Foyers et coulisses
Le Duc de Vendôme venait de faire élever un superbe hôtel sur les terrains formant l'angle du boulevard du Temple, lorsque, vers 1758, les bateleurs attirés sur ce boulevard par le public, qui semblait le choisir comme promenade favorite, commencèrent à y faire des parades. Un sieur Gaudon et son associé Nestres, qui tenaient une baraque à la foire Saint-Germain (1), furent les premiers qui s'installèrent sur le nouveau boulevard (à l'emplace-
(I) La foire Saint-Germain était une des plus anciennes de Paris, car elle remonte aux lettrespatentes accordées par Louis XI à Tabbé de Saint- Germain-des-Prés, en date du mois de mars 148?, cette foire s'ouvrait le 3 février et durait jusqu'au dimanche des Rameaux; on y comptait quatre salles de spectacle et une salle de danse ou^Vauxhall.
«. Chronique des petits théâtres. — Brazicr..»
ii FOYERS ET COULISSES
ment qu'occupaient les Folies-Drnmaliques). L'année suivante ils vendirent leur établissement à un nommé Faurc.
Dans la troupe de Gaudon était un arlequin du nom de Nicolet, lequel avait un fils, pitre de la troupe; désireux de tenter la fortune, le jeune pitre Nicolet loua ù Faure, la salle du boulevard du Temple, dans l'intention d'y donner un spectacle de fantoccini pareil à celui de Servandoni sous Henri III. Nicolet ouvrit sa petite salîe, sorte de théâtre forain, en 1760 . . .
Encouragé par le succès, le jeune directeur en 1764 loua un terrain à coté de l'endroit qu'il occupait, y fit construire une salle de spectacle en bois, non sans rencontrer de grands obstacles. D'abord il lui fut défendu d'élever son théâtre plus haut que les remparts, ensuite le terrain inégal, les fossés qu'il dût combler furent sur le point de le faire renoncer à son entreprise; mais il ne perdit pas courage, pressentant que sa fortune était là et triompha de toutes les difficultés. Trois années plus tard il devenait propriétaire du terrain (c'était l'emplacement occupé depuis par la Gaîté).
Sur la fayade du théâtre Nicolet on lisait :
Sallo des grands danseurs.
On y représentait des pantomimes, on y
voyait des sauteurs, des danseurs de corde, les' hercules les plus étonnants, les équilibristes les plus adroits déployaient leurs talents ; c'était toujours de plus fort en plus fort chez Nicolet; aussi faisait-il salle comble.
En 176"/, Nicolet fit l'acquisition d'un d'un acteur qui excita bientôt l'admiration de tous les parisiens : c'était un singe savant qui exécutait avec beaucoup d'intelligence des scènes bouffonnes. Quelque temps après ses débuts à la Comédie- Française , Mole étant tombé malade , l'idée vint à Nicolet d'affubler son singe d'une robe de chambre, d'un bonnet de nuit avec un ruban jaune, de pantoufles et, dans ce costume, de lui faire représenter le comédien moribond ; le singe se donnait des airs, faisait des mines et cherchait à exciter la commisération publique. Son succès fut si grand, qu'il inspira au chevalier de Bouflers des couplets c|ui ne sont pas de la première force pour un académicien :
Si la Mort étendait son deuil Ou sur Voltaire ou sur Choiscul, Paris serait moins en alarmes El répandrait bien moins de larmes Que n"en ferait verser Molet Ou le singe de Nicolet.
Peuple ami des colifichets
Qui porto toujours des hochets.
Rends grâce à la Providence Qui, pour amuser ton enfance, Te conserve aujourd'hui Molet Et le singe de Nicolet.
Le crieur de Nicolet avait conquis une réputation comme l'un des plus prodigieux aboyeurs à la porte des théâtres.
Voici l'une de ses annonces :
« Entrez! entrez! Messieurs, entrez!
Mesdames, entrez voir le Grand Festin de Pierre ! M. Constantin remplira le rôle de Don Juan, et sera précipité dans les enfers avec toute sa garde-rohe! »
Le public ne résistait pas à de pareilles séductions, et le théâtre de Nicolet ne désemplissait pas !
Il y a une vingtaine d'années le théâtre des Funambules avait encore un aboyeur annonçant les féeries de Champfleury, Deburau ou Paul Legrand.
Le dernier crieur a été ce petit bonhomme rabougri qui annonçait d'une voix chevrotante le spectacle à la porte du théâtre Séraphin .
La fortune rend audacieux; Nicolet encouragé par la prospérité remplaça bientôt ses marionnettes par des acteurs vivants et aux exercices du singe, aux danses de corde, ajouta des petites pièces comiques de la composition d'un sieur Taconnct.
doué d'un talent original et fécond, et, qui par ses parodies, ses farces, ses parades
pleines d'une gaîté populaire et communiealive, mérita le surnom do Molière du boulevard.
Taconnet était un grand buveur dans toute l'acception du mot, et ne connaissait pas de preuves plus manifestes à donner de son dédain, que de dire : «Je te méprise comme un verre d'eau.»
Un jour que Taconnet était atta])lé chez Ramponneau avec son ami Constantin, autre buveur aussi intrépide que lui, ils parièrent de mettre à sec un tonneau de 120 bouteilles sans désemparer. Le tonneau est roulé dans la salle, et les deux buveurs se mettent à l'œuvre s'excitant mutuellement par leurs plaisanteries. Les deux tiers de la pièce de vin sont avalés, mais Constantin commence à perdre l'équilibre; Taconnet tient bon; pourtant, après une douzaine de fioles vidées de nouveau, il est obligé de demander une trêve d'une heure qui est accordée. . . Jugeant qu'il va danger de continuer le combat, les adversaires des deux champions déclarent que la séance est levée, et vident le reste de la futaille par humanité pour leurs camarades vaincus. Constantin mourut des suites d'une orgie rentrée.... Taconnet en moins de dix ans, composa plus de soixante pièces, dont les plus renommées sont : le Savetier gentilhomme, les Ahuris de Chaillot, Riquet a la houpe, la Mort
du bœuf gras, lo Baiser donné et rendu, la Belle Bourbonnaise.
Cetle deriiièi-e fut faite sur la chanson de ce nom alors fort à la mode, et dont l'auteur était l'abbé LaltaignanI, chanoine de Reims.
Les tours attrayants, les gentillesses du singe de Nieolet, et les traits licencieux dont la plupart des pièces étaient remplies, attiraient une grande aifluence au théâtre des Grands danseurs; cela ne manqua pas d'exciter la jalousie des directeurs de rOpéra, qui firent interdire la parole aux acteurs de Nieolet et les réduisirent à jouer la pantomime. Mais cet ordre ne fut jias longtemps en vigueur, et les acteurs de Nieolet retrouvèrent l'usage de la parole.
Pourtant, la fortune commençait à devenir capricieuse, lorsqu'on 1170 un incendie détruisit le théâtre. Nieolet le fit rebâtir aussitôt, et grâce à une représentation qu'il avait donnée à Ghoisy devant le roi et M'^" Diibarry, il obtint la permission de mettre sur la façade :
« Théâtre dos Grands Danseurs du Bai. »
Dès lors, son répertoire se composa d'ouvrages à spectacle et d'arlequinades montés avec un grand luxe ; les entr'acles étaient remplis par des tours de force et
d'équilibre. Cinq ans plus tard, un nouveau revers vint frapper Nicolet : son auteur de prédilection, celui à qui il devait une partie de sa fortune, Taconnct, à la suite d'une blessure qu'il s'était faite à la jambe, mourut à l'âge de 15 ans. C'était une perte irréparable pour le directeur ; la vogue de son théâtre diminua, et il ne parvint à ramener la foule qu'en faisant venir d'Espagne des faiseurs de tours de force d'une adresse prodigieuse.
Nicolet mourut en 1789, et le nom de son théâtre : Les grands danseurs du roi, fut remplacé par celui de :
Théâtre de la Gaîté.
En 1791, un décret de l'Assemblée nationale proclama la liberté des théâtres... Alors la Gaîté, tenue par la veuve Nicolet, joua l'ancien répertoire français ; chaque fois que l'affiche annonçait une pièce de Molière pour la première fois, le peuple ne manquait pas de demander l'auteur à grands cris. I^orsqu'on donnait Tartuffe, à chaque instant on entendait ces exclations : « ah ! le scélérat !... ah ! le coquin ! arrètez-lc donc ! » Les danseurs de Nicolet se voyant supplantés par les acteurs parlants, prirent bravement leur parti ; dans ces temps d'élan patriotique , ils n'hésitèrent pas ù échanger leur balan-
cier contre un mousquet, lors de la levée des quatorze armées. Ce fut notamment dans la seconde compagnie franche du Louvre que s'enrôlèrent ces jeunes gens ; mais mauvais marcheurs comme le sont généralement tous les danseurs, ils eurent à souffrir d'abord ; cependant leur bravoure et leur joyeuse humeur les firent aimer... Quelques uns méritèrent et obtinrent des grades honorables.
En 1795, un homme qui, par son intelligence et sa volonté opiniâtre, était sorti des rangs des figurants pour devenir acteur original et directeur habile, Ribié, exploitant à la fois jusqu'à six théâtres ou bals publics, prit la direction de la Gaîté et changea ce nom contre celui de :
Théâtre d'Émulation ;
le changement de nom ne porta pas bonheur au théâtre, sa direction, ne dura que quelques années; car le pauvre Ribié, malgré sa réputation de bien battre la caisse roulante, ne battait pas monnaie dans la caisse directoriale. C'est lui qui inventa les affiches monstres, tellement en vogue aujourd'hui. Il annonçait le dimanche : le Moine, mélodrame en 5 actes, avec pluie de feu ; le Mariage du capucin, mélodrame en 3 actes; Kokoli, pantomime dans laquelle M. Ribié battra de la caisse ;
CrAITE y
le Drôle de corps et le Galant savetier, vaudevilles ; le Ballet des marchandes de modes, et des tours de physique dans les entr'aetes. (1),
A cette époque les cafés étaient loin du grand luxe de ceux de nos jours. Le café de la Gaîté, par exemple, se composait d'une salle immense, et d'une chambre au fond, dans laquelle était un billard ; des tables vermoulues, entourées de tabourets boiteux, garnissaient la salle des buveurs; quatre mauvais quinquets accrochés au mur fumaient au lieu de brûler ; tel était le confortable du café placé sur le boulevard à la mode. Que diraient de cela les habitués de Tortoni ou de la Maison d'or ?
De même que la révolution commençait une ère nouvelle, de même, le boulevard du Temple prenait une nouvelle face ; cinq ou six théâtres s'y installaient, sans se nuire l'un à l'autre. Le genre de pièces qui dominait alors lui fit donner le surnom de : Boulevard du crime, justifié par les mélodrames.
Le théâtre de Nicolet, en passant dans les mains habiles de M. Coffin-Rosny, en 1799, avait repris son titre de Théâtre de la Gaîté pour ne le plus quitter. Deux acteurs choyés et aimés du public, Tautin et Marty, Venaient de débuter. Une heu-
(1) Chronique des théâtres.
reuse diversion aux coups de poignard, aux meurtres, aux incendies, se produisit avec une féerie intitulée : le Pied de mouton, jouée en 1805. Cette pièce fit la fortune du directeur.
L'acteur Dumesnil cinil superbe de bêtise quand, dans son rôle de niais, il disait cette phrase qui fut après dans toutes les bouches pendant plus de vingt ans : « Demandez plutôt à Lazarille ».
L'auteur de la pièce, Martainville, a beaucoup travaille pour le boulevard ; c'était une riche organisation, à l'imagination ardente, ayant de l'esprit et du courage... A lâge de quinze ans, traduit devant le tribunal révolutionnaire pour un écrit sur le prix des denrées, le président l'appelant : De Martainville, il se lève, et dit : « Citoyen président, je ne me nomme pas de Martainville, mais bien Martainville ; n'oublie pas que tu es ici pour me raccourcir et non pour me rallonger ». — Ce mot fit rire ses juges qui n'étaient pas cûutumiers du fait. En 1794, il rédigeait un journal royaliste ; un jour, se trouvant au Café des aveugles, il est entouré et contraint d'improviser un couplet patriotique, il monte sur un tabouret et chante ceci :
« Em])rassons-nous, chers Jacoliins; Longtemps je vous crus des mutins Et de faux patriotes ;
Oublions tout et désormais Donnons-nous le ])aiser de paix :
J'ôlerai mes culottes. »
Soudain, de toutes parts, les cris : à l'eau ! au bassin ! retentissent ; il paye d'audace, descend du tabouret et traverse, en riant, la foule qui le laisse passer sans rien dire.
Après le décret de 1807, qui supprima si brusquement vingt-cinq théâtres, la veuve Nicolet, à la suite d'un long procès pour faire reconnaître sesdroits, rentra dans l'exercice de son privilège, dont elle confia l'exploitation à son gendre, M. Bourguignon, qui s'adjoignit M. Dubois comme premier lieutenant. Le premier soin du nouveau directeur fut de faire rebâtir sa salle par M. Peyre, habile architecte, qui la livra le 3 novembre 1808. Le prologue d'ouverture était de Hapdé, il avait pour titre : le Siège de la Gaîté. C'est alors qu'on vit fleurir les mélodrames de Ducange , de Hapdé, de Cuvillier, de Guilbert de Pixérécourt, de Caigniez, etc.; VAnge tutélaire on le démon femelle, la Tête de bronze, le Précipice, l'Homme de la foret noire , M. et M'^^ Denis, Androclùs ou le lion reconnaissant, la Forteresse du Danube, Marguerite d'Anjou, les Ruines de Babylone, Minislii ou le tribunal de famille, Victor ou r Enfant de la forêt, Jocko ou le Singe du Brésil, et tant d'autres qu'il se-
rail trop long de nommer, eurent de grands succès.
Ceci est la seconde époque de la Gaîté. La salle de bois avait été démolie et remplacée par un élégant théâtre à trois rangs de loges.
Les chefs d'emploi de la Gaîté, à cette époque s'appelaient : Taatin, père de Lise Tautin des Bouffes, morte tout récemment en Italie ; Marty, le fameux hénisseur qui est mort maire de Gourbevoie; Lafargue (rien du Figaro), Dumesnil, Paschal, Genest, Tony, Camel, Mulot, et Boulanger et du côté des dames : Bourglais, Picard, Hugens, Joigny, Julie Pariset.
Les étoiles en représentations s'appelaient : Raffile , Stokleit ; plus tard, MM. Francisque aîné, artiste d'un grand talent et que l'on regrellera toujours; son frère, Francisque jeune, l'enfant gâté du public, était, quand il mourut, conservateur de la bibliothèque de la Société des Auteurs dramatiques; Delaistre, grande intelligence artistisque ; Joseph, Jean Baptiste Desliayes , Saint-Marc , Surville, bons acteurs ; Serres, célèbre par sa création de Bertrand dans 1'^»herge des Adrets ; Duhourjal, ialeni varié ; Gouget, bon jeune premier, (dernièrement secrétaire général du Ghàlelet) ; Albert, comédien rempli d'intelligence ; Chariot, Frederick Lemaitre, premier
comédien de l'époque, en représentations ; Matis, Bignon, Laferrière, talent et jeunesse qui détient le temps ; Paulin-Ménier, immortalisé par sa création du Courrier de Lyon, grande conception arlistique ; Lacrcssonnière , Arnauld , Fehvre, Josse , Clarence , beau comédien ; Berton, artiste digne de la Comédie-Française ; Dmnaine, beau premier rôle (a pris de l'embompoint!) ; C/jaWe^ Perey, Emmanuel, bon père noble ; Manuel, Leroy, Latouche, Perrin, Lemaire, Derville, comédiens de mérite ; Alexandre, parfait comique; Lacroix, Gaspart, Desrieux, Charles Dalliaiza, Lequien, Zinimer, Lamy, Veniat, acteurs 'remplis de zèle; Neuville, Hyacinthe, Mesdames : Clarisse -Miroy] intelligence d'élite; Lemesnil, Mélanie, Léontine, Abit, Freneix, artistes aimées à juste titre; Sarah-Félix , Jamini , Darmont, Stéphanie, Cheza, Cortez, Lagrange, Pauline, Leroyer, Lues, Jeault, bonne duègne ; Dcjazet, le printemps et le talent éternels (en représentations) ; Eugénie Doche ( en représentations) ; Lia-Félix, digne sœur de la grande Racliel ; Lacressonnière, Arnault, Juliette Clarence, excellente comédienne au jeu plein de charme ; Talini, beau premier rôle, rappelant la célèbre W^^ Georges ; Marie Delaistre, bon sang ne peut men-
tir ; Lacroix, Desinonts, Dnvcir/cr, Giirrique, Dcrvaî, belles intelligences ; Anaïs More , De Ferté , Mongeal , Mathilde , ^/me cbéza, l'une des pierres fondamentales de la Gaîté ; Stéphanie, surnommée la. Bonne... pas comme actrice...; M""^ Lagrange, une grosse aimable dame, ayant un nez pointu et des faux airs de Léontine; M^^ Lambqiiin, comédienne d'élite ; Laiirentine, son titre est amoureuse ; Hortense Jouve, soubrette de la tête anx pieds ; ^1/"*'^ BoudovilJe, toutes les qualités des premiers rôles de drame ; iU'"^ Cahot, a succédé à M^'^ Eugénie Sauvage ; iU'^'^ JDinah-Félix, la plus jeune sœur de Rachel, commença par jouer les rôles d'enfant à la Comédie-Française et au Gymnase ; j/iie Meignan, actrice intelligente et pleine de tenue ; il/"^* Naptal-ArnauU, venue du Théâtre-Français, c'est tout dire.
Le répertoire d'ailleurs sautait du mélodrame à la farce et môme à la pantomime, le tout entremêlé de vaudevilles.
Les pantomimes avaient des titres aussi ronflants que les mélodrames; c'étaient : La main de ïer ou l'épouse criminelle; Valter le cruel, etc., etc.
Les rcpréscnlalions commençaient à six heures et demie, mais le dimanche la Gaîté, comme tous les autres théâtres, dits des boulevards du Nord, devait lever son rideau à cinq heures précises du soir.
GAITK 15
Celait une l'écento ordonnance de police qui le voulait ainsi (septembre 1811). J'y relève, après M. Oswald, un souci de morale, qui mérite d'être mentionné :
« La plus grande population do Paris n'a que le dimanche pour Jouir des spectacles et il ne faut pas que les heures auxquelles ils commencent et finissent ce Jour là, puissent contrarier les occupations auxquelles elle doit se livrer le lundi. ^ (Il n'y avait donc pas de marchands do vins en 1811)?
L'orchestre delaGaîté comprenait, sous la direction Bourguignon, vingt musiciens sous la conduite de M. Daussy.
Déjà cependant la Gaîté s'était lancée dans le ballet. Elle avait même deux corps de ballet, si l'on veut compter à part les théories d'enfants. Les coryphées s'appelaient : M. et ^Ime Soissons, I^enauzy, qui montre encore à danser au coin du faubourg Saint-Martin, Sophie Derjville et Théodorine Peyrusse.
Si je voulais, je vous donnerais jusqu'à la liste des figurants, que dis-je? jusqu'au nom des ouvreuses ! car l'Annuaire dramatique de l'époque consignait avec soin leurs noms, prénoms et adresses !
Si ridicule que puisse paraître celle publication, elle avait cependant un immense avantage : chacun des employés de théâtre, depuis l'acteur jusqu'au lampiste.
se savait titulaire de son emploi, et apportait dans rexécution de sa fonction, ou modeste ou brillante, un amour-propre de métier qui n'existe plus.
Pourquoi ne ressusciterait-on pas cet Annuaire théâtral, puisqu'on a l'annuaire des auteurs dramatiques et l'annuaire des artistes dramatiques? Un de nos confrères, M. Henri Tessier, a bien essaye au mois de Décembre dernier de lancer YAImanach théâtral.
Le 19 décembre 1816, la Gaîté enterrait son directeur, M. Bourguignon; sa veuve continua à diriger, d'abord avec M. Dubois, puis avec M. Dupetit-Méré; quand elle mourut, le 11 mai 1825, M. Guilbert de Pixérécourt obtint le privilège et s'associa pour la direction MM. Dubois et Marty.
Mais le Ministère imposa Martainville, comme directeur associé, dans le seul but qu'il lui fût fait une pension. C'était un moyen adroit de ne pas dénouer les cordons de la bourse des royalistes.
La révolution de 1830 changea le goût du public pour le théâtre. Le vieux mélodrame avec ses phrases redondantes n'électrisait plus personne ; il dut céder la place au drame romantique. Les tyrans, les chevaliers, les enfants au berceau coura.£:eux.
GAITÉ n
innocents et persécutes, les brigands, les vertueux vieillards, s'inclinèrent devant les adultères, les homicides, les parricides, les fratricides, les infanticides, les jeunes filles pures et calomniées. Les amateurs de fortes émotions eurent de nouveaux sujets de trembler, de frémir, de verser des torrents de larmes. Le théâtre de la Gaîté après avoir fait d'excellentes recettes avec le Chien de Montarr/is, se rappelant l'heureux succès du Pied de mouton, voulut avoir son pendant et monta le Petit homme rouge. C'est dans cette féerie, qu'on présenta au public une vingtaine de brebis bêlant d'accord et venant dans un aimable abandon manger dans la main de Madame Lemesnil, leur gracieuse gardienne. La féerie, la bergère et les brebis firent merveille.
p]n 1808, on représente la Mort d'Adam et son apothéose ; le décor de l'apothéose avec ses transformations obtient les suffrages de tous les spectateurs. Cette décoration avait été peinte par Degoti.
Le théâtre ne commença à reprendre d'importance au point de vue du décor et de la mise en scène, que lors du grand mouvement littéraire qui eut tant d'éclat vers 1830. Jusqu'à cette époque, il était resté à peu près stationnaire, et on ne pourrait citer que quelques mélodrames à effet, représentés sur les théâtres des
boulevards. On avait cherché toutefois des effets nouveaux de mise en scène. De jeunes peintres avaient commencé à se faire un nom dans la décoration théâtrale, notamment Gué, Daguerre et Bouton. Ces deux derniers fondèrent le Diorama, près du Wauxhall, et obtinrent un grand succès avec des tableaux dont l'effet changeait devant les spectateurs. Daguerre fit à l'Ambigu une décoration de clair de lune où les nuages se mouvaient obscurcissant l'astre ou le découvrant, pendant que les acteurs, les arbres et les maisons portaient leur ombre les uns sur les autres et sur le sol. Ce décor eut un si grand succès et fit si bien oublier la pièce que nul ne se souvient aujourd'hui de son titre.
Ce fut, comme on le sait, Daguerre qui, avec Niepce, après bien des années de recherches, concourut à la découverte de la photographie.
A l'Opéra, Cicéri fit les décors de Guillaume Tell et de Robert-le-Diahle. Gué gvait fait de jolies décorations à l'Opéra- Comique ; il monta à laGaîté deux féeries, l'une fort gracieuse, l'autre très-amusante : Ondine et le Pied de Mouton.
Sous l'influence du romantisme, l'étude de la couleur locale devenait une nécessité. On ne pouvait plus se contenter des à peu près vieillis qui avaient servi jusqu'alors.
Au Théâtre-Français, les décors inamo- \ibles au temps de Corneille firent place à des œuvres d'archéologie scrupuleusement étudiées et magistralement peintes.
Victor Hugo et Alexandre Dumas donnèrent la plus grande attention aux mises en scène qui encadraient leurs drames.
Parmi les exemples les moins anciens, nous rappellerons celui de la Reine Margot, pièce par laquelle Alexandre Dumas avait ouvert le Théâtre-Historique, dont il avait la direction. Jamais étude n'avait été poussée si loin ; le spectateur était transporté en plein seizième siècle, aussi fit-il à cette œuvre un accueil enthousiaste. Il en fut de même pour le Chevalier de Maison-Bouge; mais Dumas ne resta pas longtemps à la tète du Théâtre-Historique et, après lui, la mise en scène fut plus négligée.
Aujourd'hui, on semble être arrivé à l'apogée du luxe scénique. Chaque théâtre rivalise de mise en scène et de décors avec ses voisins. On voit des féeries atteindre 300 représentations consécutives, et cependant elles ne rapportent pas beaucoup, les frais absorbent les bénéiices : on dépense 500,000 francs pour une œuvre qui, souvent, n'a d'autre mérite que les décors .
Une pièce à spectacle est une spéculation où un directeur de théâtre fait fortune ou se ruine.
Quelques critiques ont allaqué cet excès de richesse pour la mise en scène. 11 semble cependant que si la pièce a une valeur réelle, ses dct^ors, ses machines et ses costumes ne sauraient lui nuire. Il s'agit donc avant tout d'avoir de honncs pièces. L'Opéra, pour avoir monté avec une grande science et un grand soin la Juive, le Prophète, V Africaine, n'a pas amoindri ces chefs-d'œuvre.
I\Iaintenant, quelques chiffres éloquents.
Voici, de 1831 à 1835, les dépenses de décors faites pour les ouvrages montés à l'Académie royale de musique :
Le Philtre, 3.067 fr. — Boherl-le-Diahk, 43,543 fr. — La Sylphide, 10,288 fr. — La Tenialion, 45,948 fr, — Le Serment, 4,760 fr. — Nathalie, 20,070 fr. — Gustave ouïe bal masqué 28,791 fr. — Ali-Baba, 14, 047 fr. — La lU'coUa au Sérail, 23,370 fr. — Don Juan, 27,300 fr. — La Vestale, 1,050 fr. — La Tempête, 2'i,170 fr.— La Juive, 44,999 Ir.
M. Hostein, lorsqu'il prit la direction du Cirque, voulut monter une féerie ; le théâtre n'avait aucun matériel : il fallut tout faire à neuf.
La pièce, Ccndrillon , coûta 217,000 francs.
Dans une administration théâtrale , le luxe et la prodigalité sont tels qu'il semble que l'on jette l'argent i)ar les fenêtres, cl.
cependant, on y procède souvent avec la plus stricte économie; sans cela, la dépense dépasserait bien vite le chiffre de la recette. Un détail insignifiant, répété tous les jours, produit une grosse dépense.
Dans VAMcahie, par exemple, la coloration des nègres, chœurs et figurants, coûte 128 fr. 75, ce qui fait 12,875 francs pour cent représentations.
Le total des frais, par représentation, s'élevait, à l'Opéra de la rue LePeletier, à la somme de 8,000 francs; il s'élève, à rOpéra-Gomique, à plus de 3,000 francs.
On était au commencement de l'année 1835, le théâtre de la Gaîté jouait Latude, dont le succès ne se ralentissait pas, bien que la pièce fût à sa 85° représentation; les directeurs, de Pixérécourt, Dubois et Marty, venaient de traiter de leur entreprise avec Bernard-Léon, qui l'avait achetée 500,000 francs, lorsqu'un incendie consuma cette salle déjà deux fois reconstruite.
Une féerie : Bijou ou l'enfant de Paris, montée à grands frais, devait être jouée le 23 février. Le samedi 21, àl'avant-dernière répétition générale après le spectacle, on venait d'essayer l'effet d'une scène qui, devait être accompagnée par le tonnerre,
les éclairs l'employé qui tenait la
flamme destinée à figurer l'éclair l'approcha imprudemment d'une toile de frise, un
morceau d'étoupe se détacha du llambeau, mit le feu à cette frise, qui, aussitôt, le communiqua à toutes les autres.
En moins d'un quart d'heure, le théâtre était en feu. Des dépenses considérables dévorées par les flammes, de nombreuses familles sans ressources, furent le résultat de cet affreux désastre.
C'était vraiment pitié de voir Bernard- Léon, cet honnête homme, ce bon comédien qui avait fait tant rire au Gymnase et au Vaudeville, pleurer sur les ruines delà Gaîté.
Des représentations au bénéfice de Bernard-Léon furent organisées, et il se mit à l'œuvre pour faire reconstruire son théâtre, qui rouvrit le 19 novembre delà même année par trois pièces nouvelles : Vive la Gaîté, prologue; La tache de sang, drame; et Le tissu d'horreurs, folie.
M^L Lhérie,Lebel et ^P^Nongaret, remarquable autant par sa beauté que par son talent, débutèrent dans ces trois ouvrages. Mais le fait le plus remarquable de la soirée fut l'entrée en scène de Bernard-Léon dans Le tissu d'horreurs; dès qu'il parut, la salle faillit crouler sous les applaudissements.
L'émotion de l'excellent comédien était telle qu'il ne pouvait contenir des larmes d'attendrissement.
Le théâtre mit sur sa façjide cette inscription :