FOX ET LA R É V O L V T I O
singulière de se trouver jeté dans la politique à l'époque héroïque du Parlement anglais.
La vie moderne commençait ; les orateurs voyaient pour la première fois se dessiner les problèmes qui ont occupé tout le xixe siècle (*) ; le parti Whig et le parti Tory prenaient leur physionomie définitive.
. Exotiques d'aspect, exotiques d'accent, pendant longtemps ayant à peine su l'anglais, les . deux premiers Georges étaient restés des étrangers qui ne s'intéressaient qu'au Hanovre. Suivant la formule Whig, ils s'étaient contentés de régner sans gouverner et, sous leur curatelle lointaine, le régime parlementaire, consécration du lent travail et de l'expérience, avait pris racine en Angleterre.
Le roi ne pouvait mal faire : il ne faisait les mal que quand il était mal conseillé ; seuls ses conseillers étaient coupables.
Les ministres étaient devenus solidairement et politiquement responsables devant le Parlement. Cette responsabilité n'était pas grav< . elle se traduisait seulement par la perte du
(x) Le discours de Burke aux électeurs de Bristol sur le mandat impératif.
pouvoir, mais elle était indéfinie : un projet d'impôt, une mesure quelconque pouvaient la provoquer.
De bonne heure, la formalité du contreseing avait permis aux ministres de délimiter l'étendue de leur responsabilité. Contresignant les actes royaux, appuyés sur une majorité solide, les ministres, hommes du Parlement, étaient devenus les maîtres du pays.
Joyeux du triomphe de leur doctrine, les Whigs soutenaient la dynastie qui leur procurait ce triomphe. Voltaire qui s'attendait à voir dans les Whigs des républicains en avait été frappé. De leur côté, les tories croyaient qu'ils ne pouvaient pas mieux manifester leur haine des révolutions qu'en attaquant une royauté à laquelle la révolution avait donné naissance.
Tories et Whigs, attachant plus d'importance aux moyens qu'au but, avaient été jetés, les uns comme les autres, dans une situation qui ne leur était pas naturelle et, Macaulay le compare plaisamment à ces animaux qui, transportés dans un climat qui ne leur convient pas, languissent et dégénèrent :
« Eloigné de la cour, le tory était comme
un chameau isolé dans les neiges de la Laponie ; le whig, se réchauffant aux rayons de la faveur royale, était comme un renne dans les sables de l'Arabie. Chacun d'eux revêtait peu à peu la forme et les couleurs de son ennemi, si bien que, le tory finit par porter haut la tête en dévot de la liberté ; et le whig par ramper et lécher la poussière aux pieds du pouvoir. Le tory était réformateur immodéré et imprudent, le whig conservateur jusqu'à la superstition. »
Avec l'avènement de George III, les projets et la situation de la couronne changent brusquement : fier d'être né et d'avoir été élevé dans le pays, se faisant gloire du nom de Breton, George III interrompt la tradition de ses débonnaires ascendants ; il veut exercer sur le gouvernement de l'Angleterre une influence personnelle et, pour y arriver, à défaut de la supériorité de l'esprit, il emploie l'argent et la faveur.
Immédiatement les partis reprennent leur place normale. Abandonnant le jacobitisme, comme une revendication de dilettantes, les vieilles forces du torysme et de la noblesse rurale se rallient autour de ce roi qui défend
leurs formules, le dogme du droit divin et de l'obéissance passive, qui veut faire des ministres de simples conseilleurs et, du Parlement, une assemblée votant seulement les impôts. Aux landedmen, à la nation légale, aux véritables « matelots du vaisseau politique », le roi promet un ministère national recruté dans l'Angleterre rurale ; excellent élève de lord Bute, il invoque à chaque instant Brolingbroke et Gladstone et il séduit par l'étroitesse absolutiste de ses vues. Pieux, honnête, économe, parfois démocrate, fou par périodes, il entraîne l'armée tory à l'assaut de la haute aristocratie dévoyée, des moneyedmen et des dissidents, des whigs amis du parlementarisme et de la tolérance, des gens de Chatam et de Walpole il use, l'une après l'autre, différentes fractions du parti détesté.
Difficilement constitués, les ministères Grenville, Temple, Rockingham, Chatam, s'émiettent rapidement et, bientôt les amis du roi applaudissent à l'avènement de lord North, qui, pendant douze ans, va couvrir de sa responsabilité apparente l'administration active et directe de George III. Chatam compare ses contemporains à des monsignori, tandis
que Johnson, chantre du torysme, anathématise les « chiens whigs ».
Cependant les violences de Wilkes dans le North-Briton, le pamphlet de Junius, annonçaient un monde nouveau. Entre une royauté aux tendances turques et une assemblée vénitienne se dressait déjà le radicalisme anglais avec ses meetings, ses processions politiques, la presse libre.
Tory, jacobite même par sa naissance, Fox entre en février 177o dans le ministère de lord North comme junior lord de l'amirauté. Si l'on en croit Horace Walpole il se fait remarquer principalement par sa passion pour le jeu.
En février 1772, un différend personnel avec lord North, et surtout son intention de s'opposer à l'acte des mariages royaux, le forcent à quitter le ministère.
Cette première rupture n'est pas de longue durée ; dès le mois de décembre, Fox entre à nouveau dans le ministère comme premier lord de la trésorerie. Mais il adopte une ligne de conduite indépendante à propos de la mise aux arrêts de l'imprimeur Woodfall. Dans une lettre adressée à lord North le roi flétrit « ce jeune homme si complètement dépouillé de
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tout principe d'honneur et de probité qu'il doit devenir aussi méprisable qu'il est odieux ». Quelque temps après, dans une circonstance de la même affaire, Fox montre de nouveau son insubordination à North qui, par un billet laconique, le prévient qu'il n'est plus commissaire de la Trésorerie.
A partir de ce moment, Fox entre dans l'opposition : bien qu'il ne doive s'y joindre formellement que vers 1778, il commence à soutenir le parti de Rockingham. Il devient l'ami de Burke, et, cette amitié exerce sur lui une grande influence. Il inaugure l'indépendance de sa carrière politique, au moment critique de la guerre d'Amérique. Jusqu'ici il n'a fait que des discours de circonstance, sans liaison. Il révèle, pour les débats réguliers, une puissance d'éloquence inattendue. Malgré la faiu!liarité que les différends politiques n'ont pu supprimer entre lui et North, Fox dirV" avec une extrême véhémence les attaques contre les ministres : « l'arrogant, incapable et présomptueux lord Germaine » est l'objet d'une de ses plus belles philippiques.
Fox devient si redoutable que, après la reddition de Saratoga, des ouvertures lui sont
faites pour un retour au ministère. Il décline l'offre avec mépris et il continue à « stigmatiser Pesprit infernal qui inspire le gouvernement ».
Son duel avec lord Adam, pour avoir blâmé énergiquement les traîtres, lui a attiré une renommée éclatante ; il abandonne son mandat de Minhurst et se présente à Westminster : il est élu malgré l'hostilité de la couronne et les efforts de la puissante famille de Newcastle ; dès lors on commence à l'appeler l'homme du peuple ; la haine des puissants lui donne une importance nouvelle ; il connaît vraiment les douceurs de la popularité, il répond à la confiance que lui témoignent ses commettants, en devenant leur ami et, sans sacrifier sa propre pensée, en suivant les indications de leur volonté.
Sous l'assaut répété des votes hostiles de la Chambre, le ministère North finit par tomber le 20 mars 1782. Cette chute entraîne la paix avec l'Amérique. Fox entre dans le ministère Rockingham ; mais, un mois après, éclate sa violente antipathie contre son collègue Shelburne, qui veut prendre des airs de premier ministre, il ne reste en place que « pour donner un bon coup à la couronne », Rockingham part après
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trois mois de ministère : Shelburne le remplace, Fox donne sa démission.
Les motifs de cette démission sont mal connus. Shelburne a fait partie de l'administration du duc de Graftbn ; il a été le second de lord Chatam ; il a combattu dans les rangs de l'opposition pendant la guerre d'Amérique ; à coup sûr il manque de franchise ( Junius l'appelait déjà malagrïda) et il a fait jouer à un certain Oswald un rôle assez bizarre lors des négociations qui ont eu lieu à Paris ; mais il est courageux et résolu ; le roi le déteste cordialement. Seuls des motifs particuliers, d'ordre tout à fait intime, semblent avoir guidé Fox dans sa décision. Il arrive à un des passages décisifs de sa vie publique.
Etant donné le caractère nettement whig du ministère Shelburne, il semble que Fox va rester dans la neutralité, former un parti indépendant à la fois du parti gouvernemental et du parti des amis du roi. Aussi l'étonnement est-il général quand Fox solutionne le « problème des trois corps » en s'alliant avec lord North : une antipathie commune pour Shelburne, des négociations par intermédiaires, une transaction qui ressemble à un marché et le pacte est conclu.
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Cavendish fait tomber le ministère Shelburne sur une question relative aux préliminaires de la paix: un ministère Portland, North, Fox, arrive au pouvoir.
Tout a été dit sur la coalition de Fox et de North : « ce mariage contre nature ». North, instrument passif de la volonté royale, avait été lardé par Fox de toutes les épigrammes qui existent dans la langue anglaise : sa conduite, ses principes, son caractère, son honneur, sa probité même avaient été violemment attaqués. Il y avait quelque chose de bas dans sa soumission, avec laquelle, le dernier favori du roi, encore couvert des « cicatrices de la puissante épée de Fox », s'empressait d'accepter une charge dans ce qui était virtuellement le gouvernement de Fox. En voyant ces adversaires déclarés se coaliser pour conquérir le pouvoir, le public leur reprocha de se laisser influencer dans leur conduite par le seul amour de la place. Les philippiques de Fox contre un gouvernement pervers retentissaient aux oreilles de ceux qui les voyaient s'asseoir l'un aux côtés de l'autre sur les bancs ministériels.
Le ministère signe la paix avec l'Amérique.
Fox présente son bill de l'Inde. Le bill passe à la Chambre des Communes,; mais on raconte au peuple que les commissaires de l'Inde seront choisis dans l'entourage de Fox ; on appelle Fox le Khan Charles, ou Cromwell ; on en fait un personnage quasi royal ; les corporations de toute espèce voient avec inquiétude la ruine de fa plus puissante des corporations du royaume : la compagnie des Indes.
Le roi, saisissant l'occasion, sollicite les voix des pairs contre le bill de l'Inde, il obtient le rejet du bill à la Chambre des Lords par 95 voix contre 75.
Le ministère refuse de se retirer, car il a la majorité dans la Chambre élective. Le roi enlève alors les sceaux à Fox et à North et il nomme premier lord de la trésorerie, c'est-àdire chef du gouvernement, le jeune William Pitt. Les votes généraux de censure contre les ministres se succèdent, la couronne est somméede renoncer au gouvernement nouveau : mais Pitt ne donne pas sa démission et le roi refuse de le renvoyer.
Fox attaque avec habileté ; Pitt, soutenu par Richmond, se défend avec courage et sang-froid. Les majorités diminuent cependant.
Le 24 mars, avant le vote de la loi d'appropriation, le roi met fin à la lutte en prononçant la dissolution du Parlement.
L'opinion publique est devenue favorable à Pitt ; son influence sur les élections est décisive : plus de cent soixante membres des Communes perdent leur siège et presque tous appartiennent à l'opposition. La déroute de la coalition est complète, le premier vote de la nouvelle Chambre donne à Pitt une majorité de deux contre un, cette majorité désormais va demeurer inébranlable.
Le succès de Pitt, aux élections de 1784, est une défaite pour Fox.
Pourtant Fox a encore une forte troupe : le vieux parti whig est diminué, le roi triomphe avec Pitt; Fox a perdu la majorité; mais Fox n'a pas perdu complètement la faveur de l'Angleterre, il conserve des partisans nombreux. Lors de l'élection de 1784, des femmes du plus haut rang ont parcouru la ville pour lui gagner des voix. Pour prix de son suffrage un boucher a demandé à la duchesse de Devonshire un baiser et l'a obtenu ; Londres a offert le spectacle d'une ville divisée en deux factions : si, d'une part, on portait l'uniforme de Windsor,
habit bleu avec collet rouge, de l'autre, on portait les couleurs de Fox, bleu et jaune. Un sujet a balancé son souverain. A son passage à Manchester, les chefs des manufactures suivis de leurs équipes, sont venus à sa rencontre ; sa voiture, dont on a dételé les chevaux, a été traînée en triomphe ; la ville d'Hereford, dont le territoire produit le meilleur cidre de l'Angleterre, lui a envoyé le droit de cité dans une boîte en bois de pommiers. Certaines frivolités, son amour pour les courses et le jeu, sa liaison avec mistress Robinson, la fameuse Perdita, les fêtes dans la maison de Berkely square, d'où l'on domine les jardins de lord Shelburne, n'empêchent pas ces manifestations de sympathie qui s'adressent à l'homme public.
Vaincu par le roi et par Pitt, Fox reste encore redoutable. Son éloquence ne soulève plus, comme au temps de la guerre d'Amérique, la grande confédération des libéraux. Il a été impatient et jaloux ; il n'a pas su se discipliner. Du moins il n'a pas varié dans sa politique. Il a changé de collaborateurs, il a louvoyé ; jamais il n'a renié son parti ; depuis 1774 il est resté fidèle aux principes libéraux.
La troupe qui lui reste est forte et indépendante, elle est débarrassée des « porphyrogénètes » sans talent qui recherchent moins « les pensées qui respirent et les paroles qui brûlent que les titres ronflants et les domaines ». Ceux-ci regardant le pouvoir comme l'héritage des riches familles se sont ralliés à Pitt. Sans doute les partisans de Fox sont, aussi pour la plupart, des aristocrates, mais ils sont décidés à livrer à la couronne la bataille du peuple.
Avec un grand luxe d'arguments, les historiens anglais peuvent nous expliquer que Pitt n'était pas un esclave du trône, que George III ne l'a traité jamais comme il avait traité North, qu'avec le parti des amis du roi l'antique influence secrète et la corruption avaient disparu, Pitt n'en devait pas moins son ministère à un acte personnel de la volonté royale. Fox pouvait avec dédain regarder le fils de lord Ghatam, humanitaire à ses heures, mais surtout disposé à renier son passé de whig et à oublier son hérédité, en créant un renouveau de torysme. Fox continuait à représenter avec cent trente amis, la doctrine parlementaire, le régime sorti des efforts lents du temps, fruit de l'expérience : les ministres hommes du Par-
lement appuyés par une majorité réelle et non par une majorité factice que procurent les dissolutions.
Pendant quatre ans la politique de Pitt. avant tout financière et économique, ne permet à l'opposition de manifester vraiment sa vigueur qu'au moment de la mise en accusation d'Hastings. Mais vers la fin de l'année 17 la maladie du roi donne à Fox. avec l'espoir de revenir au pouvoir, l'occasion de livrer un combat violent.
Au début de novembre, Fox. après avoir traversé la Suisse, voyage en Italie. Délivré des soucis de la politique il s'adonne entièrement aux plaisirs de la route; si un journal anglais tombe entre ses mains il n'est intéres que par les nouvelles des courses ; il songe avec bonheur qu'il va visiter Rome.
Près de Bologne un courrier le rattrape et lui annonce que le roi George III est devenu fou. Immédiatement, il interrompt son voyag il revient en neuf jours, sans s'être couché une seule fois. Arrivé à Londres, il trouve son i veu malade ; lui-même est pris de dyssenteri^ : pourtant sans hésiter il se jette dans la lutte.
La folie royale en effet est pour lui L'o<
sion de vider avec Pitt la vieille querelle, de se venger des élections de 1784 qui ont mis fin à sa maîtrise sur la Chambre, de foudroyer définitivement peut être un adversaire détesté.
L'avènement à la régence du prince de Galles, ami de Fox, paraît certain ; et le prince de Galles a annoncé qu'il renverrait les ministres actuels. Le Parlement vient de s'ajourner à quinze jours ; la capitale présente une animation extraordinaire ; l'opposition énumère avec complaisance les infirmités royales et dit la guérison impossible. Les partisans de Pitt ont beau déclarer que leur cher ministre reviendra porté sur les épaules de la nation ; ils dissimulent mal leur inquiétude.
Fox croit que la lutte sera rude, mais il pense être au pouvoir avant un mois. En attendant il rectifie les fautes commises. Lord Longhborough a proposé au prince une sorte de coup d'État en conseil privé ; Fox ne veut pas de guerre civile, mais il déclare que pendant la maladie du roi, le prince de Galles aura le droit d'exercer toutes les fonctions royales. Le prince de Galles et le duc d'York fouillent dans les papiers de leur père et la reine traite
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ses fils comme des brigands. « Chacun, dit lord Russell, avait déserté son rôle. »
Aux deux Chambres réunies le 4 décembre, Pitt annonce la maladie du roi et la suspension des fonctions du gouvernement. Les premières séances sont consacrées à la discussion d'une procédure préparatoire. Les médecins jusqu'ici n'ont été entendus qu'en conseil privé : Fox obtient l'élection dans chacune des Chambres d'un Comité de vingt et un membres pour interroger ces médecins. La guérison est reconnue douteuse ; il faut organiser la régence.
Le 10 décembre, Pitt propose la nomination d'un comité nouveau pour faire des recherches dans les procès-verbaux des Parlements antérieurs et trouver des précédents.
Fox proteste contre cette inutile perte de temps. L'âge de l'héritier du trône, sa capacité certaine, le mettent en mesure d'exercer ses droits ; le Parlement, organe de la nation, doit se contenter de lui donner son approbation.
Immédiatement le parti de Pitt interprète cette déclaration comme une affirmation de la doctrine de l'hérédité. Pitt se lève et essaie de démontrer que toute l'histoire d'Angleterre est
là pour prouver que, sans investiture du Parlement, l'héritier apparent n'a pas plus le droit d'exercer le pouvoir royal que le dernier des sujets du royaume.
A partir de ce moment le débat est dessiné dans ses grandes lignes. Il va se poursuivre mouvementé pendant deux mois au milieu des formations de comités, du vote des motions ministérielles, à peine interrompu quelques jours par la mort du président de la Chambre. Bien qu'il sente tout le vide de cette discussion abstraite, excité par Pitt qui veut lui faire commettre une faute de tactique, Fox poursuit la querelle avec vigueur.
Un jour où l'on invoque Henri IV, Fox montre la stupidité d'aller chercher des exemples dans un siècle barbare et reculé. Dans le feu du débat, il va même jusqu'à dire qu'un régent élu par la Chambre serait un objet ridicule et, bien qu'il s'en défende, il est l'avocat fougueux de la doctrine antique du droit héréditaire. Pitt, au contraire, déclare que le Parlement seul peut appeler le prince à l'autorité suprême.
Entre ces deux hommes, plus encore que des discussions sur des principes, des attaques
personnelles. Ce qui domine tout ce débat c'est le contentement de Fox de remonter au pouvoir et la fureur de Pitt de se voir obligé, à brève échéance, de quitter le ministère ; c'est aussi ce qui diminue pour nous cette joute oratoire que les contemporains ont considérée comme si grave.
Les néo-torystes de Pitt considèrent que Fox en s'avançant sur le terrain de l'hérédité commet une grande faute ; ils poussent des cris de triomphe. Le pays accueille assez mal les principes de droit divin ; il trouve plaisant que Fox les défende ; on se moque de Burke qui fait de longs, violents et furieux discours ; les lettres de Grenville répètent que Fox n'a pas de jugement. Par contre, on admire les belles qualités de Pitt, la supériorité de son bon sens, son habileté parlementaire.
Au point de vue constitutionnel, Fox avait raison : la couronne d'Angleterre est héréditaire et non élective et ce n'était pas la seule amitié qui lui avait fait défendre les droits du prince de Galles.
Le résultat pratique de cette gestation théorique et pénible ce fut le dépôt par le ministère d'un projet de régence entourant de restrictions
l'exercice de l'autorité royale. Contre ce projet qui lui interdisait d'aliéner la propriété royale, d'accorder des pensions ou des fonctions quelconques, de faire des pairs, et qui laissait à sa mère l'administration de la maison royale, le prince de Galles éleva des protestations. Fox montra que Pitt voulait non seulement paralyser la régence, mais encore amener une division entre le prince et sa mère. Les Chambres adoptèrent pourtant le projet de Pitt et le prince s'inclina devant le fait accompli.
Déjà on frappait des médailles avec le portrait du prince de Galles et les rôles du futur ministère étaient distribués : Portland était premier ministre ; Fox avait les affaires étrangères ; Burke et Sheridan étaient à la marine, Longborough, Stormont, Carlisle et Cavendish se répartissaient les autres portefeuilles. La fameuse défaillance de lord Thurlow, bien souvent citée, parce qu'elle a fourni à Pitt l'occasion d'un « mouvement théâtral » montrait que la cnute de Pitt semblait certaine et que Fox avait bien manœuvré.
Tout à coup la guérison du roi vint mettre fin à ces combinaisons : le 24 février 1789, le roi parle à Pitt de sa maladie comme d'une
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chose passée qui ne lui laisse que de la reconnaissance pour ceux qui l'ont soutenu. Ses fidèles sujets, qui sommaient quelque temps auparavant les médecins de le guérir, illuminent leurs demeures ; les échoppes des savetiers les plus pauvres sont décorées de chandelles ; Londres resplendit de lumière ; la reine signifie à ses fils qu'ils ne sont pas invités au concert de Windsor et bientôt elle va combler d'attention le colonel Lenox qui s'est battu avec le duc d'York. Le roi ne pardonne pas au prince de Galles d'avoir mis la main sur ses papiers, son argent, ses joyaux, pour les déposer en lieu sûr.
Le 10 mars, on lit au Parlement l'adresse royale dans laquelle il est surtout question de la reconnaissance de S. M. pour les preuves que les Chambres ont données de leur attachement à sa personne. Fox déclare qu'il votera l'adresse, mais il fait remarquer que l'auteur de cet éloge pompeux de la conduite des ministres du roi est le premier de ces ministres et qu'il est un peu ridicule de se louer soi-même. Il termine ainsi en homme d'esprit ce grand débat qui avait interrompu son voyage en Italie et où ses adversaires lui ont reproché d'avoir trop
montré le désir du pouvoir. Le combat a été rude, ses amis ont pleinement donné : seul le rétablissement du roi a empêché le triomphe.
Désormais sans espoir de revenir au pouvoir, Fox n'a qu'à se donner tout entier à l'opposition, cette opposition que depuis longtemps déjà il connaît et qu'il avoue aimer, cette opposition qu'il veut forte et systématique, sincère et désintéressée, qui doit renoncer à toute espèce de patronages et d'émoluments de places.
Il a attaqué Pitt et l'a presque vaincu ; Pitt servi par les circonstances et soutenu par une majorité servile paraît maintenant inébranlable. Mais Fox n'est pas de ceux que la défaite réduit au silence ; on peut essayer de le briser ; il ne cédera pas.
La force de l'événement en politique c'est le triomphe périodique de tout ce qui est bas et médiocre dans la race humaine ; Fox le sait et il sait aussi que, contre les événements, il appartient aux hommes de valeur de se cabrer ; par sa vie il va réaliser désormais cette vérité : ainsi, il servira mieux son pays qu'en se ralliant aux puissants du jour ou en obéissant aux impulsions de l'intérêt personnel ; par là aussi