DIRECTION MARC-FOURNIER
La Portc-Saint-Marlin était enguignon née, quatre directeurs venaient tour à tour d'y faire faillite lorsque M. Marc-Fournier
est nommé par privilège directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin. 11 remporte la victoire sur 12 concurrents dont faisaient partie MM. Bocage, Hippolyte Cogniard, etc., etc.
M. Marc-Fournier ouvrit le u27 décembre 1851 au lendemain du coup d'Etat qui avait retardé son ouverture de près d'uu mois. Ce fut même à cet événement politique qu'il dut de voir s'évanouir toutes les espérances de commandite qu'il avait nourries depuis le mois d'octobre, et, détail curieux, lorsqu'il eut donné 30,000 fr. de loyer d'avance au propriétaire, 30,000 fr. do* cautionnement à l'Etat et payé les appointements des artistes dont les engagements couraient depuis 2 mois ainsi que les frais de sa pièce d'ouverture : l'Imagier de Harlem, il leva le rideau et commença sa période de seize années 1/-2 de direction avec un encaisse de 325 francs pour toute fortune. Nous sommes loin des 500,000 fr. de commandite de certain théâtre, commandite qui n'ailleurs a duré moins
longtemps que les 325 fr. de M. Fournier.
Le bonheur voulut que dès le lendemain le succès s'implantât dans le théâtre de M. Fournier qui donna coup sur coup après Y Imagier do Harlem: La Poissarde ; Richard III: Les nuits de la Seine; Benvenuto Cellini, etc. Autant de pièces autant de succès. Un joli détail sur Benvenuto Cellini, Dumas était absent et Paul Meurico son collaborateur était en prison, de sorte que M. Marc-Fournier dut faire autant de conciergerie que M. Paul Meurice, car il allait tous les matins s'enfermer dans la cellule du prisonnier pour lui arracher la pièce scène par scène et s'entendre avec lui de tous les détails de costumes et de décors.
C'est en 1853 que M. Marc-Fournier monta la première des quatre féeries qu'il a fait jouerpendant sa direction. Cette première féerie était de MM. Dennery et Grange et s'appelait : Les 7 Merveilles du Monde.
M. Marc-Fournier fut au milieu des répétitions de cette pièce abandonné par son chef machiniste qui n'avait qu'un traité verbal, aussi écouta-t-il les offres d'un directeur de Paris concurrent de M. Marc Fournier.
A ce chef machiniste qui se nommait Marie succéda un nommé Griffe qui arrivait de Saint-Pétersbourg précédé d'une
réputation colossale. Il la justifia si bien qu'au bout de 3 mois de travaux, il fallut le remplacer et remplacer tout ce qu'il avait t'ait. Ce fut le 15 août 1853 que M. Marc-Fournier ayant pris alors M. Caron pour chef-machiniste commença une période de travaux qui dura 2-2 jours et 22 nuits sans que ni l'un ni l'autre eussent dormi plus de 2 heures de suite et ailleurs que sur des matelas qu'on leur jetait, soit dans le foyer, soit dans les loges. On voit que de toute manière l'apprentissage de Marc-Fournier était dur, mais qu'il n'en était que meilleur. Les 7 Merveilles du Monde furent le premier spécimen de ces mises en scène à outrance qui ont été suivies de tant d'imitations mais qui laissent M. Marc-Fournier le chef de cette école du faste scènique. Cependant nous avons entendu souvent M. Marc-Fournier repousser ce titre et soutenir au contraire que chaque fois qu'il se laissa entraîner à ses fantaisies extravagantes, ce fut de sa part, ou de l'impuissance ou par des nécessités secrètes qui ne concernaient que sa caisse. Pour lui l'art de la mise en scène est bien loin d'être dans la profusion des décors et dans le miroitement des cosiumes. A plusieurs reprises il a donné la preuve d'un art véritable de metteur en scène dans lequel alors il n'avait
d'autres rivaux qu'Alexandre Dumas père el M. Montigny. Deux circonstances surtout qu'il aime à rappeler furent pour lai deux occasions de montrer ce qu'il pouvait faire sur le terrain de l'art proprement dit. En 1855 la Commission d'examen après avoir assisté à la répétition générale d'une grande pièce de PaulMcurice, intitulée : Paris déclara l'un des tableaux impossible et en ordonna la suppression. Ce tableau représentait l'un des quais de la Seine devant le vieux Louvre et le massacre de la Saint-Barthélémy.
L'auteur furieux menaçait de retirer la pièce.
« Voyons, dit M. Marc-Fournier à l'un des censeurs, cherchons ensemble s'il n'y a pas un moyen de sau-ver le tableau.
— Je n'en vois qu'un, répondit sèchement le fonctionnaire aux grands ciseaux, c'est de montrer le décor qui est fort beau et d'enlever tout le reste.
— Y compris le dialogue? demanda M. Fournier.
— Surtout le dialogue !
— C'est bien répondit le jeune imprésario il sera fait comme vous le demandez. Je vous ajourne à trois jours. »
Paul Meui-ice pensa que Marc-Fournier devenait fou (et il y avait de quoi), mais celui-ci avait déjà son idée.
Trois jours après il y avait 300 per-
sonnes dans la salle parmi lesquelles figurait au grand complet toute la commission d'examen. On lève la toile sur le fameux tableau. Il est nuit, la Seine charrie des flots noirs, sur ses bords. Le Louvre étincelle de lumières; tout à coup et dans un profond silence, Catherine de Médieis, qui échappe à la foule des courtisans qui osent applaudir à sa sanglante victoire apparaît sur le balcon historique de Charles IX, pâle, sombre, sinistre! Elle ne dit pas un mot, minuit sonne au beffroi du Louvre et à ce tintement lugubre, émergent aussitôt de la rivière les cadavres effrayants des huguenots massacrés. La foule en est compacte. Les poses en sont dramatiques, l'arrangement de toute cette figuration aidée par la peinture est d'un effet puissant. La reine sanglante, se penche, regarde, reconnaît ses victimes, pousse un cri épouvantable et tombe évanouie.
M. Marc-Fournier avait obéi cà la Censure. Il ne s'était pas dit un seul mot durant ce tableau où avait triomphé l'art du véritable metteur en scène.
Toujours est-il que la Censure fut si émerveillée de celle trouvaille qui levait toutes les difficultés, qu'elle autorisa le tableau, au milieu des applaudissements de toute l'assistance et que l'auteur charmé de ce commencement de concession, n'eut
de repos que lorsqu'il eut obtenu de placer un monologue clans la bouche de Catherine de Médicis.
La seconde aventure de ce genre eut pour cause ce que Panurge appelait si ingénuement le ilux de bourse, Mare- Fournier montait le Bossu et n'avait plus un rouge liard en caisse. Il sortait d'une de ces crises qui lui devenaient familières et où avait sombré ce qui lui restait de crédit; or les auteurs avaient une idée à laquelle ils tenaient comme à leur pièce. Ils voulaient que le dernier tableau du Bossu se passât comme dans le roman même, en pleine nuit et au milieu du cloître du Marché des Innocents. On était arrivé à l'avant-veille de la représentation et M. Marc-Fournier promettait de jour en jour île monter ce fameux décor qui devait être d'un effet immense et qu'il s'était bien gardé de commander, attendu qu'à ce moment-là. il n'eût pas trouvé de peintre qui eût travaillé pour lui à crédit. Mais il réfléchissait et en face de l'idée des auteurs il en cherchait une à son tour. Ce fut -2i heures avant la représentation qu'il la trouva. Anicet Bourgeois était un homme de bon sens, d'un tact dramatique très-remarquable et qui se gardait bien de repousser les idées quand elles étaient bonnes. Or, celle de Mare- Fournier était de faire passer le dernier
tableau dans les fossés do Novers qu'on avait vus au prologue et où avait eu lieu l'assassinat. La punition de l'assassin sur le lieu môme du erime, ce tribunal de nuit assemblé sur le sol môme qui avait été arrosé du sang de la victime, tout cela à son sens devait faire un effet autrement saisissant que la poursuite du criminel dans des ruines inconnues.
— Mais, mon pauvre ami, dit Ànicet- Bourgeois, c'est superbe, mais qu'allezvous faire de notre grand décor ? Voilà un sacrifice bien douloureux pour vous.
— Mon cher ami, dit Fournier, quand je monte une pièce de vous, je ne recule devant rien. El l'effet produit par le 5° acte à la première représentation ne fut dû qu'à r'absence totale de 10,000 francs dans la caisse du directeur.
On multiplierait à l'infini les anecdotes de ce genre, qui émaillent la direction Marc- Fournier, dont l'intelligence se développait surtout par l'obstacle, et qui ne s'élevait jamais plus haut que lorsqu'il était au plus bas.
On parle aujourd'hui beaucoup de la longévité des pièces, et l'on cite notamment : Orphée aux Enfers ; La Fille de Mmc Anrjot ; Le Tour du Monde en 80 Jours; etc. Cela tient surtout à ce qu'aujourd'hui ce qu'on appelle le reportage dramatique, ayant besoin d'être alimenté chaque jour
par des petits faits nouveaux, s'occupe de choses dont la presse ne s'occupait pas du tout naguère.
Aujourd'hui les admirations, les extasiements sont de mode, et cela, parce que chaque cri, chaque éloge, chaque étonncment représente pour le reporter dramatique, une de ces lignes précieuses dont il faut qu'il couvre chaque jour une colonne de journal. Aujourd'hui chaque directeur a son Dangeau. Mais si l'on veut bien fouiller dans le passé, on verra, sans remonter bien haut, que les pièces, en ce temps-là, savaient vieillir aussi bien qu'aujourd'hui et avec la même prospérité. Le même théâtre qui afiiche les 800 représentations du Tour du Monde de MM. Dennerv et Verne, affichait il y a quelqnes années:
La 250e représentation
du Fils de la Nuit ;
La 210e représentation
des Chevaliers du Brouillard ;
La 220e du Bossu; et enfin la 400e représentation de
La Biche au Bois, qui, avec la reprise de l'année suivante, en eut plus de cinq cents représentations en deux ans.
Nous parlions tout à l'heure de la Censure. Rappelons à ce propos un de ces actes de courtisanerie auxquels elle était su-
jette, et qui, par l'exagération môme, arrivaient jusqu'à l'injure.
Lorsque Bouilhct donna Faustine au théâtre de la Porte-St-Martin , la pièce, examinée par la commission du ministère d'Etat, parut dangereuse à ces messieurs et de nature à susciter à la représentation des manifestations désagréables. Nous le donnerions en mille au lecteur qu'il ne parviendrait pas à deviner pourquoi. Eh bien, ces messieurs avaient remarqué que la pièce contenait un honnête homme et que cet honnête homme était un empereur.
Stupéfaction de l'auteur et du directeur qui n'avaient pas prévu cette singulière objection : seulement, après y avoir songé quelques minutes, Marc-Fournier se mit à rire et dit à Bouilhet : La difficulté sera levée dans 2i heures. Envoyez une copie de votre pièce à l'Empereur lui-même, et dans une lettre délicatement tournée faiteslui connaître les craintes de ceux qui sont spécialement payés pour défendre l'Empire. Bouilhet le fit et M. Marc-Fournier conserve le manuscrit qui passa sous les yeux de Napoléon III, et en tète duquel celui-ci, api'ès lecture, écrivit et signa ces deux mots : très-beau.
Toutes les têtes se courbèrent devant cette approbation impériale et la pièce fut jouée sans plus d'encombre, mais le César des Tuileries dut relire avec fruit la fable
de Lafontainc, intitulée : L'Ours et l'amateur de jardins, et plus connue par sa moralité ; le pavé de l'ours.
Pendant que nous sommes aux Tuileries parlons un peu de M. Mocquart, cet auteur dramatique pour qui les routes du théâtre, si difficiles aux commençants, n'eurent que des roses au lieu de ronces. M. Mocquart, secrétaire de l'Empereur, avait déjà eu, en 1851, la velléité de faire un grand drame historique avec M. Marc- Fournier, et le sujet choisi par celui qui était déjà chef du cabinet du président de la République, n'était rien moins que la fondation de la République américaine par Washington. Le secrétaire en avait parlé au Prince qui avait fortement approuvé le projet comme étant tout à fait d'actualité.
M . Marc-Fournier se mit donc à piocher son Washington et annonçait déjà à son collaborateur que tout allait être terminé lorsqu'il reçut ces trois lignes émanant de son collaborateur, confident de l'Elysée.
« Tout sera terminé pour le retour du calme, m'écrivez-vous, mais les nuages semblent s'amonceler ! 1 ! »
Marc-Fournier qui, parait-il, savait lire entre les lignes, suspendit son travail et lit bien.
La lettre de M. Mocquart est datée du
11 février 1851. La lettre et l'année sont également historiques.
Les Treize Etoiles publiées dans le Petit Journal, 23 ans plus tard, et qui racontent la guerre de l'Indépendance américaine, ne sont autre chose que la mise en roman par M. Marc-Fournicr du projet de pièce l'ait en 1851.
M. Mocquart cependant ne se tint pas pour battu et, n'ayant pu être un auteur dramatique républicain, fit avec Victor Séjour Les Massacres de Syrie à l'époque de la guerre d'Orient, La Prise de Pékin, en l'honneur de la guerre de Chine, et enfin La Tireuse de Cartes qui répondait, diton, à une des préoccupations secrètes de l'Empereur. Cette dernière pièce à laquelle le public était convaincu que Napoléon avait travaillé, et qui avait pour sujet le scandale européen suscité par la séquestration du jeune Mortara, fut un des plus grands' succès de la Porte-Saint-Martin.
L'Empereur avait-il travaillé à la pièce?
C'est ce que nous ne saurions affirmer. Toujours est-il qu'en sortant de sa loge, le soir de la lre représentation, Napoléon dit à Marc-Fournier:
« Je ne sais pourquoi Mocquart s'est obstiné à conserver ce 5e acte, je le trouve très-mauvais. »
L'acte en effet dut être modifié et considérablement allégé dès le lendemain.
POIITE SAINT-MARTIN 31
On a beaucoup reproché à Marc-Fournier de n'avoir fait que peu d'efforts pour obtenir la levée de l'interdiction qui frappait les œuvres dramatiques de Victor Hugo. C'est une erreur, il fut un de ceux qui firent des pieds et des mains pour faire lever l'interdit. On sait que Hugo aurait pu obtenir le droit de faire jouer ses pièces, s'il l'eût demandé; mais c'était à qui du Gouvernement et de lui ne ferait pas le premier pas. Ce fut alors que M. Vacquerie laissa entendre à M. Mare- Fournier que, s'il lui recevait et lui montait un ouvrage, la joie qu'en éprouverait le solitaire de Guernesey irait jusqu'à vaincre ses scrupules et qu'il autoriserait une démarche en son nom auprès du ministère d'Etat. M. Marc-Fournier monta Les Funérailles de l'Honneur, four complet, ce qui ne toucha pas Hugo.
Disons en passant, et pour rendre toute justice à qui de droit, que l'homme qui montra le plus de passion et le plus de persistance à écarter l'ostracisme qui privait le théâtre contemporain de l'une de ses gloires, fut M. Camille Doucet.
On a beaucoup dit de choses sur le caractère et la conduite de M. Camille Doucet durant ses délicates et difficiles fonctions au ministère d'Etat ; il n'en est pas moins vrai que, s'il est un fait à son honneur qui révèle même de sa part une assez
bonne dose de courage, c'est qu'il ne cessa jamais de revenir constamment à la charge, à propos de la mesure libérale qu'il réclamait, el qu'il vit enfin ses efforts couronnés de succès en 186", lorsque sans que Hufjo l'eût demandé, on autorisa au Théâtre-Français la représentation d'Hernani, reprise qui entraîna bientôt toutes les autres.
On a beaucoup parlé à propos de M.
Mar< -Fournier du faste de son existence. Il est certain qu'il avait un peu les défauts de ses qualités et que son imagination très-vive l'entraînait trop souvent à transporter dans la vie privée des prodigalités de mise en scène auxquelles il soumettait son théâtre. Seulement on peut ajouter qu'avec une souplesse de tempérament très-remarquable il a su être à l'aise dans toutes les situations les plus diverses de sa fortune.
Le lendemain du jour où sa ruine comme directeur fut décidée, il reprit la plume du journaliste et du romancier avec une gaieté philosophique qui fait sa force et qui ne l'abandonnera jamais.