût pesé d’un poids moins lourd sur l’humanité ; mais son excès de ver-
PHILIPPE II
tu se tourna en cruauté, d’aucuns disent en crimes : comment qualifier autrement l’exécution du baron de Montign}^ qui avait eu l’insigne audace de déclarer tout haut qu’ « il est mal de verser le sang en matière de religion » ; l’empoisonnement, par ses ordres, du secrétaire de don Juan ; enfin, et pour ne pas allonger la liste de ses forfaits, sa conduite à l’égard de don Carlos ?
On a diversement jugé le rôle de Philippe II dans cette affaire ; on a mis en doute qu’il ait hâté la mort de son fils. Il en est qui ont voulu voir un drame de la jalousie, où d’autres ont découvert un acte de justice, de défense contre un vulgaire conspirateur. Philippe, pour justifier l’emprisonnement de don Carlos, car il dégagea toute responsabilité de sa mort, n’allègue rien autre chose que les « travers d’intelligence et de caractère,
qui le privent absolument de l’aptitude néces-
saire au gouvernement d’un Etat. »
En prenant la détermination d’enfermer son fils, il n’entendait que préserver ses peuples de la domination d’un halluciné, d’un fou. Il s’en est ex pliq ué, avec plus de précision encore, dans une lettre adressée à la grand’mère de l’infortuné qu’il sacrifiait :
Ma résolution , lui écrivait-il , n'a pas été provoquée par une faute ni par un manque de respect. Si c'était un châtiment , il aurait son temps et sa limite , et je n espère pas
voir mon J ils se modifier ; il y a une autre cause et une autre raison : le remède n'est ni clans le temps ni dans les expédients. J'ai voulu faire en cela un Sacrifice à Dieu de ma propre chair et de mon sang, et préférer son service et ses intérêts et le bien de la chrétienté à toute autre considération humaine.
Qu’il ait ou non avancé l’heure du dénouement ; qu’il ait abrégé ou non l’existence de don Carlos, c’est asse£ qu’il liait jamais témoigné la moindre pitié pour ses souffrances, qu’il ait refusé de se rendre auprès du malheureux prisonnier quand celui-ci réclamait sa visite, qu’il ait interdit à la reine de l’aller Voir dans sa prison, pour le marquer d’un signe de réprobation ineffaçable.
Le souvenir de son fils né cessa de le hanter dans cet Escurial qu’il s’était choisi comme le décor qui convenait le mieux à ce pessimisme amer* cette noire mélancolie, que les années ne firent que développer. 11 mourait seul, comme il avait vécu, cloîtré physiquement, comme il l avait été moralement, mais de quelle agonie dente, prolongée, comme s’il avait à expier toutes les morts injustes qu’il avait infligées.
11 nous apparaît, malgré tout, comme un sujet de pitié plus que d’horreur, car il fut lé martyr d’un idéal qu’il pouvait croire élevé par-dessus tout, et parce qu’il eut, de la fonction qu’il exerça, une conception allant jusqu’au délire. Si, sans
PHILIPPE If
aller jusqu’à l'absoudre, nous hésitons à prononcer une sentence de condamnation, c’est que tout fut sacrifié, chez lui, à la charge qu’il avait assumée.
Mais son âme, enivrée de toute-puissance, était logée dans un corps sujet à toutes les misères, à toutes les faiblesses humaines ; et c’est peut-être là le secret de cette dualité du roi et de l’homme, dont la notion est nécessaire, pour débrouiller cette énigme psychologique qu’est le personnage de Philippe II.
Bibl. : Viage de Felipe II a lnglciterra, par Andrès Munoz ; Zaragoza, 1554. — François de Bellefoiiest, Histoires tragiques , etc., 7e tome; Lyon, Rigaud, 1595. — Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, par M. Gachard; Bruxelles, 1855. — Aug. Laugel, Fragments d'histoire ; Paris, 1886. — Forneron, Histoire de Philippe II. — Ch. Bratli, Philippe II, roi d'Espagne : étude sur sa vie et son caractère; Paris, Honoré Champion ; 1912, etc.