Mémoires de lieverdil , publiés par Alex. Roger; Paris
sence supérieure, auxquels il arriverait un jour à ressembler, après de nombreuses épreuves et métamorphoses. La suprême perfection consistait, pour lui, à acquérir un corps parfaitement dur , qualité qui se liait, dans son esprit, avec ridée de force et d’insensibilité ; il pourrait, ainsi, résister à son gouverneur, et être battu sans éprouver de douleur.
Bien que l’usage des verges fût à peu près aboli, l’enfant dut lessubir souvent ; il était grondé, rudoyé, et cela devant les courtisans, devant ses serviteurs; deux fois par semaine, on le conduisait au sermon, et, pour réveiller son attention, celui qui était préposé à sa surveillance « le pinçait et le bourrait par intervalles ».
Les leçons de danse et autres exercices étaient donnés avec autant de rigueur que les leçons de latin ou de métaphysique ; il disait quelquefois, sur ce ton plaisant qu’il conserva longtemps : « les amusements d’hier ont considérablement ennuyé mon Altesse Royale. »
On avait conlié l’héritier de la couronne à l’homme dont l’humeur se pliait le moins aux ménagements qu’aurait réclamés la faiblesse du prince. M. de Reventlow avait passé quelques années en France; s’il en avait rapporté du goût pour les frivolités, il avait conservé son caractère inflexible et dur. Il faisait venir de Paris, pour
:êê§èë$
Christian VII, roi de Danemark
(Collection de l’auteur)
CHRISTIAN Vli 0Ë ÜANËMàrK
son élève, des habits très élégants ; il présidait à sa toiletteT décidait des chaussures, des dentelles qu'il porterait; une fois attifé, il l'emmenait avec lui au cercle, en disant à ceux qu'il rencontrait sur sa route : « Je vais montrer ma poupée ! »
Le monarque régnant, Frédéric V. ne s’occupait en aucune manière de son Fils. Très adonné aux boissons alcooliques, il eut, vers 1757 ou 1758, une pleurésie, que les médecins attribuèrent à son intempérance ; on fit entendre au royal patient que, s’il ne changeait pas promptement de régime, il était menacé de rechute et tomberait en hydropisie. Le Conseil d’Etat mit le texte de la consultation sous les yeux de l’intéressé, qui promit (Je s’amender; mais il ne tardait pas à revenir à sa passion et à se laisser entraîner à d’autres dérèglements, s’abandonnant à la fois a l’intempérance et au libertinage, choisissant, pour ses désordres, les femmes de la plus abjecte condition. Au mois de décembre 1765, il présenta de l’œdème généralisé et sa mort parut prochaine ; en même temps que ses facultés intellectuelles baissaient, le monarque, jusque-là bon et affectueux, devenait irritable et violent; puis il en vint à déraisonner, ne parlant plus que d’augmenter son armée et de la mettre « sur le pied prussien », très embarrassé, d’ailleurs, pour expliquer ce qu'il entendait par cette expression.
Depuis que l’état du roi ne laissait plus d’espoir, son fils témoignait de plus de sensibilité: on mettait celle-ci sur le compte d’une âme tendre, jusqu’alors méconnue; en réalité, le prince héritier appréhendait de régner et il en voyait approcher le moment avec terreur. Le gouvernement et la représentation l’effrayaient également, et il comptait qu’avant son avènement il aurait le loisir de se dédommager de la longue contrainte où son gouverneur l’avait tenu. Il entendait profiter de tous les plaisirs qui lui avaient été interdits, et il n’était ptis d’extravagances et de violences auxquelles il ne se promit de se livrer.
C’étaient, à l’entendre, autant d’épreuves pour « avancer » vers cet idéal qu’il poursuivait. Il appelait cela « être leste », c’est-à-dire « s’affranchir de préjugés, de gravité, de pédanterie ». On lui pardonnait ces lubies, en raison de son jeune âge et de l’éducation particulière qu’il avait reçue : il lui a\ait manqué l’autorité d’un père qui aurait conservé le prestige de la haute charge dont il était investi ; une fois son père disparu, pouvait-on espérer qu’il tomberait en meilleures mains ?
Frédéric V mourut dans la nuit du 16 au 17 janvier 1766 ; Christian YII fut proclamé dans la matinée suivante.
GürîStiàn Vu de Danemark
Dès les premiers temps de son règne, le jeune souverain laissa soupçonner un dérangement mental; sans cause apparente, sans provocation, il adressa les paroles les plus blessantes au page de la chambre, allant jusqu’à le menacer de son épée. Confus de son acte, presque aussitôt après l’avoir commis, il ne trouvait à dire, pour s'en excuser, que « ce jeune homme lui déplaisait, qu’il était stupide, qu’il avait la langue embarrassée et qu’il s’avisait de le prêcher. » Quelques jours après, ce fut au tour de son vieux précepteur d’être maltraité. Le roi lui dit, sans autre préparation et sans motif à une pareille incartade, qu’il l’enverrait, s’il lui plaisait, à la citadelle; l’interpellé en tombait à la renverse de saisissement; revenu de son émotion, il recevait, de celui qui l’avait si grièvement et gratuitement offensé, les preuves les plus expansives de ses regrets et de sa tendresse.
Bientôt les scènes se renouvelèrent et le précepteur se vit dans la nécessité de déloger de 1 appartement qu’il occupait au palais : le jeune monarque se libérait ainsi d’une tutelle qui depuis longtemps lui pesait. Mais les ministres et l’entourage du prince veillaient ; voyant qu’il se préparait à mener une vie de dissipation, ils résolurent de le marier.
Christian était fiancé, depuis quelque temps,
avec la princesse Mathilde, sœur de Georges III d’Angleterre ; l’année 1767 était fixée pour les noces; il fut décidé que la date en serait avancée.
Le mariage eut lieu au commencement de novembre 1766 : le roi avait 18 ans, et la princesse qui lui était destinée un an de moins que lui.
Il semblait que cette union, où jeunesse et beauté se trouvaient associées, s’engageait sous les plus heureux auspices; mais, dès les premières semaines, le roi témoigna plus que de la froideur pour sa charmante femme, qui ne lit pas la moindre impression sur le cœur de son époux. La conduite de la reine lui était absolument indifférente. Il considérait « cette personne royale dans son lit » comme un objet de respect plus que d’amour.
Bien que n’ayant pas encore atteint sa vingtième année, Christian était, en réalité, plus vieux que des hommes beaucoup plus âgés; la vie qu’il avait menée l’avait usé au point qu’ « il avait presque cessé d’être homme.»; ce qui explique, si elle ne la justifie, l’attitude qu’il montra vis-àvis de sa belle cousine, que l’éclat de son teint et l’extrême blancheur de sa peau, ses cheveux cendrés et ses grands yeux bleu clair, sa bouche gourmande et ses dents blanches et bien rangées, rendaient pourtant si désirable.
Les fêtes qui furent données, à l’occasion du mariage royal, firent naître chez le roi le goût des
CHRISTIAN VII DE DANEMARK
bals masqués, que le piétisme avait longtemps proscrits. Le clergé cria au scandale, mais ses représentations furent inutiles; la volonté du maître servit de loi et les personnages les plus graves durent s’astreindre à cacher leurs rides sous le masque. C’est dans un de ces bals que Christian noua sa première intrigue, mais l’aventure finit assez mal pour celle qui en avait été l’héroïne ; on l’éloigna de la capitale danoise, non sans avoir donné un dédommagement à son mari, dont on calma le ressentiment en lui concédant un très bon bailliage.
Peu après cet essai de galanterie, le roi de Danemark rencontrait, dans la foule des travestis, la fille d’un honnête bourgeois, dont la figure l’avait frappé ; il l’attira à l’écart et n’eut pas de mal à lui persuader de le suivre dans un cabinet voisin. « Le tête-à-tête dura une heure et se passa en vaines tentatives d’une part, et en complaisances inutiles de l’autre. La demoiselle, aussi vierge après qu’avant le combat, se retira de très mauvaise humeur h »
Sur ces entrefaites, on présentait au jeune au-
1. Tableau de la Cour de Copenhague , par M. Caillarp; ce tableau parait avoir été écrit vers l’année 1778, époque à laquelle son auteur était secrétaire de légation à Copenhague; il a paru dans la Revue rétrospective, de Taschereau, où nous l’avons recueilli.
§§g tOtJS COURONNES
tocrate une créature qui, de la plus basse prostitution, était devenue la maîtresse en titre du ministre d’Angleterre en Suède. Milady , ainsi la nommait-on, fut « offerte » au roi par un certain comte de Larwicq 4, qui jouait à merveille ce rôle de Mercure. Milady eut vite fait la conquête du prince; en peu de temps, elle eut fait son jouet, sa chose, de ce pantin couronné qui, après avoir épuisé toutes les espiègleries, tous les jeux de l’enfance, se livrait, avec la même fougue, aux amusements d’une autre espèce.
Entraîné par le comte de Larwicq et par de jeunes officiers, Christian fit tapage dans les rues de Copenhague et eut plusieurs rencontres fâcheuses avec les gardes de nuit chargés de la police de la ville. On prétend même qu’il blessa de sa propre main deux de ces malheureux, armés seulement de longs bâtons; mais un jour, ceux-ci ayant perdu patience, fatigués d’être molestés, serrèrent de si près latroupe bruyante, que le roi, en fuyant à toutes jambes, fit une chute, qui l'obligea à garder la chambre pendant une semaine. Ce fut au cours de ces bacchanales nocturnes qu’il avait lié connaissance avec la prostituée dont il vient d’être parlé.
Elle n’était ni jeune, ni belle; mais la nouveauté de son ton, l’ardeur d’un tempérament « tout de