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A partir de 1873, son goût de la solitude se transforma en une sorte d’hypocondrie. Il sentait, par moments, que sa raison chancelait; il se surprenait gesticulant devant une glace et murmurant à son image : « En vérité, il y a des heures où je ne jurerais pas que tu n’es pas fou ! »
Puis ce fut l’explosion de la démence chez son frère O thon, dont il ressentit un coup terrible : c’était l’avertissement du sort, la fatale échéance, qui s’annonçait inéluctable.
Ensuite se déclara la passion que Louis II afficha scandaleusement pour un cabotin vulgaire, qui, trompé par les prévenances dont il était l’objet, voulut supprimer la distance qui le séparait de son royal protecteur et, par ses familiarités déplacées, ne réussit qu’à se faire rejeter dans le néant, d’où le roi avait sorti celui qui ne représen-
1. Bibliothèque universelle et Revue Suisse, t. VIII, octobredécembre 1897,630.
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tait à ses yeux que les héros qu’il incarnait à la scène.
Mais Louis descendra plus bas encore : un piqueur jouit longtemps de la confiance du roi, et celui-ci avait imaginé de faire de son coiffeur son premier ministre, quand il fut déposé.
A dater de 1883, la plus vile domesticité constituera son unique compagnie. 11 amène ses domestiques dans sa hutte de Hünding, et là les oblige à boire de l’hydromel dans des cornes, à la manière des anciens Germains. D’autres fois, il les mande dans un pavillon arabe, construit sur un plateau élevé, pour les voir fumer en sa présence le narghilé, accroupis et costumés en Turcs.
Voyant passer un jour un détachement de cavalerie, il remarque quatre soldats pour leur bonne mine ; sur l’heure, il les envoie prendre, les installe à sa résidence comme valets de chambre et entend que tous leurs désirs soient comblés.
La nuit se faisant, de plus en plus opaque, dans ce cerveau atrophié, il a les fantaisies les plus singulières, et il exige qu’elles soient immédiatement satisfaites. Un jour, ne s’avise-t-il pas d’avoir un bassin, où il pût se promener en barque, costumé comme Lohengrin ? Mais comme on apercevait le fond de tôle de cette grande cuve, il exigea que l’on teintât l’eau en bleu, pour simuler la profon-
deur : avec une solution de suPate de cuivre, rien ne fut plus aisé, mais on n’avait pas songé que l’acide sulfurique, que contient toujours en excès le « vitriol b 'eu », corroderait la tôle : l’eau pénétra par les fissures dans les appartements et y causa de sérieux dég ts ; il fallut trouver autre chose.
On recourut alors à la lumière électrique, traversant une 1< ntille de verre bleu. Lou's s’en déclara enchanté Mais la surface de l’eau ét at trop calme; pour jouer la nature à la perfection, il y manquait les lames; une roue fut installée pour les produire et, a-t-on raconté pour ridiculiser le pauvre fou, « le frémissement du bassin s’enfla si fort, que le cygne mécanique et le canot doré chavirèrent et que le roi prit un bain forcé ». Il se consola de la mésaventure, en ^e promenant dans Herrenchiemsee — - ce Versailles en miniature — avec le g and manteau de cour, la couronne et le sceptre de Louis le quatorzième.
D’autres fois, il recevait à sa table Louis XVI et sa royale épouse, et le maître d’hôtel avait la consigne de veiller à l’éthjuette, comme si la présence de ses invités de marque eût été réelle^ Pour ne pas être dérangé au cours du repas, la table descendait dans les cuisines par Une trappe et remontait toute servie, à l’imitation de Louis XV,
OTHON ET LOUIS II DE BAVIERE
qui avait eu, le premier, cette ingénieuse idée.
La démence de Louis II faisait chaque jour des progrès plus visibles : c’est ainsi qu’il se fit installer un manège, qu’il p ircourait à cheval ; après trois ou quatre tours de piste, il descendait de sa monture : on lui présenlait des rafraîchissements et on jouait de la musique ; il s’imaginait être dans un cabaret, puis il se remettait en selle et, après d 1 nouveaux tours, il arrivait dans un autre endroit: grâce à cette auto suggestion, il accomplissait — dans son imagination — les plus lointaines randonnées.
Ses manies devinrent bientôt moins inolfensives. Le bruit courut qu’il rossait ses laquais; l’on dit même qu’il tua l’un d’eux, en l’étouffant entre deux battants de portes. A un au Ire, dont la figure lui déplaisait, il imposa le port d’un masque, pour lui dérober ses traits.
Combien d’autres actes insensés. ne commit-il pas, ou combien lui ont été attribués ! Certain jour, mécontent des parterres que lui avaient dessinés ses jardiniers, il commanda qu’on y lâchât tous les chevaux de son écurie, afin qu’ils y piétinassent à leur aise.
É t ait-il las de martyriser hommes et bêtes, i-1 s’abandonnait à des puérilités ou à des manifestations inconcevables, comme de baiser telle colonne ou tels arbres de son parc, de se prosterner
I ors COURONNES
devant la statue de Louis XIV, ou d’arborer des costumes extravagants.
Longtemps les ministres avaient montré, pour les frasques de leur souverain, une déférente indulgence; mais cette situation ne pouvait durer. La Chambre bavaroise ayant refusé les crédits pour payer les dettes de la liste civile, il fut décidé qu’on rédigerait une adresse à Sa Majesté, pour le prier de mettre un frein à ses dépenses : on devine l’accueil qui fut fait à cette requête. C’est alors que fut nommée une commission de trois aliénistes, qui prononcèrent que Sa Majesté souffrait de cette forme de malad^ mentale, qu’on nomme paranoïa 1 ; et, « considérant le genre de cette maladie, son développement lent et continu et sa longue durée », la déclaraient « incurable » : en conséquence, ils proclamèrent l’incapacité du roi à régner plus longtemps.
Restait à signifier à l’intéressé les mesures prises à son égard et à s’assurer de sa personne.
Quand les envoyés du régent se présentèrent au château habité par Louis II, ils y furent reçus par une troupe de paysans, accourus pour défendre
1. D’après le docteur Marie, ce terme correspondrait à celui de folie de dégénérescence. « La démence du roi de Bavière présente, en effet, d’après leminentaliéniste, « l’absence de systématisation, révolution progressive, mais s’effectuant par bouffées, entrecoupées de périodes à peu près normales, qui caractérisent les folies des dégénérés. »
Le docteur Gudden
(Cliché du Monde illustré).
FOUS COUROiTXÊS.
'TU I- Ot s COUHONISES
leur souverain', et prêts à verser leur sang pour îuL
« Qu’on leur dépèce la viande jusqu’aux os et qu’on leur crève les yeux î » Tel fut l’ordre que donna, le roi, qu’on venait saisir. Heureusement pour ies membres de la délégation, que ses prescriptions ne furent pas suivies, et qu’on parvint à les faire échapper par des couloirs dérobés.
Force fut alors de recourir aux movens extrêmes; autant par violence que par ruse, à tout prix il fallait se saisir du dément. Avec une équipe d’infirmiers. le docteur Guddèn s’empara de sa victime et l’emporta au château de Berg, d’où, pensait-on, il ne pourrait s’évader. Louis 11, ignorant où on le conduisait, n’opposa pas la moindre résistance ; peut-être avait-il pris son parti et son calme n’était-il que pour détourner les soupçons.
Le troisième jour de son arrivée dans la demeure dont on avait fait choix, et qui devait être pour lui le dernier asile, allait se dénouer la sombre tragédie.
On connaît l’épisode. Le roi est parti seul avec le médecin chargé de veiller sur lui ; une heure s’écoule et on ne les voit pas revenir. Que s’est-il passé ?
On court de tous les cotés, on bat les taillis du parc, on fouille les moindres recoins, on arrive jusqu’au lac.
OTHON ET LOUIS II DE BAVIERE
Tout à coup, ou entend une exclamation : voici le chapeau et l’agrafe de diamant du roi ; plus loin, le parapluie du docteur Gudden et son couvrechef ; enfin, le manteau et la redingote du souverain sont là, tout au bord de l’eau.
On explore les profondeurs du lac ; bientôt on ramène le cadavre de Louis I I ; un peu en deçà, à droite, flotte le corps de son médecin. Toutes les tentatives pour les ramener à la vie restent vaines ; la mort a accompli son œuvre...
D’après la position des corps et les traces relevées sur la rive, voici comment les docteurs Gottschalk et Marie1 présument que les choses ont dû se passer.
Le roi marchait à la mauclie de Gudden; arrivés près d’un banc où ils s’étaient reposés le matin, le roi se mit à courir vers le lac, après avoir jeté son parapluie. Gudden, s’étant aussi débarrassé du sien, chercha à lui couper la route, en marchant résolument dans l’eau ; il rejoignit le roi et le saisit par ses vêtements, mais le roi quitta aussitôt son pardessus et sa redingote. Il s’engagea alors, à dix ou quinze pas de la rive, une lutte terrible, dont l’issue ne pouvait être douteuse, entre un homme dans la force de l’àge, ayant fait le sacrifice de sa vie, et un vieillard de 6*2 ans, cherchant à
]. Archives de neurologie , octobre 1911, 214 et suiv.
sauver son souverain, fût-ce au prix de son existence.
Le cadavre du docteur Gudden fut trouvé ployé en deux : la face, meurtrie et couverte d’ecchymoses, était sous l’eau, alors que le dos émergeait; le corps du roi fut trouvé plus avant dans le lac ; après s’être débarrassé de Gudden, il avait continué à marcher dans l’eau, jusqu’au moment où il avait perdu pied. Il n’y avait, cependant, à cet endroit, qu’une profondeur très faible: mais l’autopsie montra que la mort était due à une syncope, et qu’elle ne provenait pas de l’asphyxie par submersion.
L’infortuné monarque avait-il, dans un accès de démence, entraîné son compagnon dans le lac ? L’avait-il submergé avec lui, après une lutte désespérée, car le docteur avait l’ongle du médius retourné ? Louis s’est-il, au contraire, jeté volontairement à l’eau, et Gudden s’est-il noyé en le voulant rattraper ? Toutes ces hypothèses sont plus ou moins plausibles, mais ce ne sont qu’hypothèses. A jamais resteront ignorées les péripéties d’un drame qui n’eut d’autres témoins que le ciel bleu et l’onde glacée.