‹ Fous et bouffonsChapitre 62 sur 100 · Bibliophile Jacob, Ouvrage cité, p · texte numérisé non relu

Bibliophile Jacob, Ouvrage cité, p

des perroquets, il avait prié le comte de Saint- Vallier de faire élever ce jeune homme avec plus de soin que ne comportait sa naissance. Le jeune Caillette profita de ses leçons, qu'il partageait avec mademoiselle Diane de Poitiers, fille unique de son protecteur. Quand des intérêts de fortune eurent formé l'alliance de Diane avec M. de Bregé, grand sénéchal de Normandie, Caillette acquit un caractère sombre et mélancolique ; il continua de s'adonner à l'étude, comme pour y chercher un adoucissement aux souffrances de l'âme ; mais il n'avait plus goût à l'existence ; et la renommée desoii père, premier fou du roi, était encore pour lui une autre source de chagrins. Le baptême du fils de connétable de qui FrançoisI"fut le parrain, obligea Caillette d'accompagner à Moulins M. de Saint- Vallier. Madame Diane de Brezé qui^ depuis son mariage, languissait en son château de Normandie, sous la tutelle sévère d'un mari jaloux, se rendît aussi à Moulins pour y joindre son père qu'elle n'avait pas vu depuis trois ans. C'est là que Caillette la retrouva, et un rayon de bonheur traversa comme un éclair sa noire mélancolie. Mais pendant les fêtes du baptême, le vieux Caillette, fou du roi, se pendit de désespoir d'avoir été vaincu en folie par son camarade Triboulet. François l" fut plus sensible à cette perte qu'à celle d'un ministre, et, pour perpétuer le nom du bouffon qu'il

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chérissait, vouIiU ([iio le jeune Gailleite succédât i\ l'office de sou pérc

« En vain M. de Saint-Vallier et le connétable s'opposèrent à ce choix si peu conforme à l'élévation d'âme et d'esprit qui distinguait leur élève à défaut de la naissance , mais le rui commandait, il fallut obéir.

« Foi de gentilhomme ! avait répondu François I" à ceux qui lui représentaient la supériorité de Caillette ; jusqu'à ce, messieurs, les fous du roi étaient grossiers de leurs personnes, et, plusieurs furent pris gardant les porcs aux champs : mais suis aise d'enfreindre cette bonne coutume, et à cette cause donnerai à Ortis et à ïriboulet des frères issus des collèges et bonnes disciplines.

« Caillette fut tenté de se soustraire à cette déshonorante condition par le moyen d'une lame affilée, mais son confesseur, auquel il confia son projet de suicide, l'en détourna par les mérites du très saint sacrement ; ses prolecteurs, M. de Saint- Yallier et le connétable, lui firent envisager la charge du fou du roi sous un aspect plus honorable et comme une mission de vérité. Madame Diane de Poitiers de Brezé, qui conservait pour lui son amitié d'enfance, le consola si affectueusement et lui jura tant de fois qu'elle ne l'estimerait pas moins sous le bonnet à grelots, qu'il surmonta sa répugance à vivre et accepta la dé-

gradation et le titre de fou ; mais il n'imita point ses prédécesseurs, el au lieu des ignobles folies et des frivoles jeux de mots qui divertissaient les courtisans, il prêta un langage piquant et délicat à l'austère raison.

François P' s'aperçut bientôt qu'il s'était donné presque un maître sous Tapparence d'un bouffon, et cependant il soumit sa iierlé de gentilhomme aux conseils comme aux reproches. »

Louis XII eut un autre bouffon, Nicolas Ferrial plus connu sous le nom de Triboulet.

TRTBOULET

Triboulet I ce nom qui de nos jours jouit d'une si grande célébrité, d'une si grande popularité ne s'applique pourtant qu'à un de ces imbéciles qu'on peut appeler type, à un idiot recueilli par pitié par Louis XII, à un rachitique digne frère des malheureux qui sont aujourd'hui, dans les asiles, l'objet de la plus grande sollicitude ! Mais n'anticipons pas.

Notre grand poète, a immortalisé le nom de Triboulet dans son drame <' Le Roi s'amuse » et sous ce nom a personnifié le personnage type du bouffon de cour, tel qu'il le comprenait, tel qu'il aurait dû être.

Au preaiier abord, l'aspect grotesque de Tri-

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boulet prête firire, mais biontôt on oublie sa laideur pour ne voir qu'en lui un homme d'esprit dont les mordants sarcasmes font bondir les tristes courtisans du roi.

« Triboulet, dit Victor Hugo lui-même dans la préface placée en tête de la première édition de sa pièce, préface datée du 30 novembre 1832, Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de cour, triste misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce qu'il est roi, les seigneurs parce qu'ils sont seigneurs, les hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul passe-temps est d'entreheurter sans relâche les seigneurs contre le roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le corrompt, il l'abrutit, il le lâche à travers les familles des gentilhommes, lui montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à enlever, la fille à déshonorer... Mais Triboulet est père, Triboulet a une fille... il élève son enfant dans l'innocence, dans la foi, dans la pudeur; sa grande crainte est qu'elle ne tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. La malédiction du vieillard atteint Triboulet dans la chose qu'il aime le plus au monde, dans sa fille. Alors le bouffon disparaît, reste l'homme qui est père, qui a un cœur, qui a une fille... »

Victor Hugo a bien nettement caractérisé son

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Triboulet : il a vu en lui deux êtres bien distincts. Dans l'un le jouet de la cour, le bouffon, dans l'autre, l'homme, le père de famille. Nous n'avons rien à reprendre à ce portrait :

Il est juste et on ne peut qu'admirer la vigueur et la profondeur de cette étude.

Malheureusement il est absolument faux appliqué au personnage qui fut Triboulet ,

Triboulet, de son vrai nom Nicolas Ferrial, était né aux environs de Blois et l'historien Bernier nous le présente comme un pauvre hébété qui n'avait rien de ces fous spirituels, à la répartie vive et juste, aux propos senlentieux.

Les tours et les plaisanteries qu'il faisait aux uns

■ et aux autres, ne restaient pas toujours sans être

payés de retour. Il lui arriva parfois de se trouver

dans de mauvaises situations, témoin l'aventure

suivante que rapporte le bibliophile Jacob.

« Triboulet qui est un personnage historique aussi bien qu'un grand panelier ou un bouteher de la couronne, devait avoir trente-cinq ans d'âge, à cette époque. François I" n'étant que ducd'Angoulème l'attacha à sa personne, et lui donna Michel Levernoy pour gouverneur ; car Triboulet était renommé à Blois, sa ville natale, pour ses incroyables folies, qui mirent souvent sa vie en danger. Dans le temps que le duc d'Angoulèrae était de séjour à Blois, Triboulet, errait, d'habi-

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liulo dans los rues de celle ville, se chauETant au soleil, jouant de la langiK^ et vivant d'aumônes, à l'exemple de Diogône, le philosophe cynique. Vint à passer un page du duc portant un message au château où étaient attendus le roi Louis XII et sa seconde femme, Anne de Bretagne. Triboulet s'approcha de lui avec mille joyeux propos, et pendant que l'autre riait de toutes ses forces, il coupa si habilement, par derrière, le pourpoint du page, que celui-ci fut le dernier à s'en apercevoir. Les pages prirent à cœur l'insolence de Triboulet, et tout en riant de la mésaventure de leur camarade, s'en vengèrent avec barbarie. Ils s'emparèrent d'abord du pauvre fou qui se laissa garotter sans se plaindre de ce dur traitement.

« Messeigneurs, disait41 seulement, qui d'entre vous a vêtu l'habit et condition de mon page ?

« Ces railleries et d'autres blessèrent au vif l'orgueil des pages, qui emportèrent Triboulet hors des remparts de la ville, de peur que les habitants ne s'émussent de ses cris et de ses souffrances. Ils commencèrent à le torturer, lui piquant la plante des pieds, lui brûlant les moustaches, et le tirant par les cheveux. Le plus méchant de la troupe imagina de l'élever en l'air par

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