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mations, on fait grand état d'une déclaration de Dundas, en 1791, sur le désir de neutralité de l'Angleterre et on invoque les lettres de Gren ville, la lettre du 17 septembre 1791 où Grenville dit que la France ne pourrait pas, avant de longues années, troubler la paix précieuse dont on jouit ; la lettre du 17 août de la même année, où il annonce, pour une longue période, le bienfait de la paix ; la lettre du 13 juin 1792 où il parle de la folie française comme d'une chose lointaine ; la lettre fameuse enfin, où, bien que commentant des événements de la France avec plus d'hostilité et d'irritation, devant le succès des armées françaises et la défaite de Brunswick, il déclare : « Nous ne ferons rien. » « Je remercie Dieu que nous ayons eu l'esprit de nous tenir à l'écart de la glorieuse entreprise des armées combinées et que nous ne nous soyons pas laissés tenter par l'espoir de partager des dépouilles dans la division de la France et par la perspective d'écraser d'un seul coup tous les principes démocratiques sur la surface du globe. Je suis convaincu qu'il faut nous tenir complètement e1 absolument à l'écart, être bien sur ses gardes à l'intérieur, mais agir très peu ,
Un examen moins superficiel de ces déclarations aurait montré que la neutralité qu'elles semblaient promettre était pleine de menaces. C'était d'ailleurs le temps où Pitt célébrait les quinze années de paix qui allaient venir.
Pour réserver l'opinion de l'avenir, pour se donner à eux-mêmes des excuses, les hommes d'Etat anglais pouvaient parler de leurs sentiments pacifiques : chacune de leurs actions, chacun des détails de leur politique conduisaient directement à la guerre. En réduisant à rien l'influence de Fox, ils renonçaient à la sagesse en matière d'affaires étrangères ; en persécutant les sociétés de correspondance, parce qu'elles avaient transmis des adresses de félicitations à l'Assemblée législative, ils empêchaient les relations amicales entre les deux pays de s'établir ; malgré la violente opposition de Grey et de ses amis, qui eût dû leur dessiller les yeux, ils se solidarisaient avec l'Europe réactionnaire. Sinon par leurs paroles, par leurs actes du moins ils appelaient le conflit. Loin de réfréner le courant que la violence de Burke avait soulevé contre la France, ils en augmentaient la force. Et bientôt l'hypocrisie cesse et la menace éclate dans les docu-
ments officiels. Le discours royal prononcé le 13 décembre 1792 à l'ouverture de la session flétrit les intentions séditieuses, les insurrections que les tribunaux et la force militaire ont dû réprimer.
« L'intention d'attaquer et de détruire notre heureuse constitution paraît appuyée de moyens étrangers. Jusqu'ici j'ai conservé une neutralité entière dans les guerres du continent et j'ai surtout évité d'intervenir dans les affaires de France ; mais il m'est impossible de douter des intentions criminelles qui existent contre nous. Je ne puis pas moins disconvenir d'un système d'agrandissement et de conquête ldirigé contre nos alliés, les États généraux. J'ai dû, dans de pareilles circonstances, prendre des mesures telles que notre sécurité fut assurée. Il m'a fallu augmenter nos forces navales comme celles de l'armée. Rien de ce côté ne sera négligé pour assurer à mon peuple, la continuité de cette paix dont il a joui jusqu'à ce moment. »
« Ce discours, disait lord Wycombe, calomnie la nation qui, au lieu de montrer une disposition à l'insurrection, donne la preuve de la plus grande loyauté. »
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Quant à Fox, il déclara que les ministres euxmêmes ne pouvaient pas croire ce qu'ils avaient fait dire au roi : « Certes, il y avait eu quelques mouvements dans plusieurs villes d'Angleterre, mais il s'agissait partout de matelots qui réclamaient une augmentation de salaire. » Pour trouver un lien entre les insurrections de l'Angleterre et les événements de la France, on avait invoqué l'air sombre qu'avaient pris certaines personnes en apprenant la retraite de Dumouriez. « Si le fait d'être affecté en apprenant que les armées du despotisme ont triomphé de celles de la liberté est une preuve du désir de renverser la constitution anglaise et de se joindre aux étrangers pour la détruire, alors je m'avoue coupable. Quand j'ai appris la retraite de Dumouriez, quand j'ai su que les armées de la Prusse et de l'Autriche pouvaient triompher de la liberté de la France, j'ai éprouvé un véritable chagrin. Quel est donc l'Anglais qui, aimant sa constitution, pourrait souhaiter un succès au duc de Brunswick après avoir lu ce manifeste qui viole toutes les doctrines jusqu'ici sacrées pour un Anglais, qui médite non seulement la destruction de la liberté de la France, mais encore la
destruction de l'Angleterre libérale et de la liberté du genre humain ? Dira-t-on que mou chagrin est la preuve de mes rapports avec la France. »
On s'arrogeait le droit de juger des intentions secrètes des sociétés d'études constitutionnelles. « Quel est l'Inquisiteur espagnol, quel est le tyran des temps passés qui ait pu parler d'une façon plus révoltante ? Comme en 1783, je résisterai à cette opinion publique qui suit servilement l'opinion officielle ; j'agirai dans la conviction que le temps me rendra justice. Il existera au moins un homme qui aura franchement voulu le bien de son pays ; jamais il n'y a eu si peu de motifs de rompre avec la France. C'est le devoir de la minorité de tâcher d'écarter de notre pays une semblable calamité. Est-ce parce que nous n'avons pas de ministre à Paris, est-ce parce que la France est une République que nous devons dissiper nos trésors et répandre le sang de nos concitoyens. »
Au lieu de suspendre Yhabeas corpmi, on devrait rapporter l'acte du test pour enlever aux dissidents toute cause de mécontentement, améliorer la représenta Lion de la Chambre des
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Communes pour empêcher de désirer la République, rapporter les lois pénales honteuses ; pour désarmer les dernières hostilités.
Fox aurait voulu qu'on écoutât à la barre de la Chambre les pétitions de tous ceux qui avaient une plainte quelconque à formuler ; il s'élève contre cette politique qui empêche de lire et de penser, qui déclare séditieux tout journal où tout pamphlet où la conduite des ministres est désapprouvée : « J'aime et je chéris notre constitution telle qu'elle est. Cela esttdevenu non seulement une habitude, mais un besoin. Je sais qu'elle tend à rendre tout le monde heureux ; que les trois branches qui la composent, le roi, les pairs et les communes ne peuvent être attaquées sans que la nation entière soit dans le plus imminent danger. Mais sous prétexte de la préserver des républicains, nous courons le danger de la laisser exposée à l'autre parti extrême : dans les actes du ministère apparaît le désir de dégrader la Chambre des Communes aux yeux de la nation et de diminuer de jour en jour son influence et son pouvoir. »
« J'ai rempli mon devoir, disait-il en terminant, j'ai osé sans craindre la fureur qui va se
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diriger contre moi, donner mon opinion. » La conclusion de ce discours libéral c'était un amendement blâmant le gouvernement pour les mesures qu'il prenait. Sheridan, Grey, T. Grenville et Erskine appuient l'amendement ; mais, Wyndham, Burke et Dundas le combattent ; à trois heures du matin, deux cent quatre-vingt-dix députés se prononcent pour le maintien de l'adresse, cinquante seulement contre.
Le lendemain, Fox saisit l'occasion de la seconde lecture de l'adresse pour réclamer la mise en accusation des ministres. « A partir du jour où la coalition menaçait la France, ils auraient dû intervenir ; la cause de la France était juste ; en négociant avec elle, l'Angleterre aurait évité des scènes d'horreur et elle aurait donné à l'Europe l'exemple de la modération, de la justice et de la dignité. L'alliance de la France avec l'Autriche rendait autrefois la France redoutable. Aujourd'hui, avec des finances épuisées, sans liaison avec l'Espagne et hostile à l'Autriche, la France est devenue mille fois plus redoutable. Son esprit de liberté la rend en effet plus forte que jamais. Il aurait fallu reconnaître immédiatement le gouverne-
ment français et rechercher tous les moyens de faire la paix. Loin de là, on va faire la guerre. La cause apparente de la guerre va être l'invasion de la Hollande par les Français. On oublie qu'une bonne partie du peuple hollandais, hostile au Stathuder et à l'aristocratie d'Amsterdam sera opposée à cette guerre. On oublie la situation de l'Irlande, mais on se préoccupe de la Hollande et on refuse de négocier avec la République française. Burke est descendu aux enfers pour affubler d'images bizarres les maîtres de la France ; l'honnête et vertueux Roland lui-même n'a pas échappé à sa réprobation. Cependant tout n'est pas encore perdu. Jadis on parlait ainsi de Washington, d'Adam et de Franklin ; peu de temps après on traitait avec eux. La république d'Angleterre a été reconnue au temps de Cromwell ; un jour ou l'autre on sera bien forcé de reconnaître la République française. Pourquoi ne pas le faire dès maintenant. »
L'adresse est adoptée en seconde lecture, malgré l'effort de Fox. Sans se décourager, Fox fait alors une motion spéciale pour l'envoi d'un ambassadeur à Paris et des négociations avec le gouvernement provisoire de la France. « On
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doit traiter avec le gouvernement existant de toutes les nations, sans regarder sa provenance ; nous avons un consul à Alger ; nous avons un consul au Maroc ; nous pouvons bien avoir un ambassadeur en France, a
Grey, Sheridan, Erskine appuient la motion North, Burke, Windham et la grande majorité des députés la repoussent. Windham, pour s'excuser, dit que s'il ne se place pas au même point de vue que Fox, il conserve du moins les mêmes principes. Mais Burke clame que « traiter avec des hommes teints du sang des victimes est la honte des hontes ».
« Il s'agit de traiter avec une grande nation, réplique Grey. Les ministres ont laissé échapper l'occasion de prévenir bien des crimes et peut être de prévenir cet acte d'injustice que nous redoutons tous les jours d'apprendre. Il faut éviter une guerre horrible, il faut traiter. »
« Votre ambassadeur ne serait pas un suppliant, explique Fox ; il aurait l'ordre de demander satisfaction et de revenir en cas de refus. En traitant maintenant, vous vous donnez une chance de sauver la Hollande de la guerre et d'obtenir la révocation de cette décision du Conseil exécutif dont j'augure aussi
mal que tout autre. J'ai rempli mon devoir, je n'ai pas d'autre motif que l'intérêt public, alors que tant d'autres font la cour aux ministres et à leurs suppôts ; je n'ai pas voulu plaire à mes amis, devenir populaire, car j'aurais dû alors suivre la voie contraire. Le peuple peut traiter ma maison comme celle du docteur Priestley ; tout cela ne m'empêchera pas d'avoir voulu qu'il connaisse les causes de la guerre dans laquelle il va être jeté. »
C'est à ce moment que Fox fut abandonné par presque tous ses amis. Certes, il a encore quelques fidèles. Grey redouble d'enthousiasme pour le grand caractère de Fox ; il déclare : « Tant qu'il vivra je le soutiendrai car il défend la constitution». Erskine le croit délégué par la providence pour donner une nouvelle force à la constitution. Courtenay considérerait « comme le dernier de sa vie politique le jour où il se séparerait de lui ».
Pourtant le gros du parti ne marche plus derrière Fox. Le 11 décembre 1792, marque l'accomplissement définitif de la séparation amorcée en juin. Dans un dîner à Burlington- House, Fox, après avoir exposé ses opinions sur la guerre, se sépara de ses amis Devonshire,
Fitzwilliam, Grenville et Malmesbury. Le 13 décembre, Malmesbury et Elliot of Wells allèrent trouver Portland pour lui expliquer « que les principes et la conduite de Fox ne méritaient aucune approbation, qu'il fallait en arriver à une courte et claire explication et amicalement et fermement renoncer à toute lutte en commun avec lui ». Portland fut, paraît-il, frappé de stupeur, il répondit que cette conversation lui était très pénible ; qu'il était hostile à tout ce qui pouvait approfondir la brèche et réduire Fox à une opposition désespérée.
C'est alors que Burke intervint avec haine contre son ancien ami ; dans des réunions privées il se mit à exciter les Whigs contre lui et un jour, notamment, pendant une heure entière, il harangua Longborough, Gilbert Elliot, Malmesbury, Windham, Lawrence et Elliot of Wells. Le résultat de cette campagne fut rapide. Dès le 24 décembre, le duc de Portland acceptait définitivement de se séparer de son ami « tout en manifestant la grande violence que cette détermination avait faite à son affection privée et à son attachement pour Fox ».
Si la loyauté et l'unité de vues décidaient du succès dans la politique, Fox n'aurait pas été
abandonné. Jamais, peut-être ses discours d'homme public et ses lettres d'homme privé n'avaient reflété une concordance aussi frappante de sentiments qu'à cette époque. Les lettres de décembre nous le montrent, tel que ses discours nous l'avaient fait voir : préoccupé de Dumouriez et de Gondorcet, suivant l'intervention des Français en Hollande, défendant l'honnêteté d'intentions de la majorité de la nation française et blâmant violemment la convocation des milices anglaises. La coalition qu'on lui avait d'abord proposée était réalisée contre lui. Fox devait renoncer à exercer une influence quelconque sur la politique de Pitt, à avoir une action efficace sur les affaires étrangères.
La fatalité voulut qu'au même moment, Grey réunit ce qui restait à Fox de troupes fidèles dans l'association des amis du peuple pour la réforme parlementaire. Alors que la prudence aurait recommandé un délai, comme le fait remarquer lord John Russell, la fraction avancée du parti whig se mit à embrasser des vues de réforme auxquelles le public était peu préparé ; elle effraya et elle cessa pendant quelque temps de suivre l'influence de son sage et honnête leader. Délaissé par les courtisans de
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Burke, dépassé par les amis de Grey, sa popularité envolée, son éloquence inutilisée, son nom voué à la haine, Fox va se trouver absolument seul.
Cette situation à laquelle il arrivait par étapes eut abattu un homme d'une moins forte trempe ; lui, avec une fermeté admirable poursuivit son chemin. « Il conserva, dit lord John Russell, sa sagesse et son éloquence plus vibrantes que jamais. Seul, portant le drapeau du whiggisme, il allait repousser les attaques de ses ennemis et mépriser la désertion de ses soldats. Purement et simplement il allait être un whig, se dévouer aux principes populaires du parti, et les embrasser profondément au milieu des craintes des timides et des plans incendiaires des illuminés. »
Quand la fin de Louis XVI devient certaine. Fox participe au sentiment de réprobation unanime de la nation anglaise. Comme Burke déclarait que le malheureux souverain allait être jugé comme assassin et que sa mort était inévitable, Fox, reprenant une idée de Sheridan, proposa que la nation anglaise, pour avertir Paris, exprimât toute son horreur d'un tel crime.
Le 4 janvier 1793, lors de la seconde lecture du bill sur les étrangers (*) Fox ne put s'empêcher de parler avec tristesse, de son amitié de dix-sept ans avec Portland, mais il annonce qu'il ne désarmera pas et que si un jour il est obligé de ne plus agir de concert avec les personnes qu'il estime, qu'il aime et dont il respecte le caractère, il aura la force de remplir son devoir. C'est alors que Burke eut ce que ses commentateurs appellent un mouvement énergique et théâtral. Parlant de trois mille poignards fabriqués à Birmingham, il en jeta un sur le plancher et s'écria : « Voilà le résultat à espérer d'une alliance avec la France ; sachons préserver notre pays de l'infection des Français, nos opinions de leurs principes et nos cœurs de leurs poignards. »
Fox déclare que le danger intérieur n'existe pas, que la Révolution française n'a pas fait de prosélytes dangereux et qu'il votera contre le
i1) Ce bill soumettait tout nouvel arrivant à une déclaration sur le but de son voyage, l'obligeait à déposer toutes les armes qui n'étaient pas nécessaires à sa défense personnelle, établissait une surveillance sur celui qui rentrait après une courte absence, répartissait entre les districts et soumettait à une étroite police ceux qui recevaient des secours.
bill. Il n'est pas indifférent au progrès des armes françaises ; il reconnaît que la navigation sur l'Escaut peut être un casus belli ; mais il ne veut pas, sous prétexte qu'elle est l'alliée de l'Angleterre, que l'on force la Hollande à faire la guerre contre son intérêt. Il accorde que le décret qui fixe les instructions des généraux français est une menace et cette menace l'engage à voter l'augmentation de l'armée et de la marine. « Mais ce décret n'est pas immortel, on peut le faire rapporter. S'il n'y a pas de danger intérieur, à coup sûr il y a un danger extérieur ; la faute en est à la négligence ministérielle. Loin d'y apporter remède, on a voulu lutter contre des opinions. On a posé en principe que les barbaries et les massacres constituaient un motif suffisant de guerre ». « Je ferai tout mon possible pour empêcher que la guerre avec la France naisse de faux prétextes, de fausses apparences. » Il finissait ainsi : « Mes amis ont été en opposition avec le ministère, tant qu'ils ont eu l'espoir de le renverser et de parvenir eux-mêmes aux places. Quand cet espoir s'est évanoui, ils ont appuyé les mêmes ministres dans les mêmes mesures. Trouveront-ils en réfléchissant le ca-
chet de l'honneur à leur conduite ? Les ministres, sûrs d'avoir une partie de l'opposition à eux, pourront mettre souvent la chose publique en danger et sacrifier même à leur propre intérêt, la paix de leur pays. »
Les paroles connues de Sheridan répondaient : « Oh, liberté ! oh vertu ! oh mon pays ! tel était le cri pathétique des vieilles oppositions. Mais l'opposition présente obéit à des motifs moins purs. Elle pleure sur son pays en sang sans aucun doute ; cependant elle louche du côté de la richesse et des honneurs que distribue le ministre avec ses mercenaires. Si je ne craignais pas une allusion joyeuse, toujours impropre en un pareil sujet, je comparerais la conduite de certains whigs à celle de cet alderman sentimental qui, dans la pièce de Hogarth, montre, quand sa fille expire, une face désolée, mais songe surtout à mettre doucement en sûreté la bague de diamants de la morte. »
Ces phrases cruelles augmentaient l'impopularité de Fox et de Sheridan. Il semble qu'à partir des premiers jours de l'année 1793, Fox ait trouvé un réconfort dans la grandeur un peu théâtrale de son rôle d'apôtre de la paix et de la liberté.
Burke soufflait toujours dans sa trompette guerrière et rassemblant tous les instincts de réaction prônait une guerre avec la France, véritable guerre civile dont le rétablissement de l'ancienne monarchie serait le but avoué. Son influence annihilait les efforts sérieux faits par les agents français à Londres pour arriver à une entente.
Lebrun avait reçu de Talleyrand, qui vivait alors très retiré à Londres, des conseils de modération et de prudence. Chauvelin savait que les délégués des sociétés qui étai#nt venus annoncer à la barre de la Convention qu'il y aurait bientôt une Convention anglaise ne reflétaient guère l'opinion du pays. Sheridan lui avait répété à maintes reprises que les Anglais libéraux ne concevaient pas d'autres réformes que les réformes faites suivant la méthode nationale, qu'ils s'indigneraient toujours, même s'ils étaient partisans de la mise en accusation d'un ministre, d'un appel à la révolte venant de l'étranger, que l'Angleterre avait autrefois donné l'exemple d'une révolution, que si elle recommençait, ce serait à sa manière et avec ses propres forces. Jubin et Noël comprenaient admirablement la situation ; ils oubliaient leur
exaltation personnelle pour ne montrer au ministre Lebrun que l'horreur des Anglais pour le régicide qui se préparait, leur attachement à la monarchie et à la religion ; ils savaient que les seuls Anglais notables avec lesquels ils entretenaient des relations, le publiciste Miles, Perry, éditeur du Morning Chronicle, Holcroft, républicain, ami de Danton, compromettaient leur cause plus qu'ils ne l'aidaient.
Ils n'auraient demandé qu'à traiter ; mais ils ne trouvaient personne pour les entendre et Pitt gaspillait les éléments de conciliation sérieux qu'ils offraient. Il affectait de les considérer comme de simples agents des principes révolutionnaires ; il approuvait implicitement ceux qui leur prêtaient des projets sur la Tour de Londres, cette Bastille britannique ; non content de l'échec de la mission secrète de Moret, dès le 28 décembre, il signifiait à Chauvelin la cessation de toutes relations personnelles (*).
Cela rend un peu vains les développements destinés à montrer Pitt entraîné malgré lui à
(1) Danslson discours récapitulatif du 3 février 1800 Pitt feignait de prendre comme un ultimatum inattendu et plein de menaces infinies la proposition de désarmement que Chauvelin lui avait faite.
la guerre. On peut faire de belles phrases sur son désir d'une paix qui lui eut permis d'établir un vaste système de libre échange, d'abolir les taxes, de diminuer la dette, d'augmenter le bien être général, d'accroître le commerce. On peut déclarer, comme lord John Russell, qu'il ne pensait guère au gouvernement intérieur de la France et qu'il aurait traité avec Robespierre et Carnot aussi bien qu'avec tout autre ministre français. On peut dire qu'il voulait seulement contenir la France dans ses limites anciennes et la forcer à renoncer à ces conquêtes.
Les faits dominent les plaidoyers* : avant d'attaquer, il faut négocier. Or, Pitt refusait de négocier. Loin d'arrêter l'hostilité que la nation anglaise manifestait à la Révolution, il regardait s'étendre cette hostilité, il laissait Burke poursuivre son œuvre.
Quand la mort de Louis XVI fut connue à Londres, le renvoi de Chauvelin consacra définitivement ce gaspillage des chances de paix.
Au milieu de la consternation générale, tandis que le roi et la cour prenaient le deuil, Pitt parla de la nécessité de venger le forfait le plus atroce et le plus odieux que l'histoire eût
connu; Burke réclama non seulement la guerre, mais une guerre dans laquelle on tuerait tous les prisonniers.
Sans doute, la Convention a déclaré la guerre ; mais il semble bien que l'Angleterre en est responsable. Si l'Angleterre avait conservé vis-à-vis de la France une neutralité prudente, la Convention n'aurait pas déclaré la guerre à l'Angleterre. Le refus de reconnaître la République, la cessation de tout rapport diplomatique, le rappel de lord Gower et le renvoi de Chauvelin étaient des outrages qu'une nation fière ne peut supporter.
Sur quoi s'appuyait cette politique ? Sur des arguments qui nous paraissent contestables : une nation n'a pas le droit de prêcher ses doctrines sur le territoire de la nation voisine. Sans doute ni le Parlement, ni le pays n'auraient supporté un ministre adhérant aux principes de la Révolution française ; mais le mouvement populaire contre la France si souvent invoqué n'était pas un mouvement profond : il avait été artificiellement excité par le livre d'un homme. C'était la panique d'une aristocratie plutôt que la réprobation d'une nation, c'était le langage académique de
Grenville (*) précisant solennellement les points sur lesquels il différait de Fox, posant en principe sans preuves à l'appui la nécessité de la guerre avec la France et croyant à l'existence de complots anticonstitutionnels.
C'était chez les Portland, les Fitzwilliam, les Spencer et tous les whigs ralliés au ministère, malgré les protestations d'amitié particulière et les « cher Charles » qu'ils prodiguaient à Fox, le désir de décharger leur conscience, c'est-àdire peut-être de suivre le bon chemin qui conduit aux bonnes places d'où, en toute sécurité, on peut suivre le mouvement des armées et compter les morts ; c'était la joie de konghborough de pouvoir détenir le grand sceau ; c'était l'affolement d'Horace Walpole quand il apprenait le sort de ses amis de Paris, « de la pauvre duchesse de Biron, de nouveau arrêtée avec la charmante petite duchesse de Fleury, jeune étourdie qui ne fait que chanter toute la journée i ; quand il tremblait pour la victime la plus douloureuse, la reine, « pour sa pauvre vieille amie, la duchesse de La Vallière, qui est gardée à vue malgré ses quatre-vingt-dix
i1) V. la lettre de décembre 1793.
ans », pour sa fille, la duchesse de la Trémouille, sœur de la duchesse de Châtillon ; c'étaient encore les fureurs de lord Auckland (*).
Ainsi, pour réparer les maux de la Révolution, les dirigeants de l'Angleterre allaient entreprendre une guerre qui allait faire mille fois plus de mal; s'érigeant en justiciers, ils allaient, pour venger des meurtres civils, précipiter deux grands peuples l'un contre l'autre et, pendant vingt ans, faire couler des flots de sang. Fox le voyait clairement. Contre cette oligarchie, invoquant une opinion publique qui n'était que son opinion particulière, il se dressa bravant^ l'impopularité, poussé par le seul amour de son pays.
On l'accusait de manquer de patriotisme ; on se réjouissait de voir sa cause plus décriée encore que celle des anciens Jacobites ; on plaisantait sur la capitulation de ses troupes, on flétrissait son extravagance. Aujourd'hui, il reste pour nous le type de l'homme d'État anglais éclairé et libéral.
(x) C'est ce même lord Auckland qui transmettait aux États généraux de la Haye une pièce où les Français étaient traités de misérables de prétendus philosophes rêvant dans l'excès de leurj vanité au moyen d'établir un nouvel prdre social.
La chute du trône ne lui paraissait pas un malheur pour le monde ; « la douceur d'âme de Louis XVI et ses vertus privées lui inspiraient de la vénération » ; il aurait été heureux de sauver l'homme. Mais la mort du roi ne le rend pas partisan de la guerre avec la France ; le 1er février, à Dundas, qui annonce le renvoi de Chauvelin, à Pitt qui insiste encore sur l'horrible événement de France et remercie le roi de demander des armements, Fox répond qu'il se jugerait indigne de son poste s'il variait dans ses opinions sur la guerre avec la France. « Il ne manquera ni à l'honneur ni à ce qu'il doit à ses commettants. »
Bientôt la discussion lui donne l'occasion de s'expliquer plus complètement. Pitt, dans un grand discours, revient sur la mort de Louis XVI il montre que les Français ont fait de la Savoie un quatre-vingt-quatrième département ; qu'ils veulent en faire un quatre-vingt-cinquième de la Belgique ; il définit la conception révolutionnaire de la guerre de propagande : « tous les pays placés sous la dépendance des Jacobins » ; il fait grand état d'un papier trouvé chez Chauvelin, papier qui finissait ainsi : « le roi d'Angleterre et le Parlement veulent nous faire la
guerre ; mais les républicains anglais ne le souffriront pas. Déjà ils montrent leur indignation et nous saurons voler à leur secours ; nous effectuerons une descente ; nous apporterons cinquante mille bonnets de la liberté, nous planterons l'arbre sacré et la tyrannie de leur gouvernement sera bientôt détruite. Si nous sommes encore forcés d'entendre un langage fier et orgueilleux, nous nous préparons au combat avec un sentiment profond de la justice de notre cause et des efforts que nous aurons employés pour éviter cette fâcheuse extrémité. Nous combattrons les Anglais avec regret parce que nous les estimons ; mais nous les combattrons sans crainte. »
Pitt se sert de ces papiers pour montrer que
, les protestations d'amitié de Ghauvelin n'étaient
pas sincères ; il déclare qu'une guerre est mille
fois préférable à une paix sans honneur et sans
sécurité.
Wycombe attribue la mort de Louis XVI au manifeste de Brunswick, fraternité des rois pour imposer le despotisme à la France d'abord, à toute FEurope plus tard et Whitbread compare ce manifeste aux menaces des hordes barbares de l'antiquité.
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Fox accorde que la mort du roi est un déshonneur pour la France, mais c'est un acte de politique indépendante auquel l'Angleterre ne doit pas plus s'intéresser qu'elle ne s'intéressait à l'Inquisition au temps où elle s'alliait avec le Portugal et avec l'Espagne. Le manifeste de Brunswick était un acte atroce que Burke seul a osé défendre. Le duc de Brunswick a dévasté le pays et il a payé tout ce qu'il prenait avec le papier du malheureux monarque qu'il prétendait assister. C'est alors que l'Angleterre aurait dû intervenir. Elle n'a rien dit ; elle n'a rien fait ; loin de là, sa fureur a éclaté après la défaite des alliés ; elle semble admettre cette étrange doctrine qui donne aux nations voisines le droit de contrôler les opérations d'une nation qui jouit de 6a liberté et qui augmente son territoire.
Fox reprend les trois motifs de guerre qu'on invoque : le danger dans lequel se trouve la Hollande ; le décret du 19 novembre de la Convention ; la menace constituée pour l'Europe par le progrès des armées françaises. Il montre le néant de chacun de ces motifs : les Hollandais n'ont pas fait appel à l'Angleterre : le décret de la Convention n'était qu'une in-
suite platonique et les Français n'ont jamais sérieusement pensé qu'il pût être exécuté. Il est d'ailleurs assez étrange, de la part des Anglais, d'exiger des Français qu'ils retirent leurs troupes de la Belgique autrichienne et d'intervenir en faveur du despotisme, après avoir été les spectateurs inactifs du partage de la Pologne et de l'invasion de la France. « Ce ne sont pas les principes français qui sont blâmables, c'est l'abus qu'on en a fait. On est épouvanté du mot égalité prononcé par les Français. Cependant rien n'est plus sage que le sens direct de ce mot ; tous les hommes sont égaux sous le rapport de leurs droits. Déjà je me suis trouvé en contradiction avec un honorable membre dont l'autorité est imposante ; je ne crains pas de renouveler cette différence d'opinions, je maintiens que chaque nation est souveraine dans ses limites ; qu'elle a le droit de changer son gouvernement et de renvoyer ceux qui la gouvernent. Nous voudrions propager la doctrine chrétienne chez les Français par des moyens bien contraires aux préceptes de Jésus-Christ. Les véritables motifs de guerre entre tes nations sont l'insulte, l'injure et le danger. Le premier de ces motifs demande satis-
faction, le second réparation, le troisième garantie. Chacun de ces trois objets nécessite les négociations qui précèdent ordinairement toute espèce de guerre à moins d'une attaque inopinée. L'avons-nous fait ? Non. On nous dit qu'il est de notre devoir de haïr les Français à cause de la part qu'ils ont prise à la guerre d'Amérique. J'ai entendu parler du devoir d'aimer notre prochain, jamais encore de le haïr. On rend ainsi le gouvernement actuel de la France héritier responsable du mal qu'a fait l'ancien et le résultat de tout ceci, c'est la guerre ; comme de cette guerre je présage plus de maux que je n'oserais ici le dire, j'aurais manqué à mon devoir si je n'avais franchement montré les motifs qui me font m'y opposer. Je supplie l'honorable chancelier de l'Echiquier, s'il en est temps encore, de réfléchir, et d'épargner à son pays une guerre d'opinion. Je m'attends à toute espèce de calomnies. Il en est une pourtant que je ne supporterai pas : on dit partout que mes anus et moi avons été découverts ayant des correspondances blâmables avec la France. J'attends mes accusateurs, je les provoque, je les défie d'apporter une seule preuve. »
Le 12 février, alors qu'il est déjà trop tard, Fox méprise l'accusation dirigée contre lui d'être un agent de la France pour ne s'occuper que de la situation de son pays entraîné à la guerre : « Certes les Français nous ont déclaré la guerre d'une façon inconsidérée, mais le rappel de notre ambassadeur, le fait de refuser des assignats, alors que nous admettions le papier plus insignifiant encore du chef des armées combinées, le bill contre les étrangers visant avant tout les Français, le refus d'envoyer un nouvel ambassadeur à Paris, le renvoi de Chauvelin4, alors que le message aux deux Chambres avait suffisamment exprimé l'horreur que la mort de Louis XVI, cette tache de l'histoire, causait aux Anglais, tout cela constituait des fautes ou tout au moins des négligences. Cette guerre a trop l'air vraiment de soutenir la cause des rois plutôt que la cause des peuples. En tout cas, il ne faut pas lier son sort au sort de l'empereur et du roi de Prusse ; il ne faut pas que le sang de nos concitoyens soit répandu, que nos trésors soient dissipés pour mettre les armées de l'étranger à même d'établir en France une monarchie telle qu'elles la désirent. La guerre est commencée, j'y don-
nerai mon appui ; mais je ne partagerai pas les faux raisonnements des ministres ; je me regarderai comme toujours appelé à les surveiller : je me souviendrai que par leur mauvaise administration ils nous ont entraînés dans une guerre pour laquelle il eût été mieux de consulter les intérêts et la dignité de la nation. Tout en augmentant la gloire de notre marine et de notre armée, cette guerre peut" être fatale à la nation. La vérité et la justice sont toujours préférables aux plus bclbs phrases.
Les éléments que les vues réformistes de Grey avaient un instant dispersés, à partir de ce moment, reviennent se grouper autour de FoX. Ce n'était plus qu'un pauvre petit parti. Vers la fin du siècle, on disait volontiers que toute l'opposition aurait pu tenir dans un fiacre quand elle sortait de la Chambre des Communes ; le vieux Georges Bvng ne démentait guère cette assertion le jour où dans le dîlier célébrant sa cinquantième élection ptiuf le Middlesex il dit : « On a prétendu que les whigs auraient tous tenus dans untiiaere : c'est une erreur ; nous en mirions bien rempli deux. »
Qu'ils aient rempli un fiacre ou qu'ils en aient rempli deux, qu'ils aient même été quarante, comme le prétend lord Holland, ils ne constituaient qu'une très faible minorité. Cependant ils se tenaient solidement autour de leur chef ; ils répondaient par leur dévouement à la vigueur de ses discours et ils étaient si habiles qu'ils donnèrent à leurs efforts un éclat que, ni le pouvoir, ni la frénésie populaire, ni les lois contre la sédition ne purent éteindre.
Avec cette poignée de partisans, Fox tient tête à deux cent soixante-dix adversaires ; tandis qu'on l'injurie et qu'on l'appelle avocat des Français, il flétrit, pour sa conduite en Pologne, la Prusse que pourtant l'Angleterre courtise ; il accable de railleries ses anciens compagnons que la peur a conduits aux honneurs ; il attaque les plans financiers de Pitt et sa passion de la popularité.
Les ministres parlent d'insurrections, de révoltes et répandent le bruit que Fox a une correspondance avec la France. Fox leur reproche d'avoir voulu réduire à néant le régime parlementaire. Maintenant que la guerre est déclarée, il donne tout son appui aux mesures
qui peuvent hâter la victoire parce qu'il croit que seule une guerre vigoureuse peut faire obtenir rapidement la paix : mais il regrette toujours que le gouvernement soit dans des mains si inhabiles.
Les erreurs qui signalent le début des opérations, le commandement débile du duc d'York, le fractionnement de l'armée anglaise en petites expéditions sur toute la surface du globe vont lui donner raison. Pour lui les intérêts de l'Angleterre n'ont jamais été liés à ceux des autres puissances.
On le représente comme un homme d'une ambition démesurée et même comme un traître ; le caricaturiste Gillray devait bientôt le dessiner en sans-culotte, montrant du doigt la Tour de Londres à la flotte française ; à coup sûr, ces attaques ne lui étaient pas indifférentes ; il éprouvait une certaine amertume d'avoir été abandonné par de vieux compagnons avec lesquels il luttait depuis l'enfance
La brouille n'était que politique ; les seigneurs et les gentislhommes qui s'étaient séparés de lui, comme ils le voyaient ruiné, firent une collecte en sa faveur et trente mille livres sterling'lui furent souscrites pour lui assurer
une pension de trois cents guinées viagères et inaliénables. Mais il était difficile d'être plus impopulaire. L'appel aux électeurs de Westminster montre Fox luttant contre cette impopularité. Dans cette lettre à ses commettants il justifie et il explique ses opinions à l'égard de la Révolution française. C'est le premier de ses ouvrages imprimés ; projet de harangue publique plutôt qu'écrit rédigé soigneusement dont on s'est servi pour reprocher à Fox la négligence de son style et pour mettre son talent d'écrivain au-dessous de sa réputation d'orateur.
A cette époque l'existence privée de Fox était comme une de ces haltes fécondes, comme un de ces repos qui donnent du prix à la vie. Quiconque avait connu son ardeur au plaisir, aurait difficilement imaginé cette puissance d'apaisement. Revenu à Saint Ann's Hill, Fox relisait Homère, s'occupait de l'éducation de son neveu, le futur lord Holland, il montrait « un ravissement intense pour les fleurs, les arbres, les oiseaux, les brises fraîches ».
« A cette bienveillance large qui le portait jadis à vouloir délivrer les esclaves africains, il joignait, dit lord John Russell, une pratique
de la vie charitable, une perception de la beauté dans la nature, la littérature et l'art qui était pour lui la source d'une joie perpétuelle. A une simplicité de manières rare chez un grand homme, il unissait les vues les plus profondes, un cœur sensible que la calomnie ne pouvait attaquer, les années rendre froid ou le monde fielleux. »
C'était en cette année 1793 comme un retour heureux vers la splendeur des choses qui lui chantait le mépris de l'agitation humaine et l'élevait au-dessus des calomnies. Ses lettres, par exemple la lettre à Grey sur les rossignols et les merles reflètent cet état d'esprit.
Peut-être faut-il voir, dans cette paix de l'âme, l'influence de Mrs. Armstead, celle qu'il • levait épouser en 1795 : « Déjà plus d'un demisiècle s'est écoulé pour moi et cette dernière année a été la plus fortunée de toutes. Par quel euehantement les chagrins n'ont-ils fait que diminuer et mon bonheur que s'accroître à mesure que j'avance en âge. C'est à vous d'expliquer ce renversement général des lois de la nature, vous qui en êtes la seule cause. »
Une réalité domine ces détails de vie privée : l'esprit de Fox était alors plein de maturité et
de raison. Pour abandonner un repos qu'il goûtait si intensément, qu'il préférait de beaucoup, comme il l'écrivait lui-même aux débats de la Chambre, il fallait un motif bien sérieux. Ce motif c'était l'intérêt de l'Angleterre.
Fox sentait vivement tout le mal qu'avait fait la politique intérieure et extérieure de Pitt ; il ne pouvait pardonner au fils de lord Chatam d'avoir sonné le ralliement du torysme ; il se dressait contre lui pour épargner à son pays une guerre qui a duré vingt ans et dont les maux ont été irréparables.
Dans son bon sens profond, il savait qu'il n'avait pas à attendre autre chose que les reproches des contemporains ; pourtant, obéissant à un sentiment supérieur du devoir, il tenait tête aux calomnies et aux injures que lui prodiguait la majorité.
Fox n'a même pas eu l'admiration de la postérité. Conservant contre lui une mauvaise humeur étrange, l'Angleterre lui reproche d'avoir trop répété que la Révolution était un grand pas vers la liberté, de n'avoir pas compris la gravité de l'invasion de la Hollande par les Français et d'avoir recommandé une poli-
tique de sentiments plutôt qu'une politique d'hommes d'État.
L'Angleterre oublie que c'est Burke qui, par ses discours et par son livre, a été le premier à introduire des considérations sentimentales sur la Révolution française dans le domaine des réalités politiques ; que la politique dite réaliste de Pitt a manqué de souplesse et de vues d'avenir et que la politique de sentiments de Fox aurait, si on l'avait suivie, conduit directement à une paix .solide et peut être définitive entre la France et l'Angleterre.