‹ Fous et bouffonsChapitre 41 sur 100 · Porter. Travels in Russia and Sweden, 18C5-180S · texte numérisé non relu

Porter. Travels in Russia and Sweden, 18C5-180S

de grands seigneurs ou même de simples gentilshommes dans ce pays qui ne possèdent un ou plusieurs de ces jouets de la nature. Les nains sont généralement les personnes les plus richement vêtues parmi tous les serviteurs de la maison et leurs uniformes ou leurs livrées coûtent souvent des sommes considérables. En présence de leurs maîtres, ils se tiennent ordinairement dans un angle de la pièce, faisant l'office de pages ; et en leur absence, ils sont plus particulièrement chargés de soigner les chiens, de les tenir propres et de les peigner. La race de ces malheureux, très nombreuse en Russie, est véritablement remarquable par sa petitesse. Ils sont généralement bien proportionnés : leurs mains et leurs pieds sont particulièrement bien faits et gracieux. Sauf leur tête qui, presque toujours, est un peu trop grosse, nous ne pouvons trouver réellement rien à reprocher dans leur ensemble et si on les considère en masse, ils sont, à quelques exceptions près, si bien faits et si jolis dans leurs petites personnes que l'on ne peut s'en faire une idée exacte quand on ne connaît que les êtres disgracieux et difformes que l'on montre dans nos foires en Angleterre (je ne veux pas dire par là cependant que nous devions envier à la Russie ces échantillons de la race humaine). Il est véritablement curieux de voir comment ces nains

NAINS. NICOLAS IKHIil 119

se ressemblent presque Luiis eiilre eux ; leurs traits sont tellement semblables gônéralenient que vous pourrie/, facilement vous imaginer qu'un seul couple de nains a produit tous ceux que l'on voit dans C(î pays. »

MCOLAS FKUUI (iSKBÈ).

Mais certes le nain le plus connu fut Bébé.

La première mention qui est faite de ce nain remonte à 1746. Elle se trouve dans un rapport de Geoffroi sur la description de Nicolas Ferri '.

Diderot lui a également consacré une notice dans Y encyclopédie y et il le donne comme un petit monstre bête et grotesque : « Son vrai nom était Nicolas Ferri : il était l'aîné de plusieurs frères et sœurs aussi bien constitués que leurs parents ; il faisait donc tache sur la famille et, par un singulier destin, ce fut lui qui eut le plus de chances de la vie. »

D'après le rapport de Geoffroi, « le 13 novembre 1741, il naquit au village de Plaisne (Vosges). A 7 mois, sa taille était de 8 à 9 pouces (21 cent.) et pesait 12 onces (380 gr. environ). »

Le 25 juillet, M. Kasl, premier médecin de la reine-duchesse, le mesura et le pesa avec soin :

\. Histoire de l'Académie royale des sciences s.n MDGCLVI, observ. anatom , VllI. Paris, Imprim. royal, MDCGLI.

K II était long de 22 pouces (61 cent.) il pesait, étant nud, 9 livres 7 onces. Il était pour lors formé dans sa petite taille autant qu'un homme do vingt ans pourrait l'être. » Ce qui fit conjecturer à M. Kast que cet enfant ne croîtrait que bien peu : toutes les parties de son corps sont bien proportionnées en tout: il a un joli visage, le nez bien fait et aquilin, les yeux d'un brun foncé et les cheveux blonds et argentés ; il a sur le front une grande et une petite marque blanche de vérole, maladie qu'il a eue à l'âge de trois mois ; quelques autres pareilles, mais plus petites, sont répandues sur son corps ; le ventre était un peu gros quand on l'amena à la cour, sans doute à cause des aliments grossiers dont il usait, car depuis qu'on le nourrit de mets plus succulents, il est considérablement diminué, quoique l'enfant soit engraissé. On lui a fait des habits et des meubles pour son usage; il est d'une vivacité extraordinaire et ne reste pas un moment en repos : il ne craint rien et ne se laisse pas détourner de son objet quelque frivole qu'il paraisse, le reste lui est indifférent ; son rire est très gracieux, mais il ne rit pas souvent, il marque de la tendresse pour les femmes qui en ont soin : il paraît avoir de la mémoire, mais pas autant qu'un enfant ordinaire de son âge. Quinze jours après son arrivée à la

WIN.S. MC.OI.AS KKUHl 121

cour, sa môre vint lo voir, il ne semblait plus la connaître : cependant à son départ, il la caressa beaucoup ; sa voix est celle d'un enfant d'un an, ses organes étant proportionnés au corps ; ses genoux et surtout le droit avançaient iin peu en dehors, ce qui diminuait sa hauteur d'environ un demi-pouce, et peut venir du peu de soin qu'on a eu de lui après sa naissance. »

Ce premier rapport passa presque inaperçu à rAcadémie des sciences qui ne s'occupa de ce nain qu'après la communication faite en 171)0 par le comte do Tressan, au sujet d'un autre nain, Borulaswki, qui vécut pendant quelque temps avec Bébé à la cour de Lunéville.

Morand, qui avait soigné la princesse Humiecska, avait pu en même temps examiner les deux nains et adressa à l'Académie un mémoire qui lut lu en séance publique le 14 novembre 1764, qu'il accompagna de la statue en cire de Bébé, œuvre du chirurgien Jeanet, qui pendant plusieurs années avait pris soin de la santé du nain. C'est cette statue que l'on voit aujourd'hui à TEcole de médecine de Paris. « Nous avons vu, dit Morand, combien il était petit au moment de sa naissance : il eût été perdu dans un berceau ordinaire, aussi se conlenta-t-on d'un sabot qu'on garnit d'étoupes et oîi il fut fort à l'aise. Un plat lui suffît également de

véhicule quand on le transporta à Téglise pour le baptême.

Le sein maternel étant trop large pour sa bouche, il fallut qu'une chèvre y suppléât et il n'eut d'aulre nourrice que cet animal.

A l'âge de dix-huit mois il commença à parler, et vers trois ans marchait presque sans secours. Deux ans plus tard, on le montra à quelques médecins qui déclarèrent que sa hauteur qui était de 22 pouces (63 cent.), et son poids de 10 livres, ne changeraient pas sensiblement. »

« La nourriture grossière des villageois des Vosges, telle que les légumes, le lard, les pommes de terre, fut celle de son enfance jusqu'à l'âge de six ans et il eut pendant cet espace de temps plusieurs maladies graves dont il se tira heureusement.

« Nous voici arrivés à l'époque la plus intéressante de la vie de Nicolas Ferri. Le roi Stanislas, ce Titus de notre siècle, entendit parler de cet enfant extraordinaire et désira le voir ; on le fit venir à Lunéville et bientôt il n'eut plus d'autre domicile que le palais de ce prince bienfaisant, auquel de son côté il s'attacha singulièrement, quoiqu'il témoignât ordinairement très peu de sensibilité, et ce fut alors qu'il prit le nom de Bébé qui lui fat donné par ce monarque.

<( Quelques soins qu'on ait pu prendre pour

NAINS. NICOLAS VKWUl 123

récUu'alion de Bébé, il n'a pas élu possible de développer chez lui ni jugement ni raison ; la 1res petite mesure de connaissance qu'il a |)u acquérir, n'a jamais été ni à prendre aucune nolion de religion, ni à former aucun raisonnement suivi ; sa capacité ne s'est jamais élevée beaucoup au-dessus de celle d'un chien bien dressé : il paraissait aimer la musique et battait quelquefois la mesure assez juste. Il dansait môme avec assez de précision, mais ce n'était qu'en regardant son maîlre attentivement pour diriger tous ses pas et ses mouvements sur les signes qu'il en recevait. Il entra un jour à la campagne dans un pré dont l'herbe était plus grande que lui, il se crut égaré dans un taillis et cria au secours : il était susceptible de passions, telles que le désir, la colère, la jalousie, et pour lors ses discours étaient sans ordre et n'annonçaient que des idées confuses ; en un mot il ne montrait que cet espèce de sentiment qui naît des circonstances, du spectacle et d'un ébranlement momentané, et le peu de raison qu'il montrait ne paraissait pas s'élever beaucoup au-dessus de l'instinct de quelques animaux.

« Mme la princesse de Talmond essaya de lui donner quelque instruction, mais malgré tout son esprit, elle ne put développer celui de Bébé ; il en résulta seulement ce qui devait naturelle-

i2i , FOUS ET BOUFFONS

ment arriver, il s'attacha à elle et en devint même si jaloux qu'un jour voyant cette dame caresser une petite chienne devant lui, il l'arracha de ses mains avec fureur et la jeta par la fenêtre en disant: " Pourquoi l'aimez-vous plus que moi ? »

De tels exemples n'étaient pas faits pour pronostiquer que ce serait un bien aimable époux : cependant on songea à le marier avec une de ses compatriotes, née comme lui dans les Vosges, naine à peu près autant que lui, et qui s'appelait Thérèse Souvray. Elle fut fiancée à Bébé en 1761, et on fixa le jour de la célébration des noces. Dans cet intervalle, Débé trépassa et elle reprit sa liberté '.

Bébé n'avait pas une physionomie désagréable; sa statuette en cire, placée, nous l'avons déjà dit, dans l'une des salles du musée Orfila de l'École de médecine de Paris, le représente en habit de cour, culotte courte, perruque Louis XV, et elle donne quelque peu l'idée d'un monstre assez bien fait, impression que ne modifie pas un portrait au pastel du musée de Nancy.

1 , Virey, dans le dictionnaire des sciences médicales, la cite cumme un exemple extraordinaire de longévité parmi les nains. Quand on la montra en 1819 au théâtre Comte, elle avait 13 ans et mesurait 864 millimètres. — Nous avons vu plus haut que Kichehourg avait 90 ans à sa mort. C'est là certainement un exemple unique.

NAINS. MC.OLVS l'Hin!! 125

Jusqu'à, ri\i;o de l.'J ans, il répondit à peu près h oc portrait. Mais parvenu à cet âge, la scène cliange. Son rachitisme congénital, resté latent, éclale snhileniont : sa colonne vertébrale se ramollit, son dos s'incurve, ses traits se flétrissent, sa peau se ride et son enjouement fait place à une maussaderie continuelle.

La décrépitude fil de rapides progrès et le 9 juin 1764 il s'éteignit de consomption, âgé de près de 23 ans. 11 avait 891 millimètres.

Le squelette qu'on a conservé, continue Morand, offre une singularité remarquable : Au premier coup d'œil, il paraît être celui d'un enfant de quatre ans, mais quand on examine l'ensemble et les proportions, on est étonné d'y reconnaître le squelette d'un adulte.

Le comte de Tressan, grand officier de la maison Stanislas qui avait pu connaître Bébé et juger de son intelligence mieux que Morand, est bien plus sévère dans son appréciation sur le nain.

« Bébé est dans sa vingtième année (4760) ; il eut reçu la meilleure éducation s'il eut été capable d'en profiter ; son dos semble courbé par la vieillesse, son teint est flétri, une de ses épaules est plus grosse que l'autre, son nez aquilin est devenu monstrueux, l'apophyse nasale s'est élevée d'une façon difîorme dans sa parti

supérieure ; son esprit n'est nullement formé ; on n'a jamais pu lui donner une idée de la religion ni lui apprendre à connaître une lettre, il n'a jamais pu faire le plus petit ouvrage ; il est imbécile, colère, et le système de Descartes sur l'âme des bêtes serait plus facilement prouvé par l'existence de Bébé, que par celle d'un singe ou d'un barbet. J'avoue même que je n'ai jamais vu Bébé qu'avec répugnance et une secrète horreur qu'inspire, presque toujours, l'avilissement de notre être.. . »

Malgré tout, Stanislas regretta beaucoup son nain, il prenait plaisir à badiner avec lui, à le voir sauter sur la table et à folâtrer au milieu des plats pour revenir s'asseoir sur les bras de son fauteuil. 11 lui fit faire de belles funérailles et ordonna qu'il fût inhumé dans l'église des Minimes à Lunévillo, où on voit son mausolée avec l'épitaphe suivante :

IItc jacet

NiCOLAUS FeRKI, LOTIIAHINGUS

Natur.e ludus,

StRUCTUR.K TENIIITATE MIKANDUS,

Ab Antonio novodilectus.

In juventute, ^tate senex :

QuINQUE LUSTRA FUERUNT IPSI SECULUM

Ohht nona die JuNii MDCCLXIV.

.1AINS, JOSKPII noitWI'LASKV 127

JOSEI'II UOUWKLASKY

Joseph BorwfJaskij a joui d'une célébrité qui n'a pas é^alé celle do licbé, bien qu'il en l'ut pourtant plus digne. Il naquit près de Chaliez, dans la Pologne Russe, au mois de novembre 1739. S'il était de quelques pouces plus haut que Nicolas Ferri. il n'en était pas moins un nain et un nain de façons beaucoup plus distinguées ; c'était du reste un gentilhomme polonais ; il avait des frères et des sœurs tous bien conformés, sauf l'aîné, qui, bien qu'aussi petit que lui, ne devait cependant avoir le même succès.

Le comte de Tressan ' envoya à l'Académie des sciences un mémoire oii il donna des renseignements sur ce nain :

« M. Borwflasky, gentilhomme polonais, est arrivé à Lunéville à la suite de M""^ la comtesse Humiecska, parente de Sa Majesté le roi de Pologne et grand Porte Glaive de la Couronne. Ce jeune homme peut être regardé comme l'être le plus singulier qui soit dans la nature, et Bébé, nain du roi de Pologne, n'a plus rien qui doive surprendre.

» M. Borwflasky a vingt-deux ans, sa hauteur est de vingt-huit pouces (0,775) ; il est parfaite-

1 . Mémoire sur un nain envoyé à l'Académie des sciences par M. le Comte de Tressan, associé. S. I, 1760.

ment bien formé dans sa taille, la nature ne s'est point échappée et nulle partie monstrueuse ne le défigure. Sa tête est bien proportionnée, ses yeux sont beaux et pleins de feu, tous ses traits sont agréables, sa physionomie est douce, spirituelle et annonce la gaîté, la politesse, et toute la finesse de son esprit. Sa taille est droite et bien formée; ses genouils, ses jambes et ses pieds sont dans les proportions exactes d'un homme bien fait et vigoureux. Il lève avec facilité, d'une seule main, des poids qui paraissent considérables pour sa stature.

» Il jouit d'une bonne santé, il ne boit que de l'eau, il mange peu, il dort bien et résiste à la fatigue. Il danse avec justesse, il est adroit et léger ; la nature n'a rien refusé à cette aimable créature ; elle semble même avoir voulu le dédommager de son extrême petitesse par les grâces qu'elle a répandues sur sa figure et par celles qu'on découvre à tout moment dans son esprit.

» Il joint aux manières les plus gracieuses des réparties fines et spirituelles, il parle très sensément de tout ce qu'il a vu, sa mémoire est très bonne, son jugement fort sain, son cœur est sensible et capable de reconnaissance et d'attachement, il n'a jamais montré de colère ni de méchanceté ; il est d'une complaisance extrême, il

NAINS. .lOSKlMl liOKWFLASKY 129

sent vivement tout le prix des politesses qu'on lui t'ait, surtout lorsqu'on lui parle comme à un homme de vingt-deux ans, et avec tous les égards dus h un gentilhomme. Cependant il ne montre ni impatience ni humeur à ceux qui abusent un peu de sa petite taille pour badiner ou causer avec lui comme avec un enfant... Il est très instruit dans la Religion catholique qu'il professe ; il lit et écrit bien, il sçait l'arithmétique, et il a même un esprit d'arrangement qui lui fait tenir dans le meilleur ordre le compte de ce qu'il a: il est d'une adresse extrême pour tous les ouvrages qu'il entreprend et il est facile de remarquer qu'il ne se compromet jamais à tenter ceux qui sont au-dessus de ses forces. En quatre mois, il a appris l'allemand assez à fond pour s'exprimer avec facilité et en termes choisis ; en un mot, il n'a rien qui tienne à l'enfance et à cette espèce de faiblesse et d'imbécillité qui dans le nain du roi de Pologne, se manifeste souvent et plus encore que dans un enfant de quatre ans. » La comtesse Humiecska, qui en était propriétaire, en était très entichée : il en valait vraiment la peine : Saint-Foix * en dit beaucoup de bien : « ...on dirait que la nature, loin de le vouloir disgracier, s'est plu à perfectionner la mignature d'un homme ; sa tête, son cou, ses épaules, ses

Page 1