‹ Fous et bouffonsChapitre 61 sur 100 · Bonaventure des Périers, Contes et yiouvelles · texte numérisé non relu

Bonaventure des Périers, Contes et yiouvelles

là, s'enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et qui l'avoit mis là « que voulez-vous ? disoit Caillette, un sot là mis là, là la mit un sot. » Quand on disoit « C'ont esté les pages? » Caillette respondoit bien en son idiolisme : « oui, oui, ç'ont esté les pages. Scaurois-tu connoislre lequel ç'à esté ? Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui c'a esté. » L'écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur demandant à tous l'un après l'autre : « Venez ça, a-ce esté vous?» Et mon page de le nier, hardi comme un Saint-Pierre: « Nenni, monsieur, ce n'a pas esté moi. Et vous? ni moi Et vous ? ni moi aussi. » Mais allez faire dire oui a un page quand il y va du fouet ! Caillette estoit là devant qui disoit en son caillettois : « ce n'a pas esté moi aussi » Et voyant qu'ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit : « A-ce point esté celui-ci ? Nenni, disoit Caillette. Et celui-ci ? Nenni. » Et à mesure que respondoient nenni, l'écuyer les faisoient passer à costé, tant qu'il n'en resta plus qu'un, lequel n'avoit garde de dire oui après tant d'honnestos jeunes gens qui avoient tous dit nenni ; mais il dit comme les autres : (( Nenni, monsieur, je n'y estois pas. » GaiUette estoit toujours là, pensant qu'on le doust interroger aussi si ç'avoit esté luy ; car il ne lui sou-

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vonoit pliii^ qu'on parlasi de son oreille. De sorte (jne qnand il vit qu'il n'y avolLplus que lui, il va dire : « Je n'y estois pas aussi. » Et s'en va remetlro avec les pages pour se faire coudre l'aulre oreille au premier pillier qui se trouveroit. » Un fait moins connu, c'est que Caillette aurait eu un fils qui lui succéda dans sa charge à la cour. Mais faut-il accepter sans réserve le récit du bibliophile Jacob, et ne faudrait-il pas plutôt y voir un personnage de roman ? tout en penchant pour cette dernière opinion, car nous n'avons pas trouvé ailleurs d'indications précises à cet égard, nous reproduirons avec plaisir cette page qui nous montre le bouffon capable de jouer auprès de ses maîtres un rôle plus noble et plus relevé.

« C/élait, dit le bibliophile .Jacob \ un grand et beau jeune homme âgé de vingt-quatre ans ; la perfection des formes du corps, la noblesse de son maintien, une physionomie spirituelle et touchante, l'élégance de son langage et la grâce de ses manières, tout s'accordait pour démentir son origine, et le fils d'un fou du roi avait en sa personne plus de qualités naturelles que le roi luimême. Le connétable de Bourbon l'avait bien jugé dès son enfance, et, pour éviter que de si louables dispositions de corps, de cœur et d'esprit se gâtassent en la société des pages, des singes et

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