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D’autres le nomment Laurwig

CHRISTIAN VII £>E DANEMARK

feu et propre à faire, sentir quelquefois au roi qu’il était homme», firent tant d’impression sur celui-ci, qu’il fut plus occupé de cette fille qu’il ne l’avait jamais été d’aucune femme. Il se rendait presque tous les soirs chez elle, y soupait et y passait la plus grande partie de la nuit. Il épousait jusqu’à ses querelles particulières et l’aidait à se venger de ses rivales, en allant les insulter chez elles, en cassant leurs vitres et en brisant leurs meubles.

Il se retirait ordinairement le matin en fiacre; mais, un jour, il s’oublia au point de ne quitter sa compagne qu’à midi. Il dut revenir à pied au palais, affublé d’une perruque noire, et portant un petit chien sous le bras. Des gamins l’ayant reconnu, lui firent cortège jusqu’au château; il résolut, dès lors, de ne plus se rendre chez celle qui l’avait publiquement affiché et il la fit venir désormais au palais.

Dans l’intérieur des appartements royaux, on avait d’autres distractions. Le roi trouvait plaisant de se faire battre par son nouveau page de la chambre, le comte de Holck, cadet de famille, gai et facétieux, qui jouit bientôt de toute la faveur de Christian VII. Le comte, prenant son rôle au sérieux, faisait plus que le simulacre de le frapper; il le battait réellement, et celui qui recevait les coups, accordait, à ce moment,

tout ce que son favori lui demandait, soit pour lui, soit pour ses amis. D’autres fois, Sa Majesté, étendue par terre, représentait un criminel sur la roue ; un des courtisans faisait office de bourreau et, avec un rouleau de papier, contrefaisait l’exécution. Ce jeu ne contribua pas peu à augmenter ses dispositions à la cruauté et à l’hypocondrie; il les entretenait encore, en allant incognito assister au supplice de malfaiteurs condamnés à la roue. Un de ces spectacles, auquel il assista, dissimulé au fond d’un mauvais fiacre, produisit sur lui la plus fâcheuse impression : il s’imagina, pendant un temps, être le supplicié en personne, qui se serait soustrait, par la fuite, au glaive de la justice : ce n'était pas, à l’entendre, le condamné, mais un fantôme, qui avait été rompu.

Il était hanté de ces idées, quand on vint l’en-

tretenir de projets de voyage hors de ses Etats; il y accéda d’autant plus volontiers, qu’il espérait, de la sorte, avoir quelques-unes de ces aventures dont il n’avait pas perdu le goût.

Ses ministres, redoutant les conséquences des mesures qui pourraient être signées loin d’eux, par un monarque au cerveau mal équilibré, le pressèrent de prendre avec lui, pour l’administration des affaires, un homme de grand sens, qui avait donné des preuves de son intelligence et de ses talents, le comte de Bernstorfî; nous avons

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dit à quels titres le comte de Holck et le docteur Struensée firent partie du voyage.

Struensée ne s’était occupé, en cours de route, que de donner des soins à la santé du roi, ce qui n’était pas une mince besogne. Pendant les dix mois qui suivirent le retour de Christian VII à Copenhague, Struensée ne se mêla d'autres affaires que celles où l’appelaient sa charge de médecin et son office de lecteur. Sentant que le monarque était d’un caractère trop mobile pour qu’il put le gouverner seul et sans appui, il imagina de s’associer, pour arriver à ses fins, une jeune femme, d’un commerce sûr et honnête, capable de s’emparer de l’esprit du souverain et de réveiller son sens moral atrophié; de son côté, Struensée avançait dans les bonnes grâces de la reine, qui lui accordait en public un accès et des familiarités qui auraient perdu de réputation une femme ordinaire et, à plus forte raison, celle à qui sa situation imposait un surcroît de réserve.

Le roi voyait les assiduités de Struensée avec la plus manifeste indulgence; et, s’il ne fut pas le complaisant d'une intrigue si peu voilée, il est certain qu’il n’en prit aucun souci. Il faut convenir, à la décharge de la reine, que Struensée était sinon d’un physique plus agréable que celui de son époux, du moins qui annonçait plus de virilité.

Struensée avait cinq pieds six pouces, nous le décrit un mémorialiste, et il était très robuste. Blond, il avait les yeux bleux. Ses cheveux, très clairs, tournaient sur le jaune; il avait le front haut, le nez grand et de belles dents... Il mettait un grand orgueil à s’habiller avec élégance; il était bon danseur et tirait bien des armes... Il portait la même coiffure que la reine, c’est-à-dire quatre boucles de chaque côté de la tête, un toupet élevé et les cheveux tressés par derrière et relevés avec un peigne... Sans être un Adonis, il avait, dans la physionomie et dans les manières, une noblesse et une fierté qui ne pouvaient manquer de faire de l’impression sur une femme négligée, insultée et outragée.

A la première entrevue qui lui fut accordée, Struensée se montra des plus respectueux et parla peu; une dame du palais, qu’il avait mis dans ses intérêts, se chargea de plaider sa cause, au moins par voie indirecte. Elle entra dans les détails les plus minutieux sur les vices du roi, souillant les chastes oreilles de sa jeune épouse par la description d’habitudes honteuses, dont celle-ci n’avait pas la moindre idée. Struensée ajouta que le roi, dont le tempérament était fort affaibli par tous ces excès, pourrait vivre encore de longues années, mais que son cerveau était à jamais obscurci. Quand, plus tard, Caroline- Mathilde s’aperçut que son sang était infecté d’un virus dont son mari lui avait communiqué le germe,

Carouxe-Mathilde, reine de Danemark (Collection de l'auteur).

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ses dernières hésitations tombèrent et elle prêta une oreille plus complaisante aux propositions de son séducteur, si tant est qu’elle ne lui ait pas fait elle-même des avances que Struensée aurait été bien embarrassé de repousser.

Cependant le roi conservait assez de raison pour reconnaître ceux avec lesquels il avait l’habitude de vivre, et il causait sur les sujets ordinaires assez raisonnablement; mais il montrait une répugnance invincible pour les affaires de l’État, et il signait, sans jamais l’examiner, le papier qu’on lui présentait; plus tard, quandsa folie fut plus accusée, par condescendance pour l’infortuné dément, on lui présentait encore à signer les actes qu’il avait autrefois l’habitude de parapher, avant de les soumettre à la sanction du réel dépositaire du pouvoir. Un jour, il arriva qu’une pièce, approuvée par le Régent, se glissa parmi les autres; Christian s’en étant aperçu, signa malicieusement : Christian et Cie , disant que, puisqu’il n’était plus seul à la tête de l’établissement, c’était dès lors une société en participation, et qu’il désirait, en mettant la signature collective, éviter aux autres associés la peine d’apposer leur griffe au bas des pièces j.

1. Nous empruntons cette curieuse anecdote au docteur P, Max-Simon, qui n’en indique pas la provenance.

Pendant le voyage qu’il venait de faire dans les principaux pays d’Europe, Christian n’avait cessé de se livrer à une pratique qui, à un certain âge, peut être considérée comme une fonction de nature et plus tard devient un vice répugnant. La présence même de ses domestiques ne l’empêchait pas de s’y livrer. Ceux qui connaissent l’influence de la « manuélisation » sur les facultés morales et physiques s’expliqueront aisément qu’elle ne contribua pas peu à peu à accélérer les progrès de son mal.

On le voyait maintenant vaguer, la plupart du temps seul, ou en compagnie de deux enfants, un nègre, et un petit vagabond qu on avait recueilli dans la rue. Ses discours n’avaient plus ni sens ni suite; toutefois, par instants, sa conversation était assez sensée, et l’on se reprenait à l'espérance d’un retour à la raison. Bientôt les symptômes devinrent tellement manifestes à tous les yeux, qu’il n’y eut plus aucun moyen de les dissimuler.

Son précepteur, le comte de Reverdil, avait accepté, par dévouement, de reprendre auprès de son élève la place qu’il avait jadis occupée ; au lieu de retrouver un prince instruit, apte à comprendre, ardent au bien, il avait devant lui un véritable aliéné.

Sa folie, dont les médecins n’avaient pas vu, ou

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s’étalent refusé à voir les indices, commençait à éclater dès la première entrevue de Reverdil avec le roi.

— Vous êtes Brandi ! lui dit-il, en l’apercevant ; puis, dans un flux de paroles incohérentes, où se mêlaient quelques vers de Zaïre , que le comte avait joué avec son maître, quatre ans auparavant, Reverdil distingua cette phrase: « Vous êtes Denize... vous êtes Latour! » C’étaient les noms de deux comédiens français, qui avaient joué la pièce de Voltaire à la cour de Danemark.

A cette tirade succéda un silence profond, interrompu seulement par des questions du roi sur ce qui « avance », sa hantise de jadis sur les signes d’un changement qui allait incessament s’opérer dans sa personne ; puis, il prononçait, entre ses dents, des mots entrecoupés, attestant qu'il n’existait plus la moindre liaison dans ses idées.

Il eut aussi, ensuite, des accès de mégalomanie, de manie homicide, alternant avec des obsessions de suicide. Il parlait de tuer et demandait s’il pourrait, au moins une fois, le faire impunément et sans scandale; ou si, l’ayant fait, il tomberait dans la misère et deviendrait un malheureux sans ressources. D’autres fois, il feignait d’en avoir assez de la vie. « Me noierai-je, disait-il, me jetterai-je par la fenêtre; ou dois-je me casser la tête

contre les murs ? » Il désirait la mort, mais il la craignait en même temps. Un de ses plaisirs consistait à se promener dans un esquif à deux rames, sur le lac qui baignait le pied du château ; il disait à celui qui raccompagnait, de l’air le plus contristé : « Je voudrais me jeter dans ce lac, et. qu’on m’en retirât aussitôt. »

Iiy avait dans son délire trois nuances marquées, qu’il désignait par trois expressions allemandes : il parlait le plus souvent allemand, c’était la langue de la Cour, au lieu qu’autrefois, il se piquait de parler à chacun dans sa langue, n’adressant la parole à son précepteur qu’en français, rarement en danois, jamais en allemand.

Suivant, donc, le degré de son trouble, il disait avec un gémissement : Jch bin confus (j’ai l'esprit embrouillé) ; ou bien : Es rappelt bei mir (il se fait du bruLt dans nia tète) ; ou enfin : Er ist ganz über geschnappt (je suis tout à fait égaré).

Souvent, ses discours incohérents et murmurés, plutôt que prononcés à haute et intelligible voix, se terminaient par ces mots : « Je n’y puis plus tenir. »

Il n’était arrivé que par degrés à cet état lamentable ; il avait passé successivement par toutes les phases du ramollissement chronique . Les médecins qui l’approchaient n’avaient cependant rien remarqué d’anormal! L’un d’eux disait avec

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humeur, quand on lui faisait observer la décadence mentale du souverain : « Il faut être fou soimême, pour dire que le roi l’est. »

Un accoucheur, que Struensée avait fait nommer médecin ordinaire du roi, ne s'était pas montré plus clairvoyant ; il convenait, toutefois, que les symptômes s’étaientnotablement aggravés, depuis une chùte que le roi avait faite ; mais il n’osait décider si celle-ci était la cause ou l’effet de la maladie. Il savait, de plus, que le malade aggravait son état par une funeste habitude; il se contentait de le traiter par... le quinquina et les bains froids !

Le roi, dont l’intelligence déclinait de plus en plus, figurait encore dans les solennités publiques; à le voir, on eût cru qu’il n’avait pas complètement perdu conscience du rôle qu’on lui faisait jouer. Il demandait parfois à ce qu’on lui amenât son fils, le prince royal; quand il était auprès de lui, au lieu de l’embrasser et de lui parler, il le regardait d’un œil hagard», se promenait, à grands pas dans la pièce où il se tenait, puis renvoyait l’enfant, sans avoir proféré un mot. Le prince royal succéda à son père, après la mort de ce dernier, survenue le 13 mars 1808, à Rendsborg, où on l’avait transporté.

Frédéric VI était Tunique fils de Christian Vil et de la reine Caroline-Mathilde, qui eurent, en outre, une fille; cette princesse avait les jambes si mal conformées qu’elle boitait des deux côtés.

Frédéric VI occupa le pouvoir, soit comme régent, soit comme roi, pendant cinquante-cinq ans ; il mourut en 1839, ayant pu, avant sa mort, réaliser l’unité du Nord, par la réunion des trois couronnes Scandinaves 1 ; depuis, les trois royaumes ont repris leur autonomie, et la Suède, la Norvège et le Danemark ont, chacun, un gouvernement qui leur est propre.

Comme les hommes, les peuples ont leur destinée.

1. En vertu du traité de Kiel (14 janvier 1814), tout le royaume de Norvège était cédé, par le Danemark, à la Suède; mais les Norvégiens n’acceptèrent pas cette clause ; ils décidèrent, dans une assemblée tenue le 17 mai 1814, de ne pas se soumettre à la Suède, et de choisir pour roi le prince Christian-Frédéric, qui devint plus tard roi de Danemark, sous le nom de Christian VIII. Mais la Suède, ayant repris l’offensive, amenait la nation voisine à conclure une convention, aux termes de laquelle Christian-Frédéric renonçait au trône de Norvège : le 4 novembre, le roi de Suède, Charles XIII (Bernadotte), était reconnu roi de Norvège. Ce ne fut qu’en 1906 que la Norvège se déclara indépendante et prit pour roi Haakon VII, appartenant à la famille royale de Danemark.

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